LES TRADITIONS DE SAINT-PIERRE-LE-VIF
Sens avait, au VIe siècle, un souvenir martyre-logique d'un certain relief, celui de sainte Colombe. Cette sainte, dont le tombeau se voyait à quelque distance au nord de la ville, est marquée dans la plus ancienne recension auxerroise du martyrologe hiéronymien, ce qui lui donne une attestation de l'année 595 environ. L'évêque saint Loup, au temps de Clotaire II, voulut être enterré dans sa basilique. D'après sa passion, qui pourrait bien remonter jusqu'au temps de Childebert, sainte Colombe aurait été victime de la persécution d'Aurélien. Un monastère se forma autour de la basilique de Sainte-Colombe et de Saint-Loup. Il en était encore, semble-t-il, à son premier abbé, lorsque l'évêque Emmo lui délivra un privilège dont la teneur s'est conservée (660).
Plus près de la ville, à l'opposé de Sainte-Colombe, il y avait un autre monastère, placé sous le vocable de saint Pierre, et appelé, on ne sait pourquoi, Saint-Pierre-le-Vif. D'après certains indices, on peut croire qu'il s'élevait près de l'antique cimetière chrétien de la cité sénonaise. Sa fondation avait été l'œuvre d'une princesse mérovingienne appelée Théodechilde. Cette circonstance est mentionnée dans un autre privilège d'Emmon, de la même année que le précédent, c'est-à-dire dans le plus ancien document authentique où il soit question de Saint-Pierre-le-Vif.
Le privilège en faveur de Sainte-Colombe dit expressément que la martyre et saint Loup reposaient dans la basilique de ce monastère. Aucun tombeau de saint n'est mentionné dans le privilège pour Saint-Pierre-le-Vif. Cependant, en 847, l'archevêque Wenilo découvrit, non dans l'église abbatiale elle-même, mais dans le cimetière voisin, les tombeaux des deux premiers évêques de Sens, Savi-
nien et Potentien, et de quelques autres saints. Leurs reliques furent transportées solennellement dans l'église du monastère.
Cette translation n'est attestée directement que par les chroniqueurs de Saint-Pierre le-Vif, dont le premier en date, Odoranne, écrivait vers l'année 1032. Elle n'est pas marquée dans les Annales, autrement anciennes, de Sainte-Colombe. Cependant, en ce qui regarde les saints Sabinien et Potentien, nous avons le témoignage implicite des martyrologes du temps. Dès l'année 848, Wandelbert de Prlim (1) les marque dans le sien, en les qualifiant de primi patroni de l'église de Sens. Ceci, c'est la tradition du catalogue. Adon, sénonais de naissance, longtemps moine à Ferrières, séjournait alors au monastère dePriim. C'est sans doute par lui que Wandelbert fut informé. Dans le martyrologe qu'il publia lui-même peu d'années après, la tradition se trouve précisée : Apud Senonas natale beatorum Sabiniani et Polentiani qui a beatis apostolis ad praedicandum directi praefatam urbem martyrii sui confessione illustrem fecerunt. Deux choses sont ici affirmées : la mission donnée par les apôtres et le martyre. De ces deux choses, la dernière seule fut retenue par Usuard (2), lorsque, vers 875, il emprunta la note d'Adon pour l'insérer dans son martyrologe ; les mots a beatis apostolis y sont remplacés par a pontifice Romano, ce qui est de conséquence, surtout pour la date (3).
Le système d'Usuard prévalut, même à Sens. Nous avons encore un livre liturgique du Xe siècle, un martyrologe qui, exécuté en dehors de Sens, fut apporté dans cette ville et approprié par des retouches et des complé-
(1) On voit, par les lettres de Loup de Ferrières (ep. 122), que le monastère de Prûm avait des correspondants parmi les moines sénonais.
(T) « Apud Senones beatorum Sabiniani episcopi et Potentiani, qui a pontifice Romano ad praedicandum directi, eandem metropolim martyrii sui confessione illustrem fecerunt. »
(3) Dans les Gestes des évéques d'Auxerre (c. 1), la mission dos saints sénonais est rapportée à saint Clément et non aux apôtres.
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402 FASTES ÉPISCOPAUX DE i/ ANCIENNE GAULE.
ments à l'usage sénonais. Au 31 décembre, il contient, de seconde main , c'est-à-dire de main sénonaise , la note d'Usuard, avec les mots a pontifice Romano (1).
Le culte des saints Savinien et Potentien, — car il ne s'agit encore que de ces deux évêques, — ne semble pas avoir eu un grand rayonnement. Je n'en vois pas trace dans les litanies, ni dans les calendriers, sauf ceux qui dérivent d'Adon et d'Usuard. Sainte Colombe était bien autrement connue. Il n'est guère, en France, de litanie un peu développée où elle n'ait sa place dans le chœur des vierges. Des saints Savinien et Potentien, on ne paraît s'être préoccupé que dans le diocèse de Sens, à la cathédrale (2), et surtout à Saint-Pierre-le-Vif, où se conservaient leurs reliques.
Cette abbaye, située en dehors des murs de Sens, était fort exposée aux ravages de la guerre. Quand les assiégeants étaient des chrétiens, les moines n'avaient pas beaucoup à craindre, au moins pour leurs personnes et leurs reliques. Il en fut autrement en 886 et en 937, quand les Normands d'abord, les Hongrois ensuite, parurent sous les murs de la cité métropolitaine. Il fallut alors se réfugier en ville, avec ce que l'on put transporter d'objets précieux. En 937 (3), l'archevêque Guillaume engagea les moines à déposer leurs reliques dans sa cathédrale ; puis, les Hongrois partis, il éleva la prétention de les garder. Grande désolation des moines. Heureusement pour eux, il se produisit de tels prodiges que l'archevêque, redoutant la colère des saints, se décida à les laisser réintégrer leur demeuretraditionnelle. Toutefois, l'abbé Samson, pour couper
(1) Acta SS. nov., t. II, p. [xiv].
(2) Le sacramentaire de Stockholm en témoigne; les noms des saints Savinien et Potentien y ont été ajoutés au Mémento delà messe; leur fête, 30 décembre, a été aussi ajoutée au calendrier. Sur ce ms., voy. L. Delisle, Mèm. de VAcad. des iriser., t. XXXII, lre p., p. 106.
(3) Le narrateur du onzième siècle (Duru, Bibliothèque historique de VYonne, t. II, p. 356 et suiv.) confond ici l'invasion hongroise et l'invasion normande.
court à de nouvelles entreprises, se décida à cacher ses reliques dans un souterrain très profond.
Elles y restèrent jusqu'au commencement du XIe siècle. L'archevêque Léoteric et l'abbé Rainard s'entendirent alors pour en faire la visite. Les ossements sacrés furent retrouvés, lavés et déposés dans des cercueils de plomb. Rainard mourut en 1015. La même année, la ville de Sens passa sous l'autorité directe du roi de France Robert, lequel, à la demande de sa femme Constance, témoigna beaucoup d'intérêt aux moines de Saint-Pierre-le-Vif. Une belle châsse fut exécutée par l'un d'eux, Odoranne, habile artiste, et l'on y déposa, en 1031, les ossements de saint Savinien avec quelques autres reliq les.
L'abbaye renaissait alors, après les dures épreuves du X* siècle. Les Hongrois avaient brûlé l'église en 937. Une vingtaine d'années plus tard, l'abbé Notranne avait commencé à ruiner la communauté en vendant ses biens; puis vint l'archevêque Archambaud (958-967), qui s'empara de l'abbaye, s'y installa même, pour y mener la vie la moins édifiante, aliéna ce qui restait des biens, chassa ou extermina les religieux. Après la mort d'Archambaud (967), son successeur Anastase (967-977) s'intéressa à ce qui restait de la communauté ; elle reprit vie sous les archevêques suivants, Sewin et Léoteric. Mais on peut se figurer en quel désordre devaient se trouver les souvenirs et les traditions.
Cette circonstance doit entrer en ligne de compte dans l'appréciation des écritures relatives à l'histoire des saints et de leurs diverses translations. Aucune de ces pièces ne nous est parvenue en des exemplaires antérieurs à l'année 1045, date du manuscrit original d'Odoranne (1). La plupart sont postérieures à ce manuscrit, d'un quart de siècle à tout le moins. Cependant il n'est pas impossible que, dans ces compositions tardives, il soit entré quelques tra-
(1) Val. Reg., 577.
ditions et même quelques documents écrits que l'on puisse rapporter à un temps plus ancien.
Après Odoranne se place un recueil actuellement conservé à la bibliothèque d'Auxerre; il a été publié intégralement par l'abbé Duru (1) : je vais l'examiner en détail. Après ce recueil vient la chronique de Clarius (v. 1120), puis celle de Geoffroy de Courlon (fin du XIIIe siècle).
Dans le recueil d'Auxerre, une seule pièce me semble pouvoir être rapportée à une date relativement ancienne. C'est un récit de la première translation (2), celle de 847, auquel il faut peut-être rattacher trois ou quatre miracles (p. 320-323), assez indifférents à l'histoire. Ce récit nous est parvenu en diverses rédactions, toutes plus ou moins retouchées. Mais l'une d'elles a conservé trace d'un temps peu éloigné de l'événement (3). Quelle était au juste la teneur primitive de ce petit écrit? A quel jour y était rapportée la translation? Quels noms de saints y figuraient? Autant de questions auxquelles nous ne saurions répondre avec sécurité.
Cela, du reste, n'importe guère au but que nous poursuivons ici, c'est-à-dire à l'élucidation des traditions sénonaises sur la date et l'histoire des premiers évêques du lieu. Les documents postérieurs à cet ancien écrit concordent à tout le moins en ceci que les corps de saint Savinien et de saint Potentien furent retrouvés, avec d'autres, près de Saint-Pierre-le-Vif, au temps de l'archevêque Wenilo, probablement en 847, transférés par ce prélat dans l'église de l'abbaye, et considérés comme des
(1) Bibliothèque historique de l'Yonne, t. II, p. 288-372. Le manuscrit portait, au temps de l'abbé Duru, le n° 45; il est maintenant coté 198. Il provient de l'ancienne bibliothèque capitulaire de Sens {CataL gén. des mss., Départements, t. VI, p. 68).
(2) Duru, p. 315-319; cf. p. 353 et Catalog. hagiogr. Paris., t. II, p. 332; t. III, p. 353.
(3) CataL Par., t. III, p. 353 : « Nuper a venerabili Wenilone praedictae sedis antistite translati sunt. »
corps de martyrs, d'après l'inspection des ossements. Quelle était au juste la valeur de cette expertise? Comment a-t-on pu s'assurer que les lésions constatées sur les crânes constituaient la preuve indubitable du martyre ? Comment même a-t-on identifié les tombes avec celles des personnages auxquels on les a attribuées (1)? Nous ne le savons pas, mais cela ne nous regarde pas.
Une chose est certaine, c'est que, avant le milieu du XIe siècle, si Ton pouvait raconter quelque chose sur la découverte de l'année 847 et sur les faits subséquents, nul ne savait encore quoi que ce soit sur l'histoire antérieure des saints et de leur culte. Des récits peu clairs et peu concordants sur les diverses translations, on peut déduire que le cimetière de Saint-Pierre-le-Vif contenait, dès avant le IXe siècle, deux édifices d'affectation funéraire, dont l'un abritait le tombeau d'un personnage appelé Serotinus, l'autre le groupe de tombes où l'on reconnut celles des premiers évoques de Sens. Ce dernier édifice n'était peutêtre autre chose que l'ancienne basilique cimitériale ; il devint par la suite l'église paroissiale affectée à la population qui entourait le monastère. Comme le monastère lui-même, cette petite basilique eut beaucoup à souffrir au Xe siècle. Reconstruite d'abord par un certain Titulfe, puis, en 1068, par Baudouin, maire de l'abbaye, et sa femme Pétronille, elle existe encore. On y peut voir des inscriptions de la seconde moitié du XIe siècle, qui ne sont pas sans relation avec le développement littéraire dont nous avons maintenant à nous occuper (2).
Baudouin et Pétronille ne se chargèrent de cette reconstruction qu'au défaut et après la mort du prêtre Eudes, desservant de l'église, peu zélé pour l'entreprise qui lui incombait. Les tergiversations de ce prêtre, son avarice,
(1) Le nom de l'un des martyrs, Eodald, est bien inquiétant. M. G. Julliot, Véglise de Saint-Savinien et ses inscriptions (Sens, 1884), p. 19, estime que cette forme est postérieure au neuvième siècle.
(2) Sur ces inscriptions, voir la brochure de M. G. Julliot citée plus haut.
son indolence, sont dépeintes dans un récit par où débute la plus ancienne histoire des saints sénonais.
Le recueil contenu dans le manuscrit d'Auxerre s'ouvre par la passion des saints Savinien et Potentien avec leurs compagnons. L'auteur de cette composition, un moine de Saint-Pierre-le-Vif, l'a entreprise par l'ordre et sous l'inspiration de son abbé, Gerbert (1046-1079). Il paraît s'y être repris (1) à trois fois. La première fois (2), après un prologue assez banal, il entre en matière par l'histoire du prêtre Eudes; mais il s'interrompt au beau milieu. La seconde fois, il commence en rappelant à Gerbert la tâche qu'il a reçue de lui, raconte tout au long l'affaire d'Eudes, puis introduit les deux saints Savinien et Potentien. Mais à peine ont-ils reçu leur mission de saint Pierre, qu'il les abandonne et s'interrompt de nouveau (3). Une troisième fois il reprend la plume (4). Cette fois, sans s'inquiéter d'Eudes et de ses constructions, il entre tout de suite en matière et suit ses héros jusqu'à leur sépulture. C'est la pièce qu'on peut appeler la légende gerbertine, du nom de celui qui l'a inspirée et patronnée.
C'est une composition d'une certaine étendue où, pour la première fois, se révèlent des notions fort précises sur saint Savinien et ses compagnons. Odoranne savait que saint Savinien et d'autres avec lui avaient souffert le martyre. Il nomme Potentien, Altin, Eodald, comme ayant été transférés en 847 par l'archevêque Wenilo. Il sait aussi
(1) Plusieurs des pièces contenues dans ce manuscrit sont interrompues. Comme le ms. n'est pas original, il y a place à deux hypothèses. Ou bien son copiste a transcrit directemeut une série de pièces originales, et alors, pour la rédaction de celles-ci, les choses se sont passées comme je le marque dans le texte. Mais il peut se faire aussi que, les pièces originales ayant été d'abord complètes, certaines parties s'en soient perdues dans l'intervalle entre la première composition et l'exécution de notre manuscrit. On verra plus loin qu'un autre manuscrit nous a conservé certaines phrases qui font défaut dans celui d'Auxerre.
(2) Duru, p. 289-290 : Investigare divinorum — cui congregat.
(3) Ibid., p. 290-294 : Fratrum infimus — fidei obedientiam.
(4) Ibid., p. 294-312 : In diebus priscis — Amen.
que Potentien fut associé aux voyages (in itineris labore) de saint Savinien et qu'il lui succéda dans l'épiscopat. Il connaît aussi saint Sérotin. Quant à la mission reçue de saint Pierre ou des bienheureux apôtres, il n'en parle nulle part. Tout ce qu'il dit s'explique aisément, tant par le martyrologe d'Usuard que par la présence des corps saints dans l'église abbatiale (1).
(1) Il en serait autrement si Odoranne était vraiment l'auteur de la pièce Sancte Saviniane martyr Christi, qui figure dans l'édition de ses œuvres (Duru, t. II, p. 431) et dans son manuscrit original. Cette pièce dérive, en effet, de la légende gerbertine dont il va être question. Si Odoranne l'avait connue, il faudrait lui attribuer une date un peu plus ancienne que celle que je vais proposer. Ce changement affecterait l'histoire littéraire de Saint- Pierre-le-Vif ; il ne serait d'aucune conséquence pour l'autorité de la légende, qui resterait fabuleuse après comme avant. Mais il n'y a aucun changement à faire, et la disposition présente du manuscrit, propre, je le reconnais, à égarer les gens, n'autorise nullement à attribuer le Sancte Saviniane au moine Odoranne. Voici le fait. Le ras., mutilé au commencement, s'ouvre au milieu du prologue d'Odoranne (suivre sur l'édition Duru, p. 387). Puis vient la table des opuscules; les 12 premiers articles sont de première main, le 13e a été ajouté après coup dans un blanc assez large. Vient ensuite une note : Convalescens... Odorannus inc. dom. a. MXLV... ne forte... praesentia opuscula dépérirent, ea in uno corpore collegit, etc., puis les 12 premiers opuscules, de première main. Le dernier se termine avec le f° 90 v°. Les quatre feuillets suivants, d'écriture manifestement différente, semblent avoir été d'abord laissés en blanc. Sur le f° 95, la première main reparaît. Elle contient le colophon : Finis huius operis et admonitio lectori. Auctore et gubernatore deo, hune, licet vigente ingenio, lamen iam caliganle oculo et frigescente articule-, tibrum Odoramnus paene sexagenarius exaravit monachus. Vos qui legiiis, orale pro eo. Sur les pages précédentes, f° 91 v°, 92, 93 et 94 r° (94 v° est blanc\ figure la pièce Sancte Saviniane. C'est un office noté. Non seulement l'écriture est différente de celle du reste, mais la notation musicale, qui ailleurs est toujours en neumes, se trouve ici sur des portées. Sur le f° 91 r° figure la pièce cataloguée après coup dans la table des opuscules sous le n° XIII. C'est une lettre d'Odoranne, mais elle est incomplète et s'interrompt juste au bas du f° 91 r°. Il est clair que, quand on l'a transcrite ici, le v° de ce feuillet était déjà occupé par l'office noté.
De cette description, il résulte, je crois, qu'Odoranne, après avoir catalogué et transcrit ses 12 opuscules, a pensé qu'il y aurait probablement lieu d'y ajouter quelque chose. C'est dans cette prévision qu'il a laissé de la place à la suite de sa table et après le 12e opuscule. Le colophon, au lieu de venir à la fin du f° 90, a été écrit au f° 95. Malheureusement, le moine mourut peu après. Le blanc qu'il avait laissé au bout de son texte fut employé, soit dans le dernier tiers du onzième siècle, soit un peu plus tard, à la transcription d'une série d'antiennes et de répons composés d'après la
Gerbert en sait autrement long. Les deux saints ont figuré en Palestine parmi les soixante et douze disciples ; puis saint Pierre les a envoyés de Rome, accompagnés d'Altin, pour évangéliser la Gaule. Ils se dirigent vers Sens, qui était alors la plus riche et la plus noble des cités de ce pays. Arrivés près de la ville, ils s'arrêtent dans un faubourg (celui de Saint-Pierre), où i s sont reçus par deux habitants du lieu, Sérotin et Eodald, qui se convertissent les premiers et sont élevés au diaconat. Bientôt il se forme dans ce faubourg une petite chrétienté, patronnée par un homme riche, Victorius, lequel se convertit avec toute sa famille, notamment son jeune fils, et s'attache d'une façon toute particulière à la personne de Savinien. Celui-ci commence par transformer en église un édifice suburbain rempli d'idoles; il le dédie au nom du Sauveur (Saint-Savinien), puis il s'occupe de la ville ellemême. Pendant qu'il y prêche, ses compagnons sont détachés pour évangéliser les cités voisines : Altin, accompagné d'Eodald. se dirige vers l'Occident, Potentien et Sérotin vers l'Orient. Les deux premiers se rendent d'abord à Orléans, où ils convertissent beaucoup de monde et fondent l'église Saint-Etienne (la cathédrale). Ils font de même à Chartres. Ici l'église est mise sous le vocable de Notre- Dame. Un gouverneur, Quirinus, les fait arrêter; quelques-uns de leurs disciples chartrains, parmi lesquels la vierge Modeste, sont arrêtés aussi. On leur tranche la tête et on jette leurs corps dans un puits voisin de l'église. Mais il arrive malheur au juge cruel; le peuple délivre les missionnaires, et ceux-ci s'en vont vers Paris, où ils n'ont qu'un succès fort mince, quelques conversions isolées dans la ville. A Creteil, ils sont plus écoutés : les convertis, sous la conduite de deux d'entre eux, Agoard et Aglibert, renversent un temple païen et provoquent ainsi l'interven-
légende gerbertine. Quand on voulut suivre son idée et ajouter un 13e opuscule à la série des 12 premiers, il n'y avait plus assez de place.
tion du préfet Agrippinus, qui les fait exécuter avec beaucoup d'autres.
De leur côté, Potentien et Sérotin sont allés à Troyes, où ils ont fait beaucoup de conversions et fondé la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul. Arrêtés par le comte de Troyes, ils sont simplement battus de verges et peuvent rentrer à Sens, où ils se retrouvent avec Altin et Eodald. Savinien, de son côté, opère beaucoup de miracles; il détruit un grand temple païen et fonde en ville jusqu'à trois églises : Sainte-Marie, Saint-Etienne et Saint-Jean. Les autorités finissent par s'apercevoir des progrès du christianisme. Le duc Severus Gallus, prince des Sérions, fait arrêter Savinien et Victorin. Emprisonnés, condamnés à mort, ils sont conduits au supplice, précisément dans le faubourg où l'œuvre sainte avait commencé. Avant l'exécution, Savinien a le temps d'exhorter ses disciples et ses collaborateurs, qui se trouvent tous réunis auprès de lui ; Potentien est désigné par lui pour être son successeur. Enfin le martyre se consomme : Savinien est tué avec Victorin et le fils de celui-ci. Les survivants les enterrent dans l'église du Sauveur, le 31 décembre.
Un an après, le diacre Sérotin, surpris en prières près du tombeau de son maître, est assommé à coups de bâton. On l'enterre dans le même cimetière; ses parents lui élèvent une basilique, dont Potentien célèbre la dédicace. Le tour du nouvel évêque ne tarde pas à venir. Il est arrêté avec Altin et Eodald; le duc Severus les condamne à mort. On les exécute dans le cimetière déjà consacré par les précédents supplices; ils sont enterrés près de Savinien, le 31 décembre, juste deux ans après lui.
Telle est cette histoire. On voit qu'elle répartit les martyrs en trois exécutions, qui ont toutes lieu le même jour, en trois années consécutives. Cette répartition était suggérée par l'état des sépultures : Sérotin avait, dans le cimetière commun, un « mausolée » à part. Dans la basilique cimitériale, le tombeau de Savinien s'était trouvé contenir
d'autres ossements que les siens, parmi eux ceux d'un enfant; Potentien et les deux autres avaient chacun sa tombe, dans la même basilique.
Mais ce qu'il y a de plus intéressant, c'est la mainmise sur les origines des églises d'Orléans, Chartres, Troyes. Des sept églises suffragantes (1), c'étaient les seules sur lesquelles on pût entreprendre ainsi. Paris était réclamé par saint Denis, Meaux par saint Saintin, Auxerre par saint Pèlerin, tous fondateurs en possession de culte et de traditions ; Nevers était au delà d'Auxerre ; on savait sans doute que ce siège ne remontait pas à une haute antiquité (2). Restaient Orléans, Chartres et Troyes. Là seulement Gerbert a fait fonder les cathédrales par les envoyés du premier évêque de Sens. De Paris on ne touche guère qu'un point de la banlieue. A Créteil comme à Chartres, on aura relié à la légende des traditions de culte préexistantes.
Tout cela ne manque pas d'une certaine habileté ; mais il n'y a que de l'habileté. A Chartres, à Troyes, à Orléans, on ne relève, sur le fait de la mission (3), aucune tradition indépendante de celle-ci et capable de l'appuyer. A Sens même, et cela dans le monastère de Saint-Pierre-le- Vif, ce n'est pas seulement le silence qui est constaté, c'est une opposition très nette. Continuons l'examen du manuscrit d'Auxerre.
Après la passion gerbertine, nous y rencontrons d'abord trois pièces de faible étendue : 1° une courte passion de
(1) On a toujours eu, à Sens, un vif sentiment de la métropole et de son autorité. Un mot, campont, avait été fabriqué avec les initiales des sept cités suffragantes (Chartres, Auxerre, Meaux, Paris, Orléans, Nevers, Troyes) et servait à les rappeler.
(2) La Notice des Gaules n'en parle pas.
(3) Le martyrologe de la cathédrale de Chartres, actuellement conservé à Saint-Etienne, n° 104, ne contient, de première main, autre chose que la note d'Usuard, au 31 décembre; ce manuscrit a été exécuté entre 1026 et 1028. Au douzième siècle, au plus tôt, on a marqué en marge du 19 octobre : Apud Senones ss. mm. Polentiani, Altini et Eodaldi. Merlet et Clerval, Un manuscrit chartrain du XI' siècle, p. 31, 32.
saint Potentien, dérivée du texte précédent, mais peu précise (1) ; 2° une collection (2) de récits sur la translation de 847 et sur des miracles arrivés depuis ; c'est une des meilleures parties du manuscrit; j'ai dit plus haut que ceci a dû être tiré d'un écrit antérieur; 3° une homélie (3) sur l'évangile Designavit Dominus , qui se lisait à la fête des saints ; elle commence par un éloge des martyrs, dérivé de la passion; cet éloge se continue par celui des autres saints évêques de Sens, Ursicin, Ambroise, Agrœcius, Heraclius, Paul, Léon, Artème, Loup, Emmon, Vulfram, Ebbon, Aldric. Le morceau n'est pas achevé : la dernière phrase, Superest nobis Aldricus, vir singulari sanctitate praeditus et pastoralis curae administrator industrius, ne saurait être considérée comme une finale. Du reste, nous avons constaté que le manuscrit contient déjà deux pièces ainsi interrompues (4).
L'opposition se trahit dès la pièce suivante. C'est une rédaction abrégée de la grande passion (5). Elle est précédée d'un prologue (6) adressé à l'inspirateur, à l'auteur responsable de celle-ci, c'est-à-dire à l'abbé Gerbert. On s'y plaint beaucoup des critiques soulevées par son travail. « Ces récits, nous ne les avions pas autrefois ; ils avaient » existé, mais nos ancêtres les avaient perdus, par négligence ou par force majeure; vous vous êtes donné la peine de les rechercher; vous les avez trouvés (7), vous nous les avez rendus. Mais l'envie s'acharne contre cet écrit. Des jaloux prétendent que vous nous avez servi des fictions sous le nom de vieilles traditions, que vous avez introduit le mensonge dans l'Eglise (8). » Puis
(1) Duru, p. 313-315 : Si dignum — Amen.
(2) Duru, p. 315-323 : Beatorum igitur — martyrum patrocinio.
(3) Duru, p. 323-328 : Huius sancti evanyelii — adminislratov industrius.
(4) Cf. ci-dessus, p. 406, note 1.
(5) Duru, p. 329-339 : Igitur post gloriosum - et rudera.
(6) Ibid., p. 328 : In suis quidem — satis dictum est.
(7) Prétention perpétuelle des faussaires.
(8) Cum enim haec olim apud nos non haberentur et nescio qua maio-
l'abbé est loué de ne pas tenir compte de ces mauvais propos et de travailler à répandre l'histoire de saint Savinien. C'est à cette intention qu'il a fait exécuter cette nouvelle légende, identique au fond avec la précédente, mais plus courte et partant plus facile à lire.
L'abbé Gerbert mourut en 1079. De plus en plus attaquée par les moines, qui n'y voyaient qu'un long mensonge, la passion fut sacrifiée. Ou plutôt on la remplaça par une rédaction nouvelle, qui avait la prétention de ne dire que la vérité. C'est cette pièce qui, dans le manuscrit d'Auxerre, continue la série que nous étudions (1). Elle commence, après une table de chapitres, par un prologue, où l'on dit que « louer les saints est une bonne œuvre, que saint Savinien, en particulier, est digne de tout éloge, mais que sa vie, malheureusement, n'existe plus ; c'est sans doute aux Vandales que l'on doit imputer sa disparition. Aussi faut-il s'en tenir à quelques traits, empruntés à des écrits antérieurs et à la tradition des fidèles » (2).
Suit une petite dissertation sur les papes qui ont envoyé des missionnaires en Gaule, saint Pierre, saint Clément, saint Sixte. L'auteur estime, sans insister, que Savinien a été envoyé par saint Pierre : c'était déjà le système d'Adon.
run negligentia aut necessitale dépérissent, vos, in bonis infatigabilis, tantum laborem subiistis ut haec longe lateque perquirentes tandem inventa nostro desiderio redderetis. Sed quos ista (sic) quantum invidiae dentés aeuit. Dictum est enim ab aemulis vos (éd. nos) novapro veteribus commenta finxisse, et in ecclesiam Dei falsitalem, quod de vobis satis perverse sentitur introduxisse.
(1) Duru, p. 339-354 : Palet fidelium mentibus — sine fine. Amen.
(2) Ce passage manque dans le texte de l'abbé Duru. Le voici, d'après le ms. de Paris 16735 (Catal. hagiogr. Paris., t. III, p. 353); il se joint aux derniers mots de la p. 341 Duru : De cuius quidem gestis plura admiratione digna in medio proferri poterant, si libelli textus de catalogo virtutum eius a palribus digeslus prae mayiibus haberetur. Verum quoniam ea tempestate qua Wandalorum acerbitas per universam Galliam tanla caede grassata est ut omnium paene urbium atque ecclesiarum apothecas variamque supellectilem direptione populaverit, flammis vaslaveril, eiusdem historiae tomum dépérisse credimus. Ut eorum quae scriptis de eo paternae traditionis didicimus vel relatu fidelium comperimus quaedam succincte expediamus, legimus, etc.
Il continue par un long panégyrique de cornmuni, où toutes les vertus sont attribuées au premier évéque de la grande ville de Sens. Son martyre est raconté aussi en termes généraux; on y associe les saints Potentien, Altin, Eodald, Sérotin, selon la tradition dont Odoranne avait déjà témoigné; puis Victorin, dont les ossements ont été trouvés avec ceux de Savinien, preuve que, lui aussi, il a été martyr avec le saint fondateur. Toutefois, avant de parler du martyre des uns et des autres, Fauteur s'excuse de ne donner aucun détail. Il ne veut pas mentir; il ne veut dire que ce qu'il sait, bien convaincu que les saints n'ont pas pour agréables les fables qui se débitent sur leur compte (1).
On ne saurait mieux dire, ni réprouver avec plus de tact et de netteté les fantaisies de l'abbé Gerbert. Cependant l'honnête moine à qui nous devons celte nouvelle passion n'eut pas le dernier mot dans l'affaire. Au chœur, le de cornmuni est un pis-aller; une légende précise aura toujours plus de succès. La critique historique ne compte guère auprès des supérieurs, peu renseignés sur l'état réel des documents, très édifiés en revanche sur les conséquences pratiques de telle ou telle façon de parler. Déjà, dans le manuscrit d'Auxerre, on trouve une pièce, la dernière, où, sans reprendre la légende gerbertine, on range saint Savinien parmi les soixante et douze disciples.
C'est un recueil (2) intitulé Exercitiunculae de gestis s. Saviniani, etc. On y parle d'abord, assez rapidement, des saints fondateurs, de leur martyre et de la translation de leurs restes sous l'archevêque Wenilo; puis viennent divers souvenirs relatifs au Xe siècle : j'en ai parlé plus
(1) Ut pro Deo eloqui contendens, non mendacii elogio denolari sed veracium contubernio participait merear, praecipue cum beatos martyres Christi, Savinianum videlicet eiusque pedisequos vel successores, Potenlianum loquor, Altinum, Eodaldum et Serotinum, nullatenus nostrae eruditionis panegyricis consentire, capitis motu adquiescere aut connivere noverim. Ibid., p. 352.
(2) Duru, p. 354-37*2 : Magnificum — patris nostri Adne.
haut. Le- narrateur se plaint de ce que ces souvenirs n'ont point encore été mis par écrit : ab antiquis patribus minime exarata marient abolita et posteris ignota ; il annonce qu'il va révéler ce que ses confrères, morts ou vivants, lui ont raconté et ce qu'il les a « vus » exposer sous ses yeux : Conamur itaque ea dumtaxat detegere quae moderno tempore a nostris praecedentibus vel commanentibus patribus audivimus et vidimus nostris declarare obtutibus. Les derniers mots de cette phrase, assez obscurs, semblent se rapporter à la finale du morceau, laquelle est empruntée mot pour mot aux dernières pages de la chronique d'Odoranne, et relative au temps du roi Robert.
Tel est ce curieux manuscrit d'Auxerre, copie d'un livre de Saint-Pierre-le-Vif où toutes ces écritures avaient été, semble-t-il, ajoutées les unes à la suite des autres, dans Tordre même de leur rédaction. La légende gerbertine s'y présente d'abord , avec ses premiers essais de rédaction, ses appendices, sa forme abrégée. Sous celle-ci elle polémise déjà avec une forte opposition intérieure, car tout se passe entre les murailles de Saint-Pierre-le-Vif. L'opposition prend le dessus et impose quelque temps un autre récit (1). Cependant le dernier recueil trahit quelque regret des fables gerbertines. Ce regret eut satisfaction sous l'abbé Arnaud (1096-1124) : la chronique de Clarius, rédigée vers 1120, reprit la légende primitive et l'accrédita définitivement. Depuis lors, bien que l'on ait encore copié le contradicteur de Gerbert, il semble que ce dernier ait pris tout à fait le dessus, au moins à Sens.
De ce que je viens d'exposer, il résulte bien clairement qu'il n'y a rien à tirer de la légende gerbertine ni de ses annexes ou dépendances pour l'histoire des anciens évêques de Sens.
(1) Ce succès a dû être obtenu sous l'un des deux premiers successeurs de Gerbert, Hamon (1079-1085) ou Hermuin (1085-1096).