LES FILLES DE MINÉE. 3G
Ils n'obtinrenl de loi qu'une ombre de plaisir.
Le lendemain Thisbc sort, et prévient Pyiame ;
L'impatience, hélas! maîtresse de son âme,
La fait arriver seule et sans guide aux degrés.
L'ombre et le jour luttaient dans les champs azuré.-.
Une lionne vient, monstre imprimant la crainte :
ïVun carnage récent sa gueule est toute teinte.
Thisl>é luit; et son voile, emporté par les airs,
Source d'un sort cruel , tombe dans ces déserts.
La lionne le voit, le souille, le déchire;
Et, l'ayant teint de sang, aux forêts se retire.
Thisbé s'était cachée en un buisson épais.
Pyrame arrive, et voit ces vestiges tout frais.
0 dieux! que devient-il? Un froid court dans ses veincri.
Il aperçoit le voile étendu dans ces plaines,
Il le lève, et le sang, joint aux traces des pas,
L'empêche de douter d'un funeste trépas.
Thisbé! s'écria-l-il , Thisbé, je t'ai perdue!
Te voilà, par ma faute, aux enfers descendue !
Je l'ai voulu; c'est moi qui suis le monstre affreux
Par qui tu t'en vas voir le séjour ténébreux :
Attends-moi, je te vais rejoindre aux rives sombres.
Mais m'oserais-je à toi présenter chez les oml)res'i'
Jouis au moins du sang que je te vais offrir,
Malheureux de n'avoir qu'une mort à souffrir.
Il dit, et d'un poignard coupe aussitôt sa trame.
Thisbé vient , Thisbé voit tomber son cher Pyrame :
Que devient-elle aussi? Tout lui manque à la fois,
Les sens et les esprits, aussi bien que la voix.
Elle revient enfin; Clolhon, pour l'amour d'ello,
Laisse à Pyrame ouvrir sa mourante prunelle.
Il ne regarde point la lumière des cieux ;
Sur Thisb j seulement il tourne encor les yeux.
Il voudrait lui parler ; sa langue est retenue :
Il témoigne mourir content de l'avoir vue.
Thisbé prend le poignai'd , et découvrant son sciu :
Je n'accuserai point, dit-elle, ton dessein.
SGG Li:S FILLES DK IMliNKL.
Bien moins cncor rorrcur de ton âme alarmée : Ce serait t'accuser de m'avoir trop aimée. Je ne l'aime pas moins : lu vas voir que mon cœur ]S"a non plus que le lien, mérité son malheur. Cher amant! reçois donc ce trisle sacrifice. Sa main et le poignard font alors leur office; Elle tombe, et, tombant, range ses vêtements: Dernier trait de pudeur même aux derniers moments. Les nymphes d'alentonr lui donnèrcut des larmes, Et du sang des auiants teignirent pai' des charmes Le Iruit d'un mûrier proche, et blauc jusqu'à ce jour, Éternel monument d'un si parfait amour.
Celle histoire attendrit les filles de 3Iinée.
L'une accusait l'amant , l'antre la destinée ;
Et toutes, d'une voix, conclurent que nos cœurs
De celle passion devraient être vainqueurs.
Elle meurt quehjuefois avant qu'être contente :
L'est-elle, elle devient aussitôt languissante :
Sans l'hymen on n'en doit recueillir aucun fruit;
Et cejiendant l'hymen est ce qui la détruit.
Il y joint, dit Cljmène, une âpre jalousie,
Poison le plus cruel dont l'âme soit saisie :
Je n'en veux pour témoin que l'erreur de Procris.
Alcilhoé ma sœur, attachant vos esprits ,
Des tragiques amours vous a conlé l'élite :
Celles que je vais dire ont aussi leur mérite.
J'accourcirai le temps, ainsi qu'elle, à mon tour.
Peu s'en faut que Phébus ne partage le jour;
A ses rayons perçants opposons quelques voiles.
Voyons combien nos mains ont avancé nos toiles.
Je veux que, sur la mienne, avant que d'être au soir.
Un progrès tout nouveau se fasse apercevoir.
Cependant donnez-moi quelque heure de silence :
Ne vous rebutez point de mon peu d'éloquence ;
Souffrez-en les défauts, et songez seulement
Au fruit qu'on peut tirer de cet événement.
LKS FILLKS DE Ml. NÉE. 3{J7
Céphalo aimait Procris; il était aimé d'elle : Chacun se proposait leur hymen pour modèle. Ce qu'amour lail sentir de piquant et de doux Comblait abond.unmcnt les vo'ux de ces époux. Ils ne s'aimaient que trop , leurs soins et leur tendresse Approchaient des transports d'amant et de maîtresse. Le ciel même envia cette félicité :
Céphale eut à cond)a[tre uue divinité.
Il était jeune et beau : l'Aurore en fut chariuce , N'étant pas à ces biens chez elle accoutumée. Nos belles cacheraient un pareil sen liment ; Chez les divinités on en use autrement. Celle-ci déclara son amour à Céphale.
Il eut beau lui parler de la foi conjugale ; Les jeunes déités qui n'ont qu'un vieil époux Ne se soumettent point à ses lois comme nous : La déesse enleva ce héros si fidèle.
De modérer ses feux il pria l'immortelle : Elle le fit; l'amour devint simple amitié. Retournez, dit l'Aurore, avec votre moitié; Je ne troublerai plus votre ardeur ni la sienne : Recevez seulement ces marques de la mienne. (C'était un javelot toujours sûr de ses coups.) Un jour cette Procris qui ne vit que pour vous Fera le désespoir de votre âme charmée, Et vous aurez regret de l'avoir tant aimée.
Tout oracle est douteux, et porte un double sens : Celui-ci mit d'abord notre époux en suspens. J'aurai regret aux vœux que j'ai formés pour elle ! Et comment? n'est-ce point qu'elle m'est infidèle? Ah! finissent mes jours plutôt que de le voir! Éprouvons toutefois ce que peut son devoir. Des mages aussitôt consultant la science. D'un feini adolescent il prend la ressemblance. S'en va trouver Procris, élève jusqu'aux cieux Ses beautés qu'il soutient être dignes des dieu:. ;
ses LES FILLES DE IMINÉE.
Joint les pleurs aux soupirs, comme un ami.iil sait faire.
Et ne peut s'cclaircir par cet art ordinaire.
II fallut recourir à ce qui porte coup,
Aux présents : il offrit, donna, promit beaucoup,
Promit tant, que Procris lui parut inceitaine.
Toute chose a son prix. Voilà Céphale en peine;
Il renonce aux cités , s'en va dans les forets ;
Conte aux vents, conte aux bois, ses déplaisirs secrets..
S'imagine en chassant dissiper son martyre.
C'était pendant ces mois où le chaud qu'on respire
Oblige d'implorer l'haleine des zéphyrs.
Doux vents, s'écriait-il, prêtez-moi des soupirs !
Venez, légers démons par qui nos champs fleurissent;
Aure ' , fais-les venir, je sais qu'ils t'obéissent :
Ton emploi dans ces lieux est de tout ranimer.
On l'entendit : on crut qu'il venait de nommer
Quelque objet de ses vœux, autre que son épouse.
Elle en est avertie , et la voilà jalouse :
Maint voisin charitable entretient ses ennuis.
Je ne le puis plus voir, dit-elle, que les nuits;
Il aime donc cette Aure, et me quitte pour elle? —
Nous vous plaignons : il l'aime , et sans cesse il l'appelle :
Les échos de ces lieux n'ont plus d'autres emplois
Que celui d'enseigner le nom d'Aure à nos bois ;
Dans tous les environs le nom d'Aure résonne.
Profitez d'un avis qu'en passant on vous donne :
L'intérêt qu'on y prend est de vous obliger. —
Elle en profite , hélas ! et ne fait qu'y songer.
Les amants sont toujours de légère croyance :
S'ils pouvaient conserver un rayon de prudence,
(Je demande un grand point, la prudence en amours! )
Ils seraient aux rapports insensibles et sourds.
Notre épouse ne fut fune ni fautre chose.
Elle se lève un jour; et lorsque tout repose.
Que de l'Aube au teint frais la charmante douceur
< . Aura , en latin , signifie Pair soufflant avec ilouceur.
Li:S F[LLES DE MINÉE. ûG9
Force (oui au sommeil, hormis quelque clifisseur,
Elle cherche Céphale : un bois l'offre ù sa vue.
Il invoquait déjà cette Aure prétendue :
Viens me voir, disait-il, chère déesse, accours;
Je n'en puis plus, je meurs; fais que par ton secours
La peine que je sens se trouve soulagée.
L'épouse se prétend par ces mots outiagée ;
Elle croit y trouver, non le sens qu'ils cachaient.
Mais celui seulement que ses soupçons cherchaient.
0 triste jalousie! ô passion amère!
Fille d'un fol amour, que l'erreur a pour mère!
Ce qu'on voit par tes yeux cause assez d'embarras,
Sans voir encor par eux ce que l'on ne voit pas !
Procris s'était cachée en la même retraite
Qu'un faon de biche avait pour demeure secrète.
Il en sort; et le bruit trompe aussitôt l'époux.
Céphale prend le dard toujours sûr de ses coups.
Le lance en cet endroit, et perce sa jalouse :
Malheureux assassin d'une si chère épouse !
Un cri lui fait d'abord soupçonner quelque errcn; ;
Il accourt, voit sa faute; et, tout plein de fureur.
Du même javelot il veut s'ôter la vie.
L'Aurore et les Destins arrêtent cette envie.
Cet office lui fut plus cruel qu'indulgent :
L'infortuné mari, sans cesse s'affligeant.
Eût accru par ses pleurs le nombre des fontaines,
Si la déesse enfin, pour terminer ses peines.
N'eût obtenu du Sort que l'on tranchât ses jour:i :
Triste fin d'un hymen bien divers en son cours!
Fuyons ce nœud , mes sœurs, je ne puis trop le dire. Jugez par le meilleur quel peut èlre le pire. S'il ne nous est permis d'aimer que sous ses lois, N'aimons point. Ce dessein fut pris par toutes trois : Toutes trois, pour chasser de si tristes pensées, A revoir leur travail se montrent empressées. Clymène, en un tissu riche, pénible, et grand,
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Avait presque achevé le fameux différend
D'entre le dieu des eaux et Pallas la savante.
On voyait en lointain une ville naissante.
L'honneur de la nommer, entre eux deux contesli- ,
Dépendait du présent de chaque déilé.
Neptune fit le sien d'un symbole de guerre :
Un coup de son trident fit sortir de la terre
Un animal fougueux, un coursier plein d'ardeur.
Chacun de ce présent admirait la grandeur.
Minerve l'effaça, donnant à la contrée
L'olivier, qui de paix est la marque assurée.
Elle emporta le prix, et nomma la cité :
Athène offrit ses vœux à cette déité.
Pour les lui présenter on choisit cent pucelles,
Toutes sachant broder, aussi sages que belles.
Les premières portaient force présents divers ;
Tout le reste entourait la déesse aux yeux pers * ;
Avec un doux souris elle acceptait l'hommage.
Clymène ayant enfin reployé son ouvrage,
La jeune Iris commence en ces mots son récit :
Rarement pour les pleurs mon talent réussit;
Je suivrai toutefois la matière imposée.
Télamon pour Chloris avait l'âme embrasée :
Chloris pour Télamon brûlait de son côté.
La naissance, l'esprit, les grâces, la beauté,
Tout se trouvait en eux, hormis ce que les hommes
Font marcher avant tout dans le siècle où nous sommes :
Ce sont les biens, c'est l'or, mérite universel.
Ces amants, quoique épris d'un désir mutuel,
N'osaient au blond Hymen sacrifier encore.
Faute de ce métal que tout le monde adore.
Amour s'en passerait; l'autre état ne le peul.
Soit raison, soit abus, le Sort ainsi le veut.
Celte loi , qui corrompt les douceurs de la vie,
1. Pers est un vieui mot qni signifie un bleu d'aïiir foncé. Il est resté en usage en pidact ■de Minenre.