I. Il lui avilit sans doute envoyé sa carte
il vint aussi à Kreuznach, et, toujours aussi glorieux, il promit monts et merveilles , disant qu’il était le premier de tous les alchimistes et qu'il savait et pouvait tout ce qui faisait l’objet des désirs des hommes. Justement était vacant un emploi de professeur, qu’il obtint par l’entremise de Franz de Sickingen, bailli de ton prince et homme fort porté au mysticisme. Mais bientôt il fit consister son système d’éducation en débauche avec ses élèves, et lorsque sa conduite vint au jour, il se déroba au châtiment par une prompte fuite. Voilà le très-sûr témoignage que je te puis rendre de cet homme que tu attends avec tant d’impatience. Lorsqu'il se présentera chez toi , tu trouveras non un philosophe , mais un fat et un audacieux. Adieu, pense à moi.»
La façon dont Faust nous est présenté n’est pas de nature à nous disposer en sa faveur, mais le jugement de Trittheim est celui d’un moine crédule, plein de préjugés et de mauvais goût. Trittheim, selon une méthode qui ne s’est point perdue, appelle vagabond, hâbleur, fou, celui qui a le malheur de ne point adopter ses idées, de professer des principes qui ne sont pas ceux de l’Église; il va jusqu’à proposer la peine du fouet contre Faust, se faisant ainsi le digne écho de ces «inquisiteurs de la perversité hérétique», qui, dès qu’un savant s’élevait au-dessus de leur jargon, le déféraient au Saint-Office. Il semble même que Trittheim nourrît un grain de jalousie contre Faust, à la façon dont il parle de sa nécromancie : Trittheim en effet, s’il repoussait la magie diabolique.
se livrait du moins à des pratiques occultes. Ses ouvrages, autres que ses Lettres, sont surchargés de réflexions mystiques, de considérations allégoriques, et se traînent sous le poids d’une érudition cabalistique qui étale hors de propos les rêveries creuses et les imaginations folles dos vieux rabbins. Il faut du courage et de l’attention pour démêler les procédés delà science au milieu de ces digressions et de ces rêveries'. Ce qu’il nous importe de constater ici, c’est que Faust possédait à fond Platon et Aristote , puisqu'il se faisait fort de les rétablir de mémoire, s’ils venaient à se perdre; cette gageure n’aurait pas dû étonner ïrittheim; avant la découverte de l’imprimerie, la mémoire jouait un grand rôle dans l’éducation littéraire, et ce rôle s’est même prolongé après l’invention de Gutemberg. En 1486 Pic de la Mirandole se rendait à Rome, et se faisait fort de soutenir contre tout venant neuf cents propositions, qui étaient comme le résumé des sciences. Manzoni (1548-98) fit plus: il soutint cinq mille cent quatre-vingt-dix propositions.
Faust prétendait aussi pouvoir reproduire les miracles du Christ; en d’autres termes il n’y croyait pas, il penchait vers les doctrines de Celsc, de Porphyre, de Julien, qui, dans la partie miraculeuse des Écritures, ne voyaient que la fraude des uns et l’aveuglement des
I. U TriUiu‘iiii, dit Daunou dans .sa Nulicr (Biogr. Michaiid), lient pour réels le.s eneliantenients de Faust , et il est le premier <|iii ail parlé un peu an long de re prétendu magiiien.» Voilà tout ce que Daunou savait sur Fausl !
autres, et il ouvrait la route à Spinoza, qui dit: «Tout ce qui est raconté dans les livres révélés s’est passé conformément aux lois établies dans l’univers;» à Herder, qui, après avoir affirmé que le christianisme était par excellence le poème de l’humanité, finit par ne plus reconnaître dans les livres saints qu’une suite de fragments de l’éternelle épopée; à Goethe enfin, qui écrivait à Lavater: «Pour moi, une voix sortie du ciel môme ne me persuaderait pas que l’eau brûle, que le feu gèle ou que les morts ressuscitent. Je regarde plutôt tout cela comme un blasphème contre le grand Dieu et sa révélation dans la nature.»
Faust fut le protégé de Franz de Sickingen, cette dernière fleur de la chevalerie allemande, en qui se trouvait alliée la bravoure des anciens preux à la noblesse de l’esprit et à la fermeté de la raison. Sickingen, comme Faust, était mal vu du clergé corrompu de l’époque, et il le lui rendait; aussi la parole de Luther fit-elle sur le chevalier l’effet d’une étincelle lancée dans une poudrière. Sa cour (car il en avait une comme un prince, tour è tour à Ebernbourg et à Landstuhl) était le lieu de réunion de tous les esprits éclairés, de tous les amis de la vérité et de la liberté. C’était un asile sûr, une véritable académie, où les hommes de savoir pouvaient se donner carrière sur toutes les questions'. Faust était là dans son élément, et Tritt-
I. Aucun rerucil hiogriiphii|ue de Iraiice n’:i ouvert ses roloiiiies .111 nom de Sickingen , c'est pourl.mt un des grands hommes de l’Alle-
heim s'est sans doute fuit l'écho de la calomnie en attribuant son départ à la crainte de la justice. Faust n’est d'ailleurs pas le seul qui ait eu à souffrir de la crédulité superstitieuse de Trittheim, nous en avons un exemple local par rapport à l'Alsace : c'est ce moine en effet qui, par ses Annalt’s de Hirsau , contribua surtout à la métamorphose que la tradition fil subir à Jean de Dralt, en démon et en épouvantail des enfants (Hans Trapp).
Le chevalier Jean de Dratt, natif de la Thuringe, avait rendu des services signalés aux deux électeurs palatins Frédéric le Victorieux et Philippe l'Ingénu, dans leurs longues luttes avec les dynastes de la vallée du Rhin. Philippe l’Ingénu lui assigna, entre autres récompenses, la seigneurie du Berwartstein ou Berbelstein. Jean de Dratt, qui n'était ni plus ni moins violent que les autres chevaliers duPalatinat, mais qui avait de plus qu’eux une énergie à toute épreuve et l’intelligence de ce qu’il pouvait oser, se permit, dans les vastes forêts des environs du Berbelstein, des dégâts et des empiétements considérables; il entravait le flottage et la pêche, lésait l’abbaye de Wissembourg et ses gens dans leurs intérêts: de là des conflits et des violences, dont le
magne. Dans certains districts des bords du Rhin , les enfants apprennent à lire dans un abrégé de sa vie. Le Cid prenait des villes, Bayard donnait de bons coups d’épée , Sickingen a rempli une mission supérieure , il a consacré le prestige de sa naissance et les ressources de son courage à la défense de la liberté dépensée. Voy. sonHistoire, par lî. de Bontcillcr, 1 vol. in-S". 1861.
scandale arriva jusqu’aux oreilles du pape et de 1 empereur.*
Les cartons des archives départementales du Bas- Rhin (fonds de la préfecture de Haguenau) sont remplis de missives et de mémoires ayant trait à cette lutte; la mort même de Jean de Dratt, survenue en 1504, ne mit point fin au litige. L’apparition et les actes du chevalier saxon paraissent avoir si vivement impressionné l'imagination populaire, qu’on fit de lui un magicien, un possédé, et Trittheim a sa part dans la transfor,mation.* La figure du chevalier, sculptée sur la pierre sépulcrale dans la chapelle de Schlettenbach , annonce un caractère décidé, mais non une méchanceté native. La mauvaise renommée posthume de Jean de Dratt est un autre exemple du procédé que la tradition légendaire applique aux individualités historiques pour les grandir ou les enlaidir.
Revenons à Faust: celui-ci, à en juger par la lettre
1. Voy. Spach, Lettres sur les archives départementales du Bas-Rhin.
2. d 1 492 ... . Fuit his diebus in curia Comitii Palatini marscalcus quidam nomine Joannes de Droit , patria Thuringus , germanus ThilmanniMersburgensis episcopi, homo pnesumptuosus potius quam audax, tenierarius non prudens, cleri et monachorum contemptor etparum de pietate sentiens christianæ religionis , consilio subdolus , actione ]}ercersus , qui suis artibus pravis usque adeo dementaverat principem ut sine illo vivere non posset. Omnium tune in curia existentium fuit opinio , Comiiis Palatini animum malejiciis dxmonisque artibus per marscalci memorati fraudes captivatum. » {Annal. Hirsaug., loin. II. .S. Gall. 1 690.)
de Trillheim, était probablement vantard: l’ivresse de la science tournait la tête aux savants, et le mérite individuel avait presque besoin de s’entourer d’apparat; au seizième siècle comme dans l’antiquité, et un peu plus qu’aujourd’hui, la science était considérée comme un avantage personnel que son possesseur exploitait à son profit, avec plus ou moins de bonne foi et de charlatanisme; elle avait un caractère égoïste, parce qu’elle était étroitement liée à la pratique. La tradition a d’ailleurs conservé le souvenir de Faust à Kreuznach, et on montre encore sa maison dans la Fischergasse. Le nom du docteur était-il Sabellicus, plutôt que Faust? Cela est impossible à dire, mais il a dû s’appeler Faust jeune pour se distinguer de Faust ou Fust l’imprimeur.
D’après un registre d’inscription de la faculté de philosophie de Heidelberg, il y avait, en 1509, un Jean Faust qui étudiait dans cette faculté. Dans les Acta phiiosophica Heidelb. (l. III, fol. 36 a,), ce Jean Faust paraît comme le premier de ceux qui, le 15 janvier -1509, ont obtenu le grade de bachelier de via moderna. Il est appelé Johannes Faust, ex Simern, et son nom est précédé de la lettre d: dédit, il a payé: preuve de l’aisance de Faust. La via moderna, c’est la direction nominaliste en faveur alors, et considérée comme le point de départ d’une réforme philosophique. La date des Acta ne pourra concorder avec celle de la lettre de Trittheim, que si nous admettons que Faust se mit à étudier de nouveau , après avoir enseigné.
En 1513 Faust est à Erfurt. En effet, Mutianus Rufus ou Conrad Mudt, chanoine à Gotha, ami de Reuchlin et de Mélanchthon, et loué par Luther pour son érudition choisie, écrit le 3 octobre 1513 à son ami Henri Urbain du couvent de GeorgenthaU: «Il y a huit jours, vint à Erfurt un chiromancien du nom de Georgius Faustus Hcmithem Heidelberg ensis, tout simplement un vantard et un fou. Son art, comme celui de tous les devins, est vain, et pareille physiognomie pèse moins qu’une araignée d’eau. Les ignorants restent ébahis. C’est contre lui que les théologiens devraient s’élever, au lieu de chercher à anéantir le philosophe Reuchlin. Je l’entendis jaser à l’auberge; je n’ai point châtié sa présomption, car que m’importe la folie d’un étranger? »
Après le témoignage d’un homme attaché à l’ancienne doctrine, voici celui d’un savant qui incline vers la nouvelle, mais aussi peu favorable que le premier: cela est naturel, les esprits engagés dans les routes étroites et passionnés pour les opinions extrêmes, s’accordent lorsqu’il s’agit de honnir la modération des esprits supérieurs. L’homme modéré, en ne donnant à personne, ni tout à fait raison, ni tout à fait tort, en se modifiant lui-même et en s’abandonnant aux tâtonnements d’un esprit plus avide de connaître que d’agir.
t. Ép. 120 dans: Tentzel, Supplementum historias Gothanæ primum.
entre en suspicion auprès de tout le inonde. D'après Mudt, Faust pratiquait la chiromancie et la physiognomie ou physiognomonie. La physiognomonie est l’art de reconnaître la nature d’un individu, d’après la conformation de sa figure, et son nom est cité sans défaveur par les dictionnaires, mais les lexiques diffament la chiromancie; elle est appelée ici: «l’art prétendu de prédire l’avenir d’une personne par l’inspection des mains'», et là: «un moyen d’imposture et un élément de superstition envers l’ignorance crédule’. » Mais on ajoute: «Toutefois cet instrument de fourberie ou de déception peut devenir la source d’utiles révélations et de renseignements véridiques. » Ceci nous conduit à la présentation d’un autre mot d’invention récente, mais régulière, et que l’analogie explique aisément, celui de chirognomonie. De la chiromancie sort la chirognomonie, comme de l’alchimie, la chimie, et de l’astrologie, l’astronomie. Voici de la chirognomonie; « Une grande maigreur de la main, dit M. Is. Bourdon , dénote des poumons engorgés et oppressés, une tumeur ou des cicatrices vers les aisselles et quelquefois de
grands chagrins J’ai souvent frémi en apercevant,
chez une personne chroniquement enrhumée, des ongles ronds convexes et pour ainsi dire nummulaires : de tels ongles accompagnent fréquemment la phthisie tuber
4 . Dictionnaire de Dupiney de Vorepierre. 2. Isid. Bourdon , Dict. de la Conversation.
culeuse. » Si les accidents de l’organisme intérieur impriment aux mains de l’homme des marques particulières, l’esprit intérieur, cet invisible ouvrier qui nous façonne sans cesse, ne doit-il pas aussi attester ses habitudes diverses par des signes qui lui appartiennent et sur le même champ de la main? La solution est venue au gré du chercheur, et l’on a divisé les hommes en deux catégories: celle des doigts lisses et celle des doigts noueux. On a reconnu chez les hommes à doigts lisses l'impressionnabilité, la spontanéité, l’intuition; chez les hommes à doigts noueux, la réflexion, l’ordre, l’aptitude aux chiffres, etc.* Cette division a même fourni le point de départ d’une amusante comédie*. Faust, par l’inspection des mains, a donc pu faire d’utiles révélations et donner des renseignements véridiques.
En 1516 Faust visita son ami l’abbé Jean Entenfuss au couvent de Maulbronn ’. Une liste des abbés de Maulbronn remarque à propos d’Entenfuss, abbé de 1512 à 1525, que celui-ci donna l’hospitalité à son compatriote Faust. Entenfuss était d’Unterœwisheim , à deux lieues de Knittlingen , patrie de Faust. Entenfuss avait beaucoup dépensé en faisant bâtir ; l’arrivée de Faust lui fît peut-être concevoir la pensée que les
1. Voy. d’Arpenligny, CAtroynomon/e ; Desbarolles, Chiromancie nouvelle.