‹ Famille et divorceChapitre 2 sur 2 · FL · texte numérisé non relu

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reurs, la grave loi du devoir n'en exige pas moins ses martyrs. Songez à cet humble ouvrier, chargé de famille, qui accepte les enfants que Dieu lui envoie et qui, pendant de longues années, se livre à un travail exténuant et où les risques professionnels sont de tous les instants. Voici une grève : au risque d'être renvoyé par son patron, il donne son nom à un syndicat professionnel ; ou bien, il résiste à des politiciens qui veulent exploiter son vote et il s'expose à être boycotté par ses camarades. E>timez-vous qu'il ne lui faut pas une force d'àme au-dessus des lois communes, pour, dans les deux cas, n'écouter que sa conscience ? Et cette jeune fille, pauvre petite ouvrière, fraîche et jolie, elle prend parfois sur le repos de ses nuits pour trouver de quoi nourrir ses vieux parents. Elle laisse s'étioler dans une morne solitude les belles et courtes années de la jeunesse, al-<rs que des voix tentatrices viennent murmurer à son oreille, que, si elle le voulait bien, on la couvrirait d'or et de bijoux. Combien de commerçants qui végètent plutôt que de vouloir s'enrichir par des moyens déshonnêtes! Ne voyons-nous point aussi des hommes politiques résister à la pression de l'opinion publique . et faire entendre la voix sereine de

la raison et de la justice, sachant parfaitement bien que leur parti va les rejeter et qu'ils s'exposent à briser prématurément une carrière brillante V Le prêtre luimême ne rencontre- 1- il pas des gens qui veulent lui bâillonner les lèvres? Que de prétextes on soulève pour lui imposer silence! Mais, quand la conscience exige qu'il parle, le vrai prêtre, celui qui a le cœur fier et qui ne s'inspire que de l'Evangile, libère son âme et dit très haut la vérité !

Loi mystérieuse, mais indéniable, loi cruelle e: trois fois sainte, loi très bienfaisante et très don e, il faut qu'ici-bas, d ms tous les rangs de la société :* toutes les heur- i-4oire, il y ait des victimes, des êtres de

choix qui s'immolent pour autrui, et qui par conséquent

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sont des martyrs. Ceux-là sont, en effet, les vrais témoins il- !.. e humaine.* eux, nous

sommes heureux et fiers d'être des . notre

pauvre nature nous semble plus estii ir.nd nous

la contemplons dans de tels représentants. Leurs efluiu - font reculer le mal et progresser le bien.

San-; ces dévouements obscurs, sans ce- immolations toujours prêtes, l'humanité serait impuissante à fonctionner. Le j<>ur où le nombre de ces marlyrs devient trop faible, où ils ne constituent plus un ferment assez puissant pour faire lever toute la pâte, la société tombe dans une irrémédiable décadence : c'est un arbre dont la sève se retire, c'est un corps dont l'âme va s'envoler, tout est prés de s'effondrer dans la décomposition et la pourriture.

Nous voici sur les hautes cimes de la vie morale : comme le voyageur arrivé sur quelque sommet des Alpes, nous respirons un air pur et fortifiant, nous saluons avec émotion les grandes lignes des horizons lointains.

Ces exemples d'héroïsme, ces martyrs généreux et oubliés qui surgissent de toutes les conditions humaines sont la plus éloquente réponse que nous puissions faire à ceux qui s'étonnent que l'Eglise catholique impose la dure loi de l'indissolubilité du lien conjugal. Existet-il une loi plus importante et plus sainte ? La pureté et l'intégrité du foyer domestique ne voilà-t-il pas un bien supérieur auquel il vaut la peine que des hommes et des femmes sacrifient leur propre bonheur, leurs fragiles espoirs et les inconstants désirs de leurs cceurs ?

Toutefois si pure et si haute que soit la cause à laquelle nous demandons à l'homme de s'immoler, est-ce bien là le dernier mot de la question ? Au nom de qui

et au nom de quoi la société réclamera-t-e!le un si précieux holocauste ? Sur quel roc s'appuiera-t-elle pour imposer un renoncement si complet, un martyre si cruel qui peut se prolonger des années entières et ne laisser ici-bas aucune place à l'espoir? A- telle des titres assez solides et assez sacrés pour exiger ce martyre ?

Qu'est-ce donc que cette société humaine qui vient nous demander le sacrifice de nos aspirations les plus puissantes et de nos joies les plus chères? Si je la contemple un instant, elle m'apparaît composée d'hommes qui ont la même origine, les mêmes faiblesses, les mêmes inconstances que moi, qui, comme moi, se trompent tous les jours et tous les jours versent du côté du mal. La société, mais ne renferme-t-el!e point un nombre immense d'égoïstes, d'ambitieux, de « viveurs », de luxurieux, d'êtres cupides et jaloux tournant à tout vent qui souffle et ne cherchant que leur propre intérêt? Pourquoi serais-je obligé d'immoler mes sens, mes instincts, mon cœur, mon besoin d'amour et de vie, à ces hommes, mes semblables, qui, eux, suivent à l'aise toutes leurs passions? A cette immense mécanique sociale qui, comme un gigantesque rouleau compresseur, écrase et broie tant de nobles existences? Est-ce que la société réalise pour moi et pour les autres cet idéal de justice auquel nous aspirons tous? Est-elle par conséquent fondée à exiger d'un homme et d'une femme qu'ils gardent coûte que coûte le serment d'inviolable fidélité qui les a unis un jour?

Cette fois, nous sommes bien au cœur du débat. Nous voilà au point où tôt ou tard, et quelque chemin que l'on prenne, il en faut venir. Dans cette étude sociale sur la famille et le divorce, l'observation méthodique des faits nous a seule guidés. De là vient que le nom de Dieu a été à peine prononcé. N'est-ce point pourtant le nom qui remplit à lui seul 1 amedu croyant

et nous donne la raison suprême de tout Y Dieu, Dieu, vous êtes mon Dieu ! Vous êtes notre Dieu ! N'est-ce point Lui que nous retrouvons et reconnaissons au carrefour de tous les chemins de la pensée Y Notre intelligence ne peut se livrer à aucune recherche profonde, notre cœur ne peut nourrir aucun grand amour, notre conscience ne peut se résoudre à aucun effort viril sans que se dresse devant nous Celui qui est la Cause des causes, l'Etre des êtres, le souverain Bien. Leverrier disait un jour qu'en contemplant le firmament étoile, au bout de son télescope, il avait rencontré Dieu. Et moi, ajoutait Pasteur, en étudiant les infiniment petits, au bout de mon microscope, j'ai rencontré Dieu.

Nous aussi, en analysant cet organisme social qui s'appelle la famille, en admirant la beauté des lois qui y président, en cherchant le pourquoi des devoirs qu'elle impose et des sacrifices qu'elle exige, nous nous trouvons face à face avec Dieu et notre plus douce joie, comme notre plus impérieuse obligation, sera de le saluer et de l'adorer. C'est Lui, cet Etre magnifique et souverain dont la sagesse et la bonté peuvent seules fonder l'indissolubilité du mariage comme seules elle peuvent fonder tout acte qui exige de notre part un sacrifice complet à la collectivité humaine. A l'e xemple de Kant, l'impératif catégorique nous oblige de remonter jusqu'à Dieu.

On comprend maintenant pourquoi nous avons le droit de nous approcher de cet homme honnête et malheureux qu'on nous désignait tout à l'heure, et de lui dire : oc Mon ami, mon frère, vous avez été abominablement trompé. La compagne que vous avez choisie a empoisonné votre existence, elle a joué avec votre amour, elle a déshonoré le nom que vous lui aviez donné. Vous ne pouvez plus vivre sous le même toit qu'elle. Soit ! mais souvenez- vous que vous aviez voulu fonder une famille avec elle et que vous lui avez juré fidélité. Ses fautes ne vous autorisent point vous-même

à déserter votre devoir. Vous continuerez votre routebien seul, le cœur meurtri ; mais Dieu vous voit. Dieu vous aidera à vaincre les passions qui sollicitent votre maturité ardente et vigoureuse ! Quand on le veut bien, la grande loi de la chasteté n'a rien d'impossible, surtout pour un croyant. Mon ami, au nom de Dieu, soyez un martyr de la grande loi qui consacre l'indissolubilité du mariage chrétien. »

Et nous dirons la même chose à la jeune femme qui sera condamnée à marcher seule et que notre société toujours injuste entourera d'une vague suspicion, alors qu'elle n'est qu'une victime innocente des fautes d'autrui. « Ame vaillante, continuez votre route dans le silence et le dévouement. Si vous avez des enfants, vous n'êtes pas vraiment malheureuse. — Un cœur de mère renferme d'intarissables et délicieuses sources de joie. N'y a-t-il pas des souffrances qui épanouissent le meilleur de nous-mêmes? — Et, si vous êtes seule, si vous n'avez aucun être à qui donner le trop plein de tendresse et de dévouement qui vous oppresse, eh bien ! par amour pour Dieu, vous vous occuperez de ceux qui, comme vous, n'ont personne pour les aimer, vous irez aux malades, aux pauvres, à ceux qui sont en péril. A la place de l'amour passionné, vous mettrez dans votre âme la charité. Vous y mettrez autre chose encore, le travail, l'art même, si la contemplation du beau peut adoucir votre tristesse. Aucune force n'est superflue dès qu'il s'agit d'ennoblir la vie. Mais, si vous avez la foi, vous vous attacherez à Dieu, votre jeunesse refleurira et votre destinée sera de celles qui, quoique brisées, et peut-êlre parce que brisées, sont belles et fécondes. Le besoin d'aimer qui vous dévore s'ouvre, comme votre âme elle-même, sur les horizons infinis de l'immortalité. »

Voilà comment et pourquoi nous pouvons demander à des époux séparés par de graves dissentiments d'essayer de supporter leurs défauts, de se faire de mutuelles

concessions et d'immoler à une loi supérieure leurs goûts, leur indépendance et leur bonheur terrestre. S'il faut absolument qu'ils se séparent, Dieu exige qu'ils ne brisent point le serment d'amour et de fidélité qui les a unis devant Lui. Sa Providence fera le reste. C'est Dieu qui fortifiera et consolera les époux séparés et c'est sa grâce toute-puissante qui leur permettra de demeurer chastes dans une situation aussi anormale que la leur. Nous accordons sans peine que, si l'on exclut Dieu, si l'on bannit l'Evangile, le divorce se justifie et beaucoup d'autres choses aussi. Si Dieu n'est plus la pierre angulaire de l'ordre social, tout est ébranlé et tout se désagrège . Un jour ou l'autre, les événements se chargeront de démontrer que sans Dieu, ni la famille, ni la patrie, ni aucune société humaine ne peuvent longtemps subsister. L'homme ne saurait croire et agir comme s'il était entièrement indépendantd'une puissance suprême qui domine toutes choses.

Les catholiques s'étonneront peut-être que, dans ces pages, une place n'ait pas été faite aux motifs religieux, empruntés à l'Evangile, au nom desquels l'Eglise repousse le divorce. Comme nous l'avons dit au début, les arguments d'ordre religieux ont déjà été exposés de mille manières et avec tant de talent qu'il était inutile d'y revenir. Peut-être, les apologistes catholiques avaient-ils moins mis en lumière le grand argument social sur lequel nous avons cru devoir appuyer.

Nous voulons espérer que ceux qui prendront la peine d'y réfléchir, tireront d'eux-mêmes la conclusion que la loi de l'Eglise catholique, qui, à première vue, paraît si rigoureuse, si implacable, se justifie en fait par de fort bonnes raisons. Ne peut-on point dire que, par cette règle absolue, l'Eglise conserve quelques-uns des lambeaux d'autorité et de respect grâce auxquels notre vieille société peut encore faire bonne figure ? Dans aucun domaine, l'Eglise ne rappelle aussi bien à l'homme qu'il ne lui est pas permis de vivre pour lui

seul, mais qu'il est tenu à des devoirs envers la collectivité sociale. Certes rien n'est plus sage et plus beau que de cultiver la personnalité humaine : qu'on prenne garde toutefois qu'en rejetant les doctrines transcendantales du spiritualisme chrétien et, comme disait Auguste Comte, en supprimant l'irrésistible suprématie d'une puissance religieuse, on n'aboutisse à une pulvérisation et à un émiettement général de la société.

L'individualisme pourrait dégénérer en anarchie. Là est le suprême danger du protestantisme. Ce qui se passe présentement aux Etats-Unis et dans les cantons réformés de la Suisse nous montre comment le divorce et la dislocation de la famille ont trouvé dans le libre examen un terrain bien préparé. Toutes les élucubrations du cerveau, toutes les fantaisies du cœur, on essaie de les représenter comme des vérités surnaturelles et des obligations de la conscience. Que de fois lorsqu'elle résiste aux poussées tumultueuses de l'opinion égarée, l'Eglise catholique ne fait que sauver les droits du bon sens ! Aujourd'hui, on ne lui en sait aucun gré : on lui reproche de maintenir une loi surannée et de faire ainsi peser sur bien des existences malheureuses un intolérable joug. Plus tard, quand notre société aura longtemps et tout à son aise goûté les fruits amers du divorce, viendra le jour de la justice. Nous attendons sans crainte les revanches glorieuses que nous réserve l'avenir.

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