LA SAINT-JEAN
onsieur P..., toujours magnifique, et sachant profiter de toutes les occasions qui se présentent pour régaler ses amis, en rassembla chez lui un grand nombre le jour de la Saint-Martin. La compagnie se rendit de bonne heure au rendez-vous; et M. P..., qui sait parfaitement bien son monde, avoit rassemblé beaucoup de tables pour les faire quadriller. Il fit ensuite servir un repas dont le détail
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pourra servir d'instruction à ceux qui se trouveront avoir la même générosité. Il donna d'abord une grande fricassée de poulets avec une belle tourte de pigeonnaux, un cochon de lait, et le dindon consacré à ce jour étoit accompagné d'une grande salade. Pour entremets (car M. P... n'oublia rien) on servit chacun sa moitié de pied à la Sainte-Menehould, avec des œufs dans le jus du gigot. Le tout fut remplacé par des fruits d'hiver de son beau jardin de la Courtille, et du fromage. Le vin à quinze y fut abondamment servi; et tout le monde, après avoir été traité à bouche que veux-tu, s'en alla pénétré des manières honnêtes de M. P... C'est ainsi qu'il faut toujours régaler ses amis et ses connoissances.
Pour entretenir les bons usages établis dans le beau monde, pour se récréer, plusieurs demoiselles qui logeoient autour de la Grève, et dont la promenade étoit sur le Port-au- Bled, ayant trouvé que le jeune F... s'en faisoit trop accroire pour un clerc, en un mot, qu'il faisoit le fendant, résolurent, pour le punir, de lui faire tenir ce billet par un laquais du public, ordinairement dit un Savoyard :
« Le quartier est trop médisant pour que je puisse vous y parler; trouvez-vous, beau F....
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demain à dix heures du matin dans un fiacre, auprès du cerceau d'or, dans la rue de Vaugirard ; je m'y rendrai, et j'ai lieu de croire que vous ne serez pas fâché de m'y rencontrer. »
F... ne manqua pas de se trouver au rendezvous une heure plus tôt qu'on ne lui avoit mandé; et sur les deux heures après midi, n'ayant encore vu personne, il se ressouvint que c'étoit le premier jour d'avril. Il en fut pour son fiacre, et revint tout honteux chez lui, sans oser convenir qu'il n'avoit pas dîné, de peur d'attirer la risée; mais les plaisanteries du quartier furent si fortes, que, ne les pouvant soutenir, il prit parti avec un capitaine. Cet exemple nous apprend qu'il ne faut jamais avoir de la fierté mal placée.
Un jeune praticien sentoit depuis longtemps l'aiguillon de l'Amour pour Mademoiselle Rosette, fille d'un procureur, chez qui il alloit apprendre l'art lucratif de la chicane ; il soupiroit par respect, sans oser lui avouer son amour. Il avoit souvent jeté des œillades, serré le bout des doigts, marché sur le pied, mais inutilement ; la merveilleuse Rosette tournoit la tète, retiroit ses doigts brusquement, répon-
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doit par un coup de pied, et ne vouloit rien entondre. Enfin notre amoureux, n'y pouvant plus tenir, résolut de se déclarer, et imagina, pour cet effet, le tour que vous allez voir. Il prend un papier de la forme du papier timbré, y trace au haut un cartouche semblable au vrai timbre, et y dessine dans le milieu trois roses, avec ces mots alentour : petit papier, deux baisers la feuille; puis imitant l'écriture de sergent, il écrivit au-dessous ce qui s'ensuit :
« L'an de fidélité mil sept cent trente-sept, le septième du mois des amours, à la requête de Jérémie Tircis, tendre et respectueux amant, lequel a élu son domicile rue de la Fidélité, à l'hôtel de l'Espérance ; j'ai, Eustache Clitandre, huissier à verge, immatriculé en la cour souveraine de Cupidon, demeurant rue des Bonnes-Nouvelles, près la Grande-Pinte, soussigné, donné assignation à Damoiselle Agnès-Rosette, fille mineure, demeurant chez Me BonifaceClopin, son père, procureur, rue des Mauvaises- Paroles, en parlant à son petit frère, qui n'a voulu dire son nom, de ce interpellé, suivant l'ordonnance ; à comparoir d'hui à huitaine par-devant le susdit Monseigneur Cupidon, pour voir déclarer bonne et valable la passion dudit Jérémie Tircis pour ladite charmante Rosette, et se voir condamner à l'écouter favorablement; et, en cas de refus, à y être contrainte par toutes voies dues et raisonnables,
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même par corps; lui déclarant qu'en cas de procédure, Me le Lièvre occupera pour ledit Tircis, et lui ai laissé copie des présentes, à ce qu'elle n1en ignore.
« Clitandre. »
Contrôlé à Cythire l'an et jour que dessus.