‹ Faraday inventeurChapitre 7 sur 7 · HO · texte numérisé non relu

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tique. On dit communément, dans ce cas, qu’il y a conversion du magnétisme en électricité. Mais essayons de comprendre ce qui se passe réellement. Pour simplifier, et avec l'intention de le traduire autrement plus tard, adoptons pour un moment l’idée provisoire de l’existence dans le fil d’un fluide composé, formé d’électricité positive et d’électricité négative, en quantités égales et par conséquent se neutralisant parfaitement l’une et l’autre, quand le fil est en repos. Par le mouvement du fil vers l’aimant, mouvement produit, par exemple, avec la main, la force que les Allemands épellent Scheidungs-Kraft, force de séparation, est mise enjeu; cette force sépare les fluides mélangés, et les entraîne sous forme de deux courants, l’un p >sitif et l’autre négatif, dans des directions contraires le long du fil. La présence de ces deux courants évoque ou fait naître une force de répulsion entre l’aimant et le fil ; et pour faire rapprocher l’un de l’autre, il faut vaincre cette répulsion. L’acte, de vaincre cette répulsion est de fait le travail accompli dans l’acte de séparation et d’impulsion communiquée aux deux électricités. Lorsqu’on éloigne le fil de l’aimant, une seconde Scheidungs-Kraft , ou force de séparation, entre de même en jeu; mais maintenant c’est une attraction qu’il faut surmonter. En la surmontant, on développe deux courants dans des directions opposées à celles des courants précédents; le courant positif prend la place du courant négatif, et le négatif la place du positif ; et surmonter l’attraction, c’est faire précisément le travail qui sépare et met en mouvement les deux électricités.

L’action mécanique qui se produit ici diffère de celle qui se produit quand une sphère de fer doux est séparée d’un aimant, puis attirée de nouveau. Dans ce cas, de la force musculaire est dépensée dans l’acte de la séparation , et l’attraction de l’aimant opère la réunion. Dans le cas du fil mis en

mouvement, on surmonte aussi une résistance en l’éloignant de l’aimant, et jusqu'ici Paction est mécaniquement la môme que lors îu’on éloigne la sphère de fer. Mais lorsque le fil a cessé de se mouvoir, l’attraction cesse ; et bien loin qu’il survienne une action semblable à celle qui ramène la sphère vers l’aimant, on a, pour les réunir, à vaincre une répulsion.

Il n’y a pas ici d’énergie potentielle communiquée par l’éloignement ou par le rapprochement du fil, et la seule force réellement transformée ou convertie dans l’expérience est la force musculaire. Il ne se produit rien qu’on puisse appeler strictement une conversion de magnétisme en électricité. L’oxydation musculaire qui fait mouvoir le fil manque à produire dans l’intérieur du muscle sa quantité propre de chaleur; une partie de cette chaleur équivalente à la résistance vaincue apparaît à sa place dans le fil en mouvement.

Cet effet est-il une attraction et une répulsion à distance ? Si cela est, pourquoi cessent-elles l’une et l’autre quand le fil cesse de se mouvoir ? Dans le fait, la manière dont le fil se comporte ressemble plus à celle d’un corps qui se meut dans un milieu résistant qu’à toute autre chose, la résistance cessant quand le mouvement est supendu. Imaginons le cas d’un liquide si mobile que la main puisse aller et venir sans rencontrer de résistance sensible. C’est comme le mouvement d’un conducteur dans le champ non excité d'un électro-aimant. Maintenant supposons un corps qui, placfc dans le liquide, ou agissant sur lui, lui communique la propriété d’être visqueux, la main ne pourra plus se mouvoir librement. Dans son mouvement, mais seulement alors, elle rencontrera de la résistance et la surmontera. Nous avons représenté ainsi grossièrement le cas du champ magnétique excité, et dans les deux cas le résultat est substantiellement

le même. Dans les deux cas, de la chaleur sera engendrée, à la fin, en dehors du muscle, et sa quantité sera exactement équivalente à la résistance vaincue.

Poussons l’analogie un peu plus loin; supposons que dans le cas du fluide rendu visqueux, comme nous le supposions tout à l’heure, la viscosité ne soit pas assez grande pour empêcher la formation des ondes quand la main se meut dans le liquide. Alors le mouvement de la main, avant sa conversion finale en chaleur, existera pour un temps sous forme de mouvement ondulatoire qui, en s'éteignant, augmentera son équivalent de chaleur. Cette phase in'ermédiaire, dans le cas de notre fil en mouvement, est représentée par la période pendant laquelle le courant électrique s’écoule par le fil; mais ce courant, comme les ondes de notre liquida, s’arrête bientôt, parce que, comme elles, il se convertit en chaleur.

Ces mots expriment-ils l’ombre au moins de la réalité? Des spéculations de cette nature ne sont pas dangereuses quand on ne les énonce pas dogmatiquement. J’avoue que des idées comme celles que je viens d’indiquer exercent une puissante fascination sur mon esprit. Le champ magnétique est-il donc réellement visqueux, et s’il l’est, quelle substance s’est ainsi introduite dans le champ et dans le fil pour produire la viscosité? Rappelons d’abord les faits connus, nous reporterons ensuite notre esprit vers leur cause. Lorsque le fil s'approche de l’aimant, il se produit en lui une action qui le parcourt avec une vitesse comparable à celle de la lumière. Une seule substance dans l’univers a été reconnue jusqu'ici capable de transmettre la force avec cette vitesse; c’est l’éther lumineux. Non-seulement la rapidité de sa propagation, mais son aptitude à produire le mouvement de la lumière et de la chaleur, indiquent que le courant électrique est aussi en mouvement (i).

(1) M. Clerk Maxwell a publié récemment nue étude extrêmement im-

Il existe en outre, une ressemblance frappante entre l’action des bons et des mauvais conducteurs d’électricité et l’action des corps dialhermanes et adiathermanes de la chaleur rayonnante. Le corps bon conducteur est diatherraaoe relativement au courant électrique; il permet une transmission libre sans développement de chaleur. Le mauvais conducteur est adiathermane pour le courant électrique; et voilà pourquoi le passage à travers celui-ci est accompagné d’un développement de chaleur. Je suis très-porté à admettre que le courant électrique, pur et simple, est un mouvement de l’éther seulement; les bons conducteurs étant constitués de telle sorte que le mouvement puisse se propager à travers leurither sans transport sensible de leurs atomes, tandis que dans le cas des mauvais conducteurs, ce transport des atomes a lieu, et le mouvement transmis apparait sous forme de chaleur (i).

Je ne sais si Faraday aurait souscrit à ce que j’écris ici ; pro bablement que sa prudence habituelle l’aurait empêché de s’abandonner à quelque chose d’aussi nettement défini. Mais quelques idées semblables ont occupé son esprit et coloré son langage dans tout le cours des dernières années de sa vie. Je n’oserais pas dire qu’il fut toujours heureux dans la discus-

portante qui se rattache à cette question. L’admirable esprit philosophique de M. Maxwell se révèle jusque dans les parties non mathématiques de ses mémoires. En ce qui regarde le merveilleux usage de l’imagerie scientifique, je ne oonnais personne qui l'égale dans la netteté de la conception et de l’impression.

(1) Il existe naturellement une différence importante entre l’effet du mouvement dans le ohamp magnétique et le mouvement dans un milieu résistant . Dans le premier cas, la chaleur est engendrée dans le conducteur en mouvement; dans le second cas, elle est engendrée en partie dans le milieu.

Bion de ces notions théoriques. Quand il raisonne, il mêle ensemble la lumière et l’obscurité dans des proportions diverses, et nous emporte avec lui à travers de brusques alternatives de l’une et de l’autre. Il est impossible de dire l’influence qu’aurait eue sur son travail une certaine dose de savoir mathématique. Nous ne savons pas ce que cette influence aurait produit sur la puissance d’inspiration qui l'entraînait; si elle l’aurait intimidé, si elle l’aurait empêché de pénétrer de force dans des places dont l’absence de toute théorie ne lui défendait pas l’entrée. S’il en avait été ainsi, nous pourrions nous réjouir de ce que ce puissant sondeur de la mine des connaissances naturelles ait pu sans entraves manier sa pioche à sa manière. On peut avouer sans hésitation que les écrits purement spéculatifs de Faraday manquent souvent de cette précision que donne la pratique des mathématiques. Mais force est de reconnaître qu’ils sont souvent traversés par des éclairs de sagacité divinatrice qui feront l’admiration des connaisseurs dans tous les âges futurs ; en même temps que les faits, les relations, les principes et les lois que ses expériences ont mis en évidence, deviendront incontestablement le corps de grandes théories à venir.

Résumé.

Lorsque d’un sommet élevé des Alpes, l’œil du touriste parcourt les profils des montagnes qui l’entourent, il constate qu’elles se rapportent pour la plupart à des groupes distincts, dont chacun est formé d’une masse dominante, environnée de pics d’une moindre élévation. La force qui a soulevé les masses les plus proéminentes en a presque toujours soulevé d’autres moins fortes à des hauteurs presque égales. C’est ce qui a lieu pour les découvertes de Faraday. Eu règle générale, le résultat dominant n’est jamais isolé, mais il forme le point culminant d’une grande masse de recherches très- variées. C’est ainsi qu’autour de sa grande découverte de l’induction magnétoélectrique se groupent d'autres travaux très-importants. Ses investigations sur l’extra-courant, sur la polarité et les autres conditions de3 corps diaraagnétiques, sur les lignes de force magnétique, leur caractère defini et leur distribution, sur les phénomènes révulsifs du champ magnétique, etc., font toutes partie, nonobstant la diversité des titres, de son excursion dans le domaine de l’induction magnéto-électrique.

Le second groupe de ses recherches et découvertes embrasse les phénomènes chimiques du courant. Ici le résultat dominant est la grande loi de la décomposition électro-chimique

en proportions définies, autour de laquelle se massent des études variées sur la conduction électro-chimique, et l’électrolyse soit avec la machine, soit avec la pile. A ce groupe appartient encore son analyse de la théorie du contact, ses vues sur l’origine de l’électricité voltaïque, et le développement final de sa théorie chimique de la pile.

Sa troisième grande découverte est la magnétisation de la lumière, que, parmi les montagnes, je comparerai au Weiss* horn, sublime, admirable et complètement isolé.

Le résultatdominant de son quatrième groupe de recherches est la découverte du diamagnétisme, présenté dans son mémoire comme la condition magnétique de toute matière, et autour de laquelle sont groupées ses expériences sur le magnétisme de la flamme et des gaz, sur l'action magnéto-cristallique, sur le magnétisme atmosphérique dans ses rapports avec les variations annuelles et diurnes de l’aiguille aimantée dont la portée entière ne s’est pas encore révélée.

Telles sont les découvertes capitales de Faraday, celles sur lesquelles repose surtout sa renommée. Même sans elles, il lui en resterait encore assez pour lui assurer une réputation scientifique imposante et durable. Car nous aurions toujours ses recherches sur la liquéfaction des gaz ; sur l’électricité de frottement; sur l’électricité de la gymnote; sur l’origine de la force dans la machine hydro-électrique, dont nous n’avons rien dit dans l’analyse du mémoire qui précède; sur les rotations électro-magnétiques; sur la regélation; toutes ses recherches purement chimiques, y compris sa découverte de la benzine. Ajoutons qu’il a publié une multitude de petites dissertations dont la plupart, sous un jour ou sous un autre, font briller son génie. Je n’ai point fait allusion à la force et à la douceur de son enseignement; mais en le prenant tout entier, on accordera, je l’espère, que Michel Faraday a été le

plus grand philosophe expérimentateur que le moifde ait jamais vu; et, c’est ma conviction profonde, les progrès des recherches à venir ne tendront jamais à obscurcir ou à amoin- ■ drir, mais bien plutôt à rehausser et à glorifier les travaux de ce puissant chercheur.

xvu

Éclaircissements sur le caractère de Faraday.

Jusqu’ici, je me suis borné à traiter des matières qui intéressaient principalement l’homme de science, en m’efforçant néanmoins de les exposer d’une manière qui ne rebute point la généralité des lecteurs désireux de connaître Faraday inventeur. Je laisse à d’autres le soin de présenter au monde le portrait de l’homme. Vous me permettrez, toutefois, d’ajouter à l’analyse qui précède quelques réminiscences personnelles et des remarques tendant à rattacher Faraday à un monde plus étendu que celui de la science, le monde du cœur humain en général.

. Un mot ajouté à ce qui a déjà été dit de sa vie conjugale doit trouver ici sa place. Comme précédemment. Faraday sera son propre historien. Je trouve écrit de sa main, à la troisième personne, le paragraphe suivant : « Le 12 juin 1841, il s’est marié;, cet événement a contribué plus qu’aucun autre à son bonheur sur la terre et à l’état sain de son esprit. Cette union s’est continuée pendant vingt-huit ans, sans avoir changé en rien, sinon dans la profondeur et l’énergie de son attachement. »

Les ancêtres immédiats de Faraday ha bitaient une petite

commune appelée Clapham Wood Hall, dans le Yorkshlre. Là vivaient Robert Faraday et Élisabeth sa femme, père et mère de dix enfants dont l’un, James Faraday, né en 1781, fut le père de l’illustre savant. Une tradition de famille veut que les Faraday aient été originaires de l'Irlande. Faraday m’a rappelé plus d’une fois que du sang celtique coulait en partie dans ses veines, sans qu’il ait jamais pu dire à quel degré, ni à quelle époque l’infusion avait eu lieu. 11 savait imiter le jargon irlandais, et sa merveilleuse vivacité lui venait peut-être de son extraction. Mais il avait d’autres qualités qu’il serait difficile de faire découler de son origine irlandaise. La plus prononcée était son sentiment de l’ordre qui, comme un faisceau lumineux, éclairait tous les détails de sa vie. Les matières les plus embrouillées et les plus compliquées se changeaient dams ses mains en flots d’harmonie. Sa manière de tenir ses comptes faisait l’admiration des directeurs de cette Institution. Sa science n’était pas moins bien coordonnée. Dans ses recherches expérimentales, il numérotait chaque paragraphe, et rattachait ensemble les différentes parties par des renvois continuels. Les notes manuscrites de ses recherches expérimentales, heureusement conservées, sont également numérotées; le dernier paragraphe porte le chiffre 16041. Dans son application au travail, il déployait la ténacité d’un Aile-, mand. Sa nature le portait toujours en avant, et derrière chaque impulsion surgissait une force qui ne lui permettait jamais de battre en retraite. Si, dans ses moments d’ardeur, il formait une résolution, il lui restait fidèle dans ses moments de calme. Son feu s’alimentait d’un combustible solide, et non pas de gaz qui s’enflamme et s’éteint subitement.

J’ai besoin ici de faire appel à votre bienveillance en raison des limites dans lesquelles je dois me renfermer. Je n’ai pas entre les mains les matériaux nécessaires pour écrire la vie

de Faraday, et ce qu’il me reste à dire appartient presque entièrement à nos relations personnelles.

J'ai devant moi des lettres de lui, qui embrassent une

période de seize années, et dont chacune contient quelque expression caractéristique, forte, mais délicate dans le conseil, joyeuse dans l’encouragement, et chaude dans l’affection. Elles renferment des allusions qui ne pourraient que leur être très-agréables s’ils vivaient encore, à Humboldt, Biot, Dumas, Chevreul, Magnus et Arago. Ces noms tombent par hasard sous mes yeux ; mais il en faudrait beaucoup d’autres pour compléter lâ liste de ses amis du continent. Il attachait beaucoup de prix à l’affection et à la sympathie des hommes compétents, un plus grand prix même qu’à la renommée que sa science lui avait faite. Il y a près de douze ans, il m’arriva d’être chargé de faire pour le « Philosophical Magazine » un résumé de ses Experimentales researches. Lorsqu’il l’eut lu, il me prit par la main et me dit : a Tyndall, la plus douce récompense de mon travail est la sympathie et la bienveillance qu’il m’a attirées des quatre parties du monde. » Je vois jaillir de ses lettres de petites étincelles de bonté, précieuses seulement pour moi, mais plus précieuses que tout. Il apparaissait dans le laboratoire dès qu’il me croyait fatigué, et il me faisait monter avec lui pour me reposer. S’il arrivait que je fusse absent, il laissait un petit mot pour moi, conçu en ces termes ou d’autres termes semblables : « Cher Tyndall, je suis venu vous chercher, parce que c’est l’heure du thé, nous n’avons pas encore fini, voulez-vous monter? » J’ai souvent partagé son déjeuner, je devrais dire presque toujours, car je déjeunais avec lui chaque jour de leçon. Il n’y avait pas de trace d’ascétisme dans sa nature. Il préférait la viande et le vin de la vie aux sauterelles et au miel sauvage des anachorètes. Durant une intimité de quinze années.

il ne m’a pas parlé uae seule fois de religion, excepté quand je l’amenais sur ce sujet. Il m’en parlait alors sans hésitation et sans gêne, non pas mû par un désir apparent « de proü'er de l’occasion, » mais pour me donner les renseignements que je demandais. Il croyait que le cœur humain était gouverné par une puissance à laquelle la science ou la logique n’ouvrent aucun accès, et cette foi, bonne ou mauvaise, unie à une parfaite tolérance de la foi des autres, a fortifié et embelli sa vie.

Parmi les lettres dont je viens de parler, j’en choisirai trois pour les publier ici. Je prends la première, parce qu’elle contient un passage qui révèle les sentiments avec lesquels Faraday envisageait sa vocation, et aussi parce qu'elle contient une allusion qui fera plaisir à un ami.

- Rayai Imtitvtiom.

a Ventnor, lie de Wight, 28 juin 1854.

a Mon cher Tyndall,

«Vous voyez par l’en-tête de cette lettre combien l’habitude prévaut en moi ; je viens de vous lire ici, et je crois encore être là. Mais j’ai laissé sa science (de l’Institution Royale) en très bonnes mains, et je suis heureux d’apprendre que vous faites de nouveau des expériences. Et comment va votre santé? Pas bien, je le crains. Je désire que vous vous guérissiez d’abord, vous travaillerez ensuite. Quant aux fruits de voire enseignement, je suis sûr qu’ils seront bons, car s’il m’arrive quelquefois de me décourager pour ce qui me concerne, il n’en est pas de même pour vous. Vous êtes jeune, je

suis vieux Mais les matières dont nous avons à traiter

sont si glorieuses qu’en y travaillant , les plus faibles sont

joyeux et encouragés ; les plus forts ont du plaisir et du contentement

« Je n’ai encore rien vu de Magnus. Les idées qui viennent de lui me font toujours plaisir. Nous verrons son soufre noir ensemble J’ai eu l’autre jour des nouvelles de Schœnbein. Il m’apprend que Liebig est tout à l’ozone, c’est-à-dire à l’oxygène allotropique.

« Maintenant, bonjour.

« Toujours, mon cher Tyndall, votre fidèle,

« M. Faraday. »

La contemplation de la nature et les rapports qu’il avait avec elle, ont produit dans l’esprit de Faraday une sorte d’exaltation spirituelle qui se manifeste dans la lettre qu’on vient de lire. Ses sentiments religieux et sa science ne pouvaient être séparés; le tp^jj-plein des premiers refluait habituellement sur la seconde.

Que ce fût lui ou un autre qui développât une théorie, il paraissait prendre un égal plaisir à la suivre. Une bonne expérience l’aurai t fait presque danser de plaisir. En novembre 1850, voici ce qu’il m’écrivait : « J’espère reprendre quelque jour la question du magnétisme des molécules associées. Eu attendant, je me réjouis à chaque addition de fait3 ou de raisonnements nouveaux relatifs à cette question. Quand la science est république, elle fait des progrès; et quoique Je ne sois pas républicain en d’autres matières, je le suis en celle-ci. # Toutes ses lettres mettent en pleine évidence cette catholicité de ses sentiments, il y a dix ans, allant à Brighton, il emporta un petit mémoire que je venais de terminer et il m’écrivit quelques jours après. Sa lettre est simplement un exemple de la sympathie qu’il m’a toujours témoignée, de l’intérêt qu’il a pris à mes travaux.

Brighton, le 9 décembre 1857.

« Mon cher Tyndall,

« Je ne puis résister au plaisir de vous dire combien votre mémoire m’a causé de délices ; chacune de ses parties m’a fait le même plaisir. Il est beau d’un bout à l'autre. Vous trouverez plusieurs remarques au crayon que j'ai faites en le lisant. Je les laisse, car, quoique plusieurs d’entre elles eussent trouvé leur réponse à mesure que l’on avançait en matière, elles montrent cependant quelle impression l’énoncé fait sur un esprit pour lequel le sujet est nouveau, et peut-être aimerez-vous à faire quelques légers changements çà et là, si vous désirez que votre idée soit tout d’abord complètement saisie ; d’ailleurs, après tout, je crois que ce n’est pas votre rédaction, mais le désir naturel d’arriver d’un seul bond à la conclusion qui conduit ou qui a conduit mon crayon.

« Nous revenons vendredi, et je vous remettrai alors votre mémoire.

« Votre toujours dévoué,

« M. Faraday. »

La troisième lettre trouvera plus naturellement sa place convenable à la fin de cette brochure. Un jour que je conversais avec Faraday sur la science dans les rapports avec le commerce et les procès, il me dit qu’à une certaine époque de sa carrière, il avait été forcé de se poser à lui-même et de résoudre définitivement la question de savoir laquelle de la fortune ou de la science serait la grande occupation de sa vie. Il ne pouvait servir deux maîtres, et il se voyait forcé de choisir. Après la découverte de l’induction magnéto-électrique, sa renommée fit tant de bruit au dehors que le monde

du commerce aurait cru toute rémunération pécuniaire bien au-dessous d’un mérite aussi transcendant.

Avant môme qu’il ne fût devenu célèbre, il avait fait quelques a affaires professionnelles. » C’est ainsi qu’il nommait toute œuvre purement commerciale. Son ami, Richard Phillips, par exemple, l’avait engagé à entreprendre un certain nombre d’analyses qui accrurent son revenu, en 1830, de plus de 25 000 francs, et, en 1331, d’une somme plus grande encore. Il n’avait qu’à le vouloir, pour se faire, en 1832, en affaires professionnelles, une rente de 125 000 francs par an. Ce n’est là, en réalité, qu’une estimation insuffisante de ce qu’il aurait pu réaliser sans peine chaque année durant les trente dernières années de sa vie.

Pendant que j’étudiais de nouveau ses recherches expérimentales, à propos de ce travail, la conversation avec Faraday dont je viens de parler m’est revenue à la mémoire, et j’ai cherché à fixer l’époque vers laquelle la question : richesse ou science, s’imposa si catégoriquement à son esprit. Je l’ai fixée à l’année 1831 ou 1832, car il me semble qu'il est au-dessus des forces de l’homme de poursuivre la science avec autant d’ardeur qu’il l’a fait pendant les années suivantes, et de s’occuper en même temps d’affaires commerciales. Pour vérifier cette conclusion, j’ai demandé à voir son livre de comptes, et jepublie sous ma responsabilité personnelle les résultats de mon examen. En 1832, le produit de ses affaires professionnelles, au lieu de s’élever à 5 000 livres ou plus, tomba de 1 090 livres 4 shillings à 155 livres 9 shillings. Depuis lors, il est descendu avec de légères oscillations à 92 livres, en 1837, et à zéro, en 1838. De 1839 à 1845, il n’a jamais dépassé 22 livres, excepté une seule fois; la plupart du temps il est resté au-dessous de ce chiffre. L’année exceptionnelle fut celle où il fut chargé avec sir Charles Lyell par

le gouvernement de faire un rapport sur l’explosion de la mine de charbon de Haswell, ses honoraires dans cette occasion s’élevèrent à H 2 livres. Depuis la fin de 1845 jusqu'au jour de sa mort, le revenu annuel de Faraday, en affaires professionnelles fut exactement zéro. En tenant compte de la durée de sa vie, ce fils d’un forgeron, d’abord apprenti relieur, a eu à choisir entre une fortune de 3 750 000 francs, d’une part, et, de l’autre, la science sans rétribution. Il a choisi la dernière et il est mort pauvre. Mais il a eu la gloire de maintenir ferme et au premier rang parmi les nations la renommée scientifique de l’Angleterre pendant une période de quarante années!

Les marques extérieures et visibles de la renommée avaient moins de prix à ses yeux qu’à ceux de la plupart des hommes. Il fut comblé de distinctions scientifiques de toutes les parties du monde. Il a été regardé à l’unanimité, je crois, comme le prince des physiciens chercheurs de notre âge. Mais il n’a pas occupé dans ce pays la plus haute des positions scientiques. Lorsque l’excellent et tant regretté lord Wrottesley se démit de la présidence de la Société Royale, une députation du Conseil, composée de Sa Seigneurie, de M. Grove et de M. Gassiot, se rendit chez Faraday pour le prier d’accepter le fauteuil de la présidence. Tous les raisonnements et toutes les sollicitations de l'amitié ne l’amenèrent point à céder aux désirs du Conseil, qui étaient aussi ceux de l’unanimité des savants. Le sentiment de la Vivacité trop grande de son caractère avait fait prendre à Faraday l’habitude de demander quelque temps de réflexion avant de se décider sur une question d’une certaine importance. Dans le cas actuel, il resta fidèle à sa bonne habitude et demanda à réfléchir. Le lendemain matin, je vins le voir dans sa chambre, et je lui dis en entrant que je n’étais pas sans une sérieuse inquiétude d’esprit. Il m’en demanda la

causent je lui répondis : « J’ai peur que votre décision ait été contraire aux désirs de la députation qui est venue vous voir hier. » « Vous ne voudriez pas me presser d'assumer sur moi cette responsabilité, » me dit-il. Ma réponse fut : a Non-seulement, je vous prie de l’accepter, mais je considère cette acceptation comme une obligation rigoureuse pour vous. » . Il parla du travail exigé par ces fonctions ; il ajouta qu’il n’était pas dans son caractère de traiter les choses si légèrement; et s’il devenait président, il aurait certainement à soulever beaucoup de questions nouvelles, à réaliser d’importantes réformes. Je ne manquai pas de lui dire que, dans ce cas, il se verrait soutenu par tout ce qu’il y a de jeune et de fort dans la Société Royale. Rien de cela ne parut le satisfaire. Madame Faraday entrait dans sa chambre, il fit appel à sa décision. Elle se prononça pour la négative, et je protestai, a Tyndall, me dit-il enfin, je veux jusqu’au bout rester simplement Michel Faraday; et permettez-moi de vous dire que si j’acceptais l’honneur que la Société Royale veut me conférer, je ne répondrais pas de l’intégrité de mon intelligence pour une seule année. » Je n’insistai pas davantage, et lord Wrottesley eut un très-digne successeur dans la personne de sir Benjamin Brodie.

A la mort du duc de Northumberland, notre conseil d’administration désira voir M. Faraday finir sa carrière au milieu de nous en qualité de président de l’Institution Royale, où il était entré, un demi-siècle auparavant, avec des appointements hebdomadaires. Mais il ne voulut avoir- rien à faire avec la présidence. 11 aspirait au repos, et l’affection respectueuse de ses amis lui était infiniment plus précieuse que tous les honneurs de la vie officielle.

Le premier besoin de la vie intellectuelle de Faraday était 'indépendance de son esprit; et quoique prompt à exiger

l'obéissance, quand l'obéissance devenait un devoir, tout acte de maintien courageux des droits de l’homme lui inspirait une vive sympathie. La susceptibilité même, au point de vue de l’honneur, trouvait en lui une excuse facile, sinon une approbation ouverte. La sagesse des années, tempérée par un caractère de cette trempe, rendait son conseil particulièrement précieux à ceux qui partageaient sa sensibilité. J’ai souvent fait appel à son bon conseil. Qu’il me soit permis de vous en faire comprendre la haute valeur par un ou deux traits caractiques.

En 1855, je fus nommé examinateur par le Conseil d’Éducation militaire. A cette époque, comme aujourd’hui encore, j’étais fortement convaincu de l’utilité des sciences physiques pour les officiers de l’artillerie, du génie et de l'état major; et toutes les fois que l’occasion s’en présentait, j’exprimais cette conviction sans réserve. Je ne trouvais pas que la part, quoique considérable, faite aux sciences physiques dans les examens, fût en rapport avee leur importance, et dans cette disposition d’esprit, je me montrai plus ardent à défendre ses droits que je ne l’aurais dû, peut-être.

Le collège de la Trinité de Dublin avait organisé une école destinée à préparer les élèves aux examens de Woolwich, et un grand nombre de jeunes gens parfaitement instruits venaient de Dublin disputer les places d’officiers d'artillerie et du génie. Le résultat d’un de ces examens me causa une sa- < tisfaction toute particulière; les notes obtenues dans l’examen des sciences étaient, à mes yeux, si éloquentes que je m’abstins d'en dire un mot. Mes collègues, cependant, suivirent la coutume ordinaire d’ajouter des rapports abrégés à l’envoi des notes. Lorsque les résultats des examens furent connus, le Times publia un article de fond dans lequel les rapports étaient cités au long, et où l’on donnait des éloges à tous les

candidats, excepté aux excellents élèves examinés par moi.

Une lettre écrite de Trinity College attira mon attention sur cet article : on s’y plaignait amèrement que les candidats de la science eussent été complètement laissés de côté, quoique leurs notes fussent les meilleures de toutes. J’essayai de recti- * fier les faits en publiant dans le Times , sous ma propre responsabilité, une lettre justificative. Cette réclamation, je le savais, n’admettait pas d’excuse auprès de l’Administration de la guerre, et je m’exposais à mécontenter mes supérieurs hiérarchiques. La réprimande ne se fit pas longtemps attendre :

« En quelque haute estime que le secrétaire d’État pour la guerre puisse avoir l’expression de l’opinion de M. le professeur Tyndall, il demande à constater qu’un examinateur nommé par Son Altesse Royale le commandant en chef n’a pas le droit d’écrire dans les feuilles publiques comme M. le professeur Tyndall vient de le faire, sans l’autorisation de l’Administration de la guerre. » Rien de plus juste en réalité, mais je ne voulais pas rester sous le coup d’une réprimande. J’écrivis une réponse, et avant de l’envoyer, je la montrai à Faraday. Nous étions assis ensemble devant le feu, il me regardait d’un air sérieux, se frottant les mains et réfléchissant. Puis nous échangeâmes la conversation suivante :

« F. Vous avez certainement reçu une réprimande, Tyndall; mais l’affaire est passée, et si vous acceptez la remontrance qui vous est faite, vous n’en entendrez plus parler.

— T. Mais je ne veux pas l’accepter.

— F. Vous savez quelle sera la conséquence de l’envoi de cette lettre ?

— T. Oui.

— F. Vous serez destitué.

— T. Je le sais.

— F. Alors envoyez la lettre î »

La lettre était ferme, mais respectueuse; elle reconnaissait la justice de la censure, mais elle n’exprimait ni repentir ni regret. Faraday, suivant sa gracieuse coutume, changea une expression ou deux pour les rendre plus respectueuses encore. La lettre fut envoyée à son adresse, et le jour suivant j’entrai à l’Institution avec la conviction que ma destitution allait m’être expédiée. Mais des semaines se passèrent sans que j’entendisse parler de rien. A la fin, l’enveloppe officielle bien connue se montra ; je rompis le cachet, ne doutant nullement de son contenu. Il fut cependant très-différent de ce que j’attendais. « Le Secrétaire d’État pour la guerre a reçu la lettre de M. le professeur Tyndall, et l’explication qui y est donnée lui semble parfaitement satisfaisante. » J’ai souvent désiré trouver l’occasion de témoigner publiquement de ma reconnaissance pour cette manière d’agir si libérale ; elle prouve en effet que lord Panmure avait su reconnaître et apprécier une bonne intention, alors même qu’elle constituait une offense à la routine administrative. Il me fut donné pendant plusieurs années encore d’être le délégué de ce corps excellent du Conseil d’Éducation militaire.

Dans une autre occasion semblable, Faraday, en m’encourageant à suivre une résolution un peu hardie que j’avais pris, voulut biei* s’appuyer d’un exemple emprunté à sa propre vie. Cet incident vous intéressera, et je suis si sûr qu’on le racontera un jour au monde entier, que je ne vois aucun inconvénient à en parler d’abord ici.

En 1835, sir Robert Peel, désirait offrir une pension à Faraday, mais ce grand homme d’État quitta le ministère avant d’avoir pu réaliser son vœu. Le ministre qui a créé les pensions avait pour but de témoigner hautement d’une considération que les âmes les plus fières peuvent accepter sans

compromettre leur indépendance. Cependant Faraday, apprenant d’abord par une voie nôn officielle la faveur dont il était l’objet, écrivit une lettre annonçant sa détermination de refuser la pension offerte, ajoutant qu’il était parfaitement en état de gagner sa vie lui-même. Cette lettre existe encore, mais elle ne fut jamais envoyée à son adresse, ses amis avaient réussi à lui faire surmonter sa répugnance. Lorsque lord Melbourne arriva au ministère, il désira voir Faraday ; et probablement que dans son ignorance absolue de l’homme auquel il s’adressait, car malheureusement pour eux et pour nous, les ministres d’État de l’Angleterre sont trop souvent les seuls à ignorer les grands hommes de leur pays, le lord-ministre s’échappa à dire quelque chose de profondément désagréable à son illustre visiteur. J’ai connu autrefois toutes les circonstances de cette entrevue, mais les détails m’ont échappé. Le mot hâblerie et quelques autres expressions semblables tombèrent , je crois, inconsidérément des lèvres du premier ministre. Faraday le quitta avec sa résolution bien prise; et le soir même, il déposa à la résidence de lord Melbourne sa carte avec une note courte, maisdécidée, dans laquelle il lui disait que sa seigneurie .-s’était évidemment trompée dans son intention d’honorer la science en sa personne ; il refusait absolument d’accepter la pension qui lui était offerte. Le noble lord, homme de trèsbonne humeur, ne voulut voir d’abord dans la susceptibilité de Faraday qu’une bonne plaisanterie, mais il fut bien- • tôt forcé de prendre cette aventure au sérieux. Une excellente dame, amie à la fois de Faraday et du ministre, essaya d’arranger l’affaire, mais elle trouva qu’il était trè3-difûcile de faire sortir Faraday de la position qu’il avait prise. Après bien des efforts infructueux, elle Je pria instamment de lui dire ce qu’il exigerait de lord Melbourne pour se déterminer à revenir sur ses pas. 11 répondit : ■ J’exigerais de Sa Seigneurie ce

que je n’ai aucun droit ou aucune raison d’attendre d’elle; une rétractation écrite des expressions dont elle s’est permis de se servir en ma présence.» L’excuse demandée arriva, franche et complète, honorable , il me semble, autant pour le premier ministre que pour le savant.

Quand on considère l’énorme tension imposée à l’intelligence de Faraday, cette vivacité d’enfant, presque dans les dernières années de sa vie, étonne au plus haut degré. Il était souvent abattu, mais il y avait en lui d’immenses ressources, et il les mettait immédiatement à profit en quittant Londres aussitôt que sa santé s’altérait. J’ai déjà dit les pensées qui remplirent son esprit au soir de sa vie. Il couvait sans cesse les milieux magnétiques de ses lignes de force; et le grand objet de ses dernières recherches était de décider si la force magnétique exigeait du temps pour se propager. Nous ne saurons jamais comment il se proposait d’attaquer cette question. Mais il nous a légué de beaux appareils, des roues et des pignons délicatement divisés, des combinaisons de miroirs, qui devaient l’aider dans ses recherches. La seule conception d’un pareil travail est une preuve de la puissance de son génie et de la grandeur de ses espérances; il est impossible de dire à quel résultat elle l’aurait conduit. Mais ce travail était trop au-dessus des forces de son cerveau fatigué. Il a été longtemps sans pouvoir se résoudre à l’abandonner, et, pendant cette lutte, il souffrit souvent de la fatigue de l’esprit. C'est à cette époque, et avant de s’être résigné au repos auquel il s’est livré dans les deux dernières années de sa vie, qu’il m’écrivit la lettre suivante, une de ces lettres sans prix que j’ai là devant moi, et qui révèle, bien mieux que toute autre plume ne saurait le faire, l’état- de son esprit à ce moment de sa vie; on me blàirsit souvent en sa présence de mes excursions dans les Alpes, mais

— Ui —

sa réponse était toujours : a Laissez-le, il sait bien se soigner lui-même.» Son inquiétude sur ce point se révèle pour la première fois dans cette lettre.

« Hampton Court, i ,r août 1864.

« Mon cher Tyndall, je ne sais si ma lettre vous parviendra, mais je me risque à vous l’adresser, quoique je sente qu’il n’est guère convenable de correspondre avec un homme dont la vie est aussi ardente et aussi active que la vôtre. Votre aimable lettre que je reçois à l’instant m’apprend que, si j’oublie, je ne suis pas oublié, et quoique je ne sois plus capable de me souvenir à la tin d’une ligne de ce que je disais en la commençant, ces caractères décousus vous révéleront assez le sens de ce que je voudrais vous dire. Nous avions appris votre maladie par miss Moore, et j’ai eu beaucoup de plaisir à apprendre que vous êtes tout à fait bien maintenant; ne vous exposez pas à trop de dangers, ne faites point trop dépendre votre bonheur des périls que vous affrontez, après lesquels vous courez. Quelquefois, en pensant à vous et à ce que vous pouvez faire, je me sens assailli de craintes, mes pensées alors s’arrêtent et changent de direction, mais sans me laisser de repos. Je sais que cela dépend beaucoup de mon état d’épuisement, mais je ne sais pas pourquoi je vous écris, si ce n’est que quand je vous écris, je ne puis m’empêcher de penser, et tout à coup, mes pensées se portent vers un autre sujet...

« Voyez quelle étrange lettre sans suite je vous écris; je me sens si fatigué, que je suis tenté de quitter mon bureau et d’aller me coucher.

« Ma chère femme et Jane vous font leurs compliments les

plus empressés, je les entends dans la chambre voisine

J’oublie, mais pas vous, mon cher Tyndall, car je suis e Toujours à vous

« M. Faraday. j>

Cette fatigue cessa lorsqu’il renonça au travail, et j’ai de lui une lettre pleine de gaieté’, écrite dans l’automne de 1865. Vers la fin de cette même année il fut attaqué d’une maladie dont il ne s’est jamais complètement relevé. Il continua d’assister aux réunions du vendredi soir de l’Institution Royale, mais le progrès du mal était visible pour nous tous. Un repos absolu devint plus tard nécessaire, et il cessa de paraître au milieu de nous. Il ne survint heureusement, dans son déclin, aucun incident de nature à attrister le souvenir de ceux qui l’avaient aimé. Il tomba lentement et paisiblement vers le repos suprême, et lorsqu’elle arriva, sa mort ne fut réellement qu'un sommeil. Il nous a quitté comblé d’honneurs et d’années; il a combattu le bon combat, après avoir largement payé sa dette au devoir, pourquoi ne dirai-je pas sa dette d’honneur. ■ -

La Jane à laquelle il fait allusion dans la lettre qui précède est sa nièce, miss Jane Bamard ; elle avait pour lui une affection devenue presque un culte ; elle l’a gardé et soigné jusqu’à sa fin.

Je vis M. Faraday pour la première fois, à mon retour de Marburg en 1850. J’étais venu à l’Institution Royale, et je lui fis passer ma carte avec une copie du mémoire que M. Knoblauch et moi, nous venions de terminer. Il descendit et causa avec moi, pendant une demi-heure. Je ne manquai pas de remarquer le jeu merveilleux d’intelligence et le sentiment de bienveillance exaltée que sa personne exprimait. Aussi longtemps qu’il se porta bien, on ne se demanda jamais quel âge il avait. En voyant l’éclat et lë sourire de ses yeux, on ne pensait pas à ses cheveux gris. Il était alors sur le point de publier un de ses mémoires sur l’action magnéto- cristallique, et il eut le temps de renvoyer dans une note flatteuse au travail que je lui avais présenté. Je retournai en Allemagne, pour y travailler une année presque entière, et

en juin 1851 je revins de Berlin à Londres. Alors pour la première fois, comme je me rendais à l’Association britannique à Ipswich, jerencontrai un homme qui depuis a imprimé son cachet sur tous les esprits de son temps, qui fut longtemps, et qui, par la loi puissante de l’affinité naturelle, sera toujours un frère pour moi. Nous n’avions ni l’un ni l’autre aucun but déterminé, nous avions besoin d’un poste qui nous convint, et nous n’avioris d’autre désir que de le bien remplir. Les chaires d’histoire naturelle et de physique venaient d’être déclarées vacantes à l’université de Toronto, nous y aspirâmes, lui à l’une, moi à l’autre; mais guidés peut-être par un instinct prophétique, les autorités de l’université refusèrent d’avoir rien à faire avec l’un ou l’autre de nous. Si j’ai bonne souvenance, nous fûmes également malheureux ailleurs.

L’une des premières lettres que j’ai reçu de Faraday a rapport à cette affaire de Toronto, qu’il croyait peu sage à moi de négliger. Mais Toronto avait des idées arrêtées! En 1853, sur les instances du docteur Bence Jones, et sur la recommandation de Faraday lui- même, une chaire de physique me fut offerte à l’Institution Royale. J’étais sollicité enmêmetemps d’aller ailleurs, mais une forte attraction m’attira de ce côté. Permet tez-moi de dire que ce fut principalement l'amitié de Faraday et de plusieurs autres, amitié qui m’était précieuse au delà de ce que je pourrais dire, qui me üt trouver ma position ici plus élevée que toutes celles qui pouvaieut m’ê're offertes dans cette contrée. Et c’est moins pour l’honneur qui m’en revient, quoiqu’il soit certainement bien grand, que pour les liens personnels puissants qui m’y retiennent, que j’attache surtout un grand prix à cette place. Vous pourrez ne pas me croire, si je vous dis combien peu J’estime l’honneur d’être le successeur de Faraday en compa-

raison de l’honneur d’avoir été l’ami de Faraday. Son amitié était une énergie et une inspiration : son manteau est un fardeau presque trop lourd à porter.

Quelquefois, pendant la dernière année de sa vie, avec la permission ou sur l’invitation de madame Faraday, je suis monté dans sa chambre pour le voir. Le vif éclat qui au temps de sa force rayonnait d’une manière si extraordinaire de tout son être, avait fait place à une lumière calme et douce, qui échauffe et éclaire mes derniers souvenirs. Un jour, je m’étais agenouillé sur le tapis à côté de lui, et j.’avais placé ma main sur son genou; il la frappa affectueusement, sourit, et murmura de sa voix basse et douce les dernières paroles qui, je m’en souviens comme si je les entendais encore, m’aient été adressées par Michel Faraday.

Mon vœu et l’objet de mes aspirations avait été de jouer auprès de ce Goëthe le rôle de Schiller; et il était alors si plein de force et de joie; son corps était si actif, son intelligence si lucide, que j’eus la pensée que, comme Goëthe, il verrait succomber le plus jeune de nous deux. Le deslin en a décidé autrement, et maintenant, il n’est plus pour nous tous qu’un souvenir. Mais du moins aucun souvenir ne saurait être plus beau. 11 était riche également d’esprit et de cœur. Les glorieux traits d'un noble caractère tracés par saint Paul trouvent en lui leur réalisation parfaite. Car il était « irréprochable, vigilant, sobre, d’une conduite exemplaire, habile à enseigner, non avide d’un lucre sordide. » On ne voyait en lui aucune trace d’ambition mondaine : il honorait son souverain en assistant au lever royal une fois chaque année ; mais, ce devoir rempli, il n’a jamais recherché le contact des grandeurs humaines. La vie de son esprit et de son intelligence était tellement remplie que les choses auxquelles les hommes aspirent avec le plus d’ardeur lui étaient absolument indifférentes. « Don*

nez-moi la santé et un jour, » disait le brave Emerson, « et je ferai pâtir la pompe des empereurs. » Faraday aurait pu parfaitement dire la même chose. Qu’était pour lui la splendeur d’un palais comparée à un orage éclatant sur les dunes de Brighton. Que sont toutes les pompes de la royauté auprès d’un coucher du soleil? Je rappelle l’orage et le coucher du soleil, parce que ces choses ravissaient son esprit dans une sorte d’extase, et que pour un esprit ainsi ouvert à l’extase les pompes et les plaisirs du monde comptent habituellement pour rien. La nature, et non pas l’éducation, l’avait rendu fort et presque pur de tout sentiment moins élevé.

Une de ses expériences favorites nous fournit une image fidèle de ce qu’il était. Il aimait à faire voir que l’eau, en cristallisant , élimine toutes les matières étrangères , si intimement mêlées qu’elles puissent être avec elle. Isolé des acides, des alcalis ou des solutions salines, le cristal devient doux et limpide. Mettant en jeu dans la formation d’un homme comme Faraday quelque procédé semblable, la nature parvint à unir la beauté à la noblesse, sans rien mêler au bien de ce qui est bas et vulgaire. Il n’avait pas appris du monde la distinction et la grâce des manières, puisqu’il s’est défendu à lui-même tout contact avec le monde. Et pourtant cette noble terre de l’Angleterre n’a pas eu de plus vrai gentilhomme que lui. La science ne constituait pas la moitié de sa grandeur, car la science eût été impuissante à révéler la bravoure et la délicatesse de son cœur.

Mais il est temps que je mette fin à ce faible discours, et que je dépose mon humble guirlande sur le tombeau de ce

Juste et fidèle chevalier de Dieu. »

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