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Gli-arles T" I S îS O T
La famille des Tissot, que Ton croit originaire de la Haute-Italie, paraît en Franche-Comté au XIP siècle. Elle se divisa bientôt en plusieurs branches, qui s'établirent à Pontarlier, àGrancey, àOrgelet, aux Fourgs, à Besançon et dans quelques localités voisines. La branche des Fourgs, à laquelle appartenait Charles Tissot, est mentionnée dans une charte de 1409', relative à Johannes Tissot de Furnis. Claude Tissot, de la branche de Pontarlier, fut maire de cette ville de 1531 à 1536, et autorisé à tenir fief par Charles-Quint le 4 avril 1532. A la branche d'Orgelet appartenait Pierre-François Tissot, né en 1695, seigneur de la Barre et de Mérona, dont les descendants ont porté le nom de Tissot de Mérona.
Le père de Charles Tissot, Claude-Joseph; naquit aux Fourgs le 26 novembre 1801, d'une modeste famille de cultivateurs. Il fut reçu avocat à Paris, où il suivit le barreau jusqu'en 1829, occupant ses loisirs à des études de médecine et de théologie, qui lui donnèrent Tinstinct de sa véritable vocation. Reçu docteur ès-lettres en 1830, il obtint au concours. Tannée suivante, le grade d'agrégé de philosophie. Dès lors, il se voua exclusi-
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vement à renseignement et aux études théoriques sur la philosophie et le droit. Après avoir professé successivement au Collège de Bourges et au Lycée de Dijon, il devint, en 1838, professeur titulaire de philosophie à la Faculté de cette ville. En 1830, il avait commencé la traduction des œuvres de Kant, travail ingrat et hérissé de difficultés, qui devait l'occuper pendant trente-cinq ans. Mais à en juger par les nombreux volumes qu'il fit paraître à intervalles rapprochés pendant sa longue carrière, on dirait que la traduction de Kant, suffisante pour absorber la vie d'un homme, ne lui coûta que le sacrifice de ses loisirs. Ses œuvres forment une véritable bibliothèque où la philosophie, l'histoire, le droit, l'anthropologie et même la linguistique, sont représentés par des écrits solides, dont il serait long d'indiquer les titres. En 1860, il devint doyen de la Faculté de Dijon, et en février 1869, membre correspondant de l'Académie des sciences morales et politiques.
C'étaient là de minces récompenses pour tant de mérite et de labeur. La place de Joseph Tissot était à la Sorbonne, où il eût trouvé un auditoire digne de le comprendre ; mais ce savant, qui fut aussi un homme de bien, avait le tort d'être en avance sur son temps, dont il n'avait ni les qualités ni les défauts. Son enseignement nourri de faits, dédaigneux des ornements de la rhétorique, sa parole mâle et austère, son style un peu rude, ne pouvaient lui valoir qu'une froide estime, voisine de l'indifférence, à l'époque où Victor Cousin et ses élèves paraient la philosophie de toutes les grâces de leur éloquence. D'autre part, la fierté de son carac-
tère, le libéralisme bien connu de ses doctrines, son mépris du charlatanisme et de Tintrigue l'avaient désigné de bonne heure aux soupçons ou à l'hostilité des puissants du jour. Le plus acharné comme le plus illustre de ses ennemis était Victor Cousin, qui ne lui pardonna jamais de n'être ni son courtisan ni son élève et lui ferma, pendant trente ans, les portes de l'Institut. Vers 1830, Cousin avait appris par Saisset que Tissot préparait une traduction de la CrHtique de la Raison pure : il offrit sa collaboration au jeune professeur , qui eut l'audace de la refuser. On sait que pour Victor Cousin collaboration et confiscation étaient synonymes; Tissot voulut avoir Fhonneur de son travail comme il en avait la peine. L'école éclectique se vengea en médisant de la traduction de Kant, où Tissot, suivant le mot de Saisset, avait ajouté sa barbarie native à la barbarie de Toriginal. La conspiration du silence se fit autour de ses œuvres dont la plupart furent plus appréciées à l'étranger qu'en France (*) . Claude Tissot, en stoïcien et en sage, ne s'aigrit point de ces dénis de justice ; mais les siene, qui l'aimaient et le vénéraient, les sentirent et en souffrirent pour lui. Le spectacle et le souvenir de cette noble intelligence méconnue fut une des premières et des dernières tristesses de son fils, «t C'était
(1) « Nous avons eu dernièrement la visite de deux touristes prussiens. M. Roches et moi nous les avons promenés partout, et je me suis lié avec le plus âgé, un M. de Ôrtzen, qui m'a beaucoup plu. Il te connaissait, comme tous les Allemands, et m'a félicité d'être le fils du célèbre M. Tissot, Gela m'a été très sensible, bien que je sois habitué à ce compliment de la part de tous les étrangers qui sont un peu instruits. » (Charles Tissot à son père, le 27 Janvier . 1856, lettre de Tunis).
moments se faire artiste ; le lendemain, au récit des campagnes de son grand-père, il se promettait de devenir soldat. Plus d'une fois il m'a exprimé le regret dé n'avoir pas suivi cette inspiration ; il-aima la chasse comme il eût aimé la guerre, et les nouveaux règlements militaires ont été sa dernière lecture sur son lit de mort.
Au fond, ce que Charles désirait surtout, c'était le commandement et le pouvoir. Son père aurait voulu le préparer à l'École normale ; mais il avait horreur de l'Université d'alors où le vrai mérite ne trouvait pas sa récompense, et se félicita dans la suite que ses répugnances eussent prévalu. Le 3 mai 1852, il écrivait à son père : « A propos d'anciens amis ou plutôt d'anciens ennemis de collège, je viens de recevoir à deux jours d'intervalle deux lettres de deux de mes camarades de Charlemagne ; tous deux sont entrés à l'École normale, tous deux en sont sortis, et tous deux me demandent comment on peut entrer aux Affaires étrangères. Ils ont de l'enseignement par-dessus la tête, et veulent quitter la barque avant qu'elle ne coule sous leurs pieds. Je me félicite tous les jours d'avoir embrassé la carrière que je suis, et j'espère, cher papa, que tu n'as plus le moindre regret. »
Lorsque Charles eut quatorze ans, son père comprit que l'air de Paris et le contact d'intelligences rivales étaient nécessaires à l'achèvement de cette éducation si bien commencée. Il conduisit lui-même son fils à Paris et le fit entrer à l'Institution Jaufiret, qui suivait les cours du lycée Charlemagne. Le jeune élève de troisième ne tarda pas à prendre la tête de sa classe ;
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mais son caractère naturellement triste supportait mal réloignement de sa famille, et son père dut demander un congé d'un an pour venir habiter à Paris auprès de lui. L'Institution, qui voyait en Charles une « bête à concours », offrait de se charger gratuitement de son entretien ; mais le père, craignant que son fils ne fût l'objet d'un « chauffage » exclusif en vue du concours de la Sorbonne, refusa cette offre et donna des répétitions à Jauffret pour payer la pension de Charles. Dès la première année, le jeune Tissot obtint deux premiers prix et un accessit au concours de troisième ; en seconde (1845) il remportât le premier prix d'histoire, en rhétorique, six accessits, en philosophie, un accessit de dissertation latine. Cette dernière classe fut la moins brillante de son cours d'études. Bien que fils d'un professeur de philosophie, Charles ne trouvait aucun intérêt à cette science purement spéculative ; son esprit positif, moqueur, ennemi des abstractions, curieux seulement de faits certains et prouvés, dédaignait le bavardage stérile de la philosophie éclectique alors dominante. Je conserve une spirituelle aquarelle faite par lui au concours général de philosophie, le 22 juillet 1847; dans un coin de son petit tableau, il a écrit ces mots significatifs : valeat philosophia. C. TISSOT. Ce jour-là, il dit adieu à la philosophie, et ne se soucia jamais dé renouer connaissance avec elle.
Charles n'avait pas été heureux à l'Institution Jauffret. Le grand air et le mouvement lui manquaient ; en outre, il était l'objet de petites persécutions que son caractère prématurément aigri prenait au tragique. Il est tel de ses camarades, devenu illustre, auquel il
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n'a pardonné que sur le tard quelques taquineries de préau ou de salle d'étude. M. Edmond About en a dit quelque chose, dans les jolies pages qu'il a consacrées à la mémoire de son condisciple. « Ses qualités mêmes et sa quasi-perfection le rendirent assez malheureux au début. On n'est jamais impunément un être à part dans nos républiques scolaires, qui imposent à leurs jeunes citoyens l'uniformité de l'habit et des mœurs. Chacun de nous rendait justice au mérite de Charles Tissot ; mais nous prenions notre revanche sur son caractère mal assoupli, sur certaines aspérités que la vie en commun n'avait pas encore émoussées, sur un léger sybaritisme qu'engendre l'éducation en famille, sur certaines façons provinciales, sur une petite pointe d'accent bourguignon, sur des vétilles. Tout se corrige et tout s'oublie avec le temps, et nos premières impressions, quelle qu'en. soit la vivacité, ne laissent point de traces ineffaçables ; mais on oublie plutôt les coups de poings que les coups d'épingles, et si nous n'avons jamais tutoyé Charles Tissot, c'est peut-être parce que ce jeune homme très correct et très distingué ne s'est jamais roulé dans la poussière avec nous. »
Au mois de septembre 1847, Charles fut reçu bachelier à Dijon. Il passa l'année 1848 dans cette ville, suivant les cours de la Faculté de droit et se préparant à l'École d'administration. « Il revint à Paris, dit M. About, dans l'été de 1848 et concourut pour l'École d'administration lorsque Taine, Sarcey et moi, nous nous présentions à l'École normale. On sait ce que l'École normale a donné d'hommes à la France ; on a un peu trop oublié les services et les promesses de
cette Ecole d'administration qui sut réunir en deux ans, par une sélection fort heureuse, une petite population de caractères et de talents : mais cette École avait le tort d'être fondée par M. Carnot pour préparer des serviteurs à la République. D'ailleurs, un gouvernement qui enseigne l'administration ne prend-il pas l'engagement tacite de donner des emplois aux plus capables ? Le maître que la France s'était donné avait des idées personnelles sur le recrutement des fonctionnaires. Il supprima d'un trait de plume une institution qui limitait le domaine du bon plaisir. Les jeunes gens qui s'étaient groupéS; pleins de belle espérance, autour de M. Blanche et de ses excellents collaborateurs, furent dispersés comme un rassemblement factieux. J'en ai vu quelques-uns, et des plus distingués, aux prises avec la misère. Le gouvernement, par scrupule ou par respect humain, en hébergeait une douzaine dans les bureaux des ministères ; Charles Tissot fut de ceux-là. On l'admit à l'honneur de cacheter, peut-être même de copier des lettres, dans le bureau commercial qui n'avait rien de commun avec le bureau politique et qui était séparé par une limite infranchissable de ce qu'on appelait respectueusement la carrière. Il était licencié en droit (*) ; il ne lui fallut pas grand effort pour conquérir le titre d'élève-consul (*) , qui lui donnait la clef des champs. »
Charles Tissot, nommé élève-consul à Tunis, rejoignit son poste le 26 octobre 1832. « Le navire a
(1) Depuis le mois de novembre 1850. Le ministre lui avait accordé des congés pour venir passer ses examens à Dijon.
Ci) Le il mars 1851.
mouillé à la Goulette, dont les forts ont salué M. Béclard de vingt-deux coups de canon, rendus coup pour coup par la corvette (*). Au même instant, quatre ou cinq barques tunisiennes, montées chacune par une douzaine de macaques en turban et en chemise, ont accosté le navire et déménagé notre bagage en un tour de main. Nous n'avions plus qu'à les suivre, et à trois heures nous quittions en effet le sol de la France. J'ai eu le cœur un peu serré à ce moment-là, bien plus qu'en partant de Toulon ; au reste, je n'étais pas le seul. Nous étions très silencieux et très recueillis au moment où la corvette nous saluait d'une dernière salve d'adieu. Le canot s'était arrêté à quelques coups de rame du navire ; le commandant était debout, la tête découverte ; nous avions aussi mis le chapeau à la main, et nous comptions religieusement chacun des adieux que nous envoyait la voix puissante du canon.
« En trois coups d'aviron nous abordions au château de la Goulette. L'élève-consul, M. Laplace, et tout le personnel du Consulat nous attendaient à l'échelle. Nous nous sommes rendus immédiatement chez le Kiaïah, le ministre de la marine de l'endroit ; c'est là que j'ai pris la première tasse de café à la turque : je l'ai trouvé, ma foi, fort bon, bien que boueux et point sucré.
a De la Goulette à Tunis, il y a trois bonnes lieues, à travers un marais à peu près praticable dans cette saison, mais qui doit engloutir chevaux et voitures en
(1) Tissot avait fait la traversée de Toulon à la Gdulctte sur la fcorvette le Grondeur, qui portait le nouveau Consul-général^ M. Béclard.
hiver. Nous étions logés dans une demi-douzaine de véhicules, plus excentriques les uns que les autres, et c'était chose assez singulière que de voir toutes ces carossées tirer chacune de son côté à travers champs, traînées par des chevaux habillés de leurs crins comme Geneviève de Brabant l'était de ses cheveux, et escortées d'une nuée de drôles couleur de chocolat, trottant et galopant à cheval et à âne, avec des cris de guignol que je désespère de jamais imiter.
« Nous étions à Tunis, au soleil couchant. Nous y sommes entrés entre une bande de chameaux et une troupe d'ânes ; sans compter une triple haie de macaques embéguinés de blanc, dont il a été question plus haut. Je vous décrirai Tunis plus tard : je n'en ai pas encore vu grand'chose, ou, pour mieux dire, je ne connais que le Consulat, grande diablesse de maison, dont je vous enverrai le croquis. Mon appartement n'étant pas encore libre, j'ai été provisoirement installé à l'étage supérieur. J'ai déballé immédiatement, et je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai commencé par la caisse qui contenait les portraits de mes poules. Je les ai trouvés frappants de ressemblance. Il était impossible de mieux saisir ces deux physionomies. Je les regarde tous les matins et tous les soirs, et toute la journée, ainsi que celui de papa. Ce sera ma meilleure consolation
« En un mot, je suis enchanté d'être parti, et je défle bien l'ennui de me prendre à Tunis ; je ne parle pas des regrets: j'en avais à Paris, loin de vous, à plus forte raison plus loin encore. Mais enfin. . . consolonsnous en songeant que nous nous aimons de tout notre
cœur, et qu'aucune distance ne peut affaiblir une pareille affection. »
Il faudrait pouvoir citer toutes ces lettres élégantes et fines où Charles, le plus attentif des correspondants, initie sa famille aux petits événements de sa vie, aux mystères de la politique tunisienne et des mœurs arabes, tour à tour moqueur et affectueux, également sincère dans ses satires à l'adresse du monde et dans l'expression de son ardent amour pour les siens. La piété filiale, dont il adonné tant de preuves touchantes, est à nos yeux le titre moral de Charles Tissot. Cette nature un peu froide et dure, à qui le sentiment de la bienveillance banale était inconnu, s'échauffe et se dilate à la pensée de ses chers absents. Il aime son père autant qu'il l'admire, et semble vouloir le dédommager, par sa respectueuse tendresse, de la justice que ses contemporains lui refusent. « Je suis écrasé — lui écrit-il de Tunis — par ta merveilleuse facilité, quand je songe à tout ce que tu as produit, et que je fais un retour sur la peine que m'a donnée le peu que j'ai fait moi-même. Il me prend des découragements complets, et je renonce à être autre chose qu'un diplomate, c'està-dire peu de chose en dehors du tact et du maniement des affaires. Mais j'ai tort de me mesurer avec toi, car tu es l'exception. J'ai montré ton portrait aujourd'hui à un Arabe de mes amis, garçon d'une intelligence rare et de beaucoup de savoir. Il a été frappé de ton front et s'est écrié: « Allah! Adha Emir el aKeul! Mon Dieu, celui-là est un père de la pensée ! » Je l'aurais bien embrassé ! »
Charles ne perdait pas son temps à Tunis. Il commença par apprendre Tarabe, qu'il parla et écrivit dans la suite très correctement. Ses relations avec Tabbé Bourgade , alors aumônier de Saint-Louis de Carthage, lui donnèrent le goût des études archéologiques. La chasse, les courses à cheval, le dessin et Taquarelle étaient les occupations favorites de ses loisirs. Au printemps de 1853, il fut chargé d'une première mission dans le sud tunisien, et pénétra jusqu'à Tôzeur, entre le Chott el Djérid et le Chottel . Gharsa. De retour à Tunis au commencement du mois de mai, il écrit à son père : « Notre excursion a embrassé toute la Régence, à l'exception du point extrême de Gabès, qu'une insurrection des Hammama, tribu placée sur la route, ne nous a pas permis de visiter, mais sur lequel j'ai recueilli les renseignements les plus précis. J'ai donc fait connaissance, en réalité, avec tout le pays dans lequel je suis appelé, selon toute apparence, à résider encore longtemps. Au double point de vue de nos intérêts politiques et commerciaux, mon voyage a été très fructueux; j'ai la satisfaction d'avoir procuré à la Légation des renseignements qu'il lui aurait été impossible de réunir autrement, et l'espoir que le rapport que j'adresserai à M. Béclard sera bien accueilli aux Affaires Étrangères. »
Après quinze jours de repos bien mérité, il reçoit une deuxième mission et part cette fois pour le pays des Khoumirs, région devenue célèbre depuis, mais alors complètement inexplorée. « Le meilleur résultat de mon voyage dans le Djérid, écrit-il lé 18 mai, est une mission assez délicate que vient de me
donner M. Béclard. Des collisions sanglantes ont éclaté dernièrement sur la frontière entre les Algériens et les Tunisiens. De là des réclamations de la part des deux gouvernements, chacun prétendant avoir subi l'agression. Pour en finir, le Bey a proposé au Chargé d'affaires d'envoyer deux commissaires sur les lieux pour procéder à une enquête, et je pars demain matin pour la frontière avec un des généraux du Bey. Ce sera un assez rude voyage, mais j'ai une santé de fer. Dieu merci. M. Béclard m'a dit du reste qu'il considérait cette mission comme excellente pour moi. Inchâllah! »
La mission de Tissot en Khoumirie réussit au-delà de ses espérances. Il y fit preuve d'une activité et d*un courage personnel qui lui valurent les éloges les plus flatteurs de son chef. Son rapport, envoyé à Paris, fut inséré au Moniteur du 6 juillet, et cet honneur très recherché, rendu au travail d'un jeune homme de vingt-cinq ans , lui attira naturellement quelques jalousies. « Je m'en moque, écrivait-il à son père; je suis décidé à faire inflexiblement mon devoir, à le faire de mon mieux, et à ne pas m'inquiéter du reste. » Le charme qu'il trouvait dans la vie de courses et d'aventures le dédommageait amplement de ses fatigues ; il devenait arabe de tempérament, de goûts et même de physionomie.
Au mois de février 1854, Charles Tissot se maria à Tunis. Moins heureux que son père, il ne devait pas connaître longtemps les joies domestiques. Son caractère s'assombrit encore sous l'influence de chagrins cruels qu'il ne racontait guère, même à ses amis, mais que sa tristesse suffisait à révéler, et que nous
devions indiquer en passant comme la plaie cachée de son existence, si enviée souvent et si peu digne d'envie.
Il retourna en France par Malte et Titalie, fit un court séjour à Dijon et arriva au mois d'août à Paris. Dès 1850, alors qu'il était au ministère des affaires étrangères, il avait songé à se faire recevoir docteur es lettres. En 1854, il avait fait choix d'un sujet de thèse et travaillait déjà à son livre des Proxénies grecques qui ne devait paraître qu'en 1863. Il alla trouver à la Sorbonne M. Emile Egger, qui le présenta à M. Renan. L'accueil bienveillant que lui firent ces deux savants l'encouragea dans ses recherches archéologiques. Il était en congé, attendant une gestion consulaire en Italie ou en Espagne, et ne manquait pas de loisirs pour fréquenter les bibliothèques, où il étudiait le Corpus de Bûckh et l'histoire de la Régence de Tunis. « J'en ai fini avec les proxènes, écrit-il le 1*' septembre 1855 ; j'ai toutes mes notes, ce n'est plus qu'une affaire de rédaction. Il y aura matière à une thèse de soixante à quatre-vingt pages Je vais maintenant m'occuper du sujet de ma thèse latine. » Ce sujet devait lui être indiqué par M. Renan. « J'ai vu deux fois M. Renan (10 septembre 1855), qui a été on ne peut plus aimable pour moi. Il m'a prêté plusieurs ouvrages sur l'Afrique, s'est entrenu avec moi de mes projets de thèses et m'a fort engagé à prendre pour sujet de thèse latine la monographie du lac Triton. C'est décidément à cette étude que je m'arrête. J'aurai l'avantage d'avoir vu de mes yeux le pays presque fabuleux dont il s'agit, et de pouvoir rectifier ou
confirmer les hypothèses de Shaw et de Mantiert. Shaw n'a pas visité le Djérid, bien qu'il ait affirmé le contraire, et Mannert n'a parlé du Djérid que d'après Shaw. Le sujet, qui paraît fort restreint et fort ingrat au premier abord, peut être fécondé par le développement d'un fait important : le lac Triton est le centre de tous les mythes grecs empruntés aux Phéniciens et aux Égyptiens (*). C'est par là que la mythologie égyptienne a pénétré en Grèce, et non par l'Egypte, fermée aux étrangers. Voilà ce qui constituera le fond de ma thèse, et je grouperai autour de ce fait les détails géographiques que j'ai recueillis et que je pourrai recueillir encore. Le sujet ma plaît, et j'espère m'en tirer, Creuzer et Movers aidant. Movers, que je lis en ce moment, est un ouvrage de premier ordre (*)... M. Renan m'a fait faire la connaissance de M. Léon Rénier, bibliothécaire de la Sorbonne, qui publie en ce moment le recueil de toutes les inscriptions latines de l'Algérie. Il m'a prié de lui communiquer celles qui pourraient me tomber sous la main dans la régence de Tunis. »
Son séjour à Paris se prolongea plus longtemps qu'il ne l'avait espéré : pendant l'été de 1855, le choléra sévissait en France, et la Tunisie fermait ses ports aux paquebots de Marseille. Comme il n'avait pu obtenir un consulat en Italie ou en Espagne, il retourna de
(i) Cette hypothèse aventureuse a longtemps séduit Tissot, mais il a fini par y renoncer, puisqu'il n'en est plus question dans le chapitre de son Afrique Romaine consacrée au lac triton.
(2) Tissot devait également changer d'avis sur ce point et reconnaître que l'auteur des Phonizier est le moins sûr des guides.
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hiHï cœur à son ancien poste. Le 4 novembre 1855, il (^t'ût eu rade de la Goulette. « Nous pouvons voir d'ici Tunis et le consulat, mais comme Adam contemplait le Paradis après sa première sottise, — sans pouvoir y rentrer. Malgré tous les efforts du Khaznadar et de M. Hoches (le nouveau consul-général), le Bey a été Inflexible : nous sommes condamnés à dix jours de quarantaine et nous la purgeons à bord d'une corvette, dans le bassin de l'arsenal de la Goulette. » Tissot n'avait pas perdu son temps en mer : « J'avoue que je n'ai pas revu sans plaisir la plage de Carthage et les collines de Byrsa. Je les ai soigneusement dessinées : cela me servira pour mon travail qui me trotte plus que jamais par la tête : il faudra bien qu'il en sorte. » En quarantaine, sur le vieux ponton , il avait lu V Économie politique des Athénietis de BGckh. Cette lecture l'avait dédommagé des intempéries, des légions de rats et du manque de nourriture mangeable ; Tissot n'était jamais moins triste qu'au milieu de ces petits ennuis de voyage.
M. Roches fit le meilleur accueil à son élève-consul ; il le chargea de toute la correspondance politique et lui installa un cabinet de travail à côté du sien. « Ma position, écrit Tissot le 4 décembre, se dessine de mieux en mieux tous les jours. M. Roches est bien l'homme qu'on m'avait dépeint : très intelligent, très capable , excellent agent en pays musulman, grâce- à la connaissance profonde et exceptionnelle qu'il a acquise des Arabes, mais n'ayant pas les traditions du Ministère , lisant peu et écrivant moins encore. Il en résulte qu'obligé d'écrire quand
même, le Département tenant beaucoup à ce que ses agents noircissent pas mal de papier et le mieux possible, il se décharge de ce soin sur celui de ses subordonnés qui lui en paraît le plus digne, et lui confie toute la besogne de la correspondance. Il ne s'est pas écrit une lettre, depuis trois semaines, dont je n'aie fait la minute, de sorte que j'ai une véritable gestion, moins la responsabilité (et les appointements). Bref, je me trouve dans des conditions uniques pour apprendre mon métier, et je m'en félicite de tout mon cœur. »
Ces occupations diplomatiques lui laissaient encore le temps d'étudier la question du Triton et l'histoire de la Régence à l'époque arabe. Le 15 janvier 1856, il envoie à son père un programme détaillé de sa thèse latine. C'est à cette époque aussi qu'il conçut le projet d'exécuter des fouilles protondes à Carthage, rêve qu'il caressa pendant vingt-cinq ans comme le but de sa carrière scientifique, mais que le manque de ressources d'abord, la maladie ensuite, l'empêchèrent de réaliser. Ses lettres de 1856 sont pleines de renseignements sur les travaux archéologiques auxquels il se livrait alors avec ardeur. Il copia les inscriptions puniques de la collection ReadeàlaGoulette, découvrit à Sidi Medien l'emplacement de la colonia Vallis^ visita Hergla, Mehdia, El Djem, et rapporta de toutes ses courses des aquarelles, des renseignements topographiques et des copies d'inscriptions. La Société archéologique de Constantine le nomma membre correspondant et ouvrit son Anmiaiy^e à ses premières
publications (*). A ce moment déjà, il n'y avait personne en Europe qui fût aussi familiarisé que lui avec la géographie comparée de la Régence. On ne saurait trop regretter pour la science qu'il n'ait pas alors sollicité et obtenu une mission archéologique, dont il pouvait s'acquitter mieux que personne et qu'il aurait acceptée avec enthousiasme.
Son grand désir était de continuer sa carrière en pays arabe et d'être appelé à un poste consulaire en Turquie. « On peut y être tué — c'est vrai — mais quand on sait se faire tuer comme il faut, on rend encore un service à son pays, et les individus sont si peu de chose ! » (7 juin 1856). Il sentait qu'il était destiné un jour ou l'autre à jouer un rôle dans cette question d'Orient dont la guerre de Crimée n'avait pas avancé la solution. Ses amis de Paris ne se trompaient pas en lui prédisant, pour un lointain avenir, l'ambassade de Constantinople (24 juin 1856). 11 souriait de leur confiance, et il espérait.
Mais son courage allait être mis à une dure épreuve. Le 20 juillet 1856, le choléra éclata à Tunis. Au milieu de la panique générale, Tissot n'eut pas un instant d'inquiétude ; il fit son devoir, plus que son devoir, avec la bravoure d'un Français et le fatalisme d'un Musulman. « Le consul voulait me jgarder auprès de lui, à la campagne, mais j'ai cru de mon devoir d'aller et de rester à Tunis, où nous avons 4,000
(i) Dans le volume 1854-55 de TAnnwû ire parurent les articles suivants: Lettre sur les inscriptions de Sidi Bou Medien (colonia Vallis) ; lettre sur l't^.pitaphe d'un chevalier de Malte ; note sur Bordj'el Arif ; sur une borne milliaire trouvée à Tunis.
protégés français qui auraient pu se croire abandonnés. L'épidémie est notre champ de bataille , en pays étranger ; comme le médecin, le consul doit lui tenir tête (27 août 1856). » Tissot fut lui-même atteint légèrement ; puis, la « petite secousse » passée, il déclara qu'il se portait à merveille : « J'ai été vacciné! » Ses lettres sur l'épidémie contiennent des observations intéressantes, notamment sur le malaise général que tout le monde avait ressenti au début et qui ne dégénéra en maladie que là où les soins faisaient défaut.
Au mois d'octobre 1856, Tissot fit une excursion à Constantine, où il se lia avec Cherbonneau, alors professeur d'arabe et secrétaire de la Société d'archéologie. « Nous avons passé de bien bonnes heures à deviser au fond des vallées du Rummel, l'antique Ampsaga, d'archéologie, d'épigraphie, de littérature, de mille choses enfin dont je ne pouvais causer depuis longtemps. Je l'ai quitté avec un regret qu'il a paru partager. Il y a des gens qui divisent la société en différentes classes, d'après l'habit ou le rang ; pour mon interlocuteur, il n'y a que deux espèces d'hommes : ceux qui lisent et ceux qui ne lisent pas. Je suis assez de son avis. »
La Revue africaine venait d'être fondée à Alger sous les auspices du gouverneur général, et avait nommé Tissot son correspondant, 11 lui envoya un article sur les inscriptions d'El Djem qui parut dans le premier numéro de la Revue, à la place d'honneur, ouvrant la série des articles de fonds, a Une telle bienveillance oblige , écrivait Tissot (18 novembre 1856), et je viens d'expédier à la Revue un article plus
résistant surles routes romaines du sud de la Byzacène: c'est un chapitre détaché de ma thèse (*), et qui peut parfaitement se lire à part. Dans ce travail, qui m'a coûté beaucoup de peine, mais qui me semble complet, j'ai discuté et déterminé toutes les stations indiquées soit par l'Itinéraire, soit par la Table de Peutinger. Les documents que j'ai réunis, soit dans mon voyage au Djérid, soit depuis, au moyen de mes correspondants arabes, m'ont permis de fixer une vingtaine de stations restées douteuses ou inconnues. J'ai dû faire une rude guerre à M. Pellissier, auteur de la Description de la Régence de Tunis. Amiens Plalo ^ inagis arnica Veritas ; et la vérité, je pourrais même dire le bon sens, ne sont pas toujours de son côté. J'ai dû anéantir huit ou dix synonymies proposées par lui, et qui n'avaient même pas le mérite de s'appuyer réciproquement. Fausses absolument, elles n'étaient même pas vraies relativement; en admettant une seule de ces synonymies comme vraies, les autres sont nécessairement fausses (*). »
On conçoit que Tissot ait accepté avec joie la proposition qui lui fut faite au mois de janvier 1857 de retourner dans le Djérid et de traverser de nouveau toute la Régence en compagnie de la colonne tunisienne chargée de lever les impôts. « Ce voyage, me disait il, a été l'époque la plus heureuse de sa vie. » Il y goûta,
(1) Tissot comptait alors présenter son étude sur le Triton comme thèse française et les Proxénies grecques comme thèse latine. Il revint à sa première idée .à la fin de 1856.
(2) Le travail de Tissot sur les routes de la Ryzacène parut dans le 3e numéro de la Revue Africaine.
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pendant plus de deux mois, tous les plaisirs réunis, la chasse, les découvertes archéologiques, Témotion des périls bravés et surmontés. Les croquis et les aquarelles qu'il a laissés permettraient de suivre, étape par étape, ce voyage qu'aucun Européen n'avait entrepris avant lui. Le 10 février 1857, il était à Kaïrouan, vivant dans l'intimité du Bey du camp, qui commandait la colonne tunisienne, heureux d'avoir pu reprendre la vie nomade, à cheval ou sous la tente, pour laquelle il se sentait une vocation. Le 26 février, il écrit du camp d'Hamma, près de Tôzer, après avoir passé par Gafsa où il recueillit vingt-cinq inscriptions inédites et découvert , entre Gafsa et Hamma, une colonne milliaire qui attestait l'existence d'une voie romaine non mentionnée par la Table de Peutinger. Il séjourna pendant quinze jours dans l'oasis de Tôzer, qui lui a fourni le motif d'aquarelles charmantes. « J'ai trouvé deux inscriptions romaines à Nefzàoua, sur la limite du grand désert. J'ai traversé et longé mon lac: j'ai visité l'île des palmiers de Pharaon, et tout a confirmé les inductions que j'avais tirées de mes premières recherches. Les cheikhs de Nefzàoua étaient un peu surpris d'apprendre de la bouche d'un chrétien bien des traditions qu'ils croyaient être leur secret, ou qu'ils ignoraient tout à fait.... J'ai trouvé énormément de ruines romaines dans le Sahara : le peuple Roi s'y était solidement établi, quoi qu'on en ait dit. C'est merveille de voir au milieu des sables ces pierres de taille énormes que Rome amoncelait partout où pénétraient ses légions. » (14 mars 1857.)
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Deux jours après, il exécutait l'entreprise la plus périlleuse de son voyage, la traversée du Chott-el- Djérid, dont les sables mouvants, couverts d'une mince couche de sel, ont englouti tant de caravanes. Il Ta racontée vingt-deux ans plus tard, avec une simplicité qui ne laisse pas d'être émouvante, dans le Bulletin de la Sxnéié de Géographie de juillet 1879 (*) Le chott traversé sans encombre, la petite colonne reprit la route de Tunis. C'est à trois jours de marche de cette ville, au passage de la Meliana, que Tissot devait faire la plus belle découverte de son voyage, celle Je l'emplacement de Thuburbo majus, vainement cherché jusque-là par Shaw et Pellissier. De retour à Tunis le 11 avril, il écrivait à son père : 1 Je suis en train de tirer les conséquences de ma découverte de Thuburbo, et j'espère arriver à déterminer un certain nombre de stations intermédiaires entre ce point et Hadrumète. Mannert a pataugé, et pour cause, dans toute cette partie de la Table de Peutinger. Malheureusement , les instruments me manquent. Il me faudrait une bonne édition des Itinéraires; j'en suis réduit à travailler sur deux fragments que j'ai trouvés dans une vieille édition de Shaw... Il me prend envie, parfois, de reprendre ma thèse sur le Triton et d'en faire, avec les études auxquelles je me suis livré sur la géographie ancienne de la Régence, une nouvelle thèse sur la géographie comparée de la province d'Afrique et de la Tunisie. Mais ce qui me retient toujours, c'est le manque
(l) Une partie de son récit est reproduit dans la Protincf! romaine d'Afrique^ t. I, p. 123.
de livres ! Il me faudrait Strabon , Plotémée , Pline, Mêla, etc. Je crois que pour faire quelque chose de passable, je serai obligé d'attendre le moment où j'aurai pu me procurer une bibliothèque spéciale et les loisirs de mon premier trou consulaire. Mais ce que je puis faire dès maintenant et ce que je fais autant que je peux, c'est de rassembler les matériaux que le pays seul peut me fournir. »
Ce fragment de lettre nous fait connaître à la fois l'origine du grand ouvrage de Tissot et l'obstacle principal qui en retarda l'achèvement. Le manque de livres fut le malheur de cette jeunesse si douée, si laborieuse, mais si pauvre, que l'acquisition de quelques volumes condamnait à de véritables privations. Comme élève-consul, Tissot touchait un traitement annuel de 3,000 francs ; chacun de ses voyages , nécessairement fort coûteux, augmentait sa gêne et ses embarras. Il ne les confiait que. timidement à son père, qui aurait dû priver sa famille pour lui venir en aide. Lorsqu'il accepta quelques avances des siens, c'était parce qu'on lui défendait de les refuser. Il supporta et dissimula sa pauvreté avec la fierté d'un oriental de grande, race. Ce sont là des misères que l'on ne raconte pas, mais qui expliquent bien des découragements et des accès de tristesse. Sans titre , sans fortune, sans protection, dans une carrière où le mérite seul n'a pas toujours été une recommandation suffisante, il était encore élève-consul après six ans de services, qui ne lui avaient valu que des compliments et des jaloux. Troisième sur la liste de son grade, il vit passer avant lui le quatrième, nommé au poste de
consul à Trébizonde. Cette injustice le révolta mais ne l'abattit point: le découragement n'est qu'une crise passagère chez ceux qui ont conscience de leur force et qui sentent qu'un jour ou l'autre ils pourront poser leurs conditions. Il se remit bravement au travail et envoya sa notice sur Thubiirbo majns à la Remie Africaine^ qui la fit paraître aussitôt. « Après tout, le mal n'est pas grand, écrivait-il (9 juin 1857) ; je suis un des plus jeunes agents de la carrière, et le temps d'arrêt que j'éprouve en ce moment peut avoir son bon côté. Je me suis remis à éplucher mes routes romaines : je couve un récit pittoresque sur mon dernier voyage au Sahara, je repolis mes thèses, et je fais de la procédure comme un procureur au Chàtelet. » Tissot n'affectait jamais plus d'optimisme que dans ses moments d'ennui ; il était trop fier pour se plaindre, et ne voulait pas s'avouer vaincu.
Ni lui ni son père n'avaient le goût de l'intrigue, mais d'autres personnes de sa famille s'employèrent pour lui. Il fallut le hasard d'une rencontre heureuse à Plombières, l'intervention personnelle de l'Empereur et de l'Impératrice auprès du comte Walewski pour arracher au Ministre des affaires étrangères la nomination de Tissot à la Corogne, en qualité de Consul (17 août 1857). Tissot, chargé par M. Roches d'une mission pour le gouverneur général de l'Algérie, revint à Paris en passant par Bône et par Alger. Walewski, qui avait eu la main forcée, se montra très froid envers le jeune consul ; mais il reçut un accueil excellent de ses supérieurs immédiats, MM. de Clercq, Faugère et Brenier. A la fin de novembre, il se rendit à la Corogne
en passant par Bayonne et par Madrid, dessinant et peignant, suivant son usage, tout le long de la route. L'Espagne lui fit regretter la Tunisie, malgré les avantages matériels que lui valait son changement de poste. « La vieille Castille et la nouvelle surtout sont deux abominables déserts, plus navrants que le Sahara, parce qu'on sent que l'homme pourrait en faire quelque chose. . . Ceux qui ont dit que l'Afrique commençait aux Pyrénées ne se doutaient probablement pas de la profonde vérité de cette boutade. Les Espagnols sont de véritables arabes catholiques ; ils ne valent pas mieux que leurs frères les musulmans, bien au contraire. »
A la Corogne, il se plaint de ne trouver ni une voie romaine, ni une ruine, ni une bibliothèque archéologique. L'Afrique lui inspirait une espèce de nostalgie ; il pressait son père d'accepter le rectorat d'Alger, afin d'avoir un motif de plus pour retourner lui-même à son pays de prédilection . » Si la terre est douce à notre pauvre chrysalide humaine, c'est bien là, sous un ciel admirable, sous les orangers et les lentisques, sur ce sable doré que baignent les flots bleus de la Méditerranée. Mais avant d'y dormir, on peut y vivre et mieux qu'ailleurs. Je serais bien heureux de te voir à Alger ; ce serait un lien de plus qui me rattacherait à cette terre d'Afrique où j'espère revenir un jour, car il est impossible de l'oublier : le lotos y pousse toujours, quoique nos savants n'aient pas encore eu la chance de le retrouver ; on le mange évidemment sans s'en douter. » ïissot parlait de l'Afrique comme d'autres parlent de la Grèce, en poète : ce fut son bonheur plus
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tard, sous le ciel brumeux de Londres, de me décrire ces belles nuits étoilées du Djérid, dont il avait conservé, après vingt-cinq ans, le bienfaisant et ineffaçable souvenir.
Pendant son triste séjour à la Corogne, ses succès diplomatiques et l'amitié du général Plana furent les seules consolations de sa vie, que des chagrins domestiques venaient d'éprouver encore. Au mois de novembre 1858, on lui donna à choisir entre les trois consulats de la Canée, de Salonique et d'Alep ; il choisit Alep, mais le mouvement n'eut pas lieu, et il dut patienter jusqu'à l'année suivante. Le 24 janvier 1859, il fut nommé consul à Salonique. Il fit un court séjour en France auprès de sa famille, et reprit avec joie le chemin de l'Orient.
Tissot passa quelques jours à Athènes, où le directeur de l'Ecole Française, M. Davelny, le reçut avec empressement et mit à sa disposition cette belle bibliothèque de l'Ecole qui devait lui être si utile vingt ans plus tard. Il fit la connaissance de Pittakis, le conservateur de l'Acropole, qui lui communiqua le recueil des inscriptions grecques découvertes à Athènes depuis la publication du Corpus. Dans le nombre se trouvaient plus de cinquante décrets de proxénie qu'il s'empressa de copier pour en faire profiter sa thèse. Salonique, qu'il atteignit le 18 avril, lui plut dès l'abord : la situation était difficile, mais il était homme à ne pas s'en plaindre. Il se mit à apprendre le grec moderne et le turc, et parcourut à diverses reprises le petit domaine qui relève du Consulat de Salonique. Une de ses courses le conduisit dans l'île de Thasos, où il fit une excellente
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Aussi compté-je bien faire mes thèses et les passer devant la Faculté de Dijon. La faute faite, nous en adresserons un exemplaire à M. de Chabrier. » Tissot a toujours conservé cette manière deWoir, et si nous n'avons pas tardé à nous lier d'amitié, c'est peut-être qu'il s'est aperçu bientôt que nous pensions de même sur ce point.
Le départ de Tissot pour Jassy fut différé jusqu'au mois de mars de l'année suivante. On avait besoin de sa plume au ministère et M. de Lavalette continuait d'user de lui. Ce vasselage^ comme il l'appelait luimême, commençait à lui peser, et lorsqu'on lui fit des ouvertures pour devenir secrétaire de M. de Momy, il répondit à M. de Lavalette qu'il ne voulait être le secrétaire particulier de personne. Au mois de février 1863, il passa brillamment ses thèses devant la faculté de Dijon (*). La substance de sa thèse latine sur le lac Triton a passé dans le premier volume de la Gèogrcb^ phie de la Province romaine d'Afrique. Sa thèse française sur les proxénies, très remarquable pour l'époque où elle a paru, n'a encore été remplacée par aucun travail d'ensemble sur le même sujet. Sans doute, les découvertes épigraphiques faites en Grèce et en Asie-Mineure depuis vingt ans permettraient aujourd'hui de la compléter et de la rectifier sur quelques points de détail ; mais Tissot avait l'esprit si juste que le fonds de son livre reste excellent et qu'on ne pourrait le refaire qu'à la condition de le prendre pour modèle.
(1) Les Proxénies grecques et leur rapport avec les institutions consulaires modernes', de Tritonide lacu. — Ces deux brochures, imprimées à Dijon et tirées à un très petit nombre d'exemplaires, sont devenues fort rares. La Bibliothèque nationale ^e Paris ne les possède que depuis 1884.
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Tissot se rendit à Jassy, au mois de mars 1863, en passant par Strasbourg, Munich, Vienne, Pesth et Bukharest. Il se trouva, dans ce nouveau poste, aux prises avec des difficultés très graves que lui avait léguées son prédécesseur. « J'ai plus de sept cents affaires litigieuses sur le tapis, écrivait-il, représentant un capital de deux millions et demi de francs. » Le climat extrême et variable de Jassy, le manque d'exercice physique , les contrariétés de la vie sociale et matérielle, ajoutèrent au fardeau de ses occupations et lui inspirèrent d'abord une vive tristesse. Mais l'amitié que lui témoignait le prince Couza et les marques d'estime qu'il recevait de Paris, où ses rapports étaient de plu s en plus appréciés, le réconcilièrent peu à peu avec son poste. Aux mois de juillet et d'octobre, il fit deux longues excursions dans les Carpathes ; il y laissa son irritation nerveuse, suite d'un séjour trop long à Paris, et en rapporta quantité de dessins, d'aquarelles et de souvenirs de chasse qu'il communiqua à son père dans une suite de lettres fort amusantes. L'archéologie ne l'occupait guère, bien qu'il continuât à recueillir des matériaux en vue d'une nouvelle édition de sa thèse sur les proxénies ; il n'apprit pas sans regret que Napoléon III avait chargé un autre que lui, l'ingénieur Daux, d'aller étudier sur les lieux la campagne de César en Afrique.
Au commencement de 1864, Tissot fut mandé àConstantinople pour assister aux conférences sur la question des Principautés danubiennes. Cette mission lui coûta la gérence de Bukharest, que le prince Couza ftva^t de^ï^andée pour lui et qui fut donnée à un protégé^
pendance chèrement acquise et ne se sentait aucun goût pour la politique intérieure. Il resta à Constantinople jusqu'au commencement de Tété, occupé, mais bien moins qu'il ne l'aurait voulu, par l'interminable question des couvents dédiés. La commission s'étant ajournée, il partit pour Vienne et les Alpes bavaroises, presque au moment où Constantinople était envahie par la plus terrible épidémie de choléra dont elle ait conservé le souvenir (juillet à septembre 1865). A son retour, il se remit avec ardeur à la géographie comparée de l'Afrique : « Je donne à ce travail, écrivait-il, tout le temps que je peux voler aux moines. » On lui envoya de Paris les Itinéraires de Fortia d'Urban, Vliinerarium Anionini de Pinder et Parthey, Appien, les œuvres de Shaw, de Barth et de Vivien de Saint-Martin. Les ouvrages modernes sur l'Afrique, celui de M. Guérin entre autres, lui plaisaient moins pour ce qu'il y trouvait que pour ce qu'il n'y trouvait pas ; les lacunes et les erreurs de ses devanciers lui prouvaient que son travail ne serait pas inutile, et qu'en le publiant il n'enfoncerait pas des portes ouvertes.
Il était loin de se douter, dans ces beaux jours de jeunesse et d'espérance, que vingt ans passeraient et qu'il passerait lui-même avant que le premier volume de son ouvrage ne vît le jour.
La chute du prince Couza (23 février 1866) obligea Tissot de regagner précipitamment son poste. Le triste spectacle qu'offrit alors la Roumanie, l'émeute qui ensanglanta les rues de Jassy, au mois d'avril, lui arrachèrent des cris d'indignation ; il plaignait le prince de HohenzoUern, qui assumait la tâche ingrate de rétablir
SOUS sa protection et d'éclairer de ses conseils le jeune archéologue qu'elle chargea de ce travail, M. Johannes Schmidt. Tissot n'hésita pas à rendre ce nouveau service aux études communes, et c'est grâce à ses démarches personnelles auprès de ses correspondants et amis d'Afrique que M. Schmidt reçut partout le bienveillant accueil qu'il a depuis publiquement reconnu. Pendant toute la durée de son voyage, il ne cessa d'informer Tissot de ses recherches et de ses découvertes, qu'il fit connaître au public dans un recueil alors inspiré par son protecteur, le Bidleiin des antiquités africaines. M. Mommsen fut vivement touché de l'attitude plus que correcte de Tissot à l'égard d'une mission qui ne laissait pas d'être délicate. « Veuillez croire, lui écrivait-il le 21 septembre 1882, que j'ai été sensible à vos bons procédés envers notre entreprise et envers moi personnellement. J'en espère les meilleurs résultats pour le succès de M. Schmidt. Mais il y a plus. Quelquefois on se sent porté à croire renaître l'époque du rabaissement de tous les intérêts communs au genre humain et à toucher à la fin de la civilisation générale. C'est une erreur d'un vieillard qui avait espéré mieux ; mais vous permettrez à ce vieillard. Monsieur, de vous remercier que vous ayez puissamment contribué à le convaincre de son erreur (*). »
(i) M. Mommsen avait déjà écrit dans une langue qui lui est plus familière : « Duo tamen viri sunt, de quibus tacere piaculum foret, Antonius Héron de Yillefosse Parisiis degéns et Garolus Tissot hoc tempore legatus Gallorum Constantinopolitanus... Tissotius cum nuper Tunete degens explorata valle Bagradae a Vaga ad Simitthu pulcherrima monumenta complura repperisset, antequani ipse edidit quem de ea regione parât commentarium, ultro nobis
tement, en 733, à L, Sempronius Atratinus. Cornélius Balbus, en effet, — nous le savons par des témoignages historiques, — ne se contenta pas, comme Pavaient sans doute fait ses prédécesseurs, de repousser les attaques dirigées contre la province : il y mit un terme en poursuivant les indigènes jusque dans leurs retraites les plus éloignées (1). Pline nous a conservé la curieuse énumération des peuplades et des cités de la nation des Garamantes, dont les noms et les images figurèrent au triomphe de Balbus (2) .
Né à Gadès, L, Cornélius Balbus reçut le droit de cité en même temps que son oncle paternel L. Cornélius, et fut le premier étranger qui obtint les honneurs du triomphe (3) . Il avait servi sous les ordres de César. En 710 (44), il était questeur d'Asinius Pollio, propréteur de l'Espagne ultérieure, et dota sa ville natale d'un faubourg et d'un port (4) ; mais il se rendit coupable des plus odieuses extorsions, détourna la caisse militaire, et s'enfuit en mai 711, avec les trésors qu'il avait amassés, plane 'bene pecuUatus (5), chez le roi de Maurétanie Bogud. Les témoignages antiques sont muets sur son compte jusqu'en juillet 722, date à laquelle il fut nommé consul suffectus,
L. Cornélius bâtit à Rome et dédia en 741 (13) 'un théâtre, dans lequel on remarquait quatre colonnes d'onyx, trophées de son expédition d'Afrique (6) .
(1) Pline, V, 5 : « Omnia armis Romanis superata et a Gornelio Balbo triumphata. » — Cf. Solin, c. 29.
(2) Pline, V, 5.
(3) Pline, V, 5; Velleius, II, 51.
(4) Strab., III, p. 169.
(5) Cic. ad FamiL, X, 32; Asinius Pollio signale à Cicéron dans cette lettre les méfaits de Balbus et sa fuite.
(6) Suet. Div, Aug., 29; Pline, XXXVI, 7; Dion, LIV, 25.
Il résulte de ces deux textes que L. Funisulanus fut successivement trii(,mvir monetalis ou capitalisa tribun militaire de la VI® Légion Victrix, questeur de la province de Sicile, praefectics aerariiy tribun du peuple, préteur, légat de la IV® Légion scythique, praefectus aerarii Satumi, curateur de la voie Aemilia, consul septemvir epiilonum, curator aquaricm, légat propréteur des provinces de Mœsie Supérieure, de Pannonie et de Dalmatie, sodalis Aiigustalis et proconsul d'Afrique.
Deux de ces fonctions ont une date certaine. Funisulanus Vettonianus commandait la IV® Légion, placée avec la XII« sous les ordres de Caesennius Paetus, lorsque ce dernier envahit l'Arménie en 63 (1). Les récompenses militaires dont il est question dans la première des deux inscriptions que nous avons reproduites datent évidemment, d'autre part, de l'expédition de Domitien contre les Daces (86-87) ; c'est le nom de cet empereur qui devait remplir la ligne martelée, et c'est comme légat de Pannonie que Vettonianus dut prendre part à la campagne de 86 (2). Les deux légations de Mœsie Inférieure et de Dalmatie dateraient donc : la première, des années 8'2-84; la seconde, des années 88-90. La curatelle des Aqueducs (3), fonction essentiellement consulaire et qui précède, dans le cursus honorum de L. Funisulanus, la légation de Mœsie Inférieure, se placerait, par conséquent, au plus tard, en 81^ ce qui donnerait au consu-
(1) Tacit., Ann,, XV., 7 : « Sub idemtempus legati Volegesis, quos ad principem misses memoravi, revertere inviti ; bellumque propalam sumptum a Parthis, nec Paetua detrectavit, sed duabus legionibus, quarum quartam Funisulanus Vettonianus 60 tempore, duodecumam Gaiavius Sabinus regebanl, Armeniam intrat. »
(2) La date de 85, pour la légation do Pannonie de Funisulanus, résulte d'un texte daté de cette année. C J. L., t. III, p. 855.
(3) On sait que la durée des fonctions du curator aquarum était indéterminée.
L'inscription suivante, rapportée par Muratori (1), donne en partie le Cursus honorum de Cn . Domitius Tullus :
TITIALIPRAEFAN
ADVERSVS GERMANOS QUI CVM ESSET CANDIDAT VS CAESAR • PR • DESIG • MISSUS • EST • AB IMPVESPASIANOAUGLEGATVS-PRO PRAETORE