MADAME MI NU TIN
Mon petit nez, je ne dois pas être comprise dans le nombre.
m . MINUTIN.
Tout comme une autre, Madame Minutin, tout comme une autre.
MADAME MINUTIN.
Voudriez-vous que j'allasse comme une procureuse ?
M. BORDEREAU
Fi donc !
M. MINUTIN.
Il faut aller selon son état ; il semble que vous ne vous souveniez plus de ce que nous avons été.
28 Contes de Caylus.
M. BORDEREAU
Je serois bien aise de savoir cela, si cela ne vous faisoit point de peine.
M. MINUTIN.
Point du tout; je ne suis point de ces gens qui cachent ce qu'ils ont été, après avoir fait fortune.
M. BORDEREAU
Cela est bien glorieux pour vous. Pardi, contez-nous donc un peu votre histoire, Monsieur Minutin; je parierois cent pistoles qu'elle nous feroit rire.
M. MINUTIN.
A la bonne heure, je vais donc vous exposer...
MADAME MINUTIN.
Non, non, laissez-moi exposer à Monsieur...
M. BORDEREAU
Oui, je crois que ce sera plus drôle de la part de Madame.
M. MINUTIN.
Il faut donc la laisser jouir de ses privilèges, au désir de la coutume de Paris.
M. BORDEREAU
Je vous aime de cette humeur, Monsieur Minutin... Je crois que nous ferons de bonnes affaires ensemble ; car je suis quelquefois un croustil-
Guillaume , cocher ?n
leux corps, tel que vous me voyez. Allons à nos santés; aussi bien c'est trop parler sans boire. Du vin comme de l'eau ! Commencez Madame, s'il vous plaît; j'écoute de toutes mes oreilles.
.MADAME MINUTIN.
C'est au hasard que nous devons notre fortune : avant mon mariage, je n'étois qu'une simple grisette, fille de boutique chez une marchande de modes, de la rue Saint-Honoré. J'ai comme vous voyez, un visage assez mettable ; c'étoit toute ma ressource. M. Minutin étoit alors chancelier de la basoche. Fille de boutique et clerc font volontiers connoissance. A la première vue de monsieur, l'amour fit évanouir les espérances de fortune que j'avois fondées sur mes attraits. Tous deux libres, et n'ayant à rendre compte de nos actions à personne, nous nous crûmes en droit de disposer pleinement de nous. Jkî plantai-là ma marchande ; il fit banqueroute à la basoche, et le Port-à-1'Anglois vit allumer le flambeau de notre hyménée.
M. BORDEREAU
C'étoit, ma foi, bien s'y prendre.
MADAME MINUTIN.
Les agrémens dont nous étions, pour ainsi dire, pétris Tun et l'autre, ne nous faisoient pas vivre plus à l'aise.
M. BORDEREAU
Cela se peut-il ?
y> Contes de Caylus.
M. MINUTIN.
Rien n'est plus certain.
M. BORDEREAU
Si je vous avois connu dans ce temps-là, vous n'auriez pas été si en peine; je vous aurois fait avoir une belle et bonne commission ; et vous seriez peut-être comme moi à présent. Je n'ai pourtant jamais été marié; mais c'est que je me suis poussé d'un autre côté.
M. MINUTIN.
J'étois trop jaloux de ma femme pour en faire une ressource; j'eus recours aux expédiens ; quelques-uns me réussirent, d'autres me manquèrent. Je me fis enfin solliciteur de procès. Un usurier se réfugia chez moi, avec ses larcins ; je les recueillis l'un et l'autre : on instruisoit le procès du fugitif, quand une voisine babillarde le décela. La justice se transporta dans mon domicile, s'empara de l'homme, et me laissa les effets. L'accusé mourut en prison, et comme, à sa mort, il avoit gardé le tacet, je me trouvai habile à succéder.
M. BORDEREAU
Ah ! ah ! il est bon là ; c'étoit un modèle de conduite pour les dépôts.
M. MINUTIN.
Ma femme ayant toujours eu de l'ambition, pour la satisfaire, j'entrai dans le corps brillant des notaires de Paris.
Guillaume . cocher. ,j
M. BORDEREAC.
Que cela est louable !