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CHAPITRE IX

§ I. — Les diocèses aux temps romains.

La Notice des Gaules nous offre (1), pour la Troisième Lyonnaise, une liste de neuf cités. Six d'entre elles se sont sûrement conservées dans les diocèses de Tours, Le Mans, Rennes, Angers, Nantes, Vannes. Pour les trois autres, pour les civitates Coriosopitum, Osismorum, ûiablintum, il y a lieu à quelques explications.

D'abord, à en juger par le nombre des évêques que les conciles du Ve siècle supposent en fonctions dans la province, il semble bien que, dès le milieu de ce siècle, une des cités avait disparu. Comme les noms des Coriosopites et des Ossismes reviennent au IXe siècle dans la titulature des évêques de Quimper et de Léon et que d'ailleurs il y a trace, aux temps mérovingiens, d'établissements épiscopaux dans ces localités; comme, d'autre part, le territoire des Diablintes était, dés le VIIe siècle (2) et demeura depuis, annexé à la cité du Mans; comme enfin on ne trouve jamais, ni dans les conciles mérovingiens ni ailleurs, le moindre vestige d'un évêché des Diablintes, il y a lieu de croire que c'est précisément cette cité qui avait été désorganisée dans la première moitié du Ve siècle. Peut-être avait-elle eu, comme les autres, un évêque spécial ; mais

(1) Ci-dessus, p. 152.

(2) Voir la charte de Béraire, J. Havet, Œuvres, t. I, p. 441.

celle situation n'avait pu durer que peu d'années, depuis le déclin du IVe siècle jusqu'à une date peu postérieure à la rédaction de la Notice, c'est-à-dire au commencement du Ve siècle.

Une autre difficulté à résoudre, c'est celle que présente le nom de la civitas Coriosopitum. Dans la dernière édition de la Notice des Gaules (1), M. Mommsen a imprimé à cet endroit civitas Coriosolitum. Je dois dire pourquoi je ne saurais accepter cette leçon.

L'édition de M. Mommsen se fonde, en ce qui regarde le mot en litige, sur 97 manuscrits : 12 sont favorables à la terminaison -litum, 85 à la terminaison -pitum. Sur les 12 premiers, 5 (71-75) sont des copies du XV0 siècle, prises sur un manuscrit du IXe ou du Xe, lequel avait été exécuté dans. les Alpes (2); un autre (70) trahit une origine italienne; un autre encore (55) a été copié en Angleterre, vers le commencement du XIIe siècle. Deux de ces manuscrits sont du IXe siècle, quatre du X° ; le Spirensis perdu était du IXe siècle ou du Xe. Sur les manuscrits favorables à Coriosopitum, 1 est du VIe siècle, 2 du VII0, 5 du VIII0, 9 du IXe, 31 du Xe. Les huit premiers, à tout le moins, ont été exécutés en un temps où leurs copistes n'ont pu être influencés ni par la renaissance carolingienne, ni par la connaissance des cadres réels de l'épiscopat breton. Je m'explique. Eginhard, qui avait lu César, connaît le nom des Coriosolites; d'autres que lui ont pu rencontrer ce nom soit dans César, soit dans Eginhard lui-même, et corriger Coriosopitum en Coriosolihim. Mais il est moralement impossible que cela ait eu lieu avant la renaissance des lettres dans les écoles carolingiennes. D'autre part, Coriosopitum n'est pas une leçon arbitraire, qui puisse être expliquée par un accident paléographique. C'est le nom d'un évêché réel, attesté au temps de Louis le Pieux et antérieur à No-

(1) M. G. Aucl. an/ù]., t. IX, p. 5SG. (•2) Ibid., p. 529-531.

minoé. Pour éliminer cette leçon, il faut admettre que ceux qui l'ont mise en avant connaissaient l'existence de cet évêché et que c'est cette connaissance qui les portait à modifier le texte de la Notice. Mais d'abord pourquoi, s'ils tenaient tant à l'adapter à l'état réel des diocèses, pourquoi, dis-je, n'ont-ils pas supprimé la civitas Diablintum ? Ensuite est-il probable que des clercs francs du VIe et du VIIe siècle aient montré tant d'empressement à accepter les fondations bretonnes, et même que ce petit évêché, perdu au fond de la péninsule armoricaine, ait eu assez de notoriété pour influer à ce point sur les textes de géographie administrative?

Je ne vois donc pas moyen d'expliquer Coriosopitum comme une faute et Coriosolitum comme l'orthographe originale. C'est Coriosopitum qui me semble avoir été la leçon primitive; l'autre est une correction facile à trouver au IXe siècle. Si M. Mommsen a préféré Coriosolitum, ce n'est pas en vertu de son appareil critique, c'est parce qu'il a considéré la cité indiquée par la Notice comme identique à celle que nomment César, Pline et les inscriptions. S'il avait tenu compte de l'évèché de Coriosopitum, il en eût agi autrement.

Aux derniers temps du régime romain, cela résulte des conciles du Ve siècle et de ce qui a été dit plus haut sur la disparition de la cité des Diablintes, chacune des deux cités des Coriosopites et des Ossismes avait son évêque. Mais si ces prélats assistaient aux conciles d'Angers (453) et de Vannes (vers 465), on ne les rencontre jamais (1), en

(1) J'ai cru longtemps qu'un évêque Lilavdus Oximensis, qui figura au concile d'Orléans, en 511, était un évêque des Ossismes. La nouvelle édition des conciles mérovingiens par M. Maassen nous fixe désormais sur l'orthographe Uxoma, Uxomensis, et celle-ci doit être rapprochée du pagus Uxomensis mentionne par Fortunat dans sa vie de saint Germain de Paris (c. 144). Or, ce pagus est le pays d'Exmes, dans le diocèse de Séez, appelé plus ordinairement Oximensis. Litard aura donc été un évêque de Séez, habitant momentanément hors du chef lieu do sa cité. Ces considérations sont un peu affaiblies par deux faits. D'abord, le même nom Oximensis servit, au IXe siècle et depuis, à désigner le diocèse de Léon, dans

revanche, aux assemblées épiscopales des temps mérovingiens. C'est qu'alors le pays était occupé par les Bretons, et que leurs évêques n'avaient pas coutume de fréquenter les conciles francs. Je reviendrai bientôt sur ce sujet.

La Troisième Lyonnaise, comme la Deuxième, se trouvait exposée, par l'étendue de son littoral, aux ravages des pirates saxons. Elle en eut beaucoup à souffrir. A la suite de l'invasion de 407-409, les cités armoricaines, c'est-à-dire surtout celles des Lyonnaises II et III, se formèrent en confédération et s'émancipèrent du joug impérial. Après diverses alternatives de succès et de revers, ce mouvement finit par être comprimé. Aetius, vers 450, était le maître de la situation. Toutefois, l'autorité impériale sentant le besoin de renforcer son action dans ces contrées, on y voit se perpétuer un grand commandement militaire, confié, après Aetius, à iEgidius (f 464), puis à Syagrius son fils, qui parvint à se maintenir, même après la chute de l'empire d'Occident, jusqu'en 486. Alors les Francs, qui depuis longtemps circulaient dans les régions armoricaines en qualités d'auxiliaires de l'empire, y recueillirent définitivement sa succession.

§ 2. — Les conciles du Ve siècle.

La province ecclésiastique de Tours avait dû se consti-

l'ancicnne cité des Ossismes. Ensuite, l'évcque de Séez se qualifia au concile d'Orléans, en 538, d'episcopus ecclesiae Bexotenae. C'est beaucoup de résidences. — Quant à l'idée de faire de ce Litard un évoque d'Osnia, en Espagne (J. Loth, l'Emigration bretonne, p. 80; cf. F. Lot, Mélanges clliistoire bretonne, p. 203, n. 4), il n'est rien de moins fondé. Elle part de ce fait que le nom de cet évoque était Lilharedus et qu'un nom en edus ne peut avoir été porté que par un goth C'est, dit M. F. Lot, « un goth catholique, probablement expulsé par les Ariens de la péninsule. » Mais d'abord les meilleurs mss. du concile d'Orléans portent Lilhardus ou Lidardus, comme on peut le voir par l'appareil de l'édition Maassen. De plus, dans ce même concile figure un Geldaredus ou Gildaredus, qui n'est pas un évoque espagnol, mais un évoque de Rouen. On dit même, mais je ne me porte pas garant de cette tradition, qu'il était frère de saint Médard, lequel naquit d'un père franc et d'une mère romaine (Vita Medardi, éd. Krusch, M. (',. Scr. anliq., t. IV5, p. 68.

tuer sous L'épiscopat de saint Martin. Sulpice Sévère n'en parle pas. Une cinquantaine d'années après saint Martin, on la voit organisée et fonctionnant régulièrement. Un heureux hasard nous a conservé quelques documents conciliaires qui en témoignent de la façon la plus intéressante. Je vais les énumérer.

1° D'abord une lettre 1; adressée par les évoques Léo, Yieturius et Eustochius à Sarmatio , Chariato , Desiderius, évéques, et aux prêtres de toutes les églises de la Troisième province. Elle parait bien être émanée d'un concile, car elle a pour but de notifier une décision prise en commun, quae commuai sedit arbitrio. Cette décision est relative à l'usage du for épiscopal, que les clercs négligeaient pour le for séculier. Les signataires, qui. du reste, n'indiquent pas plus leurs sièges que ceux des destinataires, sont les métropolitains de Bourges (Léon) et de Tours (Eustochius) avec l'évèque du Mans (Victurius). Parmi les destinataires, un seul est connu, l'évèque de Xantes Desiderius. Il est évident que les deux autres doivent être de la Troisième province. L'évèque d'Angers, cela est sûr, ne figure pas parmi eux. Cette circonstance, jointe à la similitude des noms, donne lieu de croire que la lettre des trois évéques doit avoir quelque lien avec la pièce suivante, et qu'elle fut écrite pendant la vacance du siège d'Angers entre saint Maurille et Thalassius.

*2° L'épitre synodale du concile d'Angers , datée du 4 octobre 453. — Cette assemblée s'était réunie ad ordin dum episcopum dans la ville d'Angers et avait déjà ordonné Thalassius (?). Etaient présents : Léon de Bourges. Eustochius de Tours, Victurius du Mans, Thalassius d'Angers. Chariato, Rumoridus et Viventius. Xous avons déjà vu que Chariato appartenait à la Troisième province. Il doit en être de même de Rumoridus et de Viventius, dont les

(i) Migne, P. L., t. LIV, p. 1239.

(?) Le 4 octobre 453 était un dimanche. La lettre semble donc datée du jour même de l'ordination.

sièges ne sont pas non plus indiqués. Les ordinations épiscopales étaient, en effet, l'affaire des comprovinciaux. Si parfois, comme dans le cas présent, on y voit intervenir un évêque étranger (le métropolitain de Bourges), c'est un cas spécial, qui ne doit pas être présumé. Du reste, les listes épiscopales des provinces voisines, autant qu'on les connaît (1), excluent les noms de Rumoridus et de Viventius, de même que ceux de Chariato et de Sarmatio. Il y a donc lieu de considérer comme certain que ces quatre évoques appartenaient à la Troisième province, tout comme ceux de Tours, Angers, Nantes, Le Mans. L'objet de la lettre est de notifier quelques règlements de discipline ecclésiastique. Elle rappelle, en commençant, l'obligation de recourir au for épiscopal, visant ainsi, quoique non expressément, la lettre précédente.

Ces deux premières lettres ont un intérêt spécial en ce que, réunies, elles nous donnent (2) tout le personnel épiscopal de la Troisième Lyonnaise en 453 :

Tours, Eustochius;

Le Mans, Victurius ;

Angers, Thalassius ;

Nantes, Desiderius;

Rennes, \ / Sarmatio;

Vannes, I j Chariato;

Coriosopites, ( j Rumoridus;

Ossismes, ) ( Viventius.

3° Une lettre adressée à l'évêque d'Angers Thalassius par saint Loup de Troyes et saint Euphrone d'Autun, en réponse à une consultation du nouvel évêque sur quelques points de liturgie et de discipline. Cette lettre doit être peu postérieure à l'ordination de Thalassius.

4° Les canons du concile de Tours, datés du 18 novembre 461, en la fête de la « réception » de saint Martin. Il

(1) Poitiers, Rouen, Chartres, Orléans, Paris, Sens, Auxerre, Troyes.

(2) En tenant compte, bien entendu, de ce qui a été dit ci-dessus (p. 242) de la cité des Diablintes.

ne s'agit pas ici d'un concile provincial. Un certain nombre d'évêques, attirés par la fête de saint Martin, se trouvent réunis à Tours. Ils en profitent pour rédiger quelques règles de discipline, confiants que l'intercession de saint Martin en assurera l'observation. Ils comptent aussi sur l'adhésion d'autres évêques (sacerdotum Domini). Ces autres évêques sont indiqués de la façon la plus générale, sans distinction de province. Les signataires sont les évêques de Tours (Perpetuus), du Mans (Victurius), de Nantes (Eusèbe), de Rennes (Athenius), de Bourges (Léon), de Rouen [Germain), de Châlons (Amandinus), un Mansuetus, qualifié à'episcopus Britannorum , enfin un Venerandus, aveugle, sans siège indiqué.

L'évêque d'Angers n'assistait pas au concile; mais on lui en envoya les canons et il y adhéra. C'est même par son exemplaire que nous connaissons cette pièce. Il l'avait signée ainsi qu'il suit : Thalassius peccator hanc definitionem dominorum meorum episcoporum ab ipsis ad me transmissam in civitacula mea relegi, subscripsi et consensi.

5° La lettre synodale du concile de Vannes. Comme celui d'Angers, ce concile se tint à propos d'une ordination d'évêque : Quoniam nos in ecclesia Venetica causa ordinandi episcopi congregavit. Deux seulement des prélats de la Troisième province, les évêques du Mans et d'Angers, n'avaient pu se rendre à Vannes : ils y fussent venus, mais ils avaient été retenus par quelque nécessité [necessitate faciente). Les évêques réunis se considèrent évidemment comme comprovinciaux : un de leurs décrets recommande l'unité liturgique dans les limites de la province : intra provinciam nostram sacrorum ordo et psallendi una sit consuetudo. L'idée de la province s'exprime jusque dans le titre : Epistola synodi ad episcopos ciusdem provinciae qui concilie- non interfuerant.

Ici encore nous avons un état complet de l'épiscopat de la Troisième Lyonnaise :

Tours, Perpetuus;

Le Mans, Victurius ;

Angers, Thalassius;

Nantes, Nunechius;

Rennes, Athenius;

Vannes, Paternus;

Coriosopites , j ( Albinus;

Ossismes, f I Liberalis.

La tradition paléographique de ces cinq pièces n'est pas la même que celle des conciles de la province d'Arles (1). Elle paraît dériver d'un recueil formé à Angers par l'évêque Thalassius. Les trois conciles ont un lien avec lui. Il prit part au premier, tenu à l'occasion de son ordination ; les deux autres lui furent envoyés, et c'est précisément par un exemplaire annoté de sa main que nous est venu celui de Tours. Il dut aussi avoir copie de la lettre des trois évoques; celle de Loup et Euphrone lui est directement adressée.

Cette activité littéraire de Tévêque d'Angers ou de ses clercs doit être rapprochée d'un autre fait, l'existence d'annales angevines, précisément pour le temps qui nous occupe. Grégoire de Tours, qui ne parle pas des conciles tenus avant lui dans sa province, a tiré parti des annales, et c'est par son histoire (II, 18, 19) que nous les connaissons.

Les conciles de la province de Tours firent autorité de bonne heure; en 506, le grand concile de la Gaule wisigothique, tenu à Agde, emprunta au concile de Vannes plusieurs de ses canons. On l'inséra, au VIe siècle, dans le liber canonum dit de Corbie. D'autres libri canonum, qui remontent aussi haut, notamment ceux des manuscrits de Pithou, de Saint-Maur, de Reims, de Beauvais, de Saint- Amand, contiennent l'un ou l'autre des trois conciles ou des documents annexes. Mais ce qui est plus intéressant que cette diffusion, c'est la constitution même de ce petit

(1) Cf. t. I, p. 144.

recueil de droit canonique, c'est la tenue des conciles, c'est l'effort de réorganisation ecclésiastique dont ils témoignent à cette extrémité de la Gaule, aux dernières heures du régime impérial romain. Les synodes d'Eustochius et de Perpetuus font, dans la région armoricaine, un remarquable pendant à ceux de saint Hilaire et de saint Césaire d'Arles.

§ 3. — La province aux temps mérovingiens.

Clovis recueillit en 486 l'héritage de Syagrius et de l'empire romain. Comme Syagrius, il ne fut d'abord obéi que jusqu'à la Loire, frontière du royaume wisigôth. C'est seulement en 507 qu'il franchit ce fleuve et conquit la ville de Tours, jusqu'alors annexée à l'Aquitaine wisigothique.

A la mort de Clovis, Clodomir eut Tours dans son partage, et. après sa mort (524), cette ville passa aux mains de Clotaire. D'autre part, les légendes bretonnes mettent souvent leurs saints en rapport avec Childebert, ce qui suppose que son royaume s'étendait du côté du Mans et de Rennes. Mais il serait difficile de tracer des limites exactes, surtout pour les années 511-524.

Après la mort de Childebert (558), Clotaire et, plus tard, son fils Caribert (561-567). furent les maîtres de toute la province. Dans la succession de Caribert, Nantes échut à Gontran, Tours à Sigebert, roi d'Austrasie. Le reste fut attribué à Chilpéric, qui, de 575 à sa mort (584), s'appropria aussi Tours et Nantes. Le traité d'Andelot (587) reconnut les droits de la couronne d'Austrasie sur la cité de Tours. Celle-ci formait avec Poitiers au sud-ouest, Vendôme et Chàteaudun au nord-est, une des enclaves austrasiennes dans la France occidentale (1). Cette distinction disparut vers la fin du VIP siècle et les cités, de l'ancienne Lyonnaise IIP relevèrent désormais des mêmes princes que leur métropole.

(1) 595-612 (Thcodebert II), 639-65G (Sigebert III), 663-673 (Childéric II).

Mais ceci doit s'entendre seulement des cités dont les Bretons ne s'étaient pas rendus maîtres.

Nous avons déjà trouvé en 461 un évêque des Bretons, Mansuelus, episcopus Britannorum t parmi les prélats assemblés au tombeau de saint Martin. Il est pqssible que cet évéque eût son siège dans l'île de Bretagne et qu'il fut venu par occasion aux fêtes de Tours; il est possible également qu'il fût le pasteur spirituel d'une troupe d'émigrés déjà établis en Gaule. Très peu d'années après le concile de Tours (467), l'empereur Anthemius, soucieux de défendre contre les Wisigotbs d'Euric ce qui lui restait de l'Aquitaine, fit appel aux armes des Bretons. Un de leurs rois, Riotime, franchit l'océan à la tête de douze mille de ses compatriotes et vint s'installer sur le territoire de Bourges (1), près de la Loire (2). Ce Riotime était un prince religieux et de quelque culture ; Sidoine Apollinaire fut en correspondance avec lui. Vers 475, les Wisigoths le mirent en déroute et le forcèrent à se réfugier chez les Burgondes, avec les débris de son armée.

Ni Riotime, ni Mansuetus n'ont d'attaches bien claires avec l'émigration bretonne que, peu après, nous trouvons installée en Armorique. Les premiers documents (3) de celle ci nous la présentent au temps du roi Clovis et nullement comme chose nouvelle. Il y a donc lieu de croire que les colonies bretonnes avaient commencé assez longtemps avant la fin du Ve siècle. Leur origine est fort obscure. Toutes les traditions s'accordent à les faire venir de la grande île. D'autre part, il n'est pas douteux que l'émigration ne soit contemporaine, au moins partiellement,

(1) Jordanes, Gelica, '237.

(2) Sid. Apoll., Ep., I, 7. Les mois Britunnos supra Ligerim silos ne peuvent évidemment s'entendre de Bretons établis dans le nord ou l'ouest de la péninsule armoricaine, fort loin de la Loire; le contexte prouve, d'ailleurs, qu'il s'agit d'un corps de troupes installé sur le territoire romain, entre Eurie et les Burgondes. C'est tout à fait la situation du corps de Riotime, dans la cité de Bourges.

(3) Grog. Tui\, H. Fr., IV, 5; cf. la lettre citée plus loin, p. 253.

252 FASTES ÉPISCOPAUX DE L'ANCîEKNE GAULE.

de l'établissement des Anglo-Saxons dans l'île de Bretagne (1). Cependant aucun indice ne conduit à croire que les émigrés soient partis des contrées envahies les premières, le Kent, le Sussex, l'Essex, l'Est-Anglie. Les légendes des saints font venir presque tous leurs héros de Cambrie, du pays de Stratclyde, même d'Irlande, c'est à-dire de contrées qui conservèrent leur indépendance pendant tout le VIe siècle et même beaucoup plus tard. Deux dénominations introduites en Armorique par les nouveau-venus, celles de Dumnonia et de Cornubia, paraissent indiquer que le gros de l'émigration provenait des pays occupés dans l'île par les Dumnonii et les Cornovii. Aucune légende n'explique ces termes, bon nombre les supposent en usage. Or, les Dumnonii et les Cornovii ne furent menacés par les Saxons que dans le courant du VIe siècle. Il est donc possible que le courant principal de l'émigration remonte, partiellement au moins, à une autre cause que celle qui est communément acceptée. La crainte des Scots et des Pietés aura eu ici son rôle à côté de l'invasion saxonne. Peut-être le déplacement des Dumnonii et des Cornovii est-il en rapport avec l'abandon de l'île parles troupes romaines.

Ces colonies formaient de véritables tribus, de petits états dirigés par des rois, comme il y en avait alors beaucoup dans la grande île bretonne. Les fils de Clovis eurent assez d'autorité sur les nouveau-venus pour obliger leurs chefs à ne plus porter officiellement le titre de roi et à se contenter de celui de comte. On ne sait rien de leurs rapports ni avec Clovis ni avec le gouvernement romain dont il avait recueilli l'héritage en ces contrées

(l) Gurdestin, l'auteur de la vio de saint Guénolé, est le seul, je crois, des anciens hagiographes bretons qui ait conscience de cette chronologie; Tempore non alio quo gens barbara... Saxonum maternum possedit cespitem. Cf. J. Loth, L'émigration bretonne en Armorique, p. 1G8. Gildas (c. 4, 25) parle de concitoyeus partis pour l'exil sur des navires, de personnes réduites, par les horreurs de l'invasion saxonne, à fuir au delà de la mer (transmarinas petebant regiones); mais il ne dit pas où ils allèrent se fixer. Gurdestin avait lu Gildas. Ingomar, au XIe siècle, dépend des vies de saints antérieures.

Quelle qu'ait été l'importance réelle du changement de titre imposé à leurs chefs nationaux, les Bretons se maintinrent dans l'ouest et le nord de la presqu'île armoricaine et ne furent pour les rois francs que des clients assez indociles. Au déclin du VIe siècle, on les voit gagner sur la côte sud, dans le territoire de la cité des Vénètes, guerroyer sans cesse contre les armées de Chilpéric, de Gontran et de Childebert II. Au siècle suivant, un de leurs rois apparaît avec ce titre dans l'histoire de Dagobert. Ce roi, Judicael, ne régnait peut-être que sur une partie des Bretons. Le temps de Charlemagne et de Louis le Pieux est une période de soumission plus effective, bien qu'elle ait été coupée encore de quelques révoltes. L'indépendance bretonne s'affirma sous Nominoé; un état breton fut fondé alors aux frais de Charles le Chauve, qui y perdit les cités de Rennes et de Nantes, avec ce qui restait aux Francs dans la cité de Vannes et même un coin de celle de Poitiers. Le titre du souverain ou des souverains fut d'abord indécis et se modifia par la suite ; mais la Bretagne, principauté, royaume ou duché, demeura autonome jusqu'au XVIe siècle.

§ 4. — Les églises bretonnes avant Nominoé.

A deux reprises différentes, en 453 et au teaips du concile de Vannes (vers 465), nous avons pu dénombrer l'épiscopat de la Troisième province. Il ne comptait alors que huit membres. La civitas Diablintum avait disparu déjà et avait été annexée à celle du Mans.

Les progrès de l'émigration bretonne amenèrent bientôt des changements plus importants. Le plus ancien témoignage ecclésiastique sur l'émigration bretonne en Armorique est une lettre (1) adressée à deux prêtres bretons, Louocat

(1) Voir mon article Lovocat et Catihern, dans la Revue de Bretagne et de Vendée^ 1885, p. 5. Mon édition a été reproduite par M. de la Bordcrie dans son Histoire de Bretagne, t II, p. 527.

et Catihern, par le métropolitain de Tours Licinius et deux de ses comprovinciaux, Melanius de Rennes (saint Melaine) et Eustochius d'Angers. L'intervention de Licinius, qui siégea de 509 à 521 , nous donne la date de cette pièce. C'est un rappel aux règles canoniques sur les garanties du célibat ecclésiastique et sur le ministère des diaconesses. Les prêtres incriminés circulaient chez leurs compatriotes, de cabane en cabane, munis d'autels portatifs sur lesquels ils célébraient les saints mystères. Ils se faisaient assister par des femmes qualifiées en latin de conhospitae, ce qui semble indiquer qu'elles logeaient avec eux; elles allaient jusqu'à distribuer l'eucharistie sous l'espèce du vin. Les trois évèques réprouvent ces abus et menacent les délinquants, au cas où ils persisteraient, de les retrancher de la communion.

Les évèques de Rennes et de Vannes étaient, par leur situation géographique, les plus rapprochés des pays occupés par les Bretons. Le fait que c'est celui de Rennes qui se met ici en avant semble indiquer que les abus se produisaient plutôt dans son voisinage, dans la Bretagne du nord, dans le pays auquel les nouveau-venus donnèrent le nom de Domnonée. Qu'étaient devenus les évèchés plus lointains, ceux qui correspondaient aux cités des Coriosopites et des Ossismes? Nous n'en savons rien. Peut-être avaient-ils momentanément disparu ; peut-être avaient-ils été simplement occupés par des prélats émigrés. Vers le milieu du VIe siècle, les Bretons installés sur le territoire de Vannes parvinrent à placer pour quelque temps un de leurs chefs, Macliaw, sur le siège épiscopal. Un succès de ce genre, apparemment plus durable, fut obtenu à Coriosopitum (Quimper); la légende présente saint Corentin comme le premier titulaire de race bretonne.

Le chef-lieu de la cité des Ossismes, Carhaix, n'a pas conservé trace d'un établissement épiscopal. Saint-Pol de Léon est une fondation bretonne. Lorsque ce lieu devint le centre d'un diocèse proprement dit, sa circonscription

ne s'étendit pas jusqu'à Carhaix. Du reste, ce n'est pas seulement de ce côté, c'est dans toute la péninsule que les circonscriptipns furent modifiées par l'établissement des Bretons. En s'étendant à l'est de la Rance, ils s'attribuèrent un pays qui, bien vraisemblablement, appartenait à la civitas Redonum On admet généralement, sans pourtant en avoir la preuve, qn'ils maintinrent, tout en la franchissant, la frontière occidentale du diocèse de Vannes. Le diocèse de Quimper, qui s'étendit vers le nord-est jusqu'au delà de Carhaix, absorba sûrement une partie nolable de la cité des Ossismes. A l'est de celle-ci, l'ancien territoire des Coriosolites fut tout entier occupé par les Bretons. C'était la partie centrale de leur royaume de Domnonée. Dans celui-ci il s'établit beaucoup de monastères, dont plusieurs durent leur origine à des moines revêtus de la dignité épiscopale. Saint Paul Aurélien fonda celui de Léon, saint Tutwal celui de Tréguier (1), saint Brieuc celui du Champ du Rouvre, où son nom s'est perpétué, saint Lunaire celui de Pontual, saint Malo celui d'Alet, saint Samson celui de Dol.

Comment ces fondations se partageaient-elles le ministère pastoral sur le territoire breton? Nous ne le savons guère. Les hagiographes, qui sont ici nos seules autorités, s'attachent plus à relever les vertus et les miracles des saints qu'à déterminer les limites de leur juridiction. Cependant, on voit par la plus ancienne vie de saint Tutwal que le monastère de Tréguier exerçait son autorité sur un grand nombre de paroisses éparses dans toute la Domnonée. Il en était de même de celui de Dol ; pour celui-ci, l'éparpillement du ressort s'est maintenu jusqu'à la Révolution. 11 est fort possible qu'il en ait été ainsi des autres grands monastères.

Une telle situation était le désordre même; il était inévitable qu'on en sortit un jour ou l'autre. Aucun docu-

(1) D'après une autre tradition (Vie de saint Brieuc, dans les Anal. Boll., t. II, p. 179, 180), c'est saint Brieuc qui aurait aussi fondé ce monastère.

ment bien concluant ne prouve que ce changement nécessaire se soit produit avant Charlemagne.

Quant aux rapports entre ces établissements religieux et la hiérarchie épiscopale du pays franc, il est à croire qu'ils étaient des plus rares. Saint Samson parait avoir assisté, sous Caribert (561-567), à un concile tenu à Paris; mais c'est le seul évêque breton que l'on trouve parmi les signataires des conciles mérovingiens. Au commencement, les nouveau-venus recouraient, pour les consécrations épiscopales, au ministère des évêques francs les plus rapprochés. Mais comme ils se passaient du métropolitain de Tours, celui-ci protesta. Au concile tenu dans sa ville épiscopale, en 567, par des évêques du royaume de Caribert, il lit insérer un canon (1) par lequel il était défendu de consacrer en Armorique des évêques bretons ou romains sans l'assentiment oral ou écrit du métropolitain et des comprovinciaux. En cas de contravention, le délinquant devait se considérer comme excommunié jusqu'au prochain synode.

Une telle prohibition ne pouvait concerner que des évêques, et des évêques habitués à fréquenter les conciles francs. On avait donc montré, dans les diocèses voisins des Bretons, quelque complaisance à leur recruter un épiscopat (2). Ils parvinrent sans doute à se suffire entre eux et continuèrent de vivre à part. Leurs congénères de la grande île se brouillèrent bientôt avec les missionnaires romains envoyés par saint Grégoire pour convertir les

(1) Conc. Tur., c. 9 : Ut in Brittania sine consensu metropolitani vel comprovincialium episcopi non ordinentur. — Adicimus etiamne quis Britannum aut Romanum in Armorico sine metropolis aut comprovincialium voluntate vel literis episcopum ordinare praesumat. Quod si quis contraire temptaverit, sententiam in anterioribus canonibus prolatam observet, et a nostra caritate usque ad maiorem synodum se cognoscat esse remotum, quia merito a caritate nostra vel nostris ecclesiis segregantur qui patrum statuta contemnunt.

(2) Félix, évéque de Nantes, était assez bien vu des Bretons. Il assista au concile de Tours. L'ordination de Macliaw comme évêque de Vannes tombe précisément au temps que peut viser le décret du concile.

Anglo-Saxons. Pendant le VIIe siècle et le VIIIe, ils menèrent grand ramage de certaines particularités rituelles, relatives surtout à la fête de Pâques et à la forme de la tonsure, s'entêtèrent dans ces futilités et se mirent en schisme avec le Saint-Siège. Rien ne prouve que ceux d'Armorique les aient suivis jusque là. Mais ils conservèrent très tard plusieurs des usages pour lesquels les autres témoignaient tant d'enthousiasme; leurs traditions encore toutes fraîches, la parenté, la langue, les rapports religieux, tout les rattachait aux Bretons de l'île. Les Gallo-Francs étaient pour eux des étrangers, souvent des ennemis.

Charlemagne parvint à les dompter, tout à la fin du VIIIe siècle. Peu après nous trouvons la Bretagne, car ce terme est maintenant entré dans l'usage, divisée en quatre circonscriptions ecclésiastiques, en quatre diocèses, dont les évêques résident à Vannes, à Quimper, à Saint-Pol-de- Léon et à Alet. Le diocèse d'Alet s'étend alors jusqu'à Roz, Plerguer, Miniac (1), localités qui seront plus tard attribuées au diocèse de Dol ; vers le sud, il atteint les bords de TOust, et, vers Guipry, ceux de la Vilaine. Au même siège est rattaché le grand monastère de Saint-Méen, dont le fondateur passait pour avoir été disciple de saint Samson.

Tel était l'état des choses au moment où Nominoé, prince indigène, mais fonctionnaire de l'état franc, s'insurgea contre Charles le Chauve, le battit (845), l'obligea à traiter (846) et finit par se créer une principauté avec les pays bretons et les cités franques de la frontière.

§ 5. — La métropole de Dol.

L'abbave de Redon fut fondée sous le règne de Louis le

(1) Vie de saint Malo, I, 57, 102; p. 68, 95, Plaine. Saint Malo est représenté comme fondateur du monastère de Roz {Raus) ; Plerguer (Plebs Arcav) est pour lui une plebs pvopria; à Miniac (Meneac) aussi il est chez lui. La Sollicitude du biographe pour ces localités semble bien indiquer qu'on avait eu en effet, à Alet, des droits sur elles et qu'on était heureux de les rappeler, même après leur annexion au nouveau diocèse de Dol.

il 17

Débonnaire, par un clerc du diocèse de Vannes, saint Conwoïon. L'empereur Louis favorisa la nouvelle fondation, non sans se faire quelquefois tirer l'oreille; mais elle fut surtout bien vue de son représentant en Bretagne, le comte Nominoé. Quand celui-ci se fut rendu indépendant en fait du roi Charles le Chauve, Conwoïon continua de jouir de sa confiance, et son monastère s'en trouva bien. Personne ne contestera que l'abbé de Redon ait été le conseiller du prince des Bretons pour les affaires ecclésiastiques. Ce n'est pas, en tout cas, son biographe qui fournirait des raisons d'en juger autrement. « Or il advint, » nous dit cet auteur, qui n'est pas très éloigné des événements (1), « il advint que l'hérésie de Simon le Magicien s'éleva en Bretagne au temps de Nominoé et qu'elle souilla toute l'Eglise, de sorte que, du plus petit au plus grand, tout le monde s'adonnait à l'avarice. Le principal fauteur de cette hérésie était Susannus, évêque de Vannes (2). « Ici, il faut remarquer que l'évoque de Vannes est la bête noire du biographe. C'est dans son diocèse qu'avait eu lieu la fondation de l'abbaye de Redon ; il y a peut-être là-dessous quelque rancune monacale. Conwoïon, désolé des progrés de l'hérésie, c'est-à-dire de la simonie, s'empressa d'en informer le prince, le menaçant de la colère divine s'il ne l'extirpait radicalement. Nominoé entra dans une grande fureur. Le biographe ne peut cacher ici que le prince breton avait le zèle de Dieu, mais non selon la science. C'est un grand aveu de la part d'unami. Les évêques, docteurs et légistes de Bretagne furent convoqués. On lut les canons de l'Eglise ; les évêques, interpellés sur leurs procédés simoniaques, firent la déclaration suivante : « Nous n'avons reçu de nos prêtres ni

(1) M. F. Lot a donné des raisons de croire qu'il écrivit entre 868 et 876 (Arin. de Bretagne, t. XXII, p. I et suiv.j. Sa composition, sous le tiire de Gesta. sanctorum Rotonensium, se trouvera dans Mabillon, Acla SS. O. S- B., t. IV, 2e partie, p. 211, ou dans l'histoire de Bretagne de dom Morice' Preuves, t. I, p. 229 et suiv.

(2) L. II, c. 10 (Morice, p. 251).

» dons ni présents, mais nous avons reçu et recevrons » d'eux l'honneur qui nous est dû. » C'était nier la faute qui leur était reprochée. L'évêque de Vannes, Susannus, se défendit avec plus d'énergie que les autres, ce pourquoi le biographe l'accuse de contredire les saints canons d'une façon plus atroce.

En présence de ce conflit, l'assemblée décida que l'affaire serait portée devant le pape. Deux des prélats incriminés, Susannus de Vannes et Félix de Coriosopitum, furent chargés d'aller à Rome soutenir leur cause et celle de leurs collègues. L'accusation devait être présentée par Conwoïon lui-môme, fondé de pouvoirs de Nominoé, qui le chargea d'offrir à saint Pierre une couronne d'or ornée de pierres précieuses et de demander au pape le corps de l'un de ses prédécesseurs martyrs pour l'église abbatiale de Redon. Léon IV réunit un concile et l'on y débattit l'affaire des évoques de Bretagne, en présence de Conwoïon. Les prélats de la cour du pape leur reprochant d'avoir accepté des présents pour les ordinations, ils répondirent : « Si nous en avons reçu, c'était par ignorance. « — « Comment ! » dit l'archevêque Arsène, « aucun évêque ne doit être ignorant ; votre excuse n'est pas recevable. » Pour qui connaît le personnel romain de cette époque, ce zèle de l'archevêque Arsène (1) est bien sujet à caution. Ce prélat, non point archevêque (2) mais évêque d'Orte, après avoir essayé, à la mort de Léon IV, de faire de son fils Anastase un antipape, parvint, sous Nicolas Ior, à diriger la diplomatie pontificale. Tous les contemporains parlent de son avarice et de sa cupidité. Par un exemple rare en ces temps-là, il mourut dans l'impénitence finale, après avoir plusieurs fois volé la caisse du Saint-Siège et

(1) Sur Arsène, voir Lapôtre, L'Europe et le Saint-Siège à l'époque carolingienne, lre partie, Le pape Jean VIII, p. 41.

(2) Ce n'est pas sans raison que le biographe le qualifie d'archevêque. Arsène était un très grand personnage; il vint en Gaule sous Nicolas 1er en qualité de légat, et y fut reçu d'une façon extraordinaircment imposante.

causé, par lui-même et par ses enfants, les plus grands embarras aux papes Nicolas Ier et Hadrien IL Conwoïon s'était mis là sous un patronage bien extraordinaire, surtout en une cause comme celle qu'il était allé défendre à Rome.

Mais je reprends le fil de la narration. Après Arsène, le pape lui-même prend la parole : « Il faut, » dit-il, « obéir » à l'Evangile. Le Seigneur lui-même a dit : Si le sel » perd sa saveur, qui le salera? C'est-à-dire, si l'évèque » se trompe, qui le corrigera? Les saints canons disent )> aussi que si un évêque, un prêtre, un diacre, est ordonné » pour de l'argent, il doit être déposé et son consécraleur )> avec lui. » Ainsi, continue le biographe, il fut défini dans ce synode que nul évêque ne doit avoir l'audace d'accepter des présents de la part des ecclésiastiques ; autrement il perdra sa dignité, et sa place sera donnée à un autre. Le synode terminé, les évêques demandèrent congé au pape pour rentrer dans leur patrie. Léon IV accorda à Conwoïon le corps de saint Marcellin, pape et martyr; ils partirent tous, heureux d'emporter un tel trésor. Nominoé averti vint à leur rencontre avec les évêques et les nobles bretons, et l'on fit un accueil solennel au corps saint.

A partir de ce moment, le biographe ne parle plus des évêques soi-disant simoniaques. Tout ce qu'il en a dit n'a évidemment pour but que de montrer quelle a été l'occasion du voyage de saint Conwoïon à Rome et comment il en a rapporté le corps de saint Marcellin. Il essaye de donner à entendre que saint Conwoïon et son protecteur Nominoé eurent gain de cause devant le pape, ce qui est loin d'être la vérité. Nous verrons tout à l'heure ce que les pièces officielles permettent de savoir sur cette affaire.

En attendant, nous pouvons produire un document (1) moins ancien, peut-être, que la vie de saint Conwoïon,

(1) Indiculus de episcoporum Dritonum depositione, Bouquet, t. VII, p. ^88; Moricc, t. I, p. 288. Voir sur cette pièce R. Merlct, La Chronique de Xanles, p. xlix, et Bulletin critique, 1897, p. 4.

mais écrit dans un autre esprit que ie fragment de panégyrique dont je viens de rapporter le contenu. C'est Ylndiculus de episcoporum Britlonum depositione, publié d'abord par Sirmond (1), d'après un manuscrit du Mont-Saint-Michel. Ce récit a dû faire partie d'un mémoire en faveur de la métropole de Tours, dans son conflit avec celle de Dol. Il a été mis à contribution, au milieu du XIe siècle, par la chronique de Nantes (2). On ne peut le considérer comme tout à fait contemporain. Cependant les inexactitudes que Ton y relève n'ont rien d'exorbitant et ne dépassent guère la mesure de ce que se permettent, à propos des mêmes événements, les Gesta sanctorum Rolonensium. Suivant ce récit, Nominoé, voulant se faire consacrer roi et trouvant de l'opposition chez les prélats de Bretagne, les fit accuser de simonie afin d'avoir un prétexte pour les déposer. Comme les prélats ne se reconnaissaient point coupables,

(1) Dans son édition des capitulaircs de Charles le Chauve, notes, p. 132 (Paris, 1623); cf. Mabillon, Acta SS.sacc. IV, p. Il, p. 180; Bouquet, t. Vil, p. 288; Morice, t. I, p. 288.

(2) Bien que M. Ferd. Lot (Annales de Bretagne, t. XXII, p. 425 et suiv.), reprenant la thèse de M. Mcrlet, ait affirmé de nouveau que ÏIndiculus a été copié sur le ch. XI de la Chronique de Nantes, je persiste à croire, au contraire, que la Chronique dérive de ÏIndiculus. S'il en était autrement, comment expliquerait-on que des longs développements de la Chronique sur le rôle de Conwoïon et l'intervention du pape Léon IV, ÏIndiculus n'ait pas conservé la moindre trace? L'esprit des deux documents est sûrement le môme, très hostile à la métropole de Dol et à l'indépendance des princes bretons. Comment, ayant sous les yeux un récit où les entreprises de Nominoé sont contrecarrées par le pape, aurait-on renoncé à un tel argument? Du reste, lo début de ÏIndiculus. « Nomenoius valdc superbus, « urbem Namneticam, Redonicam, ac etiam Andcgavense territorium et « Cenomanense usque Meduanam invasit », transcrit dans la Chronique, y fait évidemment double emploi avec le récit des conquêtes de Nominoé, tracé quelques lignes plus haut. Dans ÏIndiculus, l'évêque d'Alet Salocon est qualifié d'Alelensis ; dans la Chronique, cet ethnique devient Dialetensis, et cela non seulement en cet endroit (c. XI), mais au c. IV, où il est question de liritanni Dialelenses. Cette différence d'orthographe, pour n'avoir rien à faire avec le nom de la civitas Diablinlum (cf. plutôt la dénomination postérieure de Quidalel), est pourtant bien faite pour suggérer l'idée de deux auteurs distincts. — De ces considérations, toutefois, il ne résulte que l'antériorité de ÏIndiculus à la Chronique : entre les deux documents il y aura une distance plus ou moins grande. Je n'ai pas à la mesurer ici.

262 FASTES ÉPISCOPAUX DE i/ANCIENNE GAULE.

il leur fit conseiller en secret, par un de ses confidents, de s'empresser de le faire, autrement ils seraient tous égorgés. Les malheureux cédèrent à la force (1), et Nominoé leur donna des successeurs. Ils étaient au nombre de quatre : Susannus de Vannes, Salocon d'Alet, Félix de Coriosopitutn, Liberalis de la cité des Ossismes. De leurs quatre diocèses, il en fit sept, dont un eut son siège au monastère de Dol. Nominoé décréta que son titulaire serait archevêque ; de même les monastère de Saint-Brieuc et de Pabu- Tutwal furent érigés en évêchés. Ainsi il y eut trois sièges constitués par usurpation ; les quatre autres furent maintenus avec de nouveaux titulaires. Ces changements opérés, Nominoé réunit ses évèques à Dol et se fit consacrer roi.

Quoi qu'il en soit de Fonction royale, qui est sans doute une transformation légendaire de quelque cérémonie politique mais caractérisée, ce que je retiens dans cet exposé c'est : 1° la nouvelle circonscription des évêchés, dont le nombre se trouve porté de quatre à sept ; 2° les noms des anciens sièges et ceux des nouveaux ; 3° les noms des titulaires dépossédés ; 4° la constitution d'une métropole à Dol. Ce dernier point n'est contesté par personne ; quand aux noms des évéques déposés, trois sur quatre nous sont connus d'ailleurs (2). Restent les circonscriptions et les nouveaux sièges. De tels détails n'ont assurément rien de légendaire, et l'on ne voit pas que le controversiste tourangeau eût intérêt à les inventer. Qu'il s'effarouche de voir constituer une métropole rivale de celle de saint Martin et que Nominoé, responsable de la fondation nouvelle, soit maltraité par lui, cela est très naturel. Qu'il s'irrite de voir déposer des évêques sans raisons valables, cela se

(1) L'événement eut lieu aux environs de Redon, in aida, quae vocaluv Goitloiih, localité qui n'est pas encore identifiée, en mars ou avril 848.

(2) Félix de Quimper est mentionné avec Susannus de Vannes dans les Gesta de Redon; Susannus et Salocon sont marqués dans une lettre du concile.de Soissons, en 8C6; v. plus loin, p. 275.

conçoit encore. Mais qu'il ait inventé de toutes pièces ce qu'il dit de la multiplication des évèchés, c'est ce qui paraît invraisemblable. Quel intérêt avait-il à imaginer ce fait? Il était plutôt à l'avantage de Nominoé. Sans doute il traite d'irréguliers (usurpatitii) les nouveaux évêchés. C'est le point de vue tourangeau, ou plutôt franc. Les Bretons devaient voir les choses autrement. Avant Charlemagne, les monastères de Dol, Saint-Brieuc et Tréguier avaient été des centres de ministère pastoral ; leurs abbés, revêtus ou non du caractère épiscopal, avaient, à la mode celtique, juridiction sur un grand nombre de paroisses. Il est même à croire que cette juridiction leur avait été maintenue, avec quelques réserves, sous le régime franc. En les reconnaissant comme évêques diocésains, en les mettant sur le même pied que les titulaires de Vannes, de Quimper, de Léon et d'Alet, Nominoé n'introduisait pas un bien grand changement par rapport à la situation présente ; il restaurait plutôt un état de choses dont le souvenir ne pouvait avoir disparu, car le régime des quatre diocèses ne fonctionnait que depuis quarante à cinquante ans. Le récit de Ylndiculus correspond donc en gros à la situation qu'il décrit. Toutefois il est incomplet en ceci qu'il ne prononce pas le nom de Conwoïon et qu'il néglige les négociations avec Rome ainsi que la protestation tant du pape que des conciles francs.

Ouvrons maintenant les lettres pontificales et les actes des conciles, qui sont assurément, en pareille matière, les documents les plus autorisés.

Vers la fin de l'année 847 (1), le pape Léon IV reçut une députation d'évêques bretons, porteurs d'une lettre écrite au nom de tous leurs collègues. Dans sa réponse (2)

(1) Sur celte date, voy. R. Merlet, L'émancipation de l'Eglise de Bretagne, dans la revue Le Moyen âge, 1898, p. 10, note.

(2j Le texte de cette lettre a pu être reconstitué intégralement on y faisant rentrer quelques fragments qu'on jugeait autrefois appartenir à d'autres lettres du même pape (Jaffé, 2599; M. G. Ep., t. V, p. 593).

il commence par dire qu'il est heureux de voir les évêques s'occuper des affaires ecclésiastiques, lesquelles, à en juger par le caractère des personnes qui jusque-là écrivaient au pape (1), semblaient être tombées entre les mains des laïques. Chacune des questions posées par les prélats au chef de l'Eglise va être l'objet d'une réponse. Je néglige ici les points relatifs à la discipline commune, aux sortilèges, au mariage, au pillage des biens ecclésiastiques, aux dîmes et à l'abstinence. Il y en avait d'autres, qui concernaient plus ou moins directement l'affaire soulevée par Nominoé. Les évêques avaient demandé si des clercs simoniaques pouvaient faire pénitence en conservant leur dignité ou si on devait les déposer sans retour. Le pape répond, conformément à la discipline antique, qu'il n'est pas possible de les maintenir en fonctions et qu'ils doivent être déposes. Il ajoute que la sentence ne peut être prononcée que par un tribunal composé de douze évêques et que les faits criminels doivent être prouvés par soixante-douze témoins (2). Que si les inculpés sont évêques et désirent être jugés par le pape, nul ne doit porter contre eux une sentence définitive. Il indique même quels sont les textes de loi ecclésiastique qui doivent régler la procédure et la pénalité dans les jugements conciliaires.

Les évêques demandaient ensuite qui a le droit de diriger les affaires ecclésiastiques. Le pape répond que ce sont évidemment les évêques et les clercs qui ont reçu l'ordination. Cette réponse du pape, comme la question elle-même, suppose que les évêques bretons avaient à se plaindre de l'ingérence des laïques (Nominoé ?) et des moi-

(1) Ceci suppose une correspondance antérieure, relative sans doute aux mômes affaires, entre le pape et Nominoé, conseillé évidemment par le fidèle Conwoion.

(2) Ceci est du droit canonique de fantaisie, inspiré par certains apocryphes dont le succès préludait à celui qu'allait obtenir, peu après, l'imposture des Fausses Décrétâtes. Exiger qu'un fait soit attesté par 11 personnes pour qu'il soit considéré comme établi judiciairement, c'est, au fond, opposer à ceux qui l'allèguent une fin de non recevoir.

nés (Conwoïon?) dans les affaires ecclésiastiques. Une autre question portait sur les eulogies ou présents que les évêques exigeaient des prêtres quand ils venaient au synode. Le pape dit qu'il n'y a rien de réglé à ce sujet ; mais qu'il est peut-être à craindre que, si l'on exige quelque redevance de ce genre, les prêtres soient moins empressés à venir au synode. Il est sage de ne rien imposer et de se borner à accepter ce que l'on apporterait volontairement.

Ou attendrait que cette lettre dit quelque chose des relations métropolitaines. Or, elle est entièrement muette sur les rapports entre les évêques bretons et l'archevêque de Tours. Le pape ne traite que les questions qui lui ont été posées. A ce moment, sans doute, le métropolitain de Tours n'avait pas encore porté à Rome ses réclamations. Il est même très improbable que la métropole de Dol fût déjà constituée.

Nous n'avons plus le texte entier de la réponse du pape à Nominoé ; mais nous savons, par les passages que Nicolas Ier en cita plus tard, dans une lettre au roi Salomon (1), qu'elle était entièrement conforme à la précédente ; il y était dit, en particulier, que l'affaire des simoniaques devait être jugée, d'après les canons, par un tribunal compétent et suivant une procédure régulière (2).

En comparant ces documents avec la vie de saint Conwoïon, on constate que le biographe a péché plutôt par réticence que par mensonge. Le pape condamna certainement la simonie d'une matière théorique; mais là n'était pas la question. Il s'agissait de savoir si les évêques bretons étaient réellement simoniaques et si leur prince avait

(1) Ecrite en 862; Jaffô, 2708; Migne. P. L., t. CXIX, p. 806.

(2) J., 2600. — Il n'y a pas lieu d'identifier avec cette lettre celle où il était question de Gislard et d'Actard (Migne, P. L., t. CXV, p. 672 ; t. CXIX, p. 80G). Je ne crois pas non plus qu'ilgy ait lieu d'admettre, sur le témoignage de la Clironique de Nantes, que le pape ait eu à répondre à une consultation de Nominoé sur la « restauration du royaume de Bretagne. » Morlet, l. c, p. 7 et suiv.

266 FASTES ÉPISCOPAUX DE i/ANCIENNE GAULE.

qualité pour les déposer. Sur ce point, le pape s'opposa très carrément à ses prétentions. Quant à juger lui-même les évèques accusés, on ne voit pas qu'il en ait été requis d'un côté ou de l'autre. Mais renvoyer la cause à un tribunal de douze évèques, c'était la renvoyer aux évoques francs, qui, certes, se seraient bien gardés d'entrer dans les prétendus scrupules de l'usurpateur breton.

^ Le biographe semble pourtant dire que les évèques avaient fait des aveux devant le synode romain, et qu'ils s'étaient défendus en prétextant leur ignorance. Cette assertion peut, je crois, être conciliée avec la lettre du pape. Dans celle-ci, en effet, il est question d'eulogies que les évèques avaient l'habitude d'exiger de leurs prêtres quand ils venaient au synode. Ils croient devoir demander au pape s'ils en ont le droit. On voit par la réponse du pape que la question n'était pas claire pour lui-même. Sur ce point, si je ne me trompe, les évèques auront avoué la pratique qu'ils observaient. C'est apparemment sur cet usage que se fondait toute l'accusation de simonie soulevée avec tant de zèle par Nominoé. C'est l'histoire des animaux malades de la peste : Nominoé, à qui il arrivait souvent de manger le berger, se scandalisait des peccadilles d'évèques peu dévoués à ses prétentions politiques.

Pour ne pas tout lui refuser, Léon IV accorda au prince armoricain les reliques qu'il demandait. Le biographe nous dit bien qu'on les reçut en grande pompe, mais il garde un silence prudent sur l'accueil qui fut fait à la lettre pontificale. Nominoé n'en tint aucun compte ; il expulsa purement et simplement les évèques des quatre diocèses bretons et en mit d'autres à leur place (1).

On ne trouve nulle part la liste de ces prélats mercenaires, pour parler comme les conciles francs, intrus, voleurs et larrons, pour employer les propres expressions des lettres pontificales. Courantgen était évêque de Vannes

(1) Lcltro du concile franc à Nominoé (Migne, P. L., t. CXIX, p. 554).

en 850; au temps d'Erispoé (851-857) Relhwalatre siégeait à Alet, Clutwoïon à Saint-Pol, Anaweten à Quimper.

Parmi les expulsés, deux, Félix ei Liberalis, se réconcilièrent avec Salomon, le second successeur de Nominoé, et furent réintégrés sur leurs sièges en 866. Quant à Susanrius et Salocon, ils étaient encore exilés en France à la même époque. Salocon mourut à Flavigny ; il y a lieu de croire que Susannus ne revint pas non plus en Bretagne.

L'attentat consommé par le prince breton ne pouvait manquer de soulever les protestations les plus vives à Rome (1) et dans le sein du clergé franc. Du reste, Nominoé était l'ennemi national pour les prélats du royaume de Charles le Chauve. Ses conquêtes, qu'il poussait jusqu'à la Mayenne et au delà, étaient accompagnées de meurtres, d'incendies, de pillages, de violences de toute espèce. Les pirates normands n'en faisaient pas davantage. Les évoques des quatre provinces de Tours, de Sens, de Reims et de Rouen, réunis en concile (fin 850 ou commencement de 851), lui écrivirent une lettre solennelle, dans laquelle ils lui reprochaient tous ses méfaits, rengageant à les réparer. En particulier, ils lui faisaient un grand crime de ce qu'il avait refusé de recevoir un envoyé du pape et la lettre dont il était porteur, lui déclarant que, s'il persistait dans cette attitude schismatique, ils prononceraient l'anathème contre lui, qu'il n'aurait aucune place au ciel et ne vivrait pas longtemps sur la terre (2).

(1) Voy. la note suivante.

(2) M. Mcrlet, Le Moyen âge, 1898, p. 21, propose de fixer au mois de février 851 la rédaction de cette lettre. Suivant lui, la lettre pontificale refusée par Nominoé aurait été adressée à ce personnage sur les réclamations do révoque Actard, chassé de Nantes vers le mois d'octobre 850 et remplacé par un intrus appelé Gislard. Une lettre de Léon IV a sans doute été écrite à ce propos (cf. J., 2000); mais je doute que ce soit d'elle qu'il s'agit ici. D'après la façon dont le concile parle de la lettre refusée par Nominoé, celle-ci devait être antérieure à la trahison de Lambert (été 850) ; elle paraît avoir été plutôt une protestation contre la déposition des évèqucs de Bretagne et la fondation de la métropole de Dol. Du reste, il est diflicile d'expliquer, dans Je système de M. Merlct, qu'Actard n'ait pas assisté au concile, que celui-ci se soit tenu à Tours ou ailleurs.

268 FASTES ÉPISCOPAUX DE i/aN'CIENNE GAULE.

Nominoé ne semble pas s'être inquiété des menaces de Tépiscopat franc. Il comptait apparemment sur les prières de Conwoïon et de ses moines pour se maintenir en grâce auprès de Dieu. Mais, comme le lui avaient prédit les évêques, il ne tarda pas à mourir (7 mars 851). Sa mort, du reste, n'apporta aucun changement à la situation. Elle se maintint sous Erispoé (851-857), son fils et successeur. Erispoé ayant été assassiné et remplacé par Salomon, celui-ci présenta, apparemment au pape Benoît III,' une requête en vue de faire régulariser la situation du corps épiscopal de Bretagne. Mais Benoît III répondit avec l'accent de la plus douloureuse indignation qu'il n'admettrait jamais que l'on chassât de leurs sièges des évêques qui n'auraient point été jugés par douze de leurs collègues (1). En 859, les évêques des trois royaumes de Charles le Chauve, de Lothaire II et de Charles de Provence, réunis en concile à Savonnières, près Toul, adressèrent deux lettres, l'une à des seigneurs bretons dont on avait fort à se plaindre, l'autre à quatre évêques du même pays, Fastcarius, Wernarius, Garnobrius et Félix. Cette lettre était signée des sept métropolitains de Lyon, Rouen, Tours, Bourges, Reims, Cologne et Besançon. On y reprochait aux destinataires d'avoir négligé d'assister au concile, bien qu'ils y eussent été invités, et de ne pas rendre au métropolitain de Tours l'obéissance qui lui était due ; on leur rappelait que le schisme introduit sous Nominoé leur avait valu d'être excommuniés ; on les invitait à réparer leurs torts ; ils [devaient exhorter leur prince à rentrer dans le devoir, tant au point de vue religieux qu'au point de vue politique.

Les noms des évêques bretons auxquels cette lettre est adressée offrent un certain intérêt. Le premier, Fastcarius, est ordinairement identifié avec le Festgen du cartulaire

(1) La lettre est perdue, mais elle est citée dans une lettre de Nicolas Ier au même Salomon (Jaffé, 2708).

de Redon et le Festinien (Festinianus), évéque de Dol, dont il est question dans la correspondance de Nicolas Ier. Wernarius est l'évêque de Rennes. Ce prélat signait encore, en 843) comme prélat franc, un privilège du monastère de Germigny, dans le diocèse d'Orléans. Depuis 850, il était entré dans l'obédience des chefs bretons. Les sièges des deux autres prélats n'ont point encore été déterminés. Ce sont, je crois, les évêques de Saint-Brieuc et de Tréguier. Nous savons en effet quels étaient, en 859, les titulaires de Nantes, de Vannes, de Quimper, d'Alet et de Léon. Aucun d'eux ne s'appelle Garnobrius ou Félix. Il ne reste que les sièges de Saint-Brieuc et de Tréguier à qui nous puissions attribuer ces deux prélats. On voit ainsi quel principe avait guidé l'épiscopat franc et dans la convocation adressée aux prélats bretons et dans le choix des destinataires de sa lettre synodale. L'évêque de Rennes était dans une situation régulière ; la conquête seule l'avait séparé de l'épiscopat franc ; mais aucun doute ne pouvait s'élever sur sa légitimité. Les évêques de Dol, de Saint- Brieuc et de Tréguier devaient, il est vrai, leur situation à Nominoé (1); mais c'était une situation spéciale, très différente de celle des successeurs donnés aux évêques indûment déposés. On n'avait pas été obligé de chasser quelqu'un pour les installer. Autre chose était de découper de nouvelles circonscriptions épiscopales dans les anciennes, autre chose de chasser des évêques sans forme de procès, uniquement pour des motifs politiques. Les droits de ceux-ci sur leurs anciens sièges avaient été manifestement violés ; leurs successeurs n'étaient que des intrus. En les considérant comme tels, les évêques francs ne faisaient qu'appliquer les règles les plus élémentaires du droit ecclésiastique. Il n'est donc pas étonnant qu'ils n'aient point invité à leur concile Courantgen de Vannes, Anewethen

(1) Rien n'empêche d'admettre que les prélats installés par Nominoé sur ces trois sièges n'aient été tout simplement les abbés alors en fonctions,

de Quimper, Olutwoïbn de Saint-Pol et Relhwalalre d'Alet, et qu'ils n'aient pas daigne les désigner dans la suscription de leur lettre.

Celle-ci demeura sans effet, comme les admonestations précédentes. Salomon, cependant, ne désespérait pas de s'entendre/ sinon avec l'èpiscopat franc, au moins avec le pape. Il envoya, en 862, une ambassade à Nicolas Ier, avec des lettres où il lui disait que les évèques déposés l'avaient été sur le conseil et avec l'autorité du pape Léon IV. Nicolas fit vérifier dans ses archives (1) et ne tarda pas à découvrir que les choses s'étaient passées d'une façon contraire aux assertions du roi des Bretons. Celui-ci ajoutait que les condamnés avaient avoué leurs crimes. A cela le pape avait à objecter que l'aveu pouvait avoir été arraché par la terreur et n'être pas conforme à la vérité; que d'ailleurs il aurait dû, pour être valable, être présenté dans un procès conforme aux règles, et non devant des laïques dévoués au roi et conspirant manifestement la perte des accusés (2). Il répondit dans ce sens au roi Salomon, l'engageant avec bienveillance à porter cette affaire devant le métropolitain de Tours, assisté de douze évèques ; que s'il lui répugnait de s'adresser à ce métropolitain, il lui offrait de juger lui-même l'affaire, à Rome, pourvu qu'on lui envoyât deux des évèques déposés et deux des évoques installés à leur place, avec un représentant du roi. L'affaire de la métropole lui avait été soumise avec celle des prélats. Le pape ne refuse pas de l'examiner, quand la paix sera faite entre les Bretons et les Francs.

Cette paix ayant été conclue en 863, Salomon reprit les négociations avec le pape, se bornant à demander le pallium pour l'évêque de Dol, sans insister davantage pour la reconnaissance des prélats intrus. Le roi breton et ses

(l) Migne, P. L., t. CXIX, p. 80G.

(Tj Remarquer la coïncidence entre ce passage de la lettre pontificale et la façon dont YIndiculus présente les choses.

évoques n'étaient guère au courant des usages épislplaires ; ils écrivaient au pape en mettant leurs noms avant le sien et sans sceller leurs lettres. Dans les réponses qu'on leur fait, il est beaucoup insisté sur ces formalités. A une première demande de pallium faite par le roi, en 865, Nicolas répond (1) en indiquant les conditions dans lesquelles une pareille faveur doit être sollicitée ; la première est l'envoi à Rome des lettres pontificales qui ont accompagné les concessions antérieures faites aux prédécesseurs du postulant. C'était mettre le roi breton et l'évêque de Dol dans le plus grand embarras, car ils n'avaient évidemment aucun document de ce genre à produire. Ils insistèrent néanmoins et écrivirent au pape chacun de son côté. Dans sa lettre Festgen (Festinien, Fastcaire) se bornait à dire que l'un de ses prédécesseurs, Restoald, avait été consacré archevêque par le pape Sévérin, comme on le lisait dans les Gesta romains (2), et que le pape Hadrien avait envoyé le pallium à un certain Juthinaël.

Nicolas répondit (3) qu'on avait eu tort de ne tenir aucun compte de ses prescriptions ; il avait demandé qu'on réglât la question de savoir qui était le métropolitain des èvêques bretons et quels pouvaient être leurs titres à s'émanciper de la juridiction de Tours ; on n'en avait rien fait (4). Il avait indiqué aussi, comme condition essentielle, que la demande du pallium fut accompagnée de l'envoi des lettres pontificales par lesquelles des concessions semblables avaient été faites aux anciens ôvêques de Dol. Au lieu de lui faire tenir ces pièces, on le renvoyait aux Gesta ponti-

(1) Jaffé, 2789; Migne, P. L., t. CXIX, p. 925.

(2) Sicul in nostris legitur gestis, dit le pape; en reproduisant la phrase de Festgen, il est oblige de changer le possessif; l'évoque de Dol avait dû écrire in vestris.

(3) Jaffé, 2806, 2807; Migne, P. L„ CXIX, p. 9G9, 970.

(4) A ce propos, le pape remarque qu'il n'y avait que sept évéchés en Bretagne. « Quia vos, qui tantum septern episcopos habetis, quae causa ecclcsiasticae traditionis vos sinat habere metropolim ignoramus.' » Ce sont évidemment les quatre évéchés primitifs, plus les trois qui en furent demembres par Nominoé. Rennes et Nantes sont en dehors du compte.

ficum. Eh bien, ces Gesta, il les avait parcourus et il n'y avait rien trouvé de semblable.

Ici j'ouvrirai une parenthèse sur les documents de Festinien. Ce que l'on entendait par Gesta des papes, au VIIIe et au IXe siècle, ce n'est pas autre chose que le Liber pontiflcalis. Si l'on avait voulu parler des registres où se conservaient les copies des lettres expédiées par la chancellerie pontificale, on se serait servi de l'expression regesta, ou bien on aurait désigné Varchivium ou le scrinium du Saint-Siège, où ces registres étaient déposés (1). Il faut remarquer que Festinien ne semble avoir cité les Gesta que pour Sévérin, et qu'il dit, non pas précisément que ce pape avait donné le pallium à Restoald, mais qu'il l'avait ordonné archevêque : Scripsistis praeterea nobis ut Indus Romanae sanctae ecclesiae praesul Severinus Restoaldum deecssorem vestrum, sicut in nostris legitur gestis, in archiepiscopum consecrasset, et Âdrianus cuidam Juthinaelo pallium dedisset. Sed nos utrorumque gestis revolutis nihil in eis super his penitus valuimus reperire. Nicolas fît vérifier pour les deux papes et ne trouva rien ; en effet, il n'y a rien de semblable ni dans la vie de Sévérin, ni dans la vie d'Hadrien Ier. Cependant, la citation de Festinien n'était pas absolument imaginaire ; je suis parvenu à la retrouver, non pas, il est vrai, dans la vie de Sévérin, mais dans celle de Sergius (687-701).

Il est dit, à la fin de celle-ci : Hic ordinavit Bertoaldum Britanniae archiepiscopum. Le nom de Sergius aura été changé par inadvertance en celui de Severinus, soit par le secrétaire de Festinien, soit par celui du pape; mais la référence est nette et claire. Le changement de Bertoald

(1) C'est ce que fait Nicolas 1" dans sa première lettre à Salomon, en parlant des lettres de ses prédécesseurs Léon IV et Benoît III : « Sciât prudentia tua, nos de eiectis et in locis illorum aliis subrogatis episcopis diligenter in archivis sanctae Romanae ... ecclesiae requisisse. — De Gislardo autem et Actardo episcopis, de quibus scripsisti, multo aliter quam tua referebat epistola in scrinio nostro reperimus. » Migne, P. L., t. CXIX, p. 806, 807.

en Restoald est de ceux que Ton peut imputer aux copistes (1).

Malheureusement pour les prétentions de l'évèque de Dol, le Bertoald nommé archevêque de Bretagne par Sergius est bien connu et n'a rien à voir avec le siège de Dol. C'est le huitième archevêque de Cantorbéry, consacré en 693. Il y a donc lieu d'effacer de la liste des évêques de Dol ce prétendu prédécesseur de Festinien.

Une autre conclusion à tirer de là, c'est que Festinien, non seulement n'avait point dans ses archives les documents que le pape lui demandait, mais qu'il ne se faisait aucun scrupule de se chercher des prédécesseurs en dehors de toute tradition locale.

Le cas de Juthinaël est moins clair. La façon dont le pape rapporte l'allégation de Festinien ne permet pas d'affirmer que l'évèque de Dol ait présenté Juthinaël comme son prédécesseur (2). En tout cas, ce Juthinaël devait être, dans la pensée ou dans l'imagination de Festinien, un évêque breton. Or, il est bien difficile de croire que le pape Hadrien (772-795) ait concédé le pallium à un prélat armoricain de cette nationalité. C'est à peine si l'on peut affirmer que, dans les dernières années de ce pape, le pallium fut accordé à tous les métropolitains francs. Jusqu'à Charlemague, cet insigne était une décoration spéciale, donnée à quelques évêques comme symbole d'une certaine délégation delà juridiction pontificale. Il arrivait parfois qu'elle fut accordée à des évêques qui n'étaient pas métropolitains. Au temps de saint Grégoire, l'évèque Syagrius d'Autun, au temps de Pépin, l'évèque de Metz Chrodegang, au temps de Charlemagne l'évèque d'Orléans Théo-

(1) Le Liber pontificalis était connu en Bretagne au temps de Nioolas Ier. Indépendamment de l'usage qu'en fait ici l'évèque Festinien, on peut citer la vie de saint Conwoïon, qui en reproduit plusieurs passages, à propos de la translation de saint Marcellin. C'est sans doute Conwoïon lui-même qui l'aura rapporté de Rome avec ce corps snint.

(2) Resloaldum, decessorem vestrum ... cuidam Juthinaelo.

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dulphe, au temps d'Hadrien II, successeur de Nicolas, Actard, évèque de Nantes, en furent honorés; mais ce sont là des cas exceptionnels. Quoi qu'il en soit, du reste, du rapport qui existait, au temps d'Hadrien, entre la situation de métropolitain et le droit de porter le pallium, il est certain que ce droit était un privilège octroyé par le pape et une marque toute spéciale de sa bienveillance et de sa confiance. Jusqu'à ce que la Bretagne n'eût été soumise parles armes du grand roi des Francs, la collation du pallium à un évêque breton eût été, de la part du pape, un acte contraire à la politique de Charlemagne, son ami et son protecteur. Une chose aussi invraisemblable ne saurait être crue à la légère ; en tout cas, elle ne peut être admise sur le témoignage d'une personne que l'on vient de prendre en flagrant délit ou de mensonge ou d'erreur grossière.

Quoi qu'il en soit de son pallium, du moment où il n'est pas sûr que Juthinaël ait été présenté par Festinien comme un évêque de Dol, je ne crois pas qu'on puisse le maintenir sur la liste des évêques de ce siège. Fût-il sûr qu'il eût été présenté comme évêque de Dol, je me permettrais encore d'en douter, car l'homme qui s'est faussement donné un prédécesseur dans la personne d'un archevêque de Cantorbéry a bien pu s'en donner un second avec tout aussi peu de fondement.

Les lettres par lesquelles Nicolas repoussait les prétentions de l'évêque de Dol (1) furent expédiées le 17 mai 866. Il n'y était pas question des évêques dépossédés, le pape ayant sans doute jugé inutile d'insister sur un point où ses réclamations n'étaient pas écoutées. Peu après, cette affaire lui fut rappelée par le concile tenu le 18 août 866, à Soissons, où assistèrent sept métropolitains et vingt-trois évêques du royaume de Charles le Chauve. Dans une

(1) La lettre d'Hadrien II (J., 2950; Migne, t. CXXIX, p. 1020) par laquelle ce pape aurait concédé le pallium refusé d'abord, est une des nombreuses falsifications qui se produisirent plus tard dans cette affaire.

lettre spécialement consacrée aux questions bretonnes et confiée à l'évêque de Nantes Actard, légat du concile, on énumère les méfaits des Bretons et en particulier la déposition illégale de plusieurs évéques :

De episcopis autem ab eisdem temere et irreverenter non solum absque vcstri pontificatus notitia, verum etiam absquc ullius synodici conventus examine atque consensu eiectis, id est de Salacone Dolense, adlinc quidem licet expulso superstite, cui loco se iactitant sedem metropolim contra fas habere, praedicto fratre expulso, atque duobus in ipsa sede nuncupative (1) subrogatis absque metropolitae scientia vel consensu; Susanno etiam Venetense adhuc superstite, alioque suae sedi indebite substituto, frequens ad sanctam Romanam ecclesiam processit mentio, cum adhuc ipsi exules demorentur; licet quosdam idem dux Biitannicus infra praesentis anni spatium, vestrae auctoritatis instituas praemonitus, quos non solummodo (2) suae gentis et linguae esse noverat, absque synodi praesentia, sine ullo reconciliationis vel restitutionis ordine, verbo suo solummodo restituent, et quomodo qualiterque placuerit sedes amissas recipere, non ecclesiastica determinatione sed barbarica deliberatione permiserit.

On voit, par ce document, que Salomon avait donné une demi-satisfaction aux protestations soulevées par les violences de Nominoé. Deux des évéques dépossédés, Susannus et Salocon, avaient été il est vrai maintenus en exil; mais les deux autres, qui se trouvaient être de nationalité et de langue bretonne, Félix de Quimper et Liberalis de Léon, étaient rentrés en grâce et avaient recouvré leurs sièges.

Nous n'avons plus la réponse que Nicolas Ier fît à cette

(1) Cette nuncupativa. subvogatio doit s'entendre d'une substitution illégale et nulle, qui ne donna aux successeurs de Salocon aucun droit réel, mais seulement un titre. On peut se demander s'il s'agit de deux intrus qui se seraient succédé sur le siège de Dol, ou de deux intrus entre lesquels on aurait partagé le diocèse primitif. Cette question serait résolue s'il était sûr que Festgen, en fonctions au temps du concile, avait été installé dès l'origine du changement. On sait qu'il siégeait en 85(J, et nul autre nom d'archevêque de Dol n'est prononcé avant le sien. Mais ceci ne donne qu'une probabilité.

(2) Le texte est évidemment altéré en cet endroit, bien que le sens demeure clair.

lettre. Il mourut le 13 novembre 867. Son successeur Hadrien II s'occupa d'assurer une situation à l'évêque légitime de Nantes, Actard ; il lui accorda le pallium (1) et ratifia bientôt après sa promotion à l'archevêché de Tours, comme successeur d'Hérard (871). Dans une lettre écrite à celui-ci (2), trois ans avant sa mort (868), il déclare avoir maintenu et vouloir maintenir tant qu'il le faudra les droits de la métropole de Tours contre les revendications du duc Salomon et de son peuple (3).

Jean VIII (872-882), successeur d'Hadrien II, observa dans la question bretonne la même attitude que ses prédécesseurs. Dans une lettre écrite en 878, peu après le concile de Troyes, à Mahen, évêque de Dol (4), et à tous les évêques bretons, il leur reproche non seulement de s'être séparés de la métropole de Tours, mais encore d'avoir été ordonnés irrégulièrement, au mépris du droit des évêques légitimes expulsés par la force : Audivimus ut vos non antiquo more a vestro metropolitano consecrati fuissetis, sed expulsis legitimis episcopis de sedibus, sola potentia ducis vestri, alter ab altero consecratus fuit. Il les menace d'excommunication s'ils ne viennent pas à résipiscence et ne rentrent pas dans l'obéissance de l'archevêque de Tours. C'est à celui-ci et aux autres évêques francs, — il le dit en propres termes, — qu'il doit ses renseignements. Tout ce que nous avons vu jusqu'ici concourt à établir que ces renseignements étaient conformes à la vérité.

Les documents nous manquent pour suivre cette affaire pendant les vingt dernières années du IXe siècle et pendant le siècle suivant. Le temps, la mort des derniers prélats dépossédés, Salocon et Susannus, enfin la catastrophe de l'invasion normande, passèrent l'éponge sur les irrégu-

(1) Jaffé, 2904, 2905.

(2) Jaffé, 2906.

(3) Cf. Sirmond, Concilia Galliae, t. III, p. 684; Migne, P. L., t. CXIX, p. 805, note b.

(4) Jaffé, 3144; Migne, P. L., t. CXXVI, p. 801.

larités tyranniques de Nominoé. L'érection des trois nouveaux sièges n'avait été blâmée officiellement et directement par personne. Quand l'ordre fut rétabli et que la Bretagne fut à peu près rendue à elle-même, un point seulement pouvait demeurer en litige, la juridiction métropolitaine de l'évéque de Dol. On peut dire qu'elle ne fut jamais ou à peu près jamais étendue aux évêchés de Rennes et de Nantes. Pour les autres, il y eut de longs débats ; les évêchés créés au IXe siècle, ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc, demeurèrent plus longtemps que les autres attachés à la métropole bretonne. Enfin, un décret définitif du pape Innocent III vint rétablir les relations antiques et subordonner toutes les églises de Bretagne au siège de saint Martin, mais sans toucher aux fondations épiscopales de Nominoé, qui ont subsisté en fait jusqu'à la Révolution.

De ces changements il résulta, en somme, un état de choses qui peut s'exprimer par le tableau suivant :

Provincia Turonensis.

Metrop. civ. Turonum.

Civ. Cenomannorum.

Civ. Redonum.

Civ. Andecavorum.

Civ. Namnetum.

Civ. Dolensium (metropolis?) Civ. Venetum.

Civ. Corisopitum.

Civ. Ossismorum.

Civ. Aletensium.

Civ. Briocensium.

Civ. Trecorensium.

Au Concordat, ces douze évêchés furent réduits à huit, par la suppression des sièges de Dol, Saint-Pol (Ossismorum), Alet (Saint-Malo), Tréguier. En 1855, l'érection de Laval en évêché a fait revivre, au point de vue ecclésiastique, l'antique cité des Diablintes. L'évêché actuel de Quimper et Léon reproduit à peu près l'ancienne cité

des Ossismes ; celui de Saint-Brieuc et Tréguier, l'ancienne cité des Coriosolites. On est donc revenu à un état de choses antérieur à la Notice des Gaules. D'autre part, la création à la métropole de Rennes (1859), avec l'assignation des églises suffragantes de Vannes, Quimper et Saint-Brieuc, a consacré d'une certaine façon, sept siècles après la décision d'Innocent III, mille ans après Xominoé, le démembrement de la province de Tours opéré par le prince des Bretons.

S 6. — Catalogues épiscopaux. Généralités.

Les manuscrits nous ont conservé un certain nombre de catalogues épiscopaux afférents à la province de Tours. Quelquefois on les rencontre à l'état isolé. Mais d'autres fois ils sont groupés soit entre eux, soit avec des catalogues de provinces voisines. Je dois décrire ici les recueils de catalogues, pour éviter des répétitions inutiles ; quant aux catalogues isolés, je les étudierai au moment d'en faire usage.

1. — Le premier recueil de Saint-Aubin d'Angers, conservé dans le manuscrit n° 465 du fonds de la reine Christine, au Vatican, XIe siècle.

Ce livre a été évidemment exécuté pour une église du diocèse d'Angers. Il contient les vies de quatre saints évêques de ce siège : saint Maurille (f. 1), saint Lizin (f. 24'), saint Magnobode (f. 36'j, saint Aubin (f. 74'). Entre les deux dernières sont intercalés des extraits d'une vie de saint Samson de Dol (1). A la suite de la vie de saint Aubin (f. 81') se trouve un catalogue des évêques d'Angers,

(1) C'est le même texte que celui qui a été publié par dom Plaine dans les Analecta Bûllandiaria, t. VI, p. 77 et suiv. Cf. Bulletin critique, 1887, p. 397. Dom Plaine considère cette rédaction comme la plus ancienne de toutes, en quoi il se trompe, car elle est du Xe siècle.

disposé d'abord en deux colonnes encadrées, sur le f. 81', puis en une seule, également encadrée, sur le folio suivant, r°. Ce catalogue paraît avoir d'abord terminé le manuscrit. Mais peu après on y joignit le chapitre xciv du De gloria confessorum de Grégoire de Tours, où il est question de saint Aubin (f. 82'), puis des catalogues épiscopaux de Nantes (f. 83), de Sens (f. 83'), d'Orléans et du Mans (f. 84).

Les catalogues contenus dans ce manuscrit s'arrêtent respectivement :

Celui d'Angers à Hubert (1010-1047),

Celui de Nantes à Gautier II (1008-1041),

Celui de Sens à Archembald (959-968),

Celui d'Orléans à Odolric (1021-1035),

Celui du Mans à Avesgaud (1000-1036).

Cependant le catalogue d'Orléans contient encore de première main le nom de Rainier, troisième successeur d'Odolric, les deux prélats intermédiaires, Isembard et Haderic, étant omis. De cette circonstance, on doit conclure que les quatre derniers catalogues n'ont été transcrits à la fin du manuscrit que depuis l'année 1070, date de l'avènement de Rainier (1070-1080). Par ailleurs, le texte des catalogues d'Angers, de Nantes, d'Orléans et du Mans représente la tradition telle qu'elle existait avant le milieu du XIe siècle. Avec celui de Sens on remonte plus haut encore.

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