‹ Fables. Préf. de Julees ClaretieChapitre 1 sur 318 · NEW YORK: E. P. DUTTON & CO · texte numérisé non relu

NEW YORK: E. P. DUTTON & CO

PQ ISOS

La Fontaine est un de ces auteurs qu'on fait lire aux enfants beaucoup trop tôt. Ils V apprennent par cœur alors qu'ils ne le comprennent guères. Il leur apparaît comme un pensum moins désagréable peutêtre que d'autres parce qu'il raconte « une histoire, « mais qui n'en comporte pas moins l'ennui d'une leçon forcée. Toute la grâce du style leur échappe. C'est leur donner à goûter la grappe en verjus.

La Fontaine est V auteur favori des hommes qui ont vécu leur vie. Il les rajeunit en leur rappelant ces heures enfuies oii ils épelaient « leur fable » pour la fête des grands parents ou la récitaient comme un devoir devant leur professeur. Plus les souvenirs sont lointains, plus ils nous sont chers. Et c'est à l'heure où, les jours déclinent qu'on évoque délicieusement le passé et qu'on sent toute la saveur du fruit qui semblait âpre — et trop vert autrefois — comme les raisins de la fable.

Molière est le Contemplateur, le peintre plus résigné qu'amer de la nature humaine, fe dirais volontiers que La Fontaine est le Consolateur. // est le moraliste indulgent qui connaît ses semblables et leur pardonne d'être ce qu'ils sont. Il n'a pas l'ironie d'un La Bruyère ; il n'est ni envieux des honneurs ni mécontent de son sort. Il passe en rêvant à travers le monde. Distrait et la pensée dans les nuages, il ressemblerait à son astrologue qui se

vi PRÉFACE

laisse choir dans un puits en regardant les étoiles, s'il n'avait pour se guider la raison la plus fine et la plus droite. Car ce fantaisiste, comme nous dirions aujourd'hui, est le meilleur des conseillers et le plus simple et le plus sûr. Il y a en lui du caprice et sa verve, qui jeta sa gourme en ses Contes, garde dans les Fables une grâce particulière, un je ne sais quoi de délicat et d'une sensibilité profonde.

Oui, cet indifférent, qui vécut loin de sa femme et de son fils, n'en fut pas moins un être infiniment sensible. C'est à la façon dont les hommes conservent la mémoire des services rendus qu'on juge de leur cœur. Le f ablier resta fidèle à son protecteur en disgrâce. Lorsque le surintendant Fouquet, qui l'avait pensionné, tomba, le pauvre homme de lettres garda au vaincu une reconnaissance que les grands seigneurs, si souvent obligés, et les grandes dames peu cruelles, ne lui témoignèrent plus. Passant à Amboise, La Fontaine voulut voir la prison où, son bienfaiteur avait été enfermé. Il regarda longuement l'endroit où, celui qui avait pris pour devise orgueilleuse : Quo non ascendam? était tombé. Et il se fit conter « la manière dont il était gardé. » « Sans la nuit, » dit-il, « on n'aurait jamais pu m' arracher de cet endroit. » Voilà un trait qui peint un homme et cette mélancolie explique pourquoi la postérité lui a conservé ce surnom de « bon La Fontaine. «

La postérité! C'est Molière qui l'avait prévue. On n'assignait pas, en son temps, à l'auteur des Fables la place qui lui était due. Les contemporains procèdent d'ordinaire ou par exagération d'enthousiasme ou par dédain. Quel respect pouvait inspirer à un siècle épris du solennel un écrivain qui vivait parmi les animaux et faisait sa compagnie de

PRÉFACE wii

chiens, de chats, de grenouilles ou d'écrevisses ? La Cour de Louis XIV . ne se doutait guère que La Fontaine la faisait tenir tout entière dans sa Ménagerie, et H. Taine devait le démontrer un jour. Mais Vœil profond de Molière voyait bien au delà de Marly et de Versailles. Le grand observateur disait : « Ne vous y fiez pas ; dans V avenir le Bonhomme ira plus loin que nous ! "

En attendant, Jean de La Fontaine revenait à ses moutons — et à ses loups. Honoré de Balzac, lorsqu'il se fit imprimeur, voulut élever, dit-il, un monument définitif à. La Fontaine en réunissant les Œuvres Complètes du poète en un unique et luxueux volume qui sortit en effet de la presse de la rue des Marais-Saint-Germain. Et l'auteur de la Comédie Humaine fit précéder le livre d'une notice sur l'auteur de la « comédie aux cent actes divers. » Elle est à lire, cette biographie du bonhomme par le peintre de Rastignac et de Vautrin. Elle est le commentaire même du jugement porté par Molière. Balzac nous montre La Fontaine, « cet ignorant qui ne sait que son âme, » comme on l'a si admirablement dit d'un autre grand poète, étudiant non pas sous des maîtres, mais devant les grands enseignements de la nature. Il ignorait le grec, et lorsqu'il voulait être sûr de tel ou tel passage d'Homère il s'adressait à Racine qui fut un hellénisant impeccable. {J'ai tenu entre les mains son exemplaire d'Aristophane par lui annoté et commenté en grec.) Mais s'il était un pauvre clerc en langue grecque, le bon Jean de La Fontaine, maître des Eaux et Forêts à Château-Thierry — un maître qui, nous apprend Furetière, ne savait rien des termes mêmes de son métier — le rêveur, le flâneur sous bois et par les champs coftnaissait de l'aurore au soleil

viii PRÉFACE

couchant, tout ce que contient de charmantes surprises une journée de Dame Nature. Il restait des heures entières à écouter le grillon dans les blés, les oiseaux sautant de branche en branche ou pépiant du fond des nids, la grenouille au bord des étangs, l'alouette pointant dans l'air libre. Il regardait l'incessant labeur des fourmilières. L'insecte et V oiseau le passionnaient comme ils ont passionné un Michelet, un John Lubbock, un Maeterlinck. Ce rêveur éternel était Véternel amoureux de la nature, et ses rêves il les faisait passer dans ses fables.

Les fables ne sont pas ce qu elles semblent être ; Le plus simple animal nous y tient lieu de maître. Une morale nue apporte de l'ennui :

Le conte fait passer le précepte avec lui.

Et c'est ainsi que, sans y toucher, le fin champenois mettait l'univers en fabliaux et donnait' des leçons à la nature Mimaine. Les courtisans se moquaient un peu du « sourire niais, » et de l'allure débraillée du brave homme. Et le monarque, qui devait trouver irrespectueuse sans doute la façon dont le moraliste traitait Sa Majesté le Lion, roi des animaux, affectait de dédaigner ce conteur d'apologues. Mais le peuple savait ses vers et connaissait son nom. On le vit bien, lors des massacres de Septembre, oîi une femme fut sauvée parce qu'elle était « l'arrière-petite- fille de La Fontaine. »

Cette postérité, d'ailleurs, dont je parle, a discuté aussi les titres de gloire du fabuliste. Pour quelquesuns {comme l'auteur de Jocelyn, par exemple) La Fontaine n'est qu'un petit-neveu de François Rabelais, « ce boueux de l'humanité » — admirable et grand Rabelais ! — pour d'autres c'est tout simplement un

PRÉFACE ix

copiste refaisant une fable d'Esope ou de Phèdre comme un écolier ferait un devoir de rhétorique.

Un poète de talent, Joseph Autran, V auteur de la Fille d'Eschyle, s'est montré aussi sévère pour La Fontaine que Lamartine s'était montré injuste. Il a reproché à La Fontaine de n'avoir rien inventé, comme si les trouvailles de style, les images, la bonne grâce, la bonhomie, l'esprit, tout ce qui fait le prix d'une œuvre et l'embaume à jamais n'était pas aussi « une invention, » un art en un mot. « Ce que la France a longtemps le moins estimé en littérature, » dit Autran, « c'est l'invention. Inventer, le beau mérite ! copier, à la bonne heure ! Dans le grand siècle, par exemple, Vim,itation, la traduction même de tout ce qui est ancien, l'emporte de beaucoup sur l'invention de ce qui est nouveau. Ce que l'on loue particulièrement dans Racine, c'est ce qu'il a pris à Euripide, ce que l'on apprécie dans Boileau c'est ce qu'il tient d'Horace et de Juvénal ; ce que l'on admire le plus dans Molière, ce n'est pas ce qu'il a trouvé dans son propre génie, c'est ce qu'il a grappillé dans Térence ou dans Plante. Il ne faut donc pas s'étonner qu'à une pareille époque La Fontaine ait cru pouvoir faire un livre composé d'une multitude de petits sujets dont pas un ne serait de lui. Il semble qu'une des conditions du génie soit de travailler sur soji proprefonds ; non, cela n'est pas nécessaire. Quelqu'un a dit qu'en littérature il est permis de voler, pourvu qu'on assassine. La Fontaine a assassiné Esope. »

La boutade est excessive. Mais, à tout prendre, elle constitue un éloge pour La Fontaine puisque le critique constate qu'en empruntant à Ésope {Joseph Autran eût dit en le détroussant) notre Champenois fait oublier le Phrygien.

La Fontaine est un poète unique dans son genre. Avant lui la Fable n'avait pas atteint ce degré de perfection ; après lui elle ne retrouvera plus cette souveraineté qui fait d'un petit drame suivi de quelques verselets de morale un chef-d'œuvre égal à une tragédie, comme im sonnet sans défaut vaut seul un long poème. Le chevalier de Florian est un causeur aimable et même attendrissant lorsqu'il écrit, après l'admirable duo d'amour des Deux Pigeons, les aventures du Lapin et de la Sarcelle. Mais il n'a pas la profondeur , la pénétration, l'âme candide de La Fontaine. Il est agréable, ce charmant dragon souriant et un peu peureux ; il est délicat, mais sans avoir ce je ne sais de tendre et de pitoyable du poète qui écrira ce vers délicieux et peindra en quelques mots toute une race d'hommes :

Les délicats sont malheureux !

De nos jours Pierre Lachambeaudie a tenté de retrouver la manière de cet optimiste averti que fut le bon La Fontaine. Mais c'est un fabuliste rural et volontairement socialiste. Il prêche, il n'enseigne pas. Il se fait d'ailleurs l'apôtre généreux des revendications nouvelles. La Fontaine, qui sait ce que pèsent aux épaules des misérables, la corvée, les impôts, les créanciers, conseille pourtant aux tâcherons de finir leur journée sans colère — et sans braver la mort. Il n'eût point poussé le bûcheron à la barricade. Lachambeaudie l'y eût suivi. La Fontaine était si résigné qu'en mourant il ne croyait même pas que l'enfer pût durer longtemps dans l'autre monde. « On s'habitue à tout, « disait-il à son confesseur qui voulait l'effrayer, « et je suis sûr que les damnés finissent par se trouver là-bas comme des poissons dans l'eau ! »

C'était l'âme la plus tendre qu'on pût rencontrer. Il passa dans la vie comme un visionnaire. Il ignorait le mal, il aimait le bien. Il ne le trouvait pas toujours.

Jean s'en alla comme il était venu. . . ,

Il avait mangé son fonds. Il ignorait ce qu'était la fortune. Il comptait sur ses amis, et sur cet autre ami, le Hasard. On devrait faire de sa maison de Château-Thierry un Musée comme on en a fait un du logis oii passa Victor Hugo, place Royale, comme V Académie Française en fera un du petit Château de Nohant où mourut George Sand. Des admirateurs du Fablier ont eu cette idée d'une souscription à dix centimes ouverte dans toutes les écoles pour le rachat de la maison natale de La Fontaine. M. Henry Roujon, qui aime La Fontaine comme il aime Montaigne, devait se mettre à la tête de cette œuvre de réparation, de conservation nationale. Et il serait piquant que, l'idée étant reprise ici, ce fût du pays du plus grand des dramaturges, Shakspeare . que le projet sortît des limbes, et qu'à Château-Thierrv on ouvrît, un jour, ce Musée La Fontaine — livres, vieilles éditions, autographes, illustrations, souvenirs — au fronton duquel on pourrait aussi écrire : « Laissez venir à moi les petits enfants. »

Et les grands-pères aussi.

Viroflay,

27 septembre 1909.

Monseigneur, — S'il y a quelque chose d'ingénieux dans la république des lettres, on peut dire que c'est la manière dont Ésope a débité sa morale. Il serait véritablement à souhaiter que d'autres mains que les miennes y eussent ajouté les ornements de la poésie, puisque le plus sage des anciens a jugé qu'ils n'y étaient pas inutiles. J 'ose, Monseigneur, vous en présenter quelques essais. C'est un entretien convenable à vos premières années. Vous êtes en un âge où l'amusement et les jeux sont permis aux princes; mais en même temps vous devez donner quelques-unes de vos pensées à des réflexions sérieuses. Tout cela se rencontre aux fables que nous devons à Ésope. L'apparence en est puérile, je le confesse; mais ces puérilités servent d'enveloppes à des vérités importantes.

Je ne doute point. Monseigneur, que vous ne regardiez favorablement des inventions si utiles et tout ensemble si agréables : car que peut-on souhaiter davantage que ces deux points ? Ce sont eux qui ont introduit les sciences parmi les hommes. Ésope a trouvé un art singulier de les joindre l'un avec l'autre: la lecture de son ouvrage répand insensiblement dans une âme les semences de la vertu, et lui apprend à se connaître sans qu'elle s'aperçoive de cette étude, et tandis qu'elle croit faire tout autre chose. C'est une adresse dont s'est servi très heureusement celui sur lequel Sa

Majesté a jeté les yeux pour vous donner des instructions. Il fait en sorte que vous appreniez sans peine, ou, pour mieux parler, avec plaisir, tout ce qu'il est nécessaire qu'un prince sache. Nous espérons beaucoup de cette conduite. Mais, à dire la vérité, il y a des choses dont nous espérons infiniment davantage: ce sont. Monseigneur, les qualités que notre invincible monarque vous a données avec la naissance; c'est l'example que tous les jours il vous donne. Quand vous le voyez former de si grands desseins; quand vous le considérez qui regarde sans s'étonner l'agitation de l'Europe et les machines qu'elle remue pour le détourner de son entreprise; quand il pénètre dès sa première démarche jusque dans le cœur d'une province où l'on trouve à chaque pas des barrières insurmontables, et qu'il en subjugue une autre en huit jours, pendant la saison la plus ennemie de la guerre, lorsque le repos et les plaisirs régnent dans les cours des autres princes; quand, non content de dompter les hommes, il veut triompher aussi des éléments; et quand, au retour de cette expédition où il a vaincu comme un Alexandre, vous le voyez gouvener ses peuples comme un Auguste : avouez le vrai, Monseigneur, vous soupirez pour la gloire aussi bien que lui, malgré l'impuissance de vos années ; vous attendez avec impatience le temps où vous pourrez vous déclarer son rival dans l'amour de cette divine maîtresse. Vous ne l'attendez pas. Monseigneur; vous le prévenez. Je n'en veux pour témoignage que ces nobles inquiétudes, cette vivacité, cette ardeur, ces marques d'esprit, de courage et de grandeur d'âme, que vous faites paraître à tous

les moments. Certainement c'est une joie bien sensible à notre monarque ; mais c'est un spectacle bien agréable pour l'univers, que de voir ainsi croître une jeune plante qui couvrira un jour de son ombre tant de peuples et de nations.

Je devrais m'étendre sur ce sujet; mais comme le dessein que j'ai de vous divertir est plus proportionné à mes forces que celui de vous louer, je me hâte de venir aux fables, et n'ajouterai aux vérités que je vous ai dites que celle-ci : c'est, Monseigneur, que je suis, avec un zèle respectueux, votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur, De la Fontaine.

L'indulgence que l'on a eue pour quelques-unes de mes fables me donne lieu d'espérer la même grâce pour ce recueil. Ce n'est pas qu'un des maîtres^ de notre éloquence n'ait désapprouvé le dessein de les mettres en vers : il a cru que leur principal ornement est de n'en avoir aucun; que d'ailleurs la contrainte de la poésie, jointe à la sévérité de notre langue, m'embarrasserait en beaucoup d'endroits, et bannirait de la plupart de ces récits la brièveté, qu'on peut fort bien appeler l'âme du conte, puisque sans elle il faut nécessairement qu'il languisse. Cette opinion ne saurait partir que d'un homme d'excellent goût; je demanderais seulement qu'il en relâchât quelque peu, et qu'il crût que les grâces lacédémoniennes ne sont pas tellement ennemies des muses françaises que l'on ne puisse souvent les faire marcher de compagnie.

Après tout, je n'ai entrepris la chose que sur l'exemple, je ne veux pas dire des anciens, qui ne tire point à conséquence pour moi, mais sur celui des modernes. C'est de tout temps, et chez tous les peuples qui font profession de poésie, que le Parnasse a jugé ceci de son apanage. A peine les fables qu'on attribue à Ésope virent le jour, que Socrate trouva à propos de les habiller des livrées des muses. Ce que Platon en rapporte est si agréable, que je ne puis m'empêcher d'en

' Patru, célèbre avocat au parlement de Paris, et membre de l'académie française.

faire un des ornements de cette préface. Il dit que, Socrate étant condamné au dernier supplice, l'on remit l'exécution de l'arrêt à cause de certaines fêtes. C ébès l'alla voir le j our de sa mort. Socrate lui dit que les dieux l'avaient averti plusieurs fois, pendant son sommeil, qu'il devait s'appliquer à la musique avant qu'il mourût. Il n'avait pas entendu d'abord ce que ce songe signifiait: car, comme la musique ne rend pas l'homme meilleur, à quoi bon s'y attacher? Il fallait qu'il y eût du mystère là-dessous, d'autant plus que les dieux ne se lassaient point de lui envoyer la même inspiration. Elle lui était encore venue une de ces fêtes. Si bien qu'en songeant aux choses que le ciel pouvait exiger de lui, il s'était avisé que la musique et la poésie ont tant de rapport, que possible était-ce de la dernière qu'il s'agissait. Il n'y a point de bonne poésie sans harmonie: mais il n'y en a point non plus sans fictions; et Socrate ne savait que dire la vérité. Enfin, il avait trouvé un tempérament: c'était de choisir des fables qui continssent quelque chose de véritable, telles que sont celles d'Ésope. Il employa donc à les mettre en vers les derniers moments de sa vie.

Socrate n'est pas le seul qui ait considéré comme sœurs la poésie et nos fables. Phèdre a témoigné qu'il était de ce sentiment; et, par l'excellence de son ouvrage, nous pouvons juger de celui du prince des philosophes. Après Phèdre, Aviénus a traité le même sujet. Enfin les modernes les ont suivis : nous en avons des exemples, non seulement chez les étrangers, mais chez nous. Il est vrai que, lorsque nos gens y ont travaillé, la langue était si

différente de ce qu'elle est qu'on ne les doit considérer que comme étrangers. Cela ne m'a point détourné de mon entreprise; au contraire, je me suis flatté de l'espérance que, si je ne courais dans cette carrière avec succès, on me donnerait au moins la gloire de l'avoir ouverte.

Il arrivera possible que mon travail fera naître à d'autres personnes l'envie de porter la chose plus loin. Tant s'en faut que cette matière soit épuisée, qu'il reste encore plus de fables à mettre en vers que je n'en ai mis. J'ai choisi véritablement les meilleures, c'est-à-dire celles qui m'ont semblé telles : mais, outre que je puis m 'être trompé dans mon choix, il ne sera pas bien difficile de donner un autre tour à celles-là même que j'ai choisies; et si ce tour est moins long, il sera sans doute plus approuvé. Quoi qu'il en arrive, on m'aura toujours obligation, soit que ma témérité ait été heureuse, et que je ne me sois point trop écarté du chemin qu'il fallait tenir, soit que j'aie seulement excité les autres à mieux faire.

Je pense avoir justifié suffisamment mon dessein : quant à l'exécution, le public en sera juge. On ne trouvera pas ici l'élégance ni l'extrême brièveté qui rendent Phèdre recommandable ; ce sont qualités au-dessus de ma portée. Comme il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait. Non que je le blâme d'en être demeuré dans ces termes : la langue latine n'en demandait pas davantage; et si l'on y veut prendre garde, on reconnaîtra dans cet auteur le vrai caractère et le vrai génie de Térence. La simplicité est magnifique chez ces grands hommes : moi, qui

n'ai pas les perfections du langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un si haut point. Il a donc fallu se récompenser d'ailleurs: c'est ce que j'ai fait avec d'autant plus de hardiesse, que Quintilien dit qu'on ne saurait trop égayer les narrations. Il ne s'agit pas ici d'en apporter une raison : c'est assez que Quintilien l'ait dit. J'ai pourtant considéré que, ces fables étant sues de tout le monde, je ne ferais rien si je ne les rendais nouvelles par quelques traits qui en relevassent le goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui: on veut delà nouveauté et de la gaieté. Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire, mais un certain charme, un air agréable qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux.

Mais ce n'est pas tant par la forme que j'ai donnée à cet ouvrage qu'on en doit mesurer le prix que par son utilité et par sa matière: car qu'y a-t-il de recommandable dans les productions de l'esprit qui ne se rencontre dans l'apologue ? C'e^t quelque chose de si divin, que plusieurs personnages de l'antiquité ont attribué la plus grande partie de ces fables à Socrate, choisissant, pour leur servir de père, celui des mortels qui avait le plus de communication avec les dieux. Je ne sais comme ils n'ont point fait descendre du ciel ces mêmes fables, et comme ils ne leur ont point assigné un dieu qui en eût la direction, ainsiqu'àlapoésieetàl'éloquence. Ce que je dis n'est pas tout à fait sans fondement, puisque, s'il m'est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la Vérité a parlé aux hommes par paraboles : et la parabole est-elle autre chose que l'apologue,

PRÉFACE g

c'est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s'insinue avec d'autant plus de facilité et d'effet, qu'il est plus commun et plus familier? Oui ne nous proposerait à imiter que les maîtres de la sagesse nous fournirait un sujet d'excuse : il n'\- en a point quand des abeilles et des fourmis sont capables de cela même qu'on nous demande.

C'est pour ces raisons que Platon, ayant banni Homère de sa république, y a donné à Ésope une place très honorable. Il souhaite que les enfants sucent ces fables avec le lait; il recommande aux nourrices de les leur apprendre : car on ne saurait s'accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu. Plutôt que d'être réduits à corriger nos habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes, pendant qu'elles sont encore indifférentes au bien ou au mal. Or, quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces fables ? Dites à un enfant que Crassus, allant contre les Parthes, s'engagea dans leur pays sans considérer comment il en sortirait, que cela le fit périr lui et son armée, quelque effort qu'il fît pour se retirer. Dites au même enfant que le renard et le bouc descendirent au fond d'un puits pour y éteindre leur soif; que le renard en sortit s'étant servi des épaules et des cornes de son camarade comme d'une échelle; au contraire, le bouc y demeura pour n'avoir pas eu tant de prévoyance ; et par conséquent il faut considérer en toute chose la fin. Je demande lequel de ces deux exemples fera le plus d'impression sur cet enfant. Ne s'arrêtera-t-il pas au dernier, comme plus conforme et moins disproportionné que l'autre à la petitesse de son esprit? Il ne faut pas m'alléguer que les pensées de l'enfance

lo PRÉFACE

sont d'elles-mêmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles badineries. Ces badineries ne sont telles qu'en apparence; car dans le fond elles portent un sens très solide. Et comme, par. la définition du point, de la ligne, de la surface, et par d'autres principes très familiers, nous parvenons à des connaissances qui mesurent enfin le ciel et la terre, de même aussi, par les raisonnements et conséquences que l'on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les mœurs, on se rend capable des grandes choses.

Elles ne sont pas seulement morales, elles donnent encore d'autres connaissances : les propriétés des animaux et leurs divers caractères y sont exprimés; par conséquent les nôtres aussi, puisque nous sommes l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les créatures irraisonnables. Quand Prométhée voulut former l'homme, il prit la qualité dominante de chaque bête: de ces pièces si différentes il composa notre espèce; il fit cet ouvrage qu'on appelle le Petit-Monde. Ainsi ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme les personnes d'âge avancé dans les connaissances que l'usage leur a données, et apprend aux enfants ce qu'il faut qu'ils sachent. Comme ces derniers sont nouveaux venus dans le monde, ils n'en connaissent pas encore les habitants, ils ne se connaissent pas eux-mêmes : on ne les doit laisser dans cette ignorance que le moins qu'on peut; il leur faut apprendre ce que c'est qu'un lion, un renard, ainsi du reste, et pourquoi l'on compare quelquefois un homme à ce renard ou à ce lion. C'est à quoi les fables travaillent : les

premières notions de ces choses proviennent d'elles. J'ai déjà passé la longueur ordinaire des préfaces; cependant je n'ai pas encore rendu raison de la conduite de mon ouvrage.

L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre l'âme. Le corps est la fable ; l'âme est la moralité. Aristote n'admet dans la fable que les animaux ; il en exclut les hommes et les plantes. Cette règle 'est moins de nécessité que de bienséance, puisque ni Ésope, ni Phèdre, ni aucun des fabulistes ne l'a gardée; tout au contraire de la moralité, dont aucun ne se dispense. Que s'il m'est arrivé de le faire, ce n'a été que dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où il est aisé au lecteur de la suppléer. On ne considère en France que ce qui plaît : c'est la grande règle, et, pour ainsi dire, la seule. Je n'ai donc pas cru que ce fût un crime de passer par-dessus les anciennes coutumes, lorsque je ne pouvais les mettre en usage sans leur faire tort. Du temps d'Ésope, la fable était contée simplement; la moralité séparée et toujours ensuite. Phèdre est venu, qui ne s'est pas assujetti à cet ordre : il embellit la narration, et transporte quelquefois la moralité de la fin au commencement. Quand il serait nécessaire de lui trouver place, je ne manque à ce précepte que pour en observer un qui n'est pas moins important: c'est Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas qu'un écrivain s'opiniâtre contre l'incapacité de son esprit, ni contre celle de sa matière. Jamais, à ce qu'il prétend, un homme qui veut réussir n'en vienti jusque-là; il abandonne les choses dont il voit qu'il ne saurait rien faire de bon :

... Et quae Desperat tractata nitescere posse, relinquit.

C'est ce que j'ai fait à l'égard de quelques moralités du succès desquelles je n'ai pas bien espéré.

Il ne reste plus qu'à parler de la vie d'Ésope. Je ne vois presque personne qui ne tienne pour fabuleuse celle que Planude nous a laissée. On s'imagine que cet auteur a voulu donner à son héros un caractère et des aventures qui répondissent à ses fables. Cela m'a paru d'abord spécieux; mais j'ai trouvé à la fin peu de certitude en cette critique. Elle est en partie fondée sur ce qui se passe entre Xantus et Ésope: on y trouve trop de niaiseries. Eh! qui est le sage à qui de pareilles choses n'arrivent point? Toute la vie de Socrate n'a pas été sérieuse. Ce qui me confirme en mon sentiment, c'est que le caractère que Planude donne à Ésope est semblable à celui que Plutarque lui a donné dans son Banquet des sept Sages, c'est-à-dire d'un homme subtil, et qui ne laisse rien passer. On me dira que le Banquet des sept Sages est aussi une invention. Il est aisé de douter de tout: quant à moi, je ne vois pas bien pourquoi Plutarque aurait voulu imposer à la postérité dans ce traité-là, lui qui fait profession d'être véritable partout ailleurs, et de conserver à chacun son caractère. Quand cela serait, je ne saurais que mentir sur la foi d'autrui: me croirat-on moins que si je m'arrête à la mienne ? Car ce que je puis est de composer un tissu de mes conjectures, lequel j'intitulerai: Vie d'Ésope. Quelque vraisemblable que je le rende, on ne s'y assurera pas; et, fable pour fable, le lecteur préférera toujours celle de Planude à la mienne.

Page 1