LIVRE DOUZIEME. 33i
Ce que chez vous nous voyons estimer N'est pas un roi qui ne sait point aimer. C'est un mortel qui sait mettre sa vie Pour son ami. J'en vois peu de si bons. Quatre animaux, vivant de compagnie, Vont aux humains en donner des leçons.
La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue,
Vivaient ensemble unis : douce société!
Le choix d'une demeure aux humains inconnue
Assurait leur félicité.
Mais quoi ! l'homme découvre enfin toutes retraites.
Soyez au milieu des déserts,
Au fond des eaux, au haut des airs, Vous n'éviterez point ses embûches secrètes. La gazelle s'allait ébattre innocemment ,
Quand un chien , maudit instrument
Du plaisir barbare des hommes , Vint sur l'herbe éventer les traces de ses pas. Elle fuit. Et le rat, à l'heure du repas. Dit aux amis restants : D'où vient que nous ne sommes
Aujourd'hui que trois conviés?
La gazelle déjà nous a-t-elle oubliés?
A ces paroles, la tortue
S'écrie, et dit : Ah ! si j'étais
Comme un corbeau d'ailes pourvue ,
Tout de ce pas je m'en irais
Apprendre au moins quelle contrée.
Quel accident tient arrêtée
Notre compagne au pied léger; Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger.
Le corbeau part à tire-d'aile :
Il aperçoit de loin l'imprudente gazelle
Prise au piège , et se tourmentant.
Il retourne avertir les autres à l'instant; Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comn.c lit
Ce malheur est tombé sur elle,
snfi FABLES DE LA FONTAINE.
El perdre en vains discours cet utile moment. Comme eût fait un maître d'école, 11 avait trop de jugement.
Le corbeau donc vole et revole.
Sur son rapport, les trois amis Tiennent conseil. Deux sont d'avis De se transporter sans remise Aux lieux où la gazelle est prise.
L'autre, dit le corbeau, gardera le logis :
Avec son marcher lent, quand arriverait-elle? Après la mort de la gazelle.
Ces mois à peine dits, ils s'en vont secourir Leur chère et fidèle compagne, Pauvre chevrette de montagne.
La tortue y voulut courir :
La voilà comme eux en campagne.
Maudissant ses pieds courts avec juste raison ,
Et la nécessité de porter sa maison.
lîongemaille (le rat eut à bon droit ce nom)
Coupe les nœuds du lacs : on peut penser la joie.
Le chasseur vint, et dit : Qui m'a ravi ma proie?
Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou,
Le corbeau sur un arbre , en un bois la gazelle : Et le chasseur, à demi fou De n'en avoir nulle nouvelle.
Aperçoit la tortue, et retient son courroux. D'où vient, dit-il, que je m'etfraie?
Je veux qu'à mon souper celle-ci me défraie.
Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous.
Si le corbeau n'en eût averti la chevrette. Celle-ci, quittant sa retraite,
Contrefait la boiteuse, et vient se présenter. L'homme de suivre, et de jeter
Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaille
Autour des nœuds du sac tant opère et travaille. Qu'il délivre encor l'autre sœur.
Sur qui s'était foiidé le souijer du chasseur.
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Pilpay conte qu'ainsi la chose s'est passée.
Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,
J'en ferais, pour vous plaire, un ouvrage aussi long
Que l'Iliade ou l'Odyssée, lîongcmaille ferait le principal héros, Quoique à vrai dire ici chacun soit nécessaire. Porte-maison l'infante y tient de tels propos,
Que monsieur du corbeau va faire Office d'espion, et puis de messager.
La gazelle a d'ailleurs l'adresse d'engager Le chasseur à donner du temps à Rongemaillc.
Ainsi chacun dans son endroit
S'entremet, agit et travaille.
A qui donner le prix? Au cœur, si l'on m'en croit. Que n'ose et que ne peut l'amitié violente ! Cet autre sentiment que l'on appelle amour Mérite moins d'honneur; cependant chaque jour
Je le célèbre et je le chante.
Hélas ! il n'en rend pas mon âme plus contente ! Vous protégez sa sœur, il suflit ; et mes vers Vont s'engager pour elle à des Ions tout divers. Mon maître était l'Amour: j'en vais servir un autre,
Et porter par tout l'univers
Sa gloire aussi bien que la vôtre.