LES FILLES POURVUES
Quand on peut établir ses trois tilles, faudrait qu'un père fût pis qu'un Jocrisse pour ne pas prendre l'occasion au gobet, surtout quand les filles trouvent agréablement le moyen de faire une semblable fin, sans que le père lui-même n'en sache ni quoi ni qu'est-ce, comme ce qui m'est arrivé par la gratification des Bals de plain-pied à la rue, aux divertissements des réjouissances des fêtes.
Le soir, quand j'étois à rosser ma femme, pour l'empêcher de se mettre en colère, dont c'est son habitude quand je ne veux pas me coucher, Jojotte, notre fille aînée, que je n'avois pas vue de toute la journée, non plus que ses deux sœurs cadettes, entrent toutes trois, battant, comme on dit, la muraille de leurs corps, tout de même que de vraies ivrognesses. Je crus d'abord qu'elles contrefaisoient d'être saoules, ce qui me parut d'un mauvais caractère ; car
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je n'aime pas qu'on m'affronte; et j'allois jouer du gourdin (que nous appelons) sur leur échine, quand je m'aperçus qu'elles étoient naturellement de la manière ; ce qui ne mitonna pas, rapport qu'elles avoient badiné avec une chopine d'eau-de-vie par tête, ce qui peut surprendre une fille qui ne s'y attend pas. Je vis bien alors qu'il falloit leur parler raison ; elles me demandèrent la permission d'y aller (je veux dire au bal des rues). Je les envoyai au diable, dont apparemment elles prirent ça pour ma permission, et les voilà à détaler chacune de son côté.
Jojotte arriva à la place de Vendôme; et dès qu'elle est entrée, comme elle tenoit d'une main un cervelas qu'elle avoit attrapé en l'air, un masque habillé en moustache, avec un baudrier, — je pense que c'étoit un suisse du quartier, car il avoit un plumet, — lui prend l'autre main et l'emmène, lui disant : Eh ! je crois que vous êtes ma femme ; ou, du moins, c'est comme tout de même, rapport que vous ressemblez à la défunte. Et là-dessus Jojotte vient à se souvenir qu'une bohémienne lui a prédit qu'elle n'épouseroit jamais qu'un carêmeprenant, dont elle ne fit aucune difficulté de s'en aller' avec la moustache en question ; et le lendemain elle me fit savoir qu'elle m'avertiroit dans l'année, pour être le parrain de son premier enfant, attendu qu'elle demeuroit avec son époux au Pont-au-Biche, près du Temple,
Les Bals de Bois. IOï
où qu'ils font commerce de chiffons, peaux de chiens et autres marchandises qu'ont rouve naturellement dans la rue, pour peu qu'on y fasse attention. Et d'une.
Je fus trois jours sans avoir vent ni voix de Bastienne, ma seconde fille ; je commençois à me méfier de sa conduite pour la manière de se comporter, lorsque j'en reçus c'te lettre, qui me rit connoître toute la gentillesse de son esprit :
« Mon cher père, vous m'avez toujours chiffonné malheur sur le mariage, en me disant qu'à cause que je suis volontaire pour faire mes fantaisies, et j'aime assez à ne rien faire, je ne trouverois pas tant seulement un mari. Je vous avertis, mon cher père, que j'en ai deux, ou à peu près ; je suis fâchée de vous faire voir en ça votre bec-jaune, rapport qu'il n'est pas gracieux pour un père de famille de n'être qu'une bète ; mais il y alloit de mon honneur.
« Je suis avec soumission, Bastienne. »
La troisième, c'est-à-dire ma fille Georgette, ne me laissa pas dans l'inquiétude de l'embarras, comme sa sœur, dont elle est puînée ; dès le lendemain matin, elle me fit dire par un garçon marchand de vin, qu'elle s'étoit fait dragon dans le régiment de Graffin, et que, la première fois qu'elle auroit brûlé deux ou trois
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maisons à l'endroit de l'ennemi, elle ne manquèrent pas de m'envoyer de bonnes brides.
On voit bien à c'te fortune de ces pauvres chers enfants le contentement d'un père ; mais ma femme surtout alla le conter par tout le quartier, pour se faire honneur, dont véritablement tout le monde rit et la complimenta, ce qui fait toujours plaisir à une famille.
Ah ça, compère, à l'honneur que d'étouffer pinte avec vous.
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