BOURBON, CARLOS
CARLOS, s'approchant de Ini lentement.
Seigneur duc, avant d’entrer dans cette voie, Je sais tout... avez-vous calculé froidement Ce qui peut advenir de ce revirement?... *
Orpheline, sans biens, mais d’âme insoucieuse,
Dans son obscurité votre fille est heureuse ;
Elle ne peut aimer, ne le connaissant pas,
Un père dont l’absence équivaut au trépas.
BOURBON
Mais elle m’aimera! Je le veux! et j'espère Y réussir bientôt. Je serai si bon père !
Son bonheur deviendra mon unique souci,
Ma seule ambition, ma seule gloire !... Aussi Je suis bien sûr...
CARLOS
Seigneur, il est des servitudes Qui naissent, par degré, de douces habitudes.
Et que l’on ne saurait briser impunément.
* Bourlon, Carlos.
BOURBON
Qui parle de cela ?
CARLOS
Jeanne a fait un serment :
Celui de devenir à jamais ma compagne Et de ne plus quitter ce doux pays d’Espagne.
BOURBON
Je ne puis qu’approuver ma fille de son choix, Monsieur... nous resterons en Espagne tous trois;
J’y consens, et de tout mon cœur, je vous le jure !
CARLOS
Alors, seigneur, c’est moi qui deyiendrai parjure ; Car, votre nouveau titre une fois constaté.
Mon père changera bientôt de volonté.
Lui? pourquoi?
CARLOS, avec ménagement.
Le marquis peut appeler sa fille L’orpheline sans biens, sans nom et sans famille ; Car il est d’assez noble et vaillante maison Foiu- anoblir ma femme, en lui donnant son nom ; Car il est assez riche, et d’or et de domaine,
Pour que la pauvreté lui semble chose vaine ;
Enfin, c’est un superbe et parfait grand seigneur... Qui ne demande aux gens qu’une chose : l’honneur ; Et malgré le renom que vous a fait la guerre.
Il bannirait l'enfant dont vous seriez le père. Réfléchissez encor : vous n’ètes pas certain Que Jeanne, auprès de vous, bénira son destin;
Et moi, je vous le dis, j’en suis aimé, je l’aime ;
Cet amour est son rêve et son bonheur suprême !... Ce rêve, d’un seul mot, vous allez le chasser,
Ce bonheur, vous allez à jamais le briser ;