‹ Fantasio comédie en trois actes, en prose d'Alfred de MussetChapitre 13 sur 50 · ACTE I, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE V

chétif objet suffit pour me changer en abeille et me faire voltiger çà et là avec un plaisir toujours nouveau.

Tranchons le mot, tu es capable de pêcher à la ligne.

SPARK

Si cela m’amuse, je suis capable de tout.

Même de prendre la lune avec les dents?

SPARK

Cela ne m’amuserait pas.

Ah ! ah ! qu’en sais-tu? Prendre la lune avec les dents n’est pas à dédaigner. Allons jouer au trente et quarante.

SPARK

Non, en vérité.

(U pose sa pipe sur la table.)

Pourquoi?

SPARK

Parce que nous perdrions notre argent.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que tu vas imaginer là ! Tu ne sais quoi inventer pour te torturer l’esprit. Tu vois donc tout' en noir, misérable? Perdre notre argent ! tu n’as donc dans le cœur ni foi en Dieu ni espérance? tu es donc un athée épouvantable, capable de me dessécher le cœur et de me désabuser de tout, moi qui suis plein de sève et de jeunesse?

(Il sc met ù danser.)

SPARK

En vérité, il y a de certains moments où je ne jurerais pas que tu n’es pas fou !

Qu'on me donne une cloche ! une cloche de verre !

SPARK

A propos de quoi une cloche ?

Jean-Paul n’a-l-il pas dit qu’un homme absorbé par une grande pensée est comme un plongeur sous sa cloche, au milieu du vaste Océan? Je n’ai point de cloche, Spark, point de cloche, et je danse, comme le feu follet sur un vaste marécage.

SPARK

Pourquoi n’écris-tu pas tout ce que tu rêves? Cela ferait un joli recueil.

Un sonnet vaut mieux qu'un long poëmc, et un verre de vin vaut mieux qu’un sonnet.

(Il va à la table et boit.)

SPARK

Pourquoi ne voyages-tu pas? Va en Italie.

J’y ai été. Il y a une quantité de mouches grosses comme des hannetons qui vous piquent toute la nuit.

SPARK

Va en France.

Il n’y a pas de bon vin du Rhin à Paris.

SPARK

Va en Angleterre.

J’y suis. Est-ce que les Anglais ont une patrie? J’aime autant les voir ici que chez eux.

SPARK

Va donc au diable, alors !

Ab ! tu en parles à ton aise. Ne va pas au diable qui veut. Quelle misérable chose que l’homme ! Ne pas pouvoir seulement sauter par sa fenêtre sans se casser les jambes ! être obligé de jouer du violon dix ans pour devenir un musicien passable ! apprendre pour être peintre, pour être palefrenier ! apprendre pour faire une ome-

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