LE SOUVENIR DES ORIGINES DANS L HISTOIRE ET DANS LA LÉGENDE
Ainsi, la tradition de nos églises^ en tant qu'elle est représentée par les listes épiscopales et non par des combinaisons légendaires, a pour elle l'analogie du développement ecclésiastique dans les pays voisins et le témoignage d'un écrivain du IV« siècle, écrivain bien informé. Elle ne heurte aucun fait connu d'ailleurs et concorde avec les renseignements assez rares qui nous sont restés sur la situation de nos églises jusqu'au temps des fils de Constantin.
Je puis aller plus loin. Nos origines religieuses ne sont pas sans avoir laissé trace dans la littérature historique ou légendaire de l'ancienne Gaule chrétienne. Ce sont là des vestiges épars et peu apparents; pourtant, ce que l'on rencontre en ce genre concorde si bien avec mes conclusions que je ne puis m'empêcher de signaler l'accord.
Dès la fin du IV' siècle, Sulpice Sévère sait que le christianisme s'est introduit tardivement en Gaule : serius trans Alpes Dei religione suscepta (1). Un peu plus tard, le môme sentiment se révèle dans la passion de saint Saturnin; la prédication apostolique y est représentée comme
les 90 du concile de Sardique. Cette fois, des émissaires impériaux avaient battu rOccident d'un bout à l'autre et forcé tout le monde à se rendre au concile. L'Afrique et la basse Italie fournirent sans doute une quantité considérable d'évéquos. D'ailleurs, rien ne prouve, comme on Ta supposé sans l'ombre d'un témoignage, que les évoques de Gaule aient eu la majorité dans ces conciles.
(1) Chron,, II.' 32.
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tardive; au temps de l'empereur Dèce, il n'y avait encore, et cela dans quelques cités seulement, que de petits groupes chrétiens très peu nombreux, comme noyés dans le paganisme dominant (1). En 567, les sept évêques du concile de Tours qui écrivirent à sainte Radegonde une lettre (2) souvent citée dans la question qui nous occupe, assignent aux origines chrétiennes de la région de l'ouest une date peu antérieure à Tépiscopat de saint Martin. Au temps du célèbre confesseur, renseignement des mystères chrétiens n'avait encore, suivant eux, qu'un petit nombre d'adeptes.
Ces textes sont assez clairs, assez concordants, assez divers d'origine, pour témoigner que, dans la Gaule des derniers temps romains et même des temps mérovingiens, on avait l'impression d'origines assez tardives. Les légendes les plus anciennes donnent tout à fait la môme note, avec un peu plus de précision dans le détail. Grégoire de Tours en a recueilli une d'après laquelle sept évéques auraient été envoyés de Rome en Gaule, au temps de l'empereur Déce et du pape Xyste II (3). C'est ainsi qu'auraient été fondées les églises de Tours, Arles, Narbonne, Toulouse, Paris, Clermont, Limoges. On ne sait d'où lui vient cette tradition (4). Elle est d'ailleurs inexacte sur certains points, on ne peut en douter. Il est sûr, en effet, que l'église d'Arles existait avant la date indiquée, très probablement aussi celle de Toulouse; d'autre part, les églises de Tours et
(1) « Postquam sensim et gradatim in omnem terram Evangeliorum sonus exivit tardoque progressa in regionibus nostris Apostolorum praedicatio coruscavit; cum rarae in aliquibus civitatibus ecclesiae paucorum cbristianorum devotione consurgerent, » etc.
l2) HisL Fr., IX, 39.
(3) An temps de Grégoire, on ne distinguait pas entre les persécutions de Dèce et de Valérien. Cette confusion, qui rattache à la persécution de Déce le martyre des saints Xyste et Laurent, se rencontre déjà dans saint Jérôme.
(4) Portunat, II, 8, dit, comme Grégoire de Tours, que saint Saturnin était venu de Rome à Toulouse. Ce détail de provenance n'est pas marqué dans la passion du saint. Fortunat connaissait peut-être, comme Grégoire ou par Grégoire, la tradition de la mission romaine des sept évoques.
50 FASTES ÉPISGOPAUZ DE L*ANGIBNNB GAULE.
d'Auvergne semblent, d'après les séries épiscopales dressées par Grégoire lui-môme, notablement postérieures au milieu du IIP siècle.
Telle qu'elle a été recueillie par Grégoire, cette légende témoigne à sa manière d'une certaine modération dans les revendications relatives aux origines. Le môme esprit se révèle dans un passage de la Visio Mamertini^ interpolée avant le IX* siècle dans la vie de saint Germain d'Auxerre. Ici encore, on ne réclame pour le premier évoque que la mission du siège apostolique au temps du pape martyr Xyste II (1). J'ai dit plus haut que la date de la persécution de Dèce et plus précisément celle de l'année 250 avait été déduite par Grégoire de la passion de saint Saturnin. Mais le fait que pour lui Xyste II est un contemporain de Dèce donne lieu de rapprocher sa date des sept évoques de celle de saint Pérégrin d'Auxerre. Réunies, ces deux légendes, qui ne dépendent nullement l'une de l'autre, donnent lieu de soupçonner un courant d'opinion ou de tradition qui aurait rattaché au temps de Dèce et de Valérien un développement soudain de l'organisation ecclésiastique dans les Gaules.
Ce n'est pas invraisemblable, surtout si l'on corrige légèrement la date assignée par les légendaires et si l'on reporte à la période intermédiaire entre les persécutions de Valérien et de Dioclétien ce qu'ils rattachent à la première des deux (2).
En ce qui regarde une région plus voisine du centre lyonnais, il y a lieu de tenir compte d'une légende ou plu-
(1) Neues Archiv, t. XXIX, p. 161 (Levison). C'est aussi le système adopté à Cahors pour le premier évéque, saint Genou. Cf. ci-dessus, p. 2t.
(2) La légende grégorienne fut plus tard retouchée de diverses façons par les bagiographes, dans l'intérêt des prétentions locales. Dans les Gestes des évéques d'Auxerre, les sept envoyés sont les évéques d'Auxerre, Sens, Paris, Bourges, Limoges, Toulouse et Chàlons. Dans la légende de saint Ursin de Bourges (Paillon. Afonum. inédits, t. II, p. 423), cet évéque est substitué à saint Martial de Limoges. La vie de saint Julien du Mans, par Létalde (Migne, P. L., t. CXXXVII, p. 785), ajoute Julien et saint Potbin de Lyon aux sept saints grégoriens.
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tôt d'uu groupe de légendes qui n'ont pas été étudiées jusqu'ici à ce point de vue. Je veux parler des légendes de Valence, Besançon, Langres-Dijon et Autun-Saulieu ; et d'abord je vais montrer que tous ces récits sont sortis de la plume d'un seul et même hagiographe.
Commençons par les deux premières (1).
Leur parenté est de toute évidence. Elles débutent par le môme récit. Saint Irénée, évoque de Lyon, envoie à Besançon le prêtre Ferréol et le diacre Ferjeux, pour fonder Téglise, ad fundandam ecclesiam; en même temps, il dirige sur Valence, pour la même fin, le prêtre Félix et les deux diacres Achillée et Fortunat. Ces missionnaires s'installent modestement aux environs de leurs villes respectives (2) et se livrent aux travaux de l'apostolat. Au bout d'un certain temps ils ont des visions, dont ils s'informent mutuellement par lettres (en style du V*-VI» siècle); ce sont des avertissements divins qui leur annoncent que l'heure du martyre est arrivée. A Valence, on voit cinq agneaux paissant dans une prairie émaillée de lys; une voix céleste les appelle : « Venez, disciples d'Irénée, venez recevoir le prix de vos peines, » etc.; à Besançon, cinq couronnes d'or, brillantes de pierres précieuses, apparaissent dans les airs et le même appel se fait entendre : <c Venez, disciples d'Irénée, » etc. Suit, dans chacun des deux textes, le récit de la passion (3), qui a lieu sous l'empereur Aurélien.
Entre les passions de saint Bénigne (4) et des saints de Saulieu (5), Andoche, Thyrse et Félix, la parenté littéraire
(t) 88. Ferréol et Ferjeux, Acta SS. tun., t. III, p. 7 (16 juin); ss. Félix, Fortunat et Achillée, Acta SS. apr., t. III, p. 98 (23 avril).
(2) Ceux de Besançon in crypta parvula latere solebant; ceux de Valence extra civitatem Valentiam contra Ovientem sibi tuguriunculum de lignis contextum in locum oratorii dedicaverunt .
(3) Pour les saints de Valence, le texte des BoUandistes n'est, à partir d*ici, qu*un remaniement de la rédaction primitive.
(4) Acta SS, nov,, 1. 1, p. 155 (!•' novembre).
(5) Acta SS. sept., t. VI, p. 675 (24 septembre).
n*esl pas moins évidente. Le P. van Hoof Ta signalée (1) en rapprochant des phrases, des expressions tout à fait identiques. On peut même dire que ces deux histoires ont dû être disposées d'abord exactement comme les deux précédentes : un début commun, des finales spéciales. Le début est ordinairement rattaché à la passion des saints Andoche et Thyrse. La nuit d'après son martyre, saint Irénée apparaît à saint Polycarpe encore vivant (2). Il lui apprend que les massacres de la persécution de Sévère ont désorganisé le personnel ecclésiastique de la Gaule et le presse d'y envoyer un renfort de missionnaires. Saint Polycarpe s'empresse de désigner deux prêtres, Bénigne et Andoche, avec un diacre, Thyrse. Les trois apôtres débarquent bientôt à Marseille et arrivent à Autun, où ils sont reçus chez le sénateur Fauste. Après avoir baptisé son fils Symphorien, ils se séparent : Andoche et Thyrse demeurent sur le territoire d'Autun, Bénigne s'en va à Langres. Alors on entre dans l'histoire spéciale des deux apostolats et des deux passions.
Ces légendes de Saulieu et de Dijon ne sont pas seulement parentes entre elles ; elles sont du même auteur que deux autres compositions hagiographiques du même pays, je veux parler des recensions locales de la passion de saint Symphorien d'Autun et de celle des Trois Jumeaux honorés à Langres.
La passion primitive de saint Symphorien est une pièce du V* siècle, notablement antérieure à tout le cycle que nous considérons. Dans son meilleur texte, celui que Ruinart a inséré parmi ses Acta sinoera, elle n'offre pas la moindre allusion aux saints Bénigne, Andoche, etc. Mais dans certains manuscrits on la trouve pourvue de compléments, manifestement rapportés, qui ont pour effet de
(1) AciSL SS. nov., t. I, p. 138.
(2) L'anachronisme est de taille ; saint Polycarpe, qui subit le martyre en 155, est représenté comme ayant survécu à saint Irénée, lequel vécut jusqu'aux environs de Tan 200.
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la raccorder aux légendes postérieures. Saint Bénigne y intervient pour célébrer le baptême du jeune Symphorien.
La légende actuelle (1) des Trois jumeaux de Langres est le produit d'une adaptation analogue, mais bien autrement hardie. Dans le récit primitif, attesté par toute la tradition du texte grec et même par une version latine (2), tous les événements se passent en Cappadoce. Nous avons évidemment affaire à un groupe de martyrs cappadociens dont le culte, par une voie ou par une autre, s'introduisit à Langres au IV® ou au V* siècle. Le légendaire a imaginé de déplacer le théâtre de l'histoire et de le transporter à Langres même. Dans son adaptation, qui n'est pas toujours très adroitement exécutée, il a conservé l'ensemble de la rédaction cappadocienne ; mais il a donné un rôle à saint Bénigne. C'est le même qu'il joue à Autun à l'égard de saint Symphorien, celui de baptiseur (3). A ce propos reparait le récit de la mission envoyée par saint Polycarpe dans les circonstances que j'ai rapportées plus haut.
Il n'est donc pas possible de méconnaître la parenté des quatre légendes (ou remaniement de légendes) des saints de Saulieu, Dijon, Autun et Langres, et celle des deux légendes de Besançon et de Valence.
Maintenant, que les deux groupes soient apparentés entre eux de la manière la plus étroite, c'est ce qui résulte de la comparaison des textes. Je ne citerai qu'un exemple, emprunté à certaines réflexions des persécuteurs.
Passion de saint Bénigne (4) : Passion desss. Ferréol et Ferjeux :
Si euro dimiserimus, magnum O invictissimi dei, ut quid vir-
(1) C'est celle qui fut envoyée à l'évéque de Paris, Céraune, vers lecommeucoment du VII* siècle, par un clerc de Langres appelé Warnacbaire (Acta SS, ian. [17 janvier], t. II, p. 76).
(2) Texte grec, publié par H. Grégoire, Sain/s jumeaux et dieux cavaliers (1905), p. 10 et suiv.; texte latin, il»id., et Acta SS. ian., t. c, p. 74; cf Analecia Boll, t. II, p. 379.
(3) La légende originale suppose que les trois saints sont morts catéchumènes.
(4) Acta SS. nov., t. I, p. 15C; iun,^ t. III, p. 8; comparez encore les cha-
patriae nostrae accrcscet, tûtes vestrae ad nibilum redigun-
im noslrorum despeclio su- tur, ut iam nullus locus sit in quo
\.. Noveritisquod diis nos- despectio vestra per huius christia-
\ placet ista coDversio, nec nitatis titulum non sublevelur?...
r lex illa christianorum le- Nec lex illa christianorum aliquando
eorum nostrorum. commisceri polest legibus deoi^m
noslrorum.
lecteur pourra s'administrer lui-même, en se reporux tomes et aux pages indiqués en note, le suppléde démonstration qui lui paraîtrait nécessaire. Il est ste à noter que, dans les deux groupes de légendes, ;oujours par l'empereur Aurélien que Ton date. L'an- B passion de saint Symphorien aura fourni ce détail, si nous sommes en présence d'un ensemble de lés sorties de la même plume, et ces légendes ont une
prétention, celle de raconter les origines d'églises tantes, situées à diverses distances autour de Lyon, ce dessein commun qui leur attire en ce moment mon ion. Avant d'aller plus loin, il faut se renseigner sur e d'un cycle aussi intéressant, mi les manuscrits qui nous ont conservé ces textes, n a de très anciens, du IX® siècle au moins; les six lies, sans exception, figurent au martyrologe d'Adon. on peut remonter plus haut. Le Missale gothicum, nentaire mérovingien copié au commencement du
siècle et vraisemblablement pour une église du 5e d'Autun, présente deux traits qui sont des allu-
aux deux groupes légendaires. Dans la messe des
Ferréol et Ferjeux, la coUectio ad pacem mentionne ion des couronnes : illi coronas insignes gemmis et bus pretiosis martyrii viriuie meruerunt (1) ; dans la I de saint Symphorien, la préface (/m^no/a^fo) parle de
^i et VIII de la passion de saint Bénigne avec les chapitres vi et vu 3 des saints Ferréol et Ferjeux.
Lssion des saints Ferréol et Ferjeux : « Vidi... quinque coronas miro dore fulgentes, auro gemmisque insignibus adornatas. »