ANCIENS MONUMENTS DE VIENNE
Je cherche depuis longtemps les ouvrages des Romains ou des Grecs. Je les vois avec le respect qu'inspire l'antiquité. Je les considère avec ce plaisir que procure le bon goût pris dans le vrai naturel, source de tous les bons principes de l'art. Gomme nous, ils ont eu de bons et de mauvais artistes, en sorte que tout ce qui est grec ou romain n'est pas toujours beau. On voit beaucoup de choses d'une faible exécution. Les personnes riches pouvaient employer les plus habiles artistes. Les personnes moins aisées se servaient nécessairement des médiocres, qui étaient moins chers. Les monuments publics sont ordinairement bien traités. G'est une chose digne de remarque que peu de ces monuments sont terminés et portés à leur perfection. Doit-on l'attribuera la mort des empereurs, au changement des gouverneurs ou à la destination de ces monuments, qui étalent des monuments funèbres?
Vienne renferme plusieurs monuments anciens. On y voit des ouvrages romains et bourguignons qu'il ne faut pas confondre. Les ouvrages des Romains sont solides et simples ; ceux des Bourguignons sont chargés d'ornements sans goût et bizarres. Le goût d'architecture des Bourgui-
gnons et des Goths est à peu près la même chose. Ces peuples barbares, venus des extrémités du nord, repoussés d*abord par les légions romaii\es, furent obligés de demeurer quelque temps au-delà du Rhin et du Danube avant de pouvoir pénétrer dans les Gaules. Les Bourguignons y entrèrent et s'établirent dans le Dauphiné et pays circonvoisins, au commencement du cinquième siècle. Ils employèrent, au commencement, les ouvriers romains dans leurs constructions. Ils conservèrent la voûte romaine plus élégante et moins sujette à la poussée, à cause de son exhaussement en plein cintre, mais bientôt ils y mirent du leur, surtout les Goths, qui étaient ennemis des ouvrages des Romains. Ils employèrent la brique dans les voûtes même souterraines, et les terminèrent en tiers point , en sorte qu'elles étaient pointues sous la clef. Ils firent les faces ou parements des murs avec des moellons posés en losange par des cours d'assises réglées. Cet arrangement formait un maillage en réseau et quelquefois en échiquier (a), ouvrage agréable à la vue, mais peu solide. On voit encore dans les Gaules, en Italie et dans la Grèce, des parements de murs en briques disposés en losange et en forme de réseau. Plusieurs croient que ces ouvrages sont grecs et romains, fondés sur ce que le mortier des Grecs et des Romains est si compact et si tenace que leurs placages étaient aussi solides que nos parpaings. Ceux qui pensent ainsi ne font pas attention que toutes les églises anciennes des îles de l'Archipel sont gothiques.
(a) Ils employaient des moellons de différentes couleurs pour former l'échiquier.
Les Bourguignons et les Goths n'avaient pas apporté avec eux de grandes connaissances sur Tart de bâtir, puisque Tacite nous assure que dans toute TAUemagne il n'y avait ni villes, ni bourgs. On n'y voyait que des maisons et des cabanes éparsefe, Nullas Germanorum populis urbes habitari, satis notum est, ne pati quidein inter se junctas sedes. Dans la suite des temps , ils se formèrent un goût d'architecture particulier. Ils chargèrent leurs décorations de figures monstrueuses et chimériques. Leur sculpture présente plus de travail et plus de résistance à vaincre que de goût et de dessin. Cependant, il faut avouer qu'ils nous ont laissé des ouvrages dignes d'admiration, surtout dans les compartiments de leurs grandes voûtes.
Qu'on ne croie pas que les Romains ne bâtissaient que des maisons basses. Ils en avaient à plusieurs étages. On voit encore, à Rome, les restes du Septizoniumde Sévère, ainsi nommé parce que c'était un édifice à sept étages. La maison de plaisance que Mécène avait fait construire à Tivoli était vaste et fort élevée. FasUdiosam desere copiam et molem propinquamnubibus arduis (a). Le poète Martial logeait dans un troisième étage fort haut. Scalis habito tribus , sed altis.
Leurs premiers ornements ne furent que de terre cuite. Les incrustations de marbre ne commencèrent que sous Jules César. Mamurra, chevalier romain et intendant des fabriques des Gaules, est le premier qui ait donné à Rome cet exemple de luxe. Primwn Romae parietes crustâ marmoris operuisse totius domus sux in Cœlio monte Cornélius Nepos tradit Mamurram (b).
(a) Horace, od.
(b) Pline , nalural. Hist. lib. xxxiv , cap. m,