‹ Fables. Préf. de Julees ClaretieChapitre 139 sur 318 · LIVRE SIXIEME i8i · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME i8i

La différence est grande; on ne croirait jamais

Que ce fût la même personne :

L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits: Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne. C'est toujours même note et pareil entretien. On dit qu'on est inconsolable:

On le dit; mais il n'en est rien.

Comme on verra par cette fable.

Ou plutôt par la vérité.

L'époux d'une jeune beauté Partait pour l'autre monde. A ses côtés sa femme Lui criait: Attends -moi, je te suis; et mon âme, Aussi-bien que la tienne, est prête à s'envoler.

Le mari fait seul le voyage.

La belle avait un père, homme prudent et sage:

Il laissa le torrent couler.

A la fin, pour la consoler :

Ma fille, lui dit-il, c'est trop verser de larmes ; Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ? Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts.

Je ne dis pas que tout à l'heure

Une condition meilleure

Change en des noces ces transports:

Mais après certain temps souffrez qu'on vous propose Un époux, beau, bien fait, jeune, et tout autre chose Que le défunt. Ah! dit-elle aussitôt.

Un cloître est l'époux qu'il me faut.

Le père lui laissa digérer sa disgrâce.

Un mois de la sorte se passe :

L'autre mois, on l'emploie à changer tous les jours Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure;

i82 FABLES DE LA FONTAINE

Le deuil enfin sert de parure, En attendant d'autres atours.

Toute la bande des Amours

Revient au colombier; les jeux, les ris, la danse Ont aussi leur tour à la fin :

On se plonge soir et matin Dans la fontaine de Jouvence.

Le père ne craint plus ce défunt tant chéri.

Mais comme il ne parlait de rien à notre belle: Où donc est le jeune mari Que vous m'avez promis ? dit-elle.

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