PRÉFACE
Il n'est, chez les Lépidoptères, pas de groupe plus homogène que celui des Tondeuses. L'idée typique s'y reproduit avec une variété inépuisable. Les formes ne diffèrent les unes des autres que par des nuances délicates. Des transitions insensibles et entrecroisées lient les espèces entre elles et forment du groupe entier un tout lié et compacte. Quoi d'étonnant qu'avec cet ensemble d'espèces à la fois si voisines et si multipliées, les entomologistes systématiques aient été fort embarrassés d'établir des divisions naturelles.
A ne voir que le groupe en général, l'isolant par la pensée de ceux qui l'entourent, on est tenté de n'en faire qu'un seul et unique genre linnéen, comme l'a fait Herrich-Schaffer. Les subdivisions dès lors s'expriment en sous-genres, et le classement donne une série que l'on peut commencer et finir où l'on veut. En restant dans ce point de vue, l'habile entomologiste de Regensbourg a classé (Révision de Hubner) dans le seul genre Tortrix. près de 480 espèces européennes, qu'il répartit dans 33 sous-genres.
Guénée. dans son Index methodicus des lépidoptères d'Europe, dominé par le point de vue opposé et s'attachant à tous les caractères qu'il pouvait saisir, fut conduit h exagérer les moindres différences de formes et construisit une répartition beaucoup plus compliquée. Le genre linnéen forma pour lui une grande division des lépidoptères nocturnes (sic) qui lui fournit 10 tribus. Chacune d'elles se subdivisa à son tour en genres dont le nombre total s'élève à 69. Entre ces deux extrêmes on trouverait dans les auteurs, ou l'on construirait soi-même, des systèmes intermédiaires dont l'utilité serait fort problématique. Ici encore il faut reconnaître que Treitschke a le premier posé les bases des groupes naturels des Tordeuses et qu'on ne saurait les méconnaître sans créer le désordre. Je ne prétends point que l'on ne puisse faire mieux que lui ; je dis seulement que pour faire une bonne dis-
tributioii, il faut se résigner à compléter ou à améliorer celle qiril a introduite. Ce rôle, malheureusement, ne satisfait pas tout le monde.
Faut-il maintenant faire des Tordeuses un genre, une tribu ou un ordre des Lépidoptères? — Ni l'un, ni l'autre. Ce n'est pas à l'occasion d'une faune locale et de la faune d'un petit pays, que semblable question doit être résolue. Pour ne pas la préjuger, j'en ferai simplement une famille; jamais, il me semble, la désignation ne fut mieux appropriée à l'objet; tant les Tordeuses forment un groupe uni, lié, compacte et distinct de tous les autres. Cette famille se divisera naturellement en genres (non en tribus) et j'adopte de préférence, pour les motifs que j'ai énoncés, ceux de Treitschke, tels que les a modifiés Herrich-Scliaffer dans sa Révision de Hubner. 11 est douteux que l'on puisse faire mieux.
La famille des ïoutkicides (Tortricina), ou le genre Tortrix de Linné, fut confondu par Fabricius avec les Pyrales. Treitschke y réunissait quelques genres qui en ont été successivement éloignés. Le genre Ilalias, laissé par Duponchel et Guénée parmi les Tordeuses, a été réuni aux Nycteolides (Noctuelles) par Herrich- SchîilTer. Ses chenilles, sans doute, ont les mêmes mœurs; mais toutes les larves qui pelotonnent les feuilles sont loin d'appartenir aux Tordeuses , et un grand nombre de celles qui en font partie n'en pelotonnent point.
Treitschke avait encore, avec Hubner, rapproché des Tordeuses une petite tribu assez anormale, que l'on est généralement convenu de placer à côté des Bombyx et des Hépiales ; je veux parler des Cocliopodes de Boisduval, Ilelerogenea^ de Koch et de Treitschke, Liniacodes de Duponchel. Quelle que soit la place qu'on lui assigne, toujours est-il qu'elle ne saurait figurer parmi les Tortricides.
Vient ensuite Sarrothripa Ravayana des auteurs anglais, dont Treitschke fit une Penthina. sans y attacher grande importance. Guénée et Duponchel la laissent parmi les Tordeuses, tandis que Herrich-Scliàffer la réunit aux Nycteolides. Ce dernier rapprochement se fonde essentiellement sur la nervation des ailes ; car sous le rapport des palpes et des organes de la locomotion on ne saurait l'éloigner des Tordeuses , tandis que le dessin des ailes et les mœurs de la larve rappellent bon nombre des Phycies.
Duponchel, dans son dernier ouvrage (Catalogue méthodique), réunit aux Tordeuses quelques genres qu'il en faut encore éloigner.
Le genre Xylopoda de Latreille, petit groupe que Linné réunissait aussi aux Tordeuses, Treitschke aux P;(rales, dont Guénée forma sa tribu des Anomala, a
été rélégué par Horrich-Schaffer chez les Tineides. Cette place est sans doute la meilleure pour lui; la structure de ses antennes l'y rattache de préférence.
L'adjonction aux Tortricides du genre Nola Steph. (Rœselia H. S.) ne fut pas une idée heureuse de Duponchel. Il est évident que la place que Herrich-Schalfer lui a assignée parmi les Lithosies, à côté de Setina et de Nudaria, est bien mieux choisie.
Il est encore trois genres, renfermant chacun une seule espèce dont la place a été plus d'une fois contestée. Cheimatopliila hyemana, Steph. (Diurnea, llaw.) avait déjà été rattaché aux Tordeuses par llubner. D'autres le reléguèrent parmi les Tineides. Le dessin et la forme des palpes sont ceux des Tordeuses, la nervation est dill'érente.
11 est plus difficile d'assigner une place àCnephasia punctulana W. Y, et à Gheimonophila gelatana (Exapate, Huh.}. Si l'on s'attache à la nervation, elle parle en faveur d'un rapprochement avec les Tordeuses ; si l'on donne plus d'importance aux autres caractères, ces espèces resteront parmi les Tineides. Je préfère adopter ici la distribution de Herrich-SchàiFer, quoique gelatana se trouve déjà enregistrée, dans la faune suisse, parmi les Tineides. par M. le prof. Freyi).
Les Tortricides sont essentiellement une famille européenne. Les autres continents, autant qu'on peut le savoir, en fournissent un fort petit nombre. La majeure partie des espèces habile les climats tempérés. L'Europe méridionale en compte moins que ses régions septentrionales. Il n'y a dès lors rien d'étonnant que la Suisse soit plus favorisée sous ce rapport qu'aucun autre pays de l'Europe. Herricii-SchàlFer compte plus de 480 espèces européennes; en supposant qu'il faille en ajouter une vingtaine de nouvelles , nous aurions un total de 500 espèces. Le catalogue des espèces suisses que j'ai publié (Bulletin de la Société vaud. des sciences naturelles, t. V, N° 39) en énumère 307 , j'en compte actuellement 315, ce qui donne pour notre patrie 3 espèces sur 5 européennes , proportion bien plus forte que celle fournie par la famille des Phalénides.
La distribution géographique par régions nous offrira, dans les limites du sol suisse, les mêmes résultats que l'Europe. Nos 315 espèces en comprennent 228 assez généralement répandues sur toute la partie tempérée de notre continent, 45 propres aux régions froides ou montagneuses et 42 exclusivement alpines. Ces der-
') Die Tineen und Pterophoren der Sclnvniz v. P. H. Frey. Zurich, 1850.
nières pourraient encore se subdiviser en espèces méridionales et septentrionales, suivant qu'elles se trouvent dans les rég-ions correspondantes des Alpes.
Quant à la fréquence, on observe que les espèces peu répandues sont plus nombreuses que les communes ; celles-ci comptent environ une centaine d'espèces , tandis que 200 environ restent toujours restreintes à certaines localités. Une douzaine environ sont excessivement fréquentes et peuvent être envisagées à cause de la multiplication de leurs larves, comme des insectes nuisibles. Les espèces très rares sont beaucoup plus nombreuses. La faune du continent européen se trouve enrichie par le travail actuel de 16 espèces nouvelles.
Les Tordeuses ont toutes un vol court et peu élevé et sont peu exposées à être transportées au loin par les vents, loin des régions qu'elles préfèrent. Il résulte de là que, chez ces insectes, il est assez facile de constater l'inlluence des climats sur la distribution géographique. Il existe sans doute quelques espèces qui vivent aussi bien dans nos plaines que sur les sommités élevées ; mais elles sont en fort petit nombre et constituent plutôt une exception. Dans la règle il existe ici , comme en général dans la faune et la flore suisse, une ligne de démarcation tranchée entre les Alpes proprement dites et les plaines ou les vallées. Cette démarcation n'existe point au même degré entre la plaine et les sous-alpes (montagnes). Ici les espèces de l'une des régions se retrouvent presque toujours dans l'autre ; l'acclimation de l'une à l'autre n'est pas difficile. Les Alpes — et sous ce nom il ne faut entendre que la région inhabitée durant l'hiver, celle des pâturages d'été — les Alpes, dis-je, ont leurs espèces particulières qui ne les quittent pas.
Cette conlination de certaines espèces dans les régions élevées est bien moins une conséquence de l'existence, à ces hauteurs, de plantes qui ne vivraient pas ailleurs et serviraient de pâture aux chenilles — opinion généralement accréditée — qu'un résultat des mœurs même de l'animal. Il a été créé pour les Alpes, ce ne sont pas elles qui l'on fait ce qu'il est. Soustrayez-le, peu à peu, si vous le voulez, à l'air pur et frais des hautes alpes, à leurs nuages et à leurs rosées, à l'ardent soleil du midi, à la température uniforme et fraîche du long hiver sous la neige, et vous anéantissez ses conditions d'existence, vous le tuez sans le modifier. Ces considérations ont quelque importance dans la détermination des espèces douteuses. Lorsque les caractères distinclifs de deux espèces sont peu tranchés, il est fort probable qu'elles sont distinctes, lorsque l'une habite les sommets des Alpes et l'autre leur pied.
Plusieurs Tordeuses intéressent l'industrie agricole et forestière par les dégâts qu'elles commettent. Les larves, malgré leur petitesse, peuvent causer, par leur extrême multiplication, de véritables ravages. La chenille de Ponionana fait tomber annuellement une quantité considérable de fruits (pommes, poires, noix, noisettes), dont la majeure partie est perdue pour la consommation. Celle de Pinicolana ravagea, en 1856, les forêts de mélèze des Alpes du midi de la France, et en 1857 celles du Valais. Les larves de Wahlbomiana, de Naevana, de Comitana, sans être aussi funestes, détruisent un grand nombre de bourgeons d'espèces forestières ou fruitières. Mais la plus nuisible de toutes est sans contredit Roserana, dont la chenille détruit, certaines années, le quart, le tiers et jusqu'à la moitié de la récolte de quelques vignobles. Celui qui découvrirait un moyen sûr et expéditifde détruire sa larve mériterait une récompense nationale. Je ne parle pas des dégâts causés à la vigne par Pilleriana, en France, et qui a été l'occasion d'une volumineuse publication'), parce que, chez nous, cet insecte est inoffensif.
Il est à regretter que cette portion de la faune suisse ne soit pas accompagnée de planches, comme l'ont été les précédentes. L'essai que j'en ai fait ne m'a pas encouragé à continuer. Si j'ai mal réussi à reproduire des phalènes et des pyrales, qu'aurais-je obtenu pour les tordeuses? Un mauvais dessin est doublement fâcheux; son auteur se contente des figures qu'il donne et néglige les descriptions caractéristiques : l'observateur qui le consulte ne s'attache qu'au dessin et se passe des descriptions, pour éviter la peine de les suivre. J'ajouterai qu'il serait fort à désirer pour le bien de la science que les lépidoptères fussent tous figurés dans un recueU unique, tel que celui de Hubner, afin que désormais on fut obligé de s'en rapporter à lui seul pour la fixation des espèces.
Les individus originaux qui ont servi de base à mon travail resteront déposés au musée cantonal de Lausanne.
J'ai fait intervenir dans ce travail, autant qu'il était en mon pouvoir, la synonymie des auteurs français modernes, parce que plusieurs espèces propres à la France se retrouvent en Suisse, sans pénétrer en Allemagne. A plus forte raison devaisje faire mention, partout où cela pouvait être utile, du Catalogue des Lépidoptères du Doubs, que nous devons aux soins et à l'infatigable activité de M. Th. Bruand, de Besançon.
') Audoin, V. Histoire des insectes nuisibles a la vigne, et particulièrement de la Pyraie, etc. Paris, 1842. i".
Je répéterai ici, sans craindre d'être fastidieux, les remercîments que je dois à MM. Rotiienbacli, instituteur à Schiipfen, Frey, professeur et G. Zeller, l'un et l'autre à Zurich, puisque sans leur assistance désintéressée et bienveillante mon travail fut resté très incomplet. MM. G. Leresche, instituteur à Ste-Croix, J. Oit, collecteur à Meyringen, et Wullschlegel, instituteur à Oftrino^en, m'ont aussi fourni plusieurs renseignements importants.
Lausanne, ce l'"' novembre 1857.
J. DE l\ HARPE. D. M.
Tortricides CTortricidîe).
Insecte parfait. — Ailes supérieures trapézoïdes, plus ou moins écourtées , à côte Corte et convexe; cachant les inférieures dans le repos. Inférieures peu développées, sans dessin, reployées en éventail dans le repos. — Tête moyenne, poilue; trompe rudimentaire ou nulle. — Antennes du mâle, capillaires; rarement ciliées, plus larement pectinées. — Palpes ordinaires simples, courts, recourbés en bas; dernier article fusiforme très-court ; avant-dernier ordinairement pyramidal , poilu ; palpes accessoires invisibles. — Corps court; thorax carré. — Pattes courtes, fortes, armées d'éperons. — Insectes de petite taille.
Larve. — Chenilles verdàtres, fusiformes, obtuses aux deux extrémités, glabres ou recouvertes de quelques poils implantés sur des verrues. 16 pattes égales. Un écusson lisse sur l'anus. Tête platte. — Vivant dans l'intérieur des végétaux ou sur leurs feuilles roulées. Chrysalide ordinairement armée à l'anus d'une couronne d'épines et sur les anneaux d'aspérités.