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Ferry et Gambetîa, oublièrent, dans la terrible commotion de la guerre et de la défaite, qu^il y avait une liaison entre les deux.
Ils conservèrent, en vertu de la force acquise et de leur élan d'avant 70, ils conservèrent leurs préférences pour la République, mais ils y ajoutèrent la volonté guerrière et l'idée de la Revanche.
Leur sentiment était si véhément qu'il leur brouilla les idées. C'était vouloir une charrue qui serait aussi un canon. Ils ne s'en aperçurent pas d'abord. Mais je suis persuadé qu'à mesure que l'Année Terrible s'éloignait dans le passé, leur esprit plus rassis cessa de se méprendre. A la fin de leur carrière, les idées guerrières et revanchardes n'étaient plus pour eux qu'une attitude et qu'une feinte.
Madame Adam, entre autres, a souligné vivement ce fait révélateur que Bismarck a désiré la République en France et que Gambetta ne Va pas ignoré. Gambetta, au lieu de s'indigner, en tira parti. Si l'on rapproche ce renseignement des efforts qu'il fit pour rencontrer Bismark, il devient probable qu'avant la fin de sa vie Gambetta était revenu à la véritable notion de la République pacifique.
Kn tout cas, reconnue ou non, la contradiction entre la République et la guerre demeure absolue.
Question de logique à laquelle 1870. ne peut rien changer! Quand certains républicains ont cessé de la voir, ne commettons pas l'erreur de
croire qu'ils aient découvert une Ihéorie nouvelle de la République!
La République militariste, la République nationaliste, la République guerrière, ce n'est pas une doctrine, c'est une bévue.
Cette bévue, jamais Grévy, jamais Ranc, jamais M. de Freycinet ne l'ont commise. C'est d'accord avec l'esprit et la pensée profonde des vieux républicains, des fondateurs de la République, que nous devons aujourd'hui nous appliquer à mettre en lumière cette vérité un peu méconnue : Pour la Guerre, faites un roi ; pour la République, faites la paix.
Au fond, il faut bien l'avouer, au risque de diminuer cette qualité de clairvoyance que nous leur accordions tout à l'heure, au fond, en réclamant pour notre pays la République, tous les vieux républicains du temps de l'Empire, et tous ceux de quarante-huit, avaient le sentiment profond qu'une ère ancienne se fermait et qu'une ère nouvelle s'ouvrait.
Avaient-ils si tort? En apparence, oui! Au fond, ils n'avaient pas, peut-être, si tort! Nous allons le voir.
En tout cas, tort ou non, ils ont cru cela, ohl mais dur comme fer! Tout le monde avec eux, sentait alors que c'était fini, la lutte entre nations, les guerres entre les peuples! Fini! cela
aisparaissait avec les tyrannies! Les peuples libres allaient vivre en frères! Donc, c'en est fait de la vieille diplomalie, de la vieille histoire!
C'est le passé !
Une ère nouvelle va s'ouvrir, ère de liberté, de c:randes as'fflomérations nationales souveraines et fraternelles, ère de démocratie! en un mot, l'ère de République Universelle.
Hé oui! de République Universelle! 11 n'y a jamais eu, avant 1870, un républicain sincère et ardent qui ne fut convaincu qu'aussitôt établie en France la République gagnerait toute l'Europe!
Déjà la magie de cette grande idée, l'attrait de la liberté, captaientle monde. En 1848, l'ébranlement fut général! Pologne, Allemagne, Hongrie, Italie, tout valsait! Mais quant à cette irrésistible magie, quant aux souvenirs épiques de la Révolution s'ajouterait le spectacle admirable d'une République vivante, installée, pratiquée, et d"un peuple heureux, fort, souverain et maître de lui-même, quelle nation hésiterait? quel trône resterait solide? quelle tyrannie serait assez forte pour dompter l'élan des peuples, avides de s'affranchir?
Utopie! ricanons-nous! Chimère! pauvres rêveurs!
Ah! nous avons beau jeu, nous autres, les faillis, nous autres, citoyens de la République en caricature, nous avons beau jeu à railler les enthousiasmes fous que nous n'avons pas eu la force de justifier.
Raillons, Messieurs, raillons! Prenez seulement garde à ceci : il y a une chimère, plus folle, une utopie plus ridicule que la République Universelle et la Fraternité des Peuples.
Cette chimère, c'est la vôtre! Cette utopie, cette gageure, ce défi au bon sens, c'est une République qui ne se veut plus Universelle, une République nationaliste, militariste et guerrière !
La République continuant l'histoire à la façon royale! Luttant de ruse avec les rois, échafaudant comme eux des combinaisons diplomatiques, fertile en intrigues savantes, capable d'initiatives foudroyantes, d'attaques brusquées et de surprises victorieuses!
La République est propre à cela comme un bon cheval de labour à gagner le grand prix de Longchamps!
Nos aïeux étaient sages, auprès de votre folie! Avaient-ils si tort voyons, de croire à la République Universelle et à l'irrésistible expansion des idées libérales?
Ah! je comprends qu'il paraisse aujourd'hui décrépit, brèche-dents, branlant la tète, et presque gaga, ce pauvre Idéal invalide de quarantehuit^et de 1869.
Le monde est si changé! S'ils revenaient à la vie, ceux de 1848, ils se frotteraient les yeux et n'y comprendraient plus rien .
Mais c'est nous qui leur paraîtrions très vieux et fatigués!
Le monde a changé! Ces grandes idées qui devaient tout conquérir sont passées de mode.
La République? Non, ces mots n'émeuven l'étranger! Des Belges vous disent « Je veux République, mais pas celle de Poincaré! J'aime autant notre roi! » Des Allemands déclarent : « La République comme en France? Ce n'est pas la peine de se faire tuer pour cela! »
Et, notez-bien, en disant ces pbrases-là, ils ont l'impression secrète d'être en progrès intellectuel, d'avoir gagné du sérieux, de l'esprit positif et de s'être débarrassés d'une illusion!
Encore sont-ce les vieux qui pensent à prononcer le mot de République par un souvenir des enthousiasmes de jadis, et pour s'excuser d'y être infidèles. Les jeunes n'y pensent même plus.
Fantômes de Quatre-vingt-treize et de Quarante-huit ne soyez pas trop sévères pour nous!
Vous autres, en Quatre-vingt-treize, vous, n'avez jamais été en République. Vous étiez en Révolution, c'est tout autre chose! en dictature révolutionnaire! La vie quotidienne et tranquille d'un régime républicain stable, vous ne l'avez jamais connue.
Et vouSj gens de Quarante-huit, vous avez pu voir un peu par vous-mêmes, si peu que vous ayez duré, que la réalité ne continue pas le rêve aussi facilement que les ruisseaux écoulent l'ondée!
On a cru que l'idée républicaine avait une vertu si grande qu'elle prendrait vie d'emblée, telle Minerve, et possédant toutes les qualités de l'existence réelle sans perdre celles de l'existence imaginaire.
— Co —
C'était trop demander, certes! et par contre, nous avons trop peu donné!
Aux libres-penseurs, aux ennemis du Vatican nous avons montré longtemps une République à genoux devant le pape : et les admirateurs de Garibaldi, et toute l'Italie populaire, ont pensé : « C'est cela la République? »
Aux travailleurs socialistes, à l'Allemagne ouvrière, marxiste, aux amis de Liebknecht, ancien combattant de nos barricades républicaines, nous avons montré une République massacreuse de grévistes, pourvoyeuse de prisons, et alliée du tsar! Il y avait de quoi les faire vomir!
Aux libéraux, nous avons montré une République si humble, si honteuse d'elle-même qu'elle rougissait de son principe, s'excusait d'être elle-même et tâchait de se faire pardonner de vivre en se faisant toute petite et serrant les fesses! Nous avons étonné l'univers par notre lâcheté intellectuelle et les rois ont été surpris de nos soumissions. C'est en dehors de nous, malgré nous, malgré notre malveillance, que çà et là des Républiques se sont fondées.
Combien avons-nous laissé de mois s'écouler avant de reconnaître la République portugaise? A l'heure où j'écris, la République Chinoise n'est pas reconnue par nous : les Etats-Unis l'ont déjà traitée en grande personne! Mais nous l'avons sacrifiée aux financiers.
Quand la Norwège hésitait, avons-nous fait un geste, dit un mot? Elle l'attendait! Toute l'Europe
s'y attendait! Je me souviens qu'Urbain Gohier avait pris l'initiative d'une pétition et nous la colportions à la Chambre, Dejeante et moi : combien de députés républicains signèrent?
Et puis nos criailleries, nos débats confus et bavards, notre Panama, et le goût que nous avons de nous décrier. . . mon dieu ! il y a, en tout ce dégoût, de notre faute et de celle des autres! Il y a de notre faute, car vraiment on pouvait mieux faire; et de la faute de ceux qui du dehors nous jugent, car après tout on sait bien que la vie pratique est moins parée, moins chatoyante et merveilleuse que la vie idéale. Elle est une dure lutte, une marche pénible ; on se débat dans les broussailles et les ronces, on trébuche sur des cailloux, on s'embourbe dans des fanges, et l'on apprête à rire à ceux qui regardent de loin, et qui au fond d'eux-mêmes sont peut-être bien aises de faire un peu les dégoûtés pour se diS' penser d'efforts périlleux.
Oui! je comprends que l'ancien Idéal apparaisse aux contemporains sous les traits peu flatteurs d'un vieux gaga.
Mais dire qu'il a toujours été gaga? Quelle bêtise! lia été jeune et triomphant! Il a conquis les cœurs!
Ce rayonnement conquérant de la Liberté sur lequel comptaient si fort les républicains d'autrefois, il a existé! Nos secousses ont électrisé tout l'univers! Berlin a suivi Paris! Le roi de
Prusse a salué les barricades. Comment n'auraiton pas cru à la force de propai^^ande de l'idée républicaine quand elle ébranlait toute l'Europe?
Bismarck et Guillaume ont gagné la parlie, soit! mais ils jouaient gros jeu! et ils savaient qu'ils risquaient leurs têtes.
Ils ont gagné! et comme ils ont gagné, il semble aujourd'hui qu'ils ne pouvaient pas perdre! Et tous les badauds hochent la tête d'un air avisé, et déclarent que les idées républicaines ne sont qu'une gourme de jeunesse.
Une vague d'impérialisme, c'est entendu, passe sur l'Europe. Un héros a réussi, contre l'Autriche et contre la France, à bâtir un nouvel Empire. Ce triomphe a produit son elTet ordinaire. On adore, on imite, on le met en maximes. Après avoir béatifié, divinisé la force de l'Idée, on canonise, on divinise l'idée de la Force; et comme les sots d'hier bêtifiaient h propos de l'idée, les sots d'aujourd'hui bêtifient à propos de la Force.
Il a tonné tant de coups de canon en Europe que l'idéal de Fraternité universelle amuse et fait sourire, comme une vieille romance, comme
Ce qu'Alonzo disait à la tendre Imogine
qui s'accompagne sur l'épinette!
Rpgardez-y de près. Vous verrez aujourd'hui même des traces persistantes de la vertu conquérante de l'Idéal de jadis. Il n'a pas perdu toute sa force! et si nous avions osé nous en servir, nous en serions plus forts nous-mêmes.
En Espagne, par exemple, croyez-vous bonnement que la monarchie eut toujours ménagé la France avec tant de précaution, si elle n'eut senti les sympathies républicaines du peuple? Rappelez-vous Alphonse XII en Alsace-Lorraine! On n'était pas loin, alors, d'une entente hispano-allemande !
Mais ce brave peuple espagnol qui a si peu de raisons d'aimer les Français, aime la République, maudit les moines, et garde en Catalogne, comme à Madrid, les yeux tournés vers nous.
Si, depuis vingt ans, nous ne les avions pas, exprès, calmés et découragés, les révolutionnaires d'Espagne, ce n'est pas le Portugal seul qui serait en République! Nous n'aurions pas besoin d'acheter l'alliance espagnole avec les morceaux de Maroc! Nous n'aurions pas à discuter le retour à la loi de Trois ans.
Et la politique belliqueuse ne s'imposerait plus à notre choix, car personne ne serait tenté de chercher querelle à la Fédération des Républiques occidentales!
Tel quel, malgré nous, ce courant de sympathie espagnole sert assez nos diplomates pour nous donner des regrets de ce qu'ailleurs il ait disparu.
Disparu ailleurs? Hélas! plus haut, j'ai donné les raisons extérieures et visibles. II y en a de pires et de plus profondes! L'enthousiasme républicain ne se propage plus au dehors, parce qu'il a cessé d'exister en nous.
La voilà, la vraie raison!
Ce n'est pas seulement les étrangers que nous avons dégoûtés, c'est nous-mêmes!
Nous avons nous-mêmes perdu l'enthousiasme! et nous ne l'inspirons plus, parce que nous ne l'éprouvons plus.
Comment voulez-vous qu'on nous suive et qu on ait foi en nous, quand nous n'avons plus foi en nous-mêmes?
Mais quoi! Qu'y pouvions-nous? L'enthousiasme est une flamme qui s'éteint quand elle n'a rien à dévorer. Pour que la République continuât de fasciner les imaginations des hommes et d'entraîner l'humanité vers l'avenir, il eut fallu que la liberté conquise assurât aussitôt le bonheur de tous.
De cela non plus, les hommes de Quarantehuit ne doutaient pas.
La Révolution détruisait les traces de féodalité, les droits seigneuriaux et affranchissait les serfs. Elle avait donc des amis et des partisans partout où il y avait des hommes capables de goûter la liberté et l'affranchissement.
Imaginez la France d'aujourd'hui apparaissant au monde comme le pays où non plus le serf d'antan, mais l'ouvrier moderne est afiranchi! où tiré de servitude, délivré du salariat, il est maître dans le monde du Travail et de la Production.
Partout où il y a des travailleurs, il y aurait des cœurs battant d'enthousiasme à son seul nom.
Maisl'Economique est le grand Déterminateur;
et nous sommes un pays de petite cultui^ et de petits paysans! Voilà le secret de notre impuissance. Les ouvriers des villes ne réussissent pas à vaincre l'inertie des campagnes. La République est la promesse d'un grand Essor à travers les cieux. Nous voudrions bien voler. Tout l'univers ouvrait les yeux pour admirer notre vol! Mais nous n'avons pas d'ailes! ou, ce qui revient au même, nos ailes sont trop petites pour le poids de notre corps; et nous les agitons, en vain, comme des oies de basse-cour, toujours sur le point de nous envoler, ne quittant jamais le sol; et par là, à la longue, un peu ridicules, à battre ainsi des ailes sur notre fumier!
Raison provisoire! raison spéciale à la France et qui ne tue pas l'idée républicaine. Soyez tranquilles! Nos pères n'avaient pas si tort, et l'avenir le dira.
Impuissante en France, la Liberté triomphe ailleurs. Déjà elle est reine en Angleterre qui, sous étiquette monarchiste, tourne de plus en plus à la République sociale. La force impérialiste ayant donné tout son effet et construit les grands empires, s'usera par dedans, et à son tour reculera devant l'idée républicaine réveillée.
Quoi qu'il en soit, rêve ou réalité, une chose demeure certaine, c'est que la République a été voulue et fondée en France par des hommes convaincus que l'ère historique des batailles, des guerres, des conquêtes royales était close, et
que l'ère de la Fraîeinité des Peuples commençait.
Ils ont cru que c'était fini, la vieille histoire; et je suis convaincu qu'ils avaient raison, au fond. Mais il est avéré qu'ils se trompaient sur la date. Leur montre avançait.
Cela va finir, mais de quelle manière pour nous? Prenons-y garde, car la fin de cette période historique pourrait être aussi notre fin à nous, la fin de la France. Avant que la force de l'Impérialisme ne s'épuise, l'Empire Allemand peut vaincre, envahir, conquéîir et absorber la France.
C'est à ce destin-là que nous conduit tout droit, je le redoute, la politique belliqueuse.
Je propose donc, ayant démontré qu'il faut opter pour la Guerre, mais le Roi, ou pour la République, mais la Paix, je propose de choisir la Paix.
Mais la Paix est-elle possible? Sommes-nous libres d'opter? Ne nous forcera-t-on pas, même malgré nous, à faire la guerre? Y a-t-il des moyens d'assurer la Paix?