‹ Farces et moralitésChapitre 45 sur 47 · I.\Ti:ilVIE\V · texte numérisé non relu

I.\Ti:ilVIE\V

CHAPUZOT

C'est un tailleur...

l'interviewer

La largeur de poitrine, voyons... (U mesure.") quatre vingt-dix-huit centimèlres... (Haussant les épaules.) Aucun sentiment de la proportion esthétique...

(Il inscrit.) CHAPUZOT

Pour sûr... c'est un tailleur...

l'interviewer, examinant la main de Chapuzot.

Doigts en spatule... (Tàtant ses joues.) zygomas proéminents... asymétrie de la face... (Lui tapant le menton.) légèrement prognathe... Heu ! heu!... Plus dangereux encore que je le croyais...

CHAPUZOT

Quel drôle de tailleur!

l'interviewer, se dirigeant vers la table, à droite, où il s'assied.

Maintenant... causons.

criAPUZOT, suivant le mouvement.

Pardon... Me direz-vous?

l'interviewer Quoi?

CHAPUZOT

A qui j'ai l'honneur de parler?

l'interviewer

C'est juste... L'Interviewer en chef du Mouvement.

CHAPUZOT

P]aît-il?

l'interviewer L'Interviewer en chef du Mouvement.

CHAPUZOT, obtus.

Ah!

l'interviewer, avec pitié.

Vous ne connaissez pas le Mouvement?... le journal le plus littéraire... le mieux informé... le plus répandu..., douze millions de lecteurs?... un journal qui donne en prime à ses abonnés des automobiles, des maisons de campagne... des

litres de rentes... des maîtresses bien dressées... Alors, qu'est-ce que vous connaissez?

CHAPUZOT, bHl?n;aiit la tête.

Je connais... je connais...

l'interviewer

Pardon... je suis presse... Berlliclot m'attend à dix heures... le roi des Belges à midi... Veuillez, je vous prie, répondre nettement et rapidement aux questions sensationnelles que je vais avoir l'honneur de vous poser... D'abord, un bock.

CHAPUZOT, se levant.

Voilà... voilà.

(L'Interviewer dispose son carnet de notes.)

l'interviewer C'est le moment psychologique...

(Chapuzot sert le bock que l'Ioterviewer avale d'un trait et après avoir mis la soucoupe avec l'autre, il se

rassied.)

CHAPUZOT

J'ai peut-être bien gagné une maison de campagne.

230 FARCES ET MORALITI'S

LIMERVIEVVER, il s'accoude à la table et regarde Chapuzot fixement.

Vous ôles marchand de vins ?

CHAPUZOT, prenant à témoin le comptoir et la salle.

Dame!... Ça se voit, il me semble...

Sale métier, Mon?icur... métier antipatriotique, s'il en fut... Ivrognerie... débauche... alcoolisme... dégénérescence... dépopulation... socialisme, peut-être... (Sur ce dernier mot, Chapuzot proteste vivement d'un geste.) Tous les poisons... Entin... cela vous regarde.

CHAPUZOT

Dites donc, vous?

l'interviewer

Mais il ne s'agit pas de ça, pour le moment.. . Je ferai, d'ailleurs, cette enquête... prochainement... Elle est urgente... A la question !...

CHAPUZOT

C'est pas malheureux... Je vais peut-être savoir que j'ai gagné une automobile.

INTERVIKW 251

l'interviewer, avec une gravité légèrement comique.

Donc... vous êtes marchand de vins?... Vous l'avouez ?

CHAPUZOT

Bédame !

l'interviewer

Et vous avouez aussi vous appeler... Chapuzot ?

CHAPUZOT

Bien sûr... Théodule, Joseph...

Faites attention à ce que vous allez répondre... C'est très grave... excessivement grave.

CHAPUZOT, déjà ahuri.

Bien sûr... je m'appelle Chapuzot... comme mon père.

l'interviewer

Très bien... (Untem,.-.) Vous viviez depuis longtempsen mauvaise intelligence avec votre femme?

CHAPUZOT, interloqué.

Avec ma femme?

l'interviewer Oui... parbleu!

CHAPLZOÏ

Ça... c'est fort... Je ne suis pas marid...

l'interviewer

Parfait... Concubinage, en plus... Tout cela se tient. (II prend des notes.) Alors... VOUS viviez en mauvaise intelligence avec votre maîtresse?

CHAPUZOT

Quoi?... Qu'est-ce que vous me chantez?... Avec ma maîtresse?

l'interviewer

Dame!... puisque vous prétendez n'être pas marié... comment voulez-vous que j'appelle celle avec qui vous vivez en mauvaise intelligence?... f:;a!ment) votre marmite?

CHAPUZOT, riant et se tapant les cuisses. Elle est bonne... (Il se lève et passe à gauche.) QOn...

elle est trop bonne... Mais je n'ai point de raarixi... de maîtresse, non plus...

l'interviewer, à la fois railleur et sévère.

Vous n'êtes pas marié?... et vous n'avez pas de marm... de maîtresse?... A d'autres, Monsieur Chapuzot.

CHAPUZOT

Puisque c'est la vérité...

l'interviewer

La vérité, oui?... (Allant vers Chapuzot.) VouS

savez... on ne me la fait pas, celle-là... Je la connais... je les connais toutes... Inutile de nier plus longtemps... Voyons... votre femme vous trompet-elle?... Est-ce vous qui trompez votre femme?... Enfin qui trompe-t-on ici ?

CHAPUZOT

Mais nom de nom! vous ne m'avez pas compris... Je vous dis...

L'iNTliRViEWEK, interrompant.

Oui,... oui... vous voulez faire le malin?

CHAPUZOT

Sapristi !... Je vous dis...

Le loustic... le fanfaron... le simulateur?... Ça ne prend pas...

CHAPUZOT

Puisque... voyons...

l'interviewer

Ça ne prend pas avec la presse, savez?... Jo vous engage, Chapuzot, à ne pas vous jouer,

plus longtemps de la presse... (Très digne, presque

menaçanto Je suis la Presse, moi, Chapuzot... Douze millions de lecteurs...

CHAPUZOT

Que voulez-vous que j'y fasse?

l'interviewer

La presse est la grande force moderne... la grande éducalion... moderne... la conscience universelle... Elle dénonce... juge et condamne. .- Un bock !

CHAPUZOT

Voilà... voilà...

(Il sert un bock. Soucoupe.)

INTERVIEW 2î;5

l'interviewer, le bock en main.

La presse, Chapuzot... est à elle seule... à elle toute seule... la police, la justice... et cœlera, et cœtera (il boit.) Elle récompense... châtie, ou pardonne (Il achève son bock.)... selon le prix qu'on y met... La presse est tout... Tachez de ne pas l'oublier...

(Il tend le bock vide à Chapuzot qui le remet en place.)

CHAPUZOT

Et qu'est-ce que came fait, à moi, tout ça?

l'interviewer

Ce que ça...? Au fait... avez-vous un traité de publicité avec le Mouvement?

CHAPUZOT

Quoi?

l'interviewer

Je vous demande si vous avez un traité de publicité avec le Mouvement?

CHAPUZOT, ahuri.

Un traité?...

Eh oui!... Tout le monde en a, Chapuzot... Les gouvernements, lesadminislralions, les banques... le commerce... l'industrie... Ip^ juges, les avocats... les plaideurs... les médecins... les malades... les femmes galantos... les femmes adultères... les cocus... les peintres... Vous pas?... Imprudent!... Vous n'avez pas de traité?... Eh bien, tant pis pour vous, Chapuzot.

CHAPUZOT

Qu'est-ce que c'est qu'un traité?...

l'interviewer Raillez... raillez... Raillera bien qui... (Un temps.

11 joue avec le bouton du gilet de Chapuzot.) Pourquoi avez-

vous jeté une bouteille de cassis, à la tête de votre femme?

CHAPUZOT, expression ahurie.

Une bouteille de cassis?

l'interviewer Oui... répondez!

CUAPDZOT

Une bouteille de cassis?... Du diable, pai exemple!...

l'interviewer

Vous ne voulez rien dire?... (Silence de Ghapuzot.) Très bien...

GHAPUZOT

Un bouteille de cassis... mais sacré matin !...

l'interviewer

Taisez- vous... ne mentez pas. (il déclame.) Oh! ne meniez jamais... le mensonge est impie... Et il ne sert à rien avec la presse... Je vais encore essayer... bien que nous n'ayez pas de traité de publicité avec le Mouvement... Voyons?.,, (il lui tape amlcalemeot sur l'épaule.) Voyons... mon cher Chapuzot... mon vieux Ghapuzot... (Très doucement.)

Quel est le mobile de cet acte de brutalité sauvage?... Car enfin, vous avez l'air d'un brave homme, que diable!... Est-ce une vengeance vulgaire? Une explosion soudaine de colère irréfléchie?... Une suggestion?... Une congestion?...

(Un temps.) Oui?... (Ghapuzot exprime le plus complet abrutissement.) Continuons... par la douceur (il lui caresse l'épaule.) Sommes-nous en présence d'un cas pas-

2b8 FARCES ET MORALITES

sionnel... ou purement physioloi:ique... ou simplement atavique?

CHAPUZOT, les yeux hors de la tête, ata... quoi?

l'interviewer, avec force vique... alavique.

CHAPUZOT, se prend la tête dans les mains. Nom de nom ! . . .

l'interviewer

"Vous ne savez pas?,.. Vous ne savez même pas analyser vos actes?... (Avec une grande pitié.) Pas la moindre culture scientifique?... Une mentalité de hanneton, alors?

(Il lui envoie une chiquenaude sur le front.)

CHAPLZOT, comme s'il chassait une mouche. Ah ! flûte !

(Il va vers son comptoir, disparaît sous la table, et Ion entend des briiils de verrerie, de vaisselle remuée.)

Enfin, j'ai pitié de vous, Chapuzot... Je vois

qu'il y a dans votre cas plus de débililé intellectuelle, que de volontaire obstination... Prêtezmoi toute voire attention. (Bruit sous !e comptoir. L'Interviewer s'aperçoit que Chapuzot a disparu. 11 \a vers le comptoir, se hausse, la tête penchée, et d'une voix plus forte.)

Je vais vous poser la question sous une autie forme... une forme accessible à votre intelligence... Deux bocks!

CHAPUZOT, surgissant tout à coup.

Voilà... voilà.

l'interviewer Nous allons trinquer...

CHAPUZOT, avec un bon rire.

Eh bien, j'aime mieux ça...

(Il sert les bocks. Us trinquent.)

l'interviewer A votre santé!

CHAPUZOT

A la vôtre!

(Ils se retrouvent tous les deux, un moment en confiance.)

Chapuzot... je suis votre ami... Répondez-moi comme à un ami... Sacré Cliapuzot!

CHAPUZOT, riant et portant deux soucoupes, [qu'il met avec les a très.

Hé!... hé!... hé!...

L INTERVIEWER Sacré Chapuzot! (il le caresse sur la joue d'ua geste

amical.) Avez-vous OU beaucoup d'assassins dans votre famille?... Car enfin, si vous n'avez ni femme, ni maîtresse... vous avez peut-être une famille?... Hé?

CHAPUZOT, désespéré.

Voilà que ça recommence...

l'interviewer

Vous n'avez pas de famille?... Bizarre, mais possible, après tout... (ll fredonne.)

L'enfant perdu que sa mère abandonne...

Pauv' Chapuzot!... (Chapuzot passe derrière le comptoir, va vers la table de gauche qu'il essuie, revient au comptoir, retourne ù la table. L'Interviewer suit tous ses mouvements.)

Alors, dès votre naissance, vous avez été livré aux

mauvais instincts de la solitude, aux déplorables exemples de vagabondage?... Ce serait une explication... une excuse peut-être.

CIIAPUZOT, tandis qu'il va et vient, levant et crispant des poings.

Ah! Ah! Ah!

Vous ne répondez pas?... (Ua temps.) C'est chez vous une volonté bien arrêtée de ne pas répondre ?

CHAPUZOT

Mais, nom de Dieu!... qu'est-ce que vous voulez que je réponde?

L''lNTERVlEWER

Autre chose, alors?... Vous reconnaîtrez que j'y mets delà patience, de la ténacité... de la délicatesse?... Je ne vous prends pas en traître, (il l'arrête un instant dans ses va-et-vient.) Y a-t-il eu préméditation dans le choix de la bouteille de cassis?

CHAPUZOT, se dégageant et repartant.

Encore le cassis... Mais qu'est-ce que vous dites?

l'interviewer, le poursuivant.

Pourquoi une bouteille de cassis, plutôt que de curaçao, ou telle autre liqueur?

CUAPLZOT

Mon Dieu!... Mon Dieu!...

(Il retourne au comptoir où il malmène ses bouteilles. U finit par monter sur l'escabeau et, dos au public, déplace les objets qui sont sur le dressoir.)

l'intkrvievver

Prenez garde... C'est très important cela, Gha- • puzot... Peiii-ôtre le jury trouvera-t-il là une circonstance atténuante ou aggravante... selon la nature de vos déclarations...

CHAPUZOT, qui s'est détourné au mol de jury. Le jury?... Quel jury?

l'interviewer

Peut-être l'éminent docteur Socquet... une des lumières de la science, Chapuzot... (Avec une gaîté malicieuse.) qui VOUS examinera certainement. (Avec une gaîté pli ine.) qui VOUS autopsiera peut-être... verra-t-il dans ce choix préétabli d'une bouteille de cassis... (Avec emphase.) un phénomène anthro-

IiNTl-:UVlEW 203

pologique de responsabilité ou d'irresponsabilité morale?

CHAPUZOT

Si je comprends chiquette à ce que vous dites. . . Dieu de Dieu!

l'interviewer

Vous ne comprenez pas?... Vous ne comprenez pas que... ce que je vous demande, c'est... suivezmoi bien... c'est par le récit complet de votre crime...

CHAPUZOT, toujours face au dressoir.

Mon crime, maintenant!

l'interviewer

Par l'analyse exacte et minutieuse des circonstances particulières, générales, conjugales et sociales... qui l'ont précédé, accomp;ii,Mié et suivi... de me donner les éléments... sur ([uoi je puisse établir la psychologie de ce crime... Ah?

CHAPUZOT, sans se retourner.

Ma tête... mon Dieu!

l'interviewer Faire en quelque sorte la chimie mentale de ce

■2G4 FAIICES ET MORALITÉS

crime... Ah?... Est-ce clair, maintenant?... Est-ce lumineux?

CUAPUZOT

Ben... vous savez?

l'interviewer

Vous n'avez plus le droit de vous retrancher derrière l'obscurité de ma parole... et l'absconsité, dirai-je, de mes questions... Répondez!

CHAPUZOT

J'aime mieux m'en aller.

(Il descend de son escabeau vivement et veut fuir. L'Interviewer, qui est entré dans le comptoir, le retient par un pan de son tablier.)

l'interviewer

Indécrottable bonhomme ! (Un temps, ii lui prend amicalement le bras.) Yoyons?... Prenons les voies détournées... Connaissez-vous l'illustre docteur Cesare Lombroso?

CHAPUZOT

Lomb...?

brosQ... oui!

CHAPDZOT, qui s'est dégagé et saisissant un arrosoir, arrose la pièce avec fureur.

Je connais... je le connais pas... Comme vous voudrez...

l'interviewer, qui s'est installé au comptoir et prend des poses d'orateur.

Un homme de génie, Chapuzot...

CHAPUZOT

Je ne dis pas le contraire.

l'interviewer, frappant sur le comptoir.

Un homme de génie épatant, Chapuzot!

CHAPUZOT

Je le crois... je le crois...

l'interviewer

Un savant extraordinaire et formidable... qui a découvert que tous Jes hommes de génie étaient des brutes et des assassins...

CHAPDZOT

Bon... bon...

Les brutes et les assassins... des hommes de génie !

CHAPLZOT

Tout ce que vous voudrez...

l'interviewer, se grisant de ses paroles.

Alors... quelle est votre opinion sur les travaux de l'illustre docteur Cesare Lombroso?... Sur ses découvertes admirables, relatives au criminel né... à l'insensibilité physique des assassins et des femmes?... sur ses affirmations catégoriques de la stupidiié de Baudelaire et de Tabject gâtisme de Verlaine... de Tolstoï... de Victor Hugo? sur ses glorifications de l'esprit scientifique de Dubut de Laforest?... Quoi?... Qu'est-ce que vous dites?...

CHAPLZOT

Rien.

(Ne sachant plus que faire, il e-t venu s'asseoir à la table de droite, où il alluoie sa pipe.]

l'interviewer

Soutenez-vous avec lui, celte thèse merveilleuse etrénovatrice que la pauvreté... la pauvreté,

Chapuzot..., n'est pas un malaise social... une tare économique..., mais une névrose?

CHAPUZOT, lançant des bouffées, sans comprendre.

Je veux bien...

L'iNTERVUiWER, insistant.

Une névrose, Chapuzot!

CHAPUZOT, même jeu.

Possible... possible.

l'interviewer

Et, savez-vous comment il fut amené à résoudre ce problème considérable?... Vous m'écoutez?

CHAPUZOT

Je vous écoute... ah ! bon Dieu !

l'interviewer

L'illustre docteur se procura une dizaine de pauvres, offrant toutes les apparences de la plus aiguë pauvreté.

CHAPUZOT

C'est pas ce qui manque.

(Il lance des bouffées.)

■208 FAHCES ET MORALITES

l'interviewer

Taisez- vous. .. Il les soumit à l'action des rayons X... Prètez-moi toute votre attention.

CHAPUZOT, même jeu.

Voilà!... Voilà!...

L INTERVIEWER, jouant avec les bouteilles du comptoir.

Ces dix pauvres accusèrent à l'estomac... au foie.... au gros intestin... des lésions fonctionnelles graves... très graves... mais qui ne parurent point sulfisamment caractéristiques, spécifiques... pour tout dire adéquates, vous comprenez?

Allez... allez... ne vous gênez pas...

l'interviewer, même jeu.

Le décisif fut une série de taches noirâtres... qui se présentèrent successivement... au cerveau... t't sur tout l'appareil cérébro-spjnal.

CllAPLZOT, vivement.

Hein?... Quoi?...

l'interviewer, détaillant.

Cé-ré-bro-spi-nal . . .

CHAPLZOT

Ah! bon...

l'interviewer

Jamais encore le célèbre savant n'avait observé ces taches sur le cerveau des malades riches, ou seulement aisés... vous entendez?

CHAPUZOT

J'entends bien.

l'interviewer

Dès lors... il fut fixé... et il ne douta plus que là, fut la cause de cette affection névropathique et démentielle : la pauvreté.

CHAPUZOT

Oui... oui... Evidemment... ne vous gênez pas...

De quelle nature étaient ces taches?... me

demanderez-VOUS?... (Tout en parlant, il débouche des bouteilles, qu'il flaire, et se fait un mélange.^Chapuzot se lève,

208 FAHCES ET MORALITES

l'interviewer

Taisez-vous... Il les soumit à l'action des rayons X... Prùtez-moi toute votre attention.

CHAPUZOT, même jeu.

Voilà!... Voilà!...

L INTERVIEWER, jouant avec les bouteilles du comptoir.

Ces dix pauvres accusèrent à l'estomac... au foie.... au gros intestin... des lésions fonctionnelles graves... très graves... mais qui ne parurent point suffisamment caractéristiques, spécifiques... pour tout dire adéquates, vous comprenez?

CHAPUZOT

Allez... allez... ne vous gênez pas...

l'interviewer, même jeu.

Le décisif fut une série de taches noirâtres... quiseprésentèrentsuccessivement... au cerveau... (.'t sur tout l'appareil cérébro-spinal.

CHAPUZOT, vivement.

Hein?... Quoi?...

l'interviewer, détaillant.

Cé-ré-bro-spi-nal . . .

CHAPLZOT

Ah! bon...

l'interviewer

Jamais encore le célèbre savant n'avait observé ces taches sur le cerveau des malades riches, ou seulement aisés... vous entendez?

CHAPLZOT

J'entends bien.

l'interviewer

Dès lors... il fut fixé... et il ne douta plus que là, fut la cause de cette affection névropathique et démentielle : la pauvreté.

CHAPLZOT

Oui... oui... Evidemment... ne vous gênez pas...

l'interviewer De quelle nature étaient ces taches?... me

demanderez- vous?... (Tout en parlant, il débouche des bouteilles, qu'il flaire, et se fait un mélange. îChapuzot se lève,

se rapproche du comptoir, et siirveil'e les mouvements de l'Interviewer.) Soml)lablcs ù celles que les astronomes relevèrent à la périphérie de l'astre solaire... avec cette particularité, toutefois, qu'elles avaient une apparence d'induration cornée... (il remue le mélange avec une cuiller.) Remarquez en passant, Chapuzot, comme tout s'enchaîne... (iiboit.) comme une découverte en amène une aulre... Astre et

cerveau, comprenez-vous?... (il boit, Chapuzot a pris deux soucoupes, qu'il porte sur la pile des aulres, et remonte à gauche, près du comptoir, hors duquel, peu à peu, il pousse

l'Interviewer.) Lombroso avait désormais dans la main, non seulement la solution de la question sociale, mais encore la solution d'un problème, autrement important, qu'il cherchait vainement depuis longtemps... l'unification des sciences...

CHAPUZOT, qui a reconquis son comptoir.

Sacré nom d'un chien!...

l'interviewer, accoudé sur le comptoir, en dehors.

Je n'ai pas le temps de vous donner de ces taches une description physiologique complète. Ce serait trop ardu pour vous. (Assentiment vague de Chapuzot, qui remet de l'ordre sur son comptoir.) Peu importe, d'ailleurs... Contentez-vous de savoir qu'après de nombreuses expériences, l'illustre

Lombroso [larvint à en déterminer exactement la nature... Le reste n'était plus qu'un jeu pour lui.

CHAPLZOT

Ah! tant mieux!... Sacré coquin... J'ai eu chaud.

l'interviewer

11 séquestra ces dix pauvres, dans des cellules rationnellement appropriées au traitement qu'il voulait appliquer... Il les soumit à une alimentation intensive... à des frictions iodurées sur le crâne... à toute une combinaison de.... (imitant le bruit de la douche.) de douches, habilement sériées et graduées... bien résolu à continuer cette thérapeutique, jusqu'à guérison parfaite... je veux dire jusqu'à ce que ces pauvres fussent devenus riches... vous comprenez?

CHAPLZOT, avec des gestes désespérés.

Ma tête, mon Dieu, ma tète !

l'interviewer, passant à gauche.

Laissez votre tète, Chapuzot... Le docteur Socquet, monsieur Deibler et moi... nous nous occuperons de votre tète, plus lard.

CHAPDZOT

Monsieur Deib...

l'interviewer

Ecoutez!... Au bout de sept semaines, de ce traitement, il arriva ceci... L'un de ces pauvres avait hérité une somme de deux cent mille francs.

CHAPUZOT, stupéfait d'admiration.

Ah!

l'interviewer

Un deuxième avait gagné le gros lot au tirage des obligations de Panama.

CHAPUZOT, même jeu.

Nom de nom!... Ah! nom de nom!

l'interviewer

Un troisième... une maison de passe modernstyle, à Tune dos nombreuses loteries du Mouvement, douze millions de lecteurs.

Le veinard !

l'iîsterviewer

Le quatrième plus heureux... ayant trompé la vigilance de ses gardiens et étant sorti dans la rue... avait eu les deux jambes broyées par une automobile... ce qui lui valut une belle indemnité de soixante mille francs.

CHAPLZOT

Ça par exemple !...

l'interviewer

Les autres étaient morts... on les avait pris trop tard.

CHAPUZOT, ébahi.

C'est vrai, ça?

l'interviewer Tout ce qu'il y a de plus vrai.

CHAPUZOT

C'est épatant.

l'interviewer

Non, c'est scientifique... Et... servez-moi un bock!...

274 FAllCES ET MORALITES

Voilà... voilà...

(Il sert un bock. Soiicoope.)

l'interviewer, après avoir bu.

Et... je voulais en venir u ceci... Chapuzol?...

CHAPUZOT

C'est donc pas fini?

l'interviewer

Chapuzol?... Dans quelle calégorie de névropathes vous classez-vous? (Un temps.) De quel genre de maladie psychique êtes-vous atteint?. . . (Un temps. Marchant vers lui. ) Etes-vous un déséquilibré?. . . Un. . .

CHAPUZOT, interrompant.

Mais... nom d'un chien... je suis marchand de vins.

l'interviewer, marchant toujours.

Un mystique?... Un syphilitique?... Un alcool i- j que? ...Unsadique?... Unataviqueambulatoire?... Un dilettante de la chirurgie?... Un décadent, un pauvre?

CHAPL'ZOT, qui a regagné son comptoir, à reculons. ,

Mais laissez-moi tranquille à la fin... Je suis marchand de vins, bistrot... mastroquet... là !

l'interviewer, le menaçant du doigt, doucement.

Ghapuzot?

CHAPUZOT

Non... vous m'embêtez...

l'interviewer, même jeu.

Ghapuzot?...

CHAPUZOT

Non, non... allez au diable!

l'interviewer Alors, vous persistez à nier?

CHAPUZOT

Zut!...

l'interviewer

Vous vous refusez à toutes expériences scientifiques?

276 FARCI-S ET MORALITES

CHAPUZOT

Que le diable les emporte !

l'interviewer Vous vous obstinez à vous moquer de la presse?

CHAPUZOT

Je m'en fous...

l'interviewer

Très bien... Je vais vous confondre... Revenez

J'en ai assez...

l'interviewer

Revenez ici... (Chapuzot revient lentement. L'Interviewer tire de sa poche un numéro du Petit Journal.) Tenez... voici le Petit Journal... (Mouvement respectueux de Chapuzot.) Et voici ce que je lis dans le Petit Journal... Vous ne contestez pas que le Petit Journal soit une autorité?

CHAPUZOT, flatté.

Pour ça, c'est mon journal.

l'interviewer Oui?... Eh bien... écoutez... (Lisant.) « A la

suite d'une altercation dont la cause est restée mystérieuse »... (Parlé.) Mystérieuse... Vous entendez, Chapuzot?

CHAPUZOT

J'entends bien...

l'interviewer, reprenant sa lecture.

« ... dont la cause est restée mystérieuse... un sieur Chapuzot... » (Lui montrant le journal.) Regardez... Il y a bien Chapuzot...

CHAPUZOT

C'est vrai...

l'interviewer •Est-ce imprimé, oui ou non?

CHAPUZOT, inquiet.

Ma foi, oui,

Et dans le Petit Journal encore.. . votre journal?

CHAPUZOT, troublé.

Ah! mais... Ah! mais!... Qu'est-ce que cela veut dire ?

L'iMFRVItVVÉH

Vous êtes loiit pâle, Ghapuzot...

CHAPUZOT

De quoi se môle-t-il, ie Petit Journal^

l'interviewer

Vous allez voir... vous allez voir... Ah! vous ne faites plus le fanfaron... le loustic... le syphili tique... (se reprenant) le simulateur?

CUAPLZOï

Ça... c'est fort...

l'interviewer

Continuons... (Lisant; « Un sieur Chapuzot... majxhand de vins à Montroitge »...

CHAPUZOT, rectifiant.

A Montmartre.

A Montrouge.

CHAPLZOT

A Montmartre.

l'inti:i;vie\ver A î\IontrOllge. 'Lui monirant le journal.) Il y a bicn

« marchand de vins à Monti'oiige. )>

CEIAPUZOT

Mais puisque je suis de Monlmarlre?

l'interviewer Eh bien?... Qu'est-ce que ça fait?

CnAPUZOT

Ce que ça fait?... Ce que ça fait?... La rue Lepic L nous martre?

où nous sommes est-elle à Montrouge ou à Mont

ïaisez-vous!.,. Là, n'est pas la question. . (Lisant.)... <■<■ Sieur Chajmzot, marchand devins à Montrouge ! . . .

CHAPUZOT

Martre...

Rouge...

CHAPUZOT

Martre... Martre...

l'interviewer, lisant.

(( A lana; iine bouteille de cassis à la tête de sa fcwmc... évanoiiisseinent... mare de sang... l'état de la. malheureuse est très grave., etc...^ etc.. » Voiià!

CHAPUZOT

Mais encore une fois... je ne suis pas de Montrouge... puisque je suis de Montmartre.

l'interviewer Rouge...

CHAPUZOT

Marrrrtre...

l'interviewer

Trêve de plaisanteries... Vous nommez-vou^^ Cliapuzot?...

CIIAPUZOT

Oui.

l'interviewer Elcs-vous marchand de vins?

chapuzot Oui.

l'interviewer Tout cela est-il consigné dans le Petit Journall

CHAPLZOT

Oui.

l'interviewer

Eh bien, alors... que vous soyez de Mont- >uge..

intérêt.

rouge... ou de Montmartre... cela n'a aucun

CHAPUZOT

Mais nom de Dieu!... puisque je vous dis...

l'interviewer

Vous refusez de répondre?... Vous croyez vous en tirer par des dénégations enfantines... des calembours... des pitreries... Très bien...

CHAPUZOT

Enfin, Monsieur le journaliste... c'est pourtant clair... ça se comprennd facilement... Du moment que je suis de Montmartre...

L interviewer

Rouge...

Martre.

CllAPlZOT

Rouge...

CUAPLZOT

Martre. — marlre... martre... et marlre !

L INTERVIEWER, se montant peu à peu, jusqu'à la colère. Oui... oui... allez... allez!... (U marche de droite .i

à gauche, cognant les meuides.) Je suis à bout de patience... Je dirai dans le Mouvemeni , le plus littéraire, le mieux informé, le plus répandu, douze millions de lecteurs... je dirai, Cliapuzot... que vous mettez de la trichine... non... de la pepsine... non, de la fuschine dans voire vin. Je dirai que vous avez fait un enfant à votre (illo, et môme un infanticide... car enfin, si vous n'avez ni femme, ni maîtresse, ni famille... vous avez peut être une fille?... (Chapuzot veut parler, s'étrangle, tousse, se démène, se livre à une mimique désordonnée.) Je dirai que votre établissement est un repaire d'anarchistes, de congréganistes, de francs-maçons et de faux-monnayeurs... Je dirai que votre femme couche avec tout le quartier... que votre tante... que votre... Nous verrons si vous persistez à vous jouer de la presse... de la grande voie de la Presse?

CHAPUZOT, de plus en plus affolé.

Je vous dis... je vous répète... je jure... Sacré nom de Dieu!... C'est trop fort tout de môme... Puisque je suis de Montmartre !

Rouge.

CHAPUZOT

Martre. . . Mont-martre !

l'interviewer

Je vous ruinerai, je vous déshonorerai... On ne badine pas avec la presse... Je vous ai expliqué que la presse est la conscience universelle... Où est votre femme ?

CHAPUZOT Ma femme?... Encore?... (il quitte le comptoir, vient

près de linterviewer, suppiiaut.) Puisque je n'ai pas de femme.

l'interviewer

Comment?... Vous n'avez pas de femme... et vous lui lancez des bouteilles de cassis à la tête?

CHAPUZOT, brandissant sa serviette.

Nom de nom. . de nom de nom!

l'interviewer Tâchez d'être logique dans vos dénégations...

Mais...

l'interviewer

Allons!... amenez-moi votre femme,.. Elle parlera peut-être... elle.

CHAPUZOT, d'une voix étranglée.

Puisque... voyons...

l'interviewer Il faut que je la voie... que je l'interroge.

CHAPUZOT

Ah'.Ahl

l'interviewer

Que je tâte sa psychologie...

CHAPUZOT

Cochon!

l'interviewer

Que je remonte aux sources de son atavisme.

CHAPUZOT

Salaud !

l'interviewer Comment est-elle votre femme?

CHAPUZOT

De ma vie!... Non! de ma vie!

Blonde?... (Silence.) Brune, alors?... (Silence. Chapuzot est totalement abruti.) Grande?... bien faite?... (Silence. D'un air dégagé.) A-l-elle des passions... inavouables?... (Silence.) Est-ce VOUS qui l'avez dépravée?... (Silence.) Combien de fois s'est-elle fait avorter?... (silence.) Oui... Une fois... deux fois... vous refusez de répondre?... de m'aider dans mon enquête?... Naturellement!... Mutisme... et séquestration, sans doute?... Eh bien! nous allons rire... Jaime mieux ça... (il marche, se frottant les mains.) Encore quelques mots pour en terminer. (11 s'avance vers Chapuzot qui recule d'un pas, à chaque question.;... Que pensez-vous de la télépathie sans fils? (Silence.) Quels sont, suivant vous, les causes des phénomènes hypnotiques?... (Silence.) A quoi attribuez-vous la marche progressive de la dépo» pulation?... (Silence.) Avez-vous une opinion nette sur le socialisme d'Etat... les grands trusts améri-

cains... le malthusianisme au théâtre... et le désarmement universel?... (Sience. Chapuzoï est acculé

au mur. L'Inlerviewer rempoignc, le seroue, puis le couche violemment sur la table. Dune voix tonnante.) Dans qucllc

direction pensez-vous que doit s'orienter la littérature?... (De ses deux mains sur la poitrine, il

le maintient renversé.) Optimiste?... Pessimiste?... Humaniste?... Symboliste?... Naturiste?... (Silence. Le lâchant.) Très bien... C'est un parti pris di'. silence... une offense voulue envers la presse?... Il vous en cuira, Monsieur Chapuzoï... (il traverse la scène, va reprendre son chapeau et son appareil., il VOUS en cuira... c'est moi qui vous le dis... (Avec menace.) Un dernier bock, je vous prie!

CHAPLZOT, revenu à lui subitement.

Voilà... voilà...

(Il sert le bock.)

l'interviewer

Je m'en vais, (il boit.) Je vais interroger vos voisins... et les voisins de vos voisins, car les voisins de nos voisins sont nos voisins, n'est-ce pas?... Adieu!

(Il se dirige vers la porte.)

CnAPUZOT, qui a compté les soucoupes, et les port«, se dirige vers l'Interviewer.

Monsieur?

l'interviewer Non... Non!

CHAPUZOT

Monsieur?... mais Monsieur?...

l'interviewer

Non, non... Tant pis pour vous... H est trop tard!

CIIAPLZOT

Mais vous me devez douze bocks !

l'interviewkr, il se détourne, s'arrête près du comptoir. La presse ne doit jamais rien...

(Il tape sur le comptoir d'un coup énergique. Un plateau tombe, éparpillant sur la scène, verres, cuillers, qui roulent et se brisent. Et il sort.)

CHAPUZOT, au comble de l'affoUement, laisse tomber aussi ses douze soucoupes. Il veut les rattraper, tombe à son tour, parmi toute cette vaisselle brisée.

Nom de Dieu!... nom de nom... de nom de Dieu!...

Psu-is. — L. Mabetheu.x, imprimeur, 1, rue Cassutte. — C563.

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