LE CHAR DE LA GLOIRE
On disoil d'un grand seigneur fastueux, et par conséquent avare, qu'il n'avoit jamais donné une fête de cent mille livres, qu'elle ne fût manquée pour avoir voulu épargner cinq sols. On pourroit encore dire la même chose des fêtes superbes qui furent données à l'occasion du premier mariage de M. le Dauphin. Ce n'est pas qu'on puisse reprocher aucune épargne
io8 Contes de Caylus.
à ceux qui en prirent soin, on ne peut que louer leur magnificence; mais on doit les taxer d'un petit défaut d'attention : comment n'ontils pas pensé à charger quelque auteur célèbre de la description des fêtes, et du soin d'orner ce récit du détail des aventures qui se passèrent alors? Si l'on avoit pris cette précaution, on n'auroit pas vu de misérables auteurs donner à ce sujet des ouvrages tels que les Bals de bois. Ne voilà-t-il pas un beau titre? Et sans parler du plan, qui est manqué, on peut dire que le style n'en est pas pur, et qu'on y trouve plusieurs fautes de françois. C'est pour prévenir de pareilles sottises qu'aussitôt que j'appris, par les gazettes étrangères, les fêtes qu'on préparoit à Paris en secret, pour ménager la surprise, je me préparai, sans même en avoir été chargé, à donner, non pas une histoire exacte, mais des mémoires fidèles et désintéressés, qui pourront servir, un jour, à quelque historien distingué. Il trouvera la matière riche et intéressante.
Quel avantage d'avoir à peindre l'abondance qui a régné dans Paris ! N'avcz-vous pas entendu parler cent fois d'un pays de fées, que les alouettes y tomboient toutes rôties? C'étoit bien autre chose ici : les dindons y pleuvoient de tous côtés ; sans parler des cervelas, des andouilles des carmes et autres galanteries, les saucisses étoient comptées pour rien. Comme on avoit été obligé de barrer les rues pour la
Les Fêtes roulantes. ioo
commodité du public, les plaisirs n'en étoient que plus variés. On buvoit, on mangeoit et Ton dansoit dans les grandes salles ; on rioit, ou Ton faisoit autre chose, dans les petites : c'étoit partout noces et festins.
Quelle intelligence dans la construction des chariots! c'étoient autant d'arches de Noé, nonseulement parce qu'on y avoit fait entrer toutes sortes d'animaux, mais encore par les commodités qu'on y avoit ménagées. On feroit bien voir aux Troyens que leur cheval n'étoit qu'un âne !
Rien n'approche de l'ordre qui a été observé : par exemple, le Char de la Gloire passoit assez bien partout, parce qu'il étoit conduit par des gens du premier au quatrième degré démérite; mais le char de Bacchus, qui étoit ivre, ayant pris le cul-de-sac de l'Opéra pour une rue, alloit enfiler tout droit et écraser une de ces demoiselles, lorsqu'un homme galant se mit au-devant, tira la barrière et sauva la demoiselle ; de sorte qu'il n'entra que le timon, qui ne fit point de mal.
Voilà sur quel canevas on doit décrire la fête de la Ville ; et, pour les épisodes, on donnera le récit de quelques aventures dont elle a été l'occasion.
no Contes de Caylus.