‹ Fabliaux ou contesChapitre 20 sur 29 · DES CHANOINESSES ET DES BERNARD · texte numérisé non relu

DES CHANOINESSES ET DES BERNARD

les ordres qu'alors on appeloit hlaiics , on j3ortoit les hal)i(.s avec la couleur naturelle de la laine, et par conséquent gris.

Guillaume-le-Breton , dans sa Philippide , dit que les peaux de vair se tiroient de Hongrie.

Et qiias hue miitit\xB.î\s Ilungaria pelles.

(8. C'est moi qui fais aimer.....) Le début de ce discours ressemble à celui du poème de Lucrèce.

(9. Le paon cJiarme nos yeux , et cependant c'est sa chair que l'on préfère.) On \err il par plusieurs endroits des fabliaux que la chair de paon étoit alors un mets très estimé.

LE IJACIŒLIER NORMAND. 33-

r.E bachet;ier normand.

l'autre année, quand Acre fut prise*, arriva en Normandie une aventure fort plaisante. Je l'ai bien retenue, et vais ^ous la raconter.

Un bachelier' de ce pays,

Où maint geiitiloine mandie,

n'avoit poiu- dîner, un certain matin % qu'un petit pain d'une maille. Afin que le pain put passer plus aisément, il alla au cabaret, et demanda du vin poiu' un deniei'*. Le tavernier, qui étoit irn homme grossier et bourru, après avoir rempli la mesure au tonneau, vint présenter impoliment lui hanap ^ au pauvre gentilhomme, et il y versa 1(* vin avec tant de rudessiî qu'il en répandit la moitié. Pour comble d'insolence , il ajouta : « Vous allez devenir riche , « sire bachelier, car vin répandu, c'est signe de t( bonheur. »

Se fâcher contre ce brutal c'eut été perdre son temps : le Normand s'y prit avec plus d'adresse, il lui restoit encore un(^ n)aille dans sa

bourse : il la donne au tavernier, et lui demande un morceau de fromage pour man£^er avec son pain. Celui-ci la prend d'assez mauvaise grâce ^ et monte au cellier chercher ce qu'on lui demande. Le bachelier, pendant ce temps, va au tonneau, en arrache le robinet et laisse couler le vin. L'autre, quand il redescend et qu'il voit son vin ruisseler sur le pavé, court vite boucher le tonneau, et revient en fureur sur le gentilhomme , qu'il saisit par le surcot pour le battre. Celui-ci, fort et vigoureux, jette le tavernier à la renverse sur ses barrils qu'il brise % et si des voisins ne fussent accourus pour les séparer , dans sa colère il l'eût tué.

Cependant l'affaire fut portée devant le roi. C'étoit le comte Henri de Champagne '. Le marchand parla le premier et demanda un dédommagement. Le prince, avant de condamner le bachelier, voulut savoir ce qu'il a voit à répondre. Celui-ci alors raconta son aventure dans la plus exacte vérité; puis en finissant il ajouta : « Sire, cet homme m'avoit dit que vin répandu « portoit bonheur, et qiu^ j'allois devenir liche , ce moi à qui il n'en avoit fait perdre que la moice tié d'une mesure. La reconnoissance m'a rendu ce libéral, et pour l'enrichir plus que moi ence core, je lui en ai répandu la moitié d'un tonte Il eau. «

l'ous les gens du roi applaudirent des mains à ce bon mot. Jamais, selon eux, n'avoit été ouïe en cour si bonne jonglerie; et pour mar*quer le contentement qu'ils en ressentoient, tous allèrent se ranger autour du Normaiid ^ Henri lui-même rioit aux larmes, et il renvoya les parties en disant : « Ce qui est répandu esl « l'épandu. »

NOTES

[i. Quand Acre fut prise.) Philippe-Auguste et Richard Cœur-dc-Lion prirent Acre en 1191. Le Soudan Mélechséraf la reprit siu' les chrétiens cent ans après. Ce sont les deux seules époques qui pourroient convenir au temps de ce fabliau.

(2. Vu bachelier de ce pays. ) On a vu plus haut dans les notes qu'un bachelier étoit un chevalier pauvre.

(3. N'avoit pour dùicr, un certain matin ) On dînoit à

dix heures du matin, et l'on sonpoit à cinq du soir; et véritablement cet usaij^e est revenu, puisque le premier repas, le déjeuner, celui qu'alors on nonnnoit dîner, a lieu maintenant presque partout, au moins dans les villes, de neuf heures à onze, et le diner, \v soiq)er d'autrefois, de cinq heures à sept.

(4. Un denier.) Cette monnoie, aussi ancienne que la monarchie, fut d'argent fin sons la première et la seconde race. Sous saint Louis et déjà même avant lui, elle étoit de billon , et ne contenoit plus que six grains et demi d'argent. ( Le Blanc , Traité des monnoies. ) La maille , qu'autrement on nommoit obole , valoit la moitié du denier. Il n'y avoit au-dessous que la demi-maille.

34o LE BACHELIER NOllMAND.

Dans la Chronique de Saint Magloire, Thibaut, comte de Champagne , pour exprimer le petit nombre de personnes auxquelles il ose se her, dit qu'il rassasieroit tous ses amis avec un denier de pain.

(5. //«/?<7/;.) Espèce de coupe avec pied et oreiUes. Il y en avoit de toutes sortes de matières et de dilïérentes grandeurs. C'étoient les vases dont on se servoit à table pour boire. Quand le roi tenoit cour-plénière, son hanap appartenoit au grand-boutciller. Dans les festins , les personnes qui mangeoient à In mène éciœlle n'avoient aussi que le même hanap.

(6. Le renverse sur ses harrils quil brise.^j Ce que nous appelons boliteilles n'étoit point connu alors. Le vin se tiroit à la pièce, ou se conservoitdans des pots, dans des cruches, et môme dans des peaux préparées. Ces vases se nommoient boutiaux, houehaux , hnuties ,houtilles. Dans le fabliau , ils sont nommés harrils , et c'est ce que le cabaretier casse en tombant. L'officier qui avoit l'intendance de la boisson de nos rois se nommoit grand-houteiUer ; et c'étoit un des cinq grandsofficiers domestiques de leur maison. Il envoyoit tirer, pour sa table , du vin au même tonneau où l'on en tiroit pour le roi; et dans les grands jours de cérémonie, les tonneaux qui étoient entamés appartenoient à cetoKicier. (Histoire des S^rands-offieiers de la couronne , par le pér(» Anselme , tome VIII.)

(7. JJ affaire fat portée devant le roi. Cétoit le comte Henri de Champagne.) Je ne connois point de duc de Noiniandie qui fut alors en même temps comte de Cham])agne, ni auciui qui, comme souverain de la première de ces deux provinces, ait porté le titre de roi. Quelques-uns , il est vrai , possédèrent en même temps l'Angleterre, mais il n'y avoit aucrm roi anglois qui portât le nom de Henri en ii()i ni en 1291 , c'està-dirr quand Acre fut prise. Ainsi ces sortes de dates qu'em-

ploie ici le lablior pour donner à son conte un aii' de vérité y paroissent mal employées.

(8. Tous allèrent se ranger autour du Normand.) J'ignore ce que c'étoit que cette coutume d'aller se placer auprès d'un orateur qui avoit bien parlé , ou d'un accusé qui s'étoit bien défendu. Je ne trouve dans nos anciennes poésies que ce seul exemple de cet usage. On voit chez les historiens romains Pedibus ire in sententiam.

Imbert a mis en vers, et d'après Legrand , près de quatrevingts fa})liaux. On aimera sans doute à voir quelques-uns de ces mêmes sujets traités avec, la simplicité parfois un peu rude des anciens conteurs , et la recherche spirituelle, mais souvent prétentieuse du poète du dix-huitième siècle. Je donnerai dans le cours de cet ouvrage un petit nombre de ces imitations d'Jmbert : celle-ci , de peu d'étendue , n'est pas une des moins aiiréables. R.

Un bachelier natif de Normandie, Qui faisoil rire et qui ne rioit point, Avec douceur souflVant la raillerie.

Mais, à la rendre exact au dernier point, Arrive un jour dans une hôtellerie.

La soif le tonrnienloit, sans parler de la faim.

Tristement à l'écart, il tenoit dans sa main Sa honrse de cuir enlr'ouverle , Léi^ère, hélas! solitaire prison!

11 venoil d(î jouer, avoit fait grosse perle ;

IJne pièce d'ari;enl , petite encor, dit-on, l'ont à son aise , el sans rendre aucun son ,

Rouloit an ventre creux de sa bourse déserte.

34a LE BACHE LIEU NORMAND.

Suivant son lit , on se couclïe. A récart Il mène l'Iiôte, ot , modeste en son diic,

Demande un vin passable; on lui donne du |)irr.

De la bouteille il ne veut qu'un seul quaii ; L'hôte, à ee mot, jui,'eanl sur l'apparenee Que l'étranger est léger de finance , Pour le servir prend un air de dédain , Négligemment lui transvase son vin, En perd moitié , puis d'un air d'insolence :

— L'ami, dit-il avec un ton railleur.

Vous allez à coup sûr nager dans l'abondance;

Vin répandu porte bonheur.

Que faire ? se fâcher? L'hôte n'eût fait que rire.

Le Normand lit mieux. Sans mot dire, U l'écoute parler ; puis , l'argent à la main , Il lui demande un quartier de gros pain.

Tandis que l'hôte a gagné sa cuisine , Vers le tonneau tout droit il s'achemine , Tourne le robinet , et voilà que soudain Tout nage dans des flots de vin.

A son retour, furieux du dommage ,

L'hôte de jurer, de crier.

Puis de se plaindre au seigneur du village , Qui mande aussi le bachelier.

Sire , dit celui-ci sans changer de visage , L'hôte m'avoit dit qu'en ménage Vin répandu portoit bonheur ; Si seulement un verre amène l'abondance , Un plein tonneau versé doit à mon bienfaiteur Valoir une fortune immense.

Ce que j'ai fait , je l'ai fait de bon cœur; Et vous voyez , sire , ma récompense !

l^e seigneur rit beaucoup. Absous et fort gaîmeni , Le drôle part sans frais et sans inquiétude ; L'hôte en est pour son vin, et le malin Normand L'accuse encor d'ingratitude.

Je vais vous conter une plaisante aventure arrivée à Orléans lorsque j'y étois. Vous pouvez en toute sûreté m'en croire, car je la sais de source et j'en ai connu le liéros.

Une Orléanoise avoit pour ami im clerc.

Quand une femme entreprend de jouer ce jeulà, elle doit être adroite et rusée; il faut qu'elle sache mentir avec liardiesse, qu'elle ait un esprit fertile en expédients , et surtout qu'elle ne se déconcerte jamais. Or, telle étoit au suprême dei^ré notre bourgeoise, et jamais vous n'avez comiu plus fine commère. Son époux, au contraire, nommé Michel, et marchand de son métier, étoit un bonliomme.

Appelé de temps en tem])s, par son commerce*, aux foires ou aux marchés voisins, il eut besoin d'aller à celui de Mevm. Un sien cousin, nommé Guillaume, devant y allei* aussi, ils convinrent de partir ensemble. Notre époux même promit d'aller le prendre, et en conséquence il chargea

344 LA CULOTTE DKS (:o11DKL[]:RS.

sa femme de réveiller an point du jour, et se coucha de bonne heure. Celle-ci , très aise de cette absence, comme vous pouvez croin* , et résohie d'en profiter, voulut promptement se débarrasser de lui. Il étoit à peine dans son premier somme, qu'elle le réveilla bruscpiement : « Eh! vite, sire, levez-vous^ nous avons trop « dormi, vous n'arriverez jamais à temps». Le bonhomme, quoiqu'il fut encore resté au lit volontiers et qu'il sentît bie»! à ses yeux qu'il hù manquoit quelques heures, se leva néanmoins promptement, et partit.

Je n'ai pas besoin de vous dire maintenant que le clerc avoit été prévenu du départ, et vous vous doutez bien qu'il étoit là aux agiu^ts pour entrer dès que l'autre seroit sorti. Au signal convenu, il se glissa furtivement dans la maison, où dans un instant il reçut plus de caresses et de baisers que le bon Michel n'en avoit reçu pendant tout le temps de son mariage

Cependant le mari étoit arrivé à la porte du cousin. Il frappoit à coups redoublés pour le réveiller, et l'appeloit à tue-téte, jurant intérieurement après lui d'être obligé de Tattendre. «Mais vous êtes donc fou, répondit Guil- « laume par sa fenêtre, de vouloir vous meltn^ « en route à une pareille lieure. Est-ce que vous

LA CULOTTE DES CORDELIERS. 345 « rêvez, dites-moi? Comment, morbleu, il n'est <c pas minuit ! — Quoi ! il n'est pas minuit? Eh ! i( ma femme m'a dit que nous partions trop tard « et que nous n'arriverions jamais. — Votre c( femme s'est moquée de nous , cousin ; allez « vous recoucher, croyez-moi, et dormez enc( core quelques heures. »

Michel s'en revint donc chez lui , et appela pour se faire ouvrir. c( (Uel ! c'est mon mari, « s'écria la femme ; vite , sortez , allez vous ca- « cher quelqiu^ part, je trouverai des moyens v< de vous faire évader ». Le égalant fit à la hâte un paquet de ses hardes, et se sauva dans la chambre voisine; mais dans l'obscurité il ne s'aperçut point qu'il laissoit sa culotte, l.e mari s'impatientoit à la porte et frappoit à tour de bras. Enfin il fit un tel bruit que la domestique, s'étant réveillée , vint lui ouvrir.

Ta femme, quand il entra, fit semblant de dormir; et lui, qui ne voulut point troubler son sommeil , se déshabilla sans bruit et se coucha. Mais alors celle-ci , feignant de se réveiller avec effroi, et sautant hors du lit toute nue , se mit à crier comme une forcenée : « Au ce secours ! au secours» ! En vain il crioit de son coté : (f Rassurez-vous , c'est moi. — Qui , vous ? « je ne connois que mon mari, et il est actuel- « hument en campagne. Vous êtes un malheu-

« reux. Sachez que je suis une liorniéte femme, « et sortez bien vite , ou j'appelle tous les voi- « sins ». Michel , à ce discours , ne se sentoit pas de joie. « Oui , reprit-il tout transporté , «oui, vous êtes une brave et loyale femme, ce je le vois bien , et plus je vous connois, plus « je vous aime. Mais , belle amie , vous m'aviez « é\ eillé trop tôt ; il n'est pas encore minuit , « et je viens me recoucher. »

Elle lui répondit avec un ton de douceur charmant : « Ah ! sire , excusez mon extrava- (f gance; j'aurois bien dû reconuoître votre <( voix, puisque je ne connois qu'elle; mais je « ne vous attendois pas , et j'ai été , je vous « l'avoue, si troublée de sentir quelqu'un à côté « de moi.... Doux ami , mêle pardonnerez-vous»? A ces mots, elle s'approcha de lui pour l'embrasser. Je ne puis vous dire tout ce que l'innocent lui fit de caresses. Enfin il s'endormit jusqu'à ce que la guaite ^ en cornant le jour', l'ayant réveillé, il se leva pour partir. Mais, obligé de s'habiller à tâtons , il fit un plaisant quiproquo; car il prit sans s'en apercevoir la culotte du clerc, et sortit ainsi.

L'autre, qui par ce départ se tiouvoit libre de pouvoir aussi se retirer, et qui a voit à craindre , s'il attendoit plus long-temps, d'être aperçu des voisins , vint prendre congé de la damc^ , et

LA CULOTTE DES CORDELIERS. 347 après quelques adieux des plus teiidres%il chercha sa culotte pour partir. «Que vois-je! s'écria-t-il , K tout est perdu , nous sommes découverts; voilà (( les braies du vilain », La dame, à ces paroles, parut d'abord interchte; mais un instant de réflexion lui suffit pour se remettre, et elle assiu\a son ami qu'il pouvoit être tranquille sur l'événement. Seulement elle lui demanda ce qui étoit à sa ceinture '; puis elle alla lui chercher d'autres culottes , l'embrassa tendrement et le fit sortir.

Quelques moments après elle se rendit au couvent des franciscains, et, avec un ton de candem^ et de naïveté auquel vous eussiez été pris vous-même, dit au frère portier que, mariée depuis plusieurs années, et, malgré tout son désir, n'ayant pu encore avoir d'entants, on l'avoit assiu'ée que les braies de l'ordre séraphique possédoient , par le don du ciel , une vertu capable de la faire concevoir si elles étoient mises une nuit seulement à son chevet; en conséquence , elle venoit prier le frère que lui ou quelqu'un des dignes pères voulût bien, pai* charité, lui en prêter une. Cette demande, malgré l'air de bonne foi avec lequel elle paroissoit faite, étoit véritablement si ridicule, que le moine crut qu'on vouloit se moquer de lui. Cependant, lorsqu'il vit qu'on l'accompagnoit de quelque

348 LA CULOTTE DES CORDELlFilS.

argent, il se laissa convaincre, et alla clierclier une de ses braies.

Michel, pendant ce temps, étoit à Meiin, où il faisoit ses achats. Le marché fini , il s'en vint dîner avec d'autres bourgeois et marchands de sa connoissance ; mais le fâcheux de l'aventure fut quand il fallut payer , et que Michel , cherchant sa bourse, ne trouva à sa ceinture qu'une écritoire dans laquelle étoient un ciuiif, une plume et le parchemin du clerc. Il entra dans ime colère épouvantable. Cent fois il appela sa femme catin, et retourna tout de suite à Orléans pour se venger.

Dès qu'il fut entré chez lui : « Femme si pruc< de, dit-il avec des yeux enflammés, vous n'i- « gnorez pas pourquoi je reviens ». Elle ne parut nullement effrayée de ce début, et réj)ondit en riant : « Oh! je m'en doute; mais puisque « vous avez fait l'étourderie de les emporter à i( Meun, vous prendrez la peine, s'il vous plaît, « de les reporter aux cordeliers ». Alors elle lui répéta l'histoire qu'elle avoit fabriquée , sou envie d'avoir un enfant, et sa dévotion aux braies de l'ordre de saint François, en un mot, tout ce qu'elle avoit été dire au frère [)ortier.

La première idée de Michel fut de se délier de ces mauvaises excuses, qui ne paroissoient que trop clairement suggérées par la nécessité. Il

crut faire un coup de maître d'aller à l'instant même au couvent vérifier le fait. Mais vous devinez ce qui arriva. Le moine , trompé le premier , avoua cpi'une femme de bien, faite de telle et telle manière, et fort dévote à saint François et à son saint ordre, étoit venue avec foi demander une des braies des bons pères , et que lui-même, quelque indigne qu'il fût, avoit prêté les siennes. « Ah! frère, s'écria le mari, « quel service vous me rendez! Sans vous ma (( femme étoit morte; je la tuois. »

Il s'en retourna chez lui au comble de la joie, fît cent mille excuses à sa moitié des soupçons qu'il avoit conçus, et promit de lui faire oublier, à force d'attentions et de bons procédés, cette querelle injuste. Parvenue ainsi à maîtriser la confiance de son mari, la dame jouit long-temps de la liberté que lui acquit cette aventure. Elle alla, vint, sortit, vit qui bon lui sembla ; jamais l'iinbécille ne conçut une fois seulement l'idée de s'en plaindre.

Recuoil do Barbazaii, tome m, page 169,

Se trouve dans les Novcllc di Fr. Sncchctti.,

l^ans les Novcllc di Sahadlno ,

Et dans les Jv^tructioiis du chevalier de la Tour èi ses filles.

35o LA CULOTTE DES CORDELIERS.

Dans l'Apologie pour Hérodote , il y a le conte d'un coi deliei' qui, dans un cas pareil, laissa ses culottes, que la femme fit passer, dans l'esprit de son mari, pour des reliques.

Dans les Nouveaux Contes à rire, page i66, un homme trouve moyen de retirer les siennes qu'il avoit oubliées, et de les faire même baiser au mari.

Dans Masuccio y le moine vient les reprendre en procession.

Se trouve ainsi dans les Facetlœ Poggil y et autant que je peux me le rappeler, dans les Lettres juives.

Dans Grécourt , le mari, en prenant la culotte du frèr(», y trouve une somme en or (|ue la femme avoit donnée à celui-ci pour l'eni^ager à venir.

Dans lergler, le galant est un riche Anglois, qui a de même beaucoup d'or dans sa culotte ; et ce dédommagement console le mari.

Outre ce conte, Vergier en a encore un autre où il suit la version de Grécom t.

En 1827, les journaux ont raconté une aventure de ce genre qui venoit d'arriver à Saint-Denis.

Dans Apulée , un mari, obligé de partir pour un voyage, charge son esclave Myrmex de veiller, pendant son absence, sur la conduite de sa femme. Le jeune Phiîésithère gagne Myrmex par argent, et obtient lui rendez-vous de la dame qu'il aime. Pendant qu'il est au lit avec elle , l'époux arrive. L'amant saisit à la hâte ses vêtements et se sauve; mais il oublie ses sandales. L'époux qui les trouve se croit trahi, et, pour punir son esclave qu'il soupçonne être complice, il le fait lier et conduire ainsi au marché. Phiîésithère les rencontre. Il arrête aussitôt l'esclave, l'accusant de lui avoir volé, la veille, ses sandales aux bains pid)lics; et par ceire ruse adroite, il rend le calme au mari , le^piel rctouine chey.

lui, convaincu de l'innocence de sa femme. C'est peut-être ce conte qui a servi de canevas au fabliau.

NOTES

(i. La guaitc , en cornant le jour ^ l'ayant réveillé.) L'état de guerre habituel où l'on vivoit avoit fait imaginer de placer aux béfrois des villes et aux donjons des cliâteaux , une sentinelle, qui étoit chargée de faire le guet et de donner l'alarme quand il paroissoit des ennemis dans la campagne. Une autre fonction de ces guaitcs ou guetteurs étoit d'annoncer, avec un cornet , le point du jour et le lever du soleil pour appeler tout le monde au travail. Il sera fait mention d'eux dans plusieurs fabliaux. Il y a des villes en France où ils subsistent encore.

(2. Jprès quelques adieux des plus tendres.) On lit dans l'original :

Puis s'en t refout r.c geu poreoi assanhlé sont , Kl quant il orent fet lor gieu , Si s'entreconimandent à Dieu.

Bizarre et monstrueux mélange de libertinage et de dévotion , dont les mœurs de ces temps-là nous donnent de nombreux exem|)les.

(3. Lui demanda ce qui étoit à sa ceinture.) Nous dirions aujourd'hui ce (jui étoit dans ses goussets. Les culottes aloî^s n'avoient point de poches; et quelquefois la ceinture, faite pour les soutenir sur les reins , n'y étoit pas adhérente comme aux nôtres, mais sepassoit dans des trous pratiqués exprès.

OntJT cettr- ceinture, particulière aux hommes, 1rs deux

sexes, qui portoicnt également des habits longs, en avoiont par-dessus la robe une autre à laquelle on suspendoit ses clés, sa bourse, son couteau, et son écritoire quand on étoit homme de loi. Chez la plupart des [)ei4)les anciens (et c'est encore aujourd'hui l'usage chez les orientaux) , c'étoit dans la ceinture même que l'on mettoit son argent ; et de là cette expression usitée chez les Latins , avoir perdu sa ceinture y pour signifier un homme qui est sans argent. Ibit eo quo vis qui zonam pcrdidit.

HORAT. Epist. II , II.

Cette dernière ceinture , étant apparente , devint , pour les femmes surtout , un objet de luxe. Elles en eurent de soie , d'or et d'argent , et donnèrent lieu à ce proverbe , par lequel se soulageoit la jalousie des femmes dn peuple , bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée . On raffina de même sur la beauté des bourses, qui, selon leurs différentes formes et grandeurs , prirent le nom de boursclot , de ^oule , àUiumônièrc, à' escarcelle. Les croisés et les pèlerins ne manquoientpas, avant leur départ, d'aller faire bénir à l'église leur escarcelle avec leur bourdon, et saint Louis fit cette cérémonie à Saint-Denis.

La ceinture étoit une partie essentielle de la parure des femmes , et nos poètes leur en donnent toujours une , quand ils parlent de leurs habillements.

De bêle robbes vestue

ceinture Avec auraoniere et corroie.

Dans \es pastourelles , c'est un des présents qu'on promet aux bergères , pour les engager à être complaisantes. Aurez corroie

Cloée de soye, ( hrodée en clous de soie) Ouvrée d'argent.

Paslourellc du duc de lîndnuil.

LA CULOTTE DES CORDELIEllS. 353

Dans une antre, le chevalier en promet une à deux tours; ailleurs c'est une ceintmc à 5o boutons d'or qui est promise.

Lorsqu'un criminel étoit condamné à mort, l'or et l'.'irgent qu'on lui avoit trouvé en l'arrêtant ap[)artenoient au prévôt qui l'avoit fait saisir et juger. S'iladvc/ioit (juc aucun foiffice , qui soit mis à exécution criniincUc ^ le prévost ^ de son droit, a Vorct V argent de ht ceinture (lu mnlf(dcteur(Vi{y\\\Q\\.Soni. rur.}. Dans les amendes lionoraI)les qui (Mnj)ortoient confiscation, on n'avoit point de ceinture. Les veuves, quand elles rononçoient à la succession de leurs maris, alloienl d('])oser la leur sur sa fosse. Kniin celui qui faisoit cession pour dettes se depouilloit de la sienne d(^vant les juives. D'aj)rés ce qu'on vient de lire, que la bourse etoit attachée à la ceinture, il est aisé de comprendre qu'en quittant celle-ci , on rcnonçoit à toute proi)rieté. C/etoit pour se soumettre en quelque sorte à cet nsai^e que le duc de ]]onrgoi;ni^, on 1367, ayant perdu à la paume Go livres contre (Guillaume de Lyon, Gui de la Tremouille , et le duc de JU)urbon , laissa sa ceinture à ces messieurs, pour gage de cette somme. (^7r/^ des vfficiers des ducs de Bourgogne. )

Au reste, l'usage de suspendre sa bourse à la ceinture a duré en France plus de neuf siècles, puisqu'il en est parlé dans la l ie de saint Eloi , et qiu^ c'étoit ainsi que le cardinal de Lorraine portoit celle qu'il faisoit remplir tous les matins, et dans laquelle il puisoit fastueusement , à pleines mains, pour jeter aux pauvres. (Brantôme, Dames galantes.)

De cette coutume de porter ainsi sa bourse naquirent ces expressions qui , aujourd'hui (jue les choses sont changées , n'ont plus de sens dans la langue, couper la bourse , fouiller à Vcscarcellc. Cependant il paroîtroit par le labliau qu'il y avoit des gens qui portoient à la ceinture de leur culotte ce que les auties portoient à la ceinture extérieure.

:^^>4 LE CHIEN El J.E S]:UPENT.

A Rome jadis vivoit un liommc fort riclie qui etoit sénéchal de la ville, etcfui avoit son palais et sa tour contigus aux nuirs. Son épouse, daiiu^ i esj)ectable d'aillein^s par sa naissance et sa vertu, depuis neuf ans qu'ils étoient unis, ne lui avoit pas encore donné d'héritier. Elle paroissoit Tuéine condamnée à la stérilité, et ce malheur les chagrinoit beaucoup. La dixième année enfin la dame vit lever sa ceinture y et, après une grossesse heureuse , elle accoucha d'un beau garçon qui combla de joie et le père et toute la villc^; car si le mari étoit aimé pour sa loyauté, pour sa justice et sa courtoisie, l'épouse ne Tétoit pas moins pour sa piété charitable et sa douceur. Ils ne s'occupèrent plus l'un et l'autre que de la conservation de cet enfant chéri. Tous les soins que sont capables d'imaginer des parents tendres, il les éprouva; et, outre la nourrice qui l'allaitoit, deux autres femmes encore furent destinées pour lui seul.

IjC sénéclial avoit cliez lui \\w ours qu'il tenoit

dans sa cour attaché au perron. Les Romains, le jour de la Pentecôte , voulant se divertir, vinrent le prier de le leur prêter, pendant quelques heures , jx)ur le faire combattre contre des chiens '. Il y consentit volontiers, et on emmena l'animal. Le lieu destiné au combat étoit une grande prairie le long du Tibre. Cardinaux , chevaliers, prêtres, bourgeois, femmes en beaux bliauds, toute la ville enfin s'y rendit, les uns amenant des chiens de chasse, les autres des braques, ceux-ci des mâtins des. rues, ceux-là de gros chiens de bouchers. Le sénéchal lui-même , pour amuser son épouse , l'y conduisit. Tous ses domestiques y allèrent, et il ne resta absolument dans l'hôtel que les trois femmes et un jeune chien charmant de douze à treize mois, que son maître aimoit beaucoup, et qu'il avoit enfermé avant de sortir, de peur que par attachement l'animal fidèle n'eût voulu le suivre aussi.

Mais les femmes ne se virent pas plus tôt seules, que l'ennui les prit. Ces aboiements, ce bruit, ces cris de joie qu'elles entendoient tout près d'elles, venoient les tourmenter. Elles ne purent résister à la curiosité; et, après avoir couché et endormi l'enfant, elles posèrent le berceau à terre et montèrent toutes trois au haut de la tour pour voir le combat. Hélas! elles ne prévoyoient

guère tout ce que cette négligence alloit leur coûter de chagrÎTis.

Un gros serpent qui habitoit une des crevasses du mur sortit pendant ce temps de son trou, et, pénétrant jusqu'à la salle, s'y glissa par la fenêtre. II vit ce bel enfant plus blanc que la fleur du lis, doucement assoupi, et s'avança pour le dévorer. Le chien étoit couché sur le lit des gouvernantes, mais il veilloit. A l'aspect du danger, il s'élance au-devant du berceau, se jette sur le monstre qu'il attaque avec courage, et bientôt tous deux sont couverts de sang. Dans ce conflit le berceau se renverse, mais si heureusement, que l'enfant, sans avoir reçu avicun mal et même sans se réveiller, s'en trouve toutà-fait couvert. Enfin, après de longs efforts, le généreux petit animal vient à bout de saisir adroitement son ennemi par la tête. Il la lui écrase et le tue, puis il remonte sur le lit pour veiller encore, car il voyoit bien qu'il ne lui étoit pas possible de relever le berceau.

Quand le combat de l'ours fut fini et que les spectateurs commencèrent à s'en retourner, les trois femmes descendirent de la tour. A la vue de ce berceau sanglant et renversé , elles crurent que le chien avoit étranglé leur nourrisson; et sans rien examiner, tant elles furent consternées, sans oser attendre le retour des parents, sans

LE CHIEN ET LE SERPENT. i5y

songer même à rien emporter de ce qui leur appartenoit, elles se sauvèrent à la hâte, dans le dessein de s'enfuir du pays. L'effroi les avoit tellement troublées , qu'elles prirent inconsidérément le chemin même par où revenoit la mère , et ce fut le premier objet que celle-ci rencontra.

Au désordre qu'annonçoit leur visage, elle les arrêta tout épouvantée. « Où allez-vous ? s'é- « cria-t-elle, qu'est-il arrivé? Mon enfant est-il « mort? Parlez, ne me cachez rien. ^^ Elles se jetèrent à ses genoux pour implorer sa miséricorde, et lui avouèrent qu'ayant eu l'imprudence de quitter un moment son fils, le chien pendant ce temps l'avoit étranglé. La dame à ces mots tomba de cheval sans connoissance. Le sénéchal qui la suivoit arriva dans le moment : il la trouva pâle et mourante, et demanda quel accident avoit pu la réduire en cet état. A la voix de son mari elle ouvrit les yeux et s'écria : « Ah! sire, (c vous allez partager mon désespoir. Ce que j'ai- (( mois le plus après vous, ce fils que mes prières « avoient obtenu du ciel et qui faisoit votre a bonheur et le mien, il est mort : le chien que c( vous élevez Fa dévoré. » Ces paroles frappèrent le père comme un coup de foudre; il ne répondit rien et machinalement courut à la chambre de son fils.

A peine eut-il ouvert la porte, que le chien

vint sauter à lui pour le lécher et le caresser. Malgré la douleur de ses blessures , le bon animal lui exprimoit sa joie par mille cris touchants; on eut dit qu'il étoit sensible au plaisir d'avoir rendu un service à son maître , et qu'il regrettoit de ne pouvoir parler pour lui raconter cette douce et délicieuse aventure. Le sénéchal le regarde; il lui voit le museau ensanglanté, et dans sa colère aveugle, trompé par ces signes apparents du crime, il tire son épée et lui abat la tête. Il va ensuite sur le lit des femmes déplorer son malheur.

Mais, tandis qu'il se livre au désespoir, l'enfant se réveille et pousse un cri. Le père s'élance pour voler à son secours; il soulève le berceau, et voit, ô douce surprise! son fils qu'il croyoit mort et qui lui sourit. Il crie, il appelle : tout le monde accourt. La mère transportée prend dans ses bras Fenfant chéri et ne lui trouve ni blessure ni coup. Des larmes de joie coulent alors de tous les yeux. On cherche , on examine , on aperçoit enfin, dans un coin de la chambre, le corps du serpent, dont la tête écrasée offroit l'empreinte du combat et le témoignage de la victoire du chien. Il ne fut pas difficile au sénéchal de deviner quel étoit le sauveur de son fils bien aimé. Hélas! pour récompense, il l'avoit tué de sa main. Ses regrets furent inexprimables. Il

pleura long- temps sa faute, et se condamna, poiii' l'expier, à la même pénitence qne s'il eût été coupable de la mort d'un homme.

Ce conte est imité des fables de Bidpaï ( voy. tome m , page 53, traduction de M, de Cardonne). Mais dans Tauteur indien , au lieu d'un chien , c'est une belette qui tue le serpent ; et je n'ai pas besoin de faire sentir à mes lecteurs quelle différence d'intérêt produit le choix de l'un ou de l'autre animal. Comme on prend part au combat de ce chien fidèle pour sauver le fils de son maître ! Quel plaisir on ressent de le voir vainqueur ! Le moment où il remonte sur le lit, afin de veiller encore , celui où il accourt témoigner au sénéchal sajoieetson bonheur, sont de ces traits de sentiment, de ces tableaux touchants qui vont droit à l'âme. Quand, pour prix de son service , on lui voit abattre la tête , on a peine à retenir ses larmes. Eh bien ! ce fabliau si naïf, si bien conté , si intéressant , je n'ai pas eu dix vers à en retrancher.

Qui croiroit qu'une fiction qui n'étoit faite que pour émouvoir les cœurs sensibles , s'est changée tout-à-coup en une fable religieuse, en une superstition grossière; et que ce chien , à qui le conteur n'avoit pas même donné de nom , est devenu, sous ceux de Gî^nelon et de Guinefort, un saint fameux par ses miracles, et qui long-temps a été l'objet de la vénération des peuples ! C'est cependant ce qu'assure Etienne Bourbon (dominicain, mort en 1262 ) dans son traité latin sur les différentes matières de sermons , divisées selon les sept dons du Saint-Esprit , avec les causes ^ ('JJcts, raisons et exemples pour édifier, ( Scrip tores ordinis praedicatoruu] , tome i^% P'ige 193, )

Bourbon raconte que , prêchant et confessant dans le

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diocèse de Lyon , plusieurs femmes vinrent à lui s'accuser d'avoir porté Içurs enfanta à saint Guinefort. Curieux de connoître quel étoit ce saint dont le culte devenoit un objet de confession , il fit des informations , examina et découvrit que c'étoit un chien. Voici , selon lui, comment arriva Tévènement.

«Ce chien appartenoit au seigneur de Villar. Un jour que « ce gentilhomme étoit sorti avec sa femme , la nourrice qui « allaitoit leur fils ayant quitté un instant son nourrisson , un « serpent entre dans la chambre pour le dévorer. Le chien « l'attaque et le tue. La nourrice, à son retour, croit l'enfant « étranglé. A ses cris , le père et la mère accourent; et ce- « lui-ci , sans rien examiner, tue son chien. Mais bientôt , « convaincu de son injustice , il jette par reconnoissance « l'animal dans un puits, qui étoit devant la porte du châ- « teau : il le couvre de pierres; et, pour éterniser sa mé- « moire , fait planter un arbre auprès de ce monument. »

Telle est, en abrégé, la narration de Bourbon: c'est la même absolument dans tous ses détails que celle de notre fabliau , à la différence près de ce tombeau bizarre dans un puits, et du lieu de la scène plac0 dans le Lyonnois.

« Peu de temps après , continue l'auteur, le château ayant « été détruit de fond en comble, le lieu devint désert; mais « les paysans des environs , instruits de l'aventure et de la « mort malheureuse du chien , l'honorèrent comme martyr, « sous le nom de saint Guinefort, et séduits par le diable, ils « vinrent à son tombeau l'invoquer dans leurs infortunes et « leurs infirmités.

<i Les femmes surtout y apportoient leurs enfants quand « ils étoient malades. Elles s'y faisoient conduire par une « vieille sorcière qui habitoit à une lieue de là, et qui étoit « habile dans l'art d'évoquer les démons. D'abord la mère et « la sorcière offroicnt à Guinefort du sel ou quelque autre

« don ; et toutes deux enfonçoient des aiguilles dans les « arbres du lieu. Puis, après avoir dépouillé Tenfant et « posé ses drapeaux sur les buissons voisins , elles se le je- « toient TiHie à l'autre , en le faisant ainsi passer entre deux « arbres. Pendant ce temps, elles invoquoient les démons et « surtout les faunes de la foret Rimite , qu'elles conjuroient « de prendre cet enfant malade qui leur appartenoit , et de « leur rendre le leur qui naguère étoit sain et bien por- « tant. L'enfant , après cet exercice meurtrier, étoit posé nu « au pied d'un arbre , sur la paille de son berceau. Les deux « femmes alors allumoient deux cierges, gros comme le pouce, « qu'elles posoient, à sa tête et à ses pieds , sur vme des bran- « ches de l'arbre. Puis elles se retiroient, ne s'arrêtant et ne « cessant de marcher que quand elles ne pou voient plus le « voir ni entendre ses cris. Lorsque les cierges étoient con- « sûmes , elles se rapprochoient. Mais souvent il arrivoit « qu'en tombant , ils mettoient le feu à la paille , et l'enfant f< alors se trou voit brûlé. J'ai même ouï dire à une mère " que, tandis qu'elles se retiroient en invoquant les faunes, « un loup sorti de la forêt, ou plutôt le diable déguisé en « loup étoit accouru et auroit infailliblement dévoré son « fils, si elle n'étoit venue au secours.

« Enfin, quand les femmes, à leur retour, retrouvoient «l'enfant vivant, elles le portoient à un ruisseau voisin, « nommé Clialarone, et là elles le plongeoient dans l'eau « neuf fois de suite. Peu étoient capables de résister à tant « d'épreuves meurtrières , et ordinairement ils périssoient à « l'endroit même ou peu d'heures après.

« Je me suis rendu sur le lieu , continue le dominicain ; j'y « ai assemblé le peuple, et prêché contre cette superstition. '( Par mon ordre, on a détruit le bois, on a exhumé le mort, « on a brûlé ses os, et le seigneur a rendu une ordonnance <^ par laquelle il étoit défendu de venir là pour pareil motif ^

« sous peine d'une confiscation générale de tous ses biens. » Qne répondre à un homme qui vous dit: J'ai vu, /aï entendu , j'ai fait? Mais , d'un autre côté , que penser de ces mères qui, étouffant la nature , deviennent barbares pour leurs propres enfants? Que penser de ce saint, de ces démons, de ces faunes invoqués ensemble ? de toute cette histoire invraisemblable , fondée sur un fabliau ? Il en coûte de soupçonner de mensonge et de supercherie un religieux; mais aussi celui-ci raconte des choses si peu croyables! Et d'ailleurs ces temps de barbarie offrent tant d'écrivains , de chroniqueurs, de moines légendaires qui se vantent d'avoir vu ce que réellement ils n'ont pu voir!

Je ne sais quel autre auteur a fait de notre conte une histoire de saint , assez semblable à celle qu'on vient de lire. Celui-ci en diffère seulement en ce qu'il place l'aventure en Auvergne, sous le règne de Louis-le- Débonnaire , et qu'il fait périr le chien dans le combat avec le serpent , au lieu de le faire tuer par son maître. Ce chien , selon lui, s'appeloit Oanelon (Ganelon est un personnage des romans de Charlemagne, très célèbre par sa méchanceté). Son maître , par reconnoissance , lui fait élever un tombeau près d'une fontaine. Deux ou trois siècles ayant aboli la mémoire de l'événement, et la fontaine s'étant trouvée médicinale, les guérisons qu'opérèrent ses eaux furent attribuées à la vertu du tombeau , et l'on y bâtit , sous l'invocation de saint Ganelon , une chapelle que long-temps la dévotion et le concours des peuples rendit célèbre. Enfin un évêque, après bien des recherches , découvre dans les archives du château l'anecdote du chien , et il abolit la superstition.

Cette dernière histoire se trouve citée dans un ouvrage imprimé en 17 13, sur la vénération rendue aux reliques des smnts selon l'esprit de l'Eglise , et purgée de toute superstition populaire. En 1714, les Mémoires de Trévoux ayant rendu

compte du livre, ils citèrent Thistoire deGanelon; et depuis, le P. Feijoo , bénédictin espagnol , Ta rapportée d'après les Mémoires de Trévoux , dans son Théâtre critiqike des erreurs communes.

L'anecdote de saint Ganelon me paroît , à dire le vrai , aussi apocryphe que celle de saint Guinefort , puisque Tune et l'autre n ont pour fondement qu'un conte ; cependant il faut convenir que, si, dans le chien du Lyonnois, tout est invraisemblable, la fortune du chien d'Auvergne a quelque probabilité , et que , cru l'auteur de ces guérisons produites par les eaux médicinales, il a pu devenir célèbre. Au reste , si quelques-uns de mes lecteurs vouloient croire à l'authenticité des deux histoires , ce seroit pour eux un grand sujet d'étonnement et de réflexions que ce conte de la belette , imaginé dans l'Inde par Bidpaï , et qui , devenu en France le fabliau du chien, y produit deux saints et y forme l'objet d'un culte public.

Notre fabliau se trouve dans le recueil de Sansovmo , IX journée.

Dans les Facétieuses Journées , page 287.

Dans les Fables traduites librement de l'anglois.

Nota. Ces fables ont été annoncées dans quelques journaux; et c'est là que j'ai trouvé citée celle du Chien et du Serpent. Mais on assure que le livre n'existe pas , et que les journalistes qui en ont parlé ont été induits en erreur par l'auteur qui leur avoit apporté un prétendu extrait qu'ils ont adopté sans examen, d'après son témoignage.

Ce fabliau a été mis en vers par M. Imbert.

Le Journal de Paris ^ 26 octobre 1786, donne l'histoire d'un interprète grec à Constantinople , dont la maison étoit (](wenue la proie des flammes , cl dont le fils fut sauvé do

l'incendie par un chien qui l'emporta dans sa gueule. Cet homme, dit Tauteur cité par le journaliste , tua son chien en reconnoissance de ce bienfait, et le fit manger par ses amis , prétendant qu'un pareil animal ne devoit pas être , à sa mort, la praie des vers.

(\, Le sénéchal avoit chez lui un ours Les Romains vinrent le prier de le leur prêter pour le faire combattre contre des chiens.) Les combats d'animaux étoient un des spectacles que les rois donnoient quelquefois au peuple lors de leur couronnement ou les jours de grandes fêtes. On voit par plusieurs romans que cet amusement faisoit souvent partie des divertissements de noce; et un pareil genre de plaisir convenoit à une noblesse dont l'unique goût étoit la chasse et la guerre. Il y a encore à Paris de ces combats pour le peuple, à certaines fêtes de l'année.

Ce «onle fait partie du Castoiement.

SocRATE fut un homme riche et un philosoplie estimé ; cependant il quitta le monde , se retira dans un lieu solitaire, auTond d'une belle forêt, et y fit sa maison d'un tonneau. Il le tournoit comme mieux lui convenoit pour s'y mettre à l'abri du vent, de la pluie, et recevoir les influences du soleil. Le roi Alexandre étant un jour à chasser de ce côté, ses chasseurs rencontrèrent le Segretain (Socrate),

El tonel où s'espooilloit.

Envers le tonel s'eschaufoit.

Ils furent très surpris à sa vue, et comme en s'arrêtant devant lui ils lui cachèrent le soleil, Socrate leur dit :

. . . . IN^e me tolez

Ce que doner ne me poe?.

Mécontents de cette hardiesse, ils le voulurent battre, et surtout le chasser loin de son tonneau, afin que leur maître n'aperçut point une si vile

créature. Socrate leur répondit qu'il ne s'en iroit pas, qu'il ne craignoit pas leur roi, et qu'il étoit plus puissant que lui. « Il est serf de celui qui me « sert; vous lui croyez une grande puissance, et « il ne me peut rien commander. » Ils vouloient tuer cet insolent discoureur, quand Alexandre arriva et demanda le sujet de la dispute.

Li venéor li ont conté Com faitement il ot parlé.

Alexandre voulut l'entendre , et voir s'il parleroit avec même assurance. Socrate lui dit : « Tu « sers celui à qui tu pourrois commander. Vo- « lonté m'est soumise ; j'en suis le maître , et toi « tu la sers : tu es donc moindre que moi, quoi- « que la multitude t'appelle roi. Tu t'es beaucoup c< tourmenté pour devenir puissant sur la terre, (( mais qu'est cette puissance qui te rend si re- « doutable ? que vaudra-t-elle quand tu n'y seras « plus? et peux-tu être sur de vivre encore dece main ? » Alexandre charmé dit à ceux qui l'accompagnoient :

Cist hom est de Dieu voirement , Molt par paroles sagement.

Ne li faites nule grevance Que Diex en penroit sa venjancc.

Il peut nous sembler étrange que même un écrivain de ces sortes d'historiettes ait pu être d'une ignorance assez

grossière pour mettre Socrate en présence d'Alexandre , et lui attribuer une situation et un mot si bien connus pour être de Diogène ; mais n*étoit-ce pas au moins autant insouciance de toute exactitude historique Pet ne peut-on pas croire que ce narrateur n'a voit ni Tidéc ni le désir de cette exactitude? Si tout autre nom ancien lui étoit venu sous la plume , il est probable que sa plume l'auroit écrit.

Recueil de Barbazan, tome 11 , page 171.

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