‹ Facéties du comte de CaylusChapitre 15 sur 47 · FÊTES ROULANTES · texte numérisé non relu

FÊTES ROULANTES

LES REGRETS DES PETITES RUES

ES Romains ont eu leurs édiles ; les Empereurs eux-mêmes ont cherché à amuser ce peuple îqdomptable, par des spectacles d'une ma- ' gnificence égale à la puissance et à l'étendue de ce grand Empire. Cependant chaque objet de ces magnificences étoit fixe. Le théâtre

io6 Contes de Cajrlus.

fameux de Scaurus, qui fit tourner le peuple romain sur un pivot, étoit assurément une chose admirable ; mais c'étoit une chose fixe et arrêtée, que Ton ne pouvoit en quelque façon voir que d'un seul point de vue, et qui n'eut au plus que deux mouvemens. Aujourd'hui la ville de Paris donne une fête avec laquelle on se promène : elle-même court les rues, on les court avec elle ; on la rencontre, on l'évite, on la gagne de vitesse. Les chars des jeux olympiques n'avoient tout au plus que quatre chevaux ; qui peut compter ceux dont il s'agit aujourd'hui ? Les premiers n'avoient jamais de relais, ceux-ci en auront plusieurs ; ils auront vingtcinq pieds de long, tandis que cette Grèce si fameuse ne leur en donnoit au plus que trois : ces chars de triomphe, qui ont satisfait la vanité des Consuls'et des Empereurs de la superbe Rome, seroient traînés, eux et lés chevaux, quatre à quatre dans les chars de Lutèce, qui doivent être à jamais célébrés.

Que Rome et la Grèce cèdent donc à Paris sur la grandeur et l'étendue du volume, et qu'elles lui cèdent encore plus sur le poids que leurs chars avoient à porter. En effet, des vainqueurs célèbres par leur adresse ou par des victoires, que d'autres leur avoient souvent procurées, étoient d'une légèreté qui n'est point à comparer à la pesanteur immense des vivres qui sont nécessaires pour rendre tous les citoyens panisans d'une joie si générale. Cette abondance

Les Fêtes roulantes, 107

roulante n'a jamais eu d^exemple dans aucune histoire ; je doute même qu'elle puisse jamais être imitée : car, enfin, que de combinaisons heureuses n'a-t-il pas fallu pour les rassembler ! quelle imagination pour donner des livrées à la Gloire, à l'Hymen, etc. ! Je m'arrête, l'admiration me conduiroit trop loin. Mais je ne puis finir sans dire que la véritable magnificence est de dépenser beaucoup sans qu'on puisse s'en apercevoir.

Après avoir, en bon citoyen, rendu à une si belle fête la justice qu'elle mérite, je vais joindre à ce court éloge des éloges plus étendus ou, ce qui est la même chose, des relations et des descriptions de ces beaui^ chars, et rapporter quelques histoires arrivées à l'occasion de l'ordre et de la marche.

Page 1