‹ FantasquesChapitre 161 sur 163 · LE BEAU JARDIN · texte numérisé non relu

LE BEAU JARDIN

— Je voudrais faire naître, au milieu du désert. Un jardin tout peuplé de comédiens en masques,

Où d'élégants jets d eau pleureraient dans des vasques, Où des oiseaux soyeux chanteraient dans les airs.

— Mezzetin, compagnon fantaisiste et disert, Agacerait Géronte en lui tirant les basques,

Et le gros Pantalon, interrompant ses frasques, Dirait les vers que murmurait Gaspard Hauser.

— Clorinde cesserait de danser une ronde Pour lisser au miroir ses fins cheveux de blonde, Tandis que notre ami Pierrot, toujours épris,

— Mais toujours dédaigneux de fixer la fortune. Redirait d une voix qui sanglote et qui rit:

« Je m'offre en holocauste aux beaux yeux de la lune! »

— Chère! que j'aimerais à vivre, près de toi, Sous les oranj^ers ronds de ce charmant domaine! Déjà tu connais bien les devoirs d'une reine,

Et je serai très bon dans mon rôle de roi.

— Un livre contiendrait tous nos textes de lois :

Un livre de beaux vers. — A ceux que l'amour mène, Qui n'ont jamais souffert des tourments de la haine, Notre sceptre ne pèserait pas d'un grand poids.

— Chaque heure serait douce et comme enrubannée, Chaque jour serait jour de liesse, l'année

Entière formerait un printemps merveilleux,

— Et jusqu'au soir, quand s'assombrissent les ramures, Je ne rêverai qu à la couleur de tes yeux,

Au parfum de ta bouche et de ta chevelure.

— Dédaigneux de la hache et de la pendaison. Nous paraîtrons des souverains très peu sévères. Point de chaînes, peu d'estafiers, nulles galères ! Les seuls bosquets de houx serviraient de prison.

— A l'heure délicate et grise où l'horizon Se nuance, nous jugerons les adultères, Les libertins et ceux que le désir altère.

Nous tiendrons nos Grands Jours, couchés sur le gazon.

— Comment punir Pierrot de ses amours sublimes ? Parce que Mezzetin vient de voler la rime

Finale du sonnet qu'écrivit Pantalon,

— Allons-nous le punir ? Punirons-nous Cassandre ?

Punirons-nous Scapin, ce philosophe ? Non ! Mais il comparaîtra pour qu'on puisse l'entendre.

— Ainsi, nous entendrons Nérine au blanc jupon

Qui, d'après son tuteur Géronte, se déprave, Le Notaire qui me déplaît par son air grave, Frontin qui te considère d'un œil fripon,

— Gilles qui déroba chez Ruzzante un chapon, Sylvia qui voulut s'enfuir avec Octave, Spavento qui, parfois, fait un peu trop le brave Et Jeannot qui se montre insolemment capon.

— Tu plaideras pour eux et ta voix musicale Charmera le jardin. Les merles, les cigales. Les jets d'eau se tairont. Puis, je me dresserai,

— Solonnel... et combien, déjà, cela m'amuse De songer que mes plus inflexibles arrêts

(Sans frais) seront d'oubli, de pardon ou d'excuse î

— Diras-tu qu'au désert ne pousse aucun jardin. Que c'est, tout au plus, un mirage qui se lève ? Détrompe-toi ! Je réalise tous mes rêves :

J'ai découvert, jadis, la lampe d'Aladin.

— J'asservis les démons; les quatre Facardins

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M'ont donné leur tapis ; je sais la phrase brève Qu'il suffit de prononcer bas pour qu'il m'enlève Dans l'azur par un vol merveilleux et soudain.

— Pour traverser l'espace au galop des chimères, Pour commander aux vents, à l'onde, à la lumière, Aux esprits du matin, aux fantômes du soir,

— A l'heure qui s'écoule, aux heures éternelles, Nous garderons toute licence et tout pouvoir. Puisque nous nous aimons et puisque tu es belle.

DXCVIII

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