L"L1'J DEMIE
l.h: DOCTEUR TRICEPS, il se lève... îlouvemeiit d'altenlion.
Je m'associe aux idées si généreusement exprimées par mes honorables collègues... J'irai plus loin... Aujourd'hui la science est aux microbes, à l'eau de source, aux logements saluhres... à i'an-
ti-sep-tie !... (Avec mépris.)... à l'hygiène ! I !. (il hausse
les épaules.) C'est là une simple hypothèse, Messieurs... une hypothèse... de littérateur, d'intellectuel, qu'aucune expérience décisive et loyale n'est venue confirmer. . . Demain, d'autres théories, inverses à celle-là, se succéderont, aussi peu probantes... aussi peu démontrées par les faits... £h bien, les communes doivent-elles subordonner leur activité progressiste et leurs ressources budgétaires aux fantaisies inconsistantes et ruineuses des savants ?... Doivent-elles se plier aux caprices d'une science qui ne sait ce qu'elle veut et qui se dément, elle-même, tous les huit jours?... Je ne le pense pas... (ApplalllJi^•sements.) Et, pourtant, moi aussi, je suis un savant...
l'Applaudiseuients.
DEUXIÈME CONSEILLER
Très bien!... Très bien!... C'est envoyé...
Nos pères, Messieurs, ignoraient ces choses...
128 FAllCi:S I:ï MUHALITI-S
Ils ignoraient les bacilles, les bouillons de culture, les sérunis, les inoculations, les vaccination^^, les microbiograpliies et les commissions d'Iiygiène... Ils ne savaient pas ce que c'est que Irs congrès médicaux, ce que c'est que Monsieur Brouardel... Ils se contentaient des maisons et do l'eau qu'ils avaient... Ils ne prenaient jnùme pas de bains... môme pas de bains .. comprenezvous?... Or l'histoire ne nous dit pas qu'ils se soient plus mal portés pour cela... Au contraire...
DEUXIÈME CONSEILLER
C'est vrai!.,. C'est vrai!...
LE DOCTEUR TRICEPS
On nous objecte toujours : « Et l'Angleterre? »... Messieurs, nous ne sommes pas en Angleterre... L'Angleterre est l'Angleterre... et la France est la France... A chaque peuple son génie... (Enthousiasme général) Restons Français!...
PREMIER CONSEILLER
Vive la France!
LE DOCTEUR TRICEPS
Laissons donc cette épidémie suivre son cours naturel... son évolution nécessaire. Il ne faut
L'ÉPIUEMIE 29
jamais violenter la nature... Croyez-moi, elle sait
De qu'elle lait...
(Le docteur Triceps se rassied parmi les félicitations de tous.)
LE MAI DE
Permettez-moi d'ajouter une observation qui va, peut-être, éclairer ce débat d'une plus vive lumière... Malgré ses allures cassantes, le préfet maritime n'est pas un mauvais homme, et je crois que Ton peut s'entendre avec lui... J'ai le sentiment qu'il ne se préoccupe pas de l'épidémie, Bn tant qu'épidémie, du moins... Non... Seulement il redoute l'opinion... il craint la presse... il a peur d'une interpellation à la Chambre... Vous savez avec quelle violence la marine est attaquée en ce moment... Rien qu'à la pensée que M. Lockroy puisse revenir ici, tripatouiller son arsenal, il s'allble... Mettez-vous à sa place.
LE MEMBRE DE l'oPPOSITION
Eh bien?...
LE MAIRE
Eh bien... si j'ai compris L fond de son idée,
pourvu que nous votions les dépenses nécessaires
aux travaux susmentionnés, le préfet se tiendrait
jpour satisfait... Ce qu'il demande, c'est une for-
lalité... Sa prétention n'irait pas jusqu'à exiger
30 FAItCliS ET MUllALliES
rexéculion de ce votc.li veut se mettre en rc2;lc, vis-à-vis de l'opinion, de la presse, du Parlement et de Monsieur Lockroy... N'est-ce point, en somme, un désir légitime... une prudence louable?...
DEUXIÈME CONSEILLER
Kt dangereuse... pour nous... Uuinous garantit la pureté de ses intentions?...
LE .MAIRE
Moi! Moi, dis-je!
DEUXIÈME CONSEILLER
Ce n'est pas assez... Avez-vous un engagement écrit?...
LE MAIRE
Non...
PREMIER CONSEILLER
Vous a-t-il donné sa parole d'honneur?
LE MAIRE
Non... Mais j'ai quelque chose de plus... quelque chose de mieux... Le souci de sa tranquillité.
DEUXIÈME CONSEILLER
Il faut se méfier...
LEPIDEMIE ■ 3t
LE MAIRE
Et pourquoi?... Et de quoi?... Je vous assure que, l'épidémie passée, il ne sera plus question de rien. Et nous roeommencerons, l'année prochaine... Nous recommencerons tous les ans.
DEUXIÈME COXSEILLEU
Il faut se méfier... Il faut se méfier...
LE MAIRE
Autrement, songez aux luttes quotidiennes, aux hostilités sourdes, terribles, qui vont mettre la zizanie dans la ville, sans compter qu'elles seront préjudiciables à nos intérêts électoraux... Sans compter aussi que toutes les femmes... que toutes nos femmes sont avec les officiers de marine...
LKE voix Parlez pour la vôtre...
LE MAIRE, très digue.
(Rumeurs.)
(Un rire.)
Je méprise ces insinuations vulgaires et injustifiées... Où en étais je? Ah oui... avec les officiers de marine... (Reprenant la discussion.) Réfléchissez, Messieurs... Ne vous heurtez pas à des partis pris, respectables sans doute, mais impolitiques...
32 FAUCES ET MU a ALITES
D;ms les conditions que j'ai dites, je crois que nous pouvons voter les crédits... que nous pouvons même nous montrer généreux... puisqu'il ne nous en coûtera rien...
LE MEMBRE DE l'oPPOSITION
Je proleste... Ce serait établir un précédent déplorable...
LE M KM «RE DE LA MAJORITÉ
Toutes les casernes de France sont infectées...
LE MEMBRE DE l'oPPOSITION
Toutes les eaux imbuvables...
LE TRÈS VIEUX CONSEILLER, dune voix tremblée.
La lièvre typhoïde est une institution nationale... .Ne louchons pas aux vieilles institutions françaiïfcs.
LE DOCTEUR TRICEPS
?son, Messieurs, ne touchons pas à ce qui fait la force de notre belle armée... à ce qui e?t son honneur : l'intrépidité devant la mort... Ne donnons pas à l'étranger le spectacle douloureux d'une armée française battant en retraite devant quelques problématiques microbes... d'unearmée, Messieurs... synonyme d'Austcrlitz et de Ma-
rengo (Applaudissements.)... non, d'antisepUe et d'hygiène... (Tempûte de bravos... Se.xaltaLt.) Allez dire à votre maîlre...
(Il achève sa phrase dans un geste.) LE MEMBRE DE LOPPOSITION, 1res ému. .
A.près les admirables paroles que vous venez d'entendre... et l'accueil enthousiaste que vous leur avez fait, je crois qu'il est inutile de mettre aux voix la proposition concernant les crédits.