‹ Faust drame fantastique en cinq actes, quatorze tableaux par m. Adolphe D'EnneryChapitre 27 sur 55 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

VAGNER, ÉRIDOLIN.

FRIDOLIN

Que je suis heureux, maître Yagner !

TABLEAU VIT, SCÈNE T. 45

VAGNER.

Vraiment, mon garçon? Et de quoi es-tu heureux?

Mais d'abord d’être redevenu jeune, ce qui me permet de goûter les charmes de ce ravissant climat.

Oh! oui, j’entends.

VAGNER.

FRIDOLIN

Car, il n’y a pas à dire, nous voilà redevenus...

VAGNER.

Jeunes et charmants, comme autrefois.

FRIDOLIN

Mais qui a opéré oe miracle?..

VAGNER.

Qui?., moi!

FRIDOLIN

Vous ?..

VAGNER, avec méprit.

Avec l’aide de la sorcière... ce sont des mystères de la haute science que tu ne peux pas apprécier.

FRIDOLIN

Ah!

VAGNER.

L'honnête sorcière, sur la prière de maître Faust... et sur la mienne... s’est plu à exaucer les vœux de quelques-uns de ces imbéciles .'qui répètent à chaque instant : Ah ! que je voudrais donc être à demain !.. Ah! que je voudrais être à un mois d’ici!.. Ah! que je voudrais donc avoir une année de plus!.. Et elle nous ôtait un jour, un mois, un an, pour le leur donner.

FRIDOLIN

Très-bien, elle a pris cela sur votre tête et sur la mienne.

VAGNER.

Et si elle avait voulu satisfaire tout le monde...' nous serions bien vite retournés en nourrice !

FRIDOLIN

Elle s’est arrêtée à temps... je me trouve très-bien, moi!

Moi aussi.

VAGNER.

FRIDOLIN

Et nous voilà dans la belle Italie...

VAGNER.

A Naples, ou du moins bien près de Naples, à Résina! Il y avait longtemps que j'avais l’intention de visiter ce magnifique pays, et comme justement mon esclave a eu le même désir, e l’y ai...

Hein?

FAUST

Elle m'y a...

Oui,..

VACNER.

FRIDOLIN

VAGNER.

Enfin, nous y sommes venus.,.

FRIDOD1N.

Ah ! elle est bien obéissante 1 bien obéissante, votre esclave !

Oui, n’est-ce pas?

VACNER.

FRIDOLIN

Tenez, maître Vagner, entre nous, je crois qu’on nous a trompés.

VAGNER.

Qui?

FRIDOLIN

Le marchand de moutons.

vagner.

De moutons?., quel marchand de moutons ?

FRIDOLIN

L'homme aux agneaux.

vagner.

Aux agneaux 1.. Ah ! bon!..

FRIDOLIN

11 y a des instants où je me demande si l’animal que nous avons mis dans la chaudière n’était pas plutôt un petit chat sauvage.

VAGNEB.

Un petit chat sauvage... es-tu fou ! Sulphurine est adorable, et je crois que je vais ressembler, par le cœur, à cet ancien sculpteur appelé Pygmalion.

FRIDOLIN

Pygmalion?

VAGNER.

Qui devint amoureux de sa statue.

FRIDOLIN

Vous êtes amoureux d’une statue?..

Et de quelle statue!., quelle merveilleuse beauté!.. L'Italie entière est aux genoux de Sulphurine.

FRIDOLIN

Ah! oui, c’est vrai... Dites-moi donc... pourquoi a-t-elle changé de nom ?

VAGNER.

Elle s’appelle Olympia... c’est plus joli... c’est italien, Olympia... et il se trouve que je l’avais créée immensément riche.

FRIDOLIN

Ah bah I

TABLEAU VII, SCÈNE f.

VACNF.R.

Oui, mon ami... elle est venue au inonde avec des parures, des villas, des... et Faust, le laineux Faust lui-mème, est devenu, ici, éperdument amoureux d’elle... Quel hommage rendu à mon génie !

FRIDOMN.

Ah ! oui... mais pour qui palpite ce petit cœur de tourterelle que j’ai introduit dans la...

VAGNER.

Pour qui? mais pour moi... pour moi seul...

Pour vous?

VAGNER.

Oui, oui, elle m’adore à ce point qu’elle ne peut se passer de moi un seul instant; quand elle est en promenade, je la suis à distance, portant sa mante, son parasol et son petit chien.

FRIDOLIN

Bon!

VAGNER.

Quand elle est à table, il faut que je sois lù près d’elle...

FRIDOLIN

Oui, derrière.

VAGNER.

Derrière son siège... changeant ses assiettes et remplissant sa coupe: elle ne mange que des mets que je lui présente, elle ne boit que des vins que je lui verse; enfin, que te dirai-je?... je suis son Patito, son Sigisbé, son...

FRIDOLIN

Son domestique...

VAGNER.

Domestique !.. malheureux, tu dépoétises tout!..

FRIDOLIN

Qu’est-ce que c’est que cet habit-là?

VAGNER, avec embarras.

Ça?., c’est une fantaisie qu’elle a eue... elle veut que je sois galonné.

C’est un habit de domestique! Allons, allons! vous êtes le domestique de votre esclave !

VAGNER.

Tais-toi, tais-toi, malheureux!., aie pitié de ma faiblesse... respecte mes illusions... tu vois bien que je l’adore... (Voyant entrer Faust.) Ah! voilà mon rival...

FRIDOLIN, i part.

Ah çà! il est donc bête, mon maître ?

FA.UST.

SCftNE II.

Les mêmes, FAUST.

FAUST

Olympia n’a pas encore paru ?

FR1D0LIH.

Pas encore, maître.

FAUST

Qu’il me tarde de la voir!..

VACNER.

Mon illustre maître a donc tout à fait oublié la petite Marguerite ?

FAUST, avec émotion.

Marguerite, une enfant douce et calme!., dont l’âme est aussi froide que notre froide Allemagne... Non, non, ce n’est pas elle qui devait m’initier à l’ardente passion que je rêvais, à ces joies, à ces douleurs, à ces luttes terribles de l'amour, qui sont la vie!

FRIDOLIN

Et c’est ici, près de la signora Olympia, que vous avez trouvé la réalisation de vos rêves?

FAUST

Oui, c’est seulement depuis que je l’ai vue que j’existe ! 11 y a dans l’énergie de son esprit, dans l’étrange vibration de sa voix, dans les sombres éclairs de ses yeux, quelque chose qui me fascine et m’entraîne !.. Ce que j’éprouve auprès d’Olympia, c’est du vertige, du délire, de la folie!., c’est peut-être l’air que je respire ici, l’air embaumé de Sorrente, qui enivre mon cœur I c’est le parfum des oranaers en fleurs qui enivre mes sens! c’est le soleil de l’antique Parthénope qui réchauffe mon âme ! c’est le feu du Vésuve qui fait bouillonner mon sang! c’est l’amour, enfin, l’amour fougueux, tyrannique, inconnu jusqu’à ce jour, qui s’est emparé de tout mon être, qui me jette éperdu et tremblant aux genoux d’Olympia. (Mouvement de fureur de Vaguer.)

VAGNER.

Oh ! c’est assez !

FAUST

Qu’y a-t-il?

VAGNER, te calmant.

Savez-vous une chose, seigneur Faust?

FAUST

Laquelle?

VAGNER, avec ironie.

Vousn’ètes pas seul épris de cette souveraine beauté !..

FAUST

Tu parles de Valentin ?

TABLEAU VU, SCÈNE U

VAGNER, avec étonnement.

Valentin?.. Comment, il y en a encore un?., nous sommes trois, alors!

FAUST

De cet officier de fortune... de cet aventurier...

FR1DOL1N

Oh! les femmes aiment beaucoup les aventures, et surtout les aventuriers.

FAUST

11 oserait me disputer Olympia ?

VAGNER, à part.

Décourageons-le. (Haut.) Il est très-brave! il osera tout!

Lui ! nous verrons! (U remonte rers le fond.)

VAGNER, 4 Fridolin, passent à lui.

De la jalousie ! ils vont se tuer!

FRIDOLIN, regardant à droite.

Tenez, le voici.

VAGNER, de même.

Avec ma belle esclave !

FAUST

C'est elle... Toujours ce Valentin !

VAGNER, arec rage.

Oh! ce Valentin, (il descend à droite.)

OLYMPIA, paraissant.

Vagner, faites-nous préparer des sièges... Cet endroit est délicieux, nous allons nous y reposer un instant, (a vagner qui est dans l’eitase.) Allons, dépècheZ-VOUS ! (vagner s’empresse de faire placer des sièges. — a Faust.) Est-ce que vous me fuyez, seigneur Faust? (a vagner.) Vagner, n’oubliez pas mes ordres... Allez!

VAGNER.

Oui, mon esclave.

FRIDOLIN

Ses ordres... Ah! vous voyez bien que vous êtes son domestique.

VAGNER.

Silence, misérable!., et suis-moi, je te l’ordonne!

Oui, mon maître... (a part.) Il se venge sur moi, le lâche.

VAGNER, se retournant.

Hein?..

FRIDOLIN, s’inclinant.

Oui, mon doux maître. (Ils disparaissent par la gauche,)

FAUST

SCfiNE III.

FAÜST, OLYMPIA, VALENTIN, MÉPHISTOPHÉLÈS, dames

et SEIGNEURS.

OLYMPIA, tenant un bouquet à la main.

Je vous cherchais, en vérité, seigneur Faust?..

FAUST

Vous avez daigné vous apercevoir de mon absence? Cependant vous aviez pour la faire oublier le capitaine Valentin et ses paroles d’amour?

OLYMPIA

Vous avez deviné juste, le capitaine était en veine de galanterie.

MÉPillSTOPHÉLjtS-

Une galanterie charmante 1

FAUST

Ahl...

VALENTIN

J’aime la signora, je le dis hautement, et si vous l’aimez aussi, eh bien ! déclarons-nous une guerre franche et loyale !...

FAUST

La guerre 1

MÉPHISTOPHÉLÈS

Eh! eh! pourquoi non? Pensez-vous que la belle Olympia ne soit pas, pour le vainqueur, un prix digne d’envie?..

OLYMPIA

Pensez-vous que les grandes passions ou les grands sacrifices ne soient offerts qu’aux vertus irréprochables, et que nous nous contentions , nous autres pécheresses d’amour, de quelques hommages passagers?... Oh! nous avons aussi nos adorations sans bornes, et mieux encore; maintenant, comme jadis, nous avons nos flatteurs.

MÉPHISTOPHÉLÈS

C’est vrai : des poètes chantaient les courtisanes antiques, comme on les chante aujourd’hui, et des écrivains et des poètes les célébreront encore dans l’avenir, (on rit.) Oui, oui, je suis un peu sorcier, moi, et je vous prédis qu’un jour viendra où des écrivains de mes amis exploiteront la vie intime de ces femmes; ils étaleront aux yeux du monde les plaies de ces âmes flétries; ils tenteront de les réhabiliter; ils déguiseront la honte de ces créatures perdues; ils pareront leurs misères d’un touchant intérêt, et la foule viendra pleurer sur leurs douleurs, comme si ces douleurs étaient un martyre et non un châtiment !

Est-ce donc un si grand mal ?

OLYMPIA

Oh ! ce n’est pas nous qui nous en plaindrons.

TABLEAU TU, SCÈNE III. 51

MÉPH1ST0PHÉLÈS.

Ni moi non plus.

OLYMPIA

Mais la vertu, que dira-t-ellc ?

MÊPHISTOPHÉLÈS.

Oh! la vertu ! c’est très-beau... on l’admire, mais d’un œil sec et froid, et il arrivera que des femmes chastes et honnêtes, voyant tant d’intérêt prodigué au vice sentimental, tant de larmes répandues sur lui, se demanderont si ce n’est pas la vertu qui est vice, et le vice qui est vertu ; et pour s’attirer un peu de cette douce sympathie, niaisement égarée, elles emprunteront à leurs rivales d’abord les hardiesses de leur coquetterie, puis un peu 'de leurs grâces lascives, puis leur luxe insolent, leur langage, et jusqu’à l’étrangeté de leur mise; si bien, que les voyant passer à distance, leurs honnêtes maris pourront se demander étonnés : Laquelle est ma maîtresse? et : Laquelle est ma femme?

FAUST

Vous vous trompez.

MÉPIIISTOPHÉLÉS.

Vraiment?

La véritable vertu ne s’égare pas ainsi, elle n’a jamais ni ces hésitations, ni ces calculs, ni ces défaillances; elle sait que l’homme qui se détourne d’elle un instant lui reviendra aussitôt; inaltérable et forte, elle a le respect d’elle-mème et la conscience de sa force. Celles dont vous nous parlez sont des vertus chancelantes qui cherchent le danger, qui crient bien haut qu’on les entraîne à leur chute... et qui ne sont pas fâchées de tomber.

VALENTIN

En vérité, maître Faust, vous ne parlez pas en jeune amoureux.

OLYMPIA

C’est vrai, vous parlez en vieux philosophe.

FAUST, troublé.

Moi!... est-ce l’amour d’un vieillard que je vous ai offert?

OLYMPIA

Non, vous avez fait pour moi toutes les folies de la jeunesse.

FAUST. '

Et le capitaine Valentin?

VALENTIN

Oh ! moi, je n’ai que mon cœur, mon épée et ma vie, et je les mets à vos pieds, signora! (h s’agenouille.)

FAUST, à Olympia.

Eh bien?

OLYMPIA, avec coquetterie.

C’est moins... et c’est plus.

FAUST

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Bien!...

FAUST

Je vous ai dit mille fois que je donnerais ma vie pour vous...

OLYMPIA, avec coquetterie.

Oui... mais il le dit mieux.

FAUST, avec force.

Olympia I... (se remettant.) Mieux... je ne comprends pas...

MÉPH1ST0PHÉLÉS.

Ni moi... expliquez-vous?

OLYMPIA

Il y a dans son accent une sincérité juvénile que je ne trouve pas en vous; il m’aime avec toutes les illusions d’un enfant, et votre amour est plus réfléchi, plus sévère; enfin, vous êtes tous les deux du même âge, mais il a le cœur plus jeune. ..(a Faust.) ou l’on dirait que votre cœur, à vous, est plus vieux que vousmême.

FAUST, bas à Méphistophélès.

Ah!... ce passé maudit me poursuit donc toujours, et l’on voit donc les rides de mon âme à travers la jeunesse de mon visage ?

Non, oublie enfin ta sagesse, et tu seras jeune.

FAUST, haut, voyant Olympia passer sa main dans les cheveux de Valentin.

Olympia! ne me désespérez pas!., la jalousie torture mon cœur; la colère fait bouillonner mon sang.

VALENTIN, se relevant.

Prenez garde, seigneur Faust, on pourrait croire que vous menacez.

FAUST

Monsieur le capitaine !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Allons donc !

OLYMPIA, se levant, tout le monde se lève aussi.

Arrêtez ! arrêtez... je vous en supplie. J’ai à cœur de terminer ce débat... et... pour le faire oublier... tout à fait, permettezmoi de vous conter une aventure toute pareille à la nôtre, qui arriva ici même, il y a près de quatorze cents années.

VALENTIN , s’approchant.

Ici?...

OLYMPIA

Oh ! je ne parle pas de la riante villa qui s’élève sur le sol que nous foulons; je parle de l'antique demeure de Daphné, mon aïeule, qui dort là, sous nos pieds.

VALENTIN

Là?..

TABLEAU VII, SCÈNE IV

MÉPHISTOPHÉLÉS.

Oui... (Frappant du pied.) Là, est une ville tout entière} Herculanum ensevelie sous la lave, elle et tous ses antiques chefsd’œuvre, et toutes ses merveilles antiques, et Daphné, l’antique aïeule d’Olympia.

VALENTIN

Mais qui sait...

MÉPHISTOPHÉLÉS.

Que Résina recouvre Herculanum? Moi, qui pourrais peutêtre... plus tard... Mais revenons à cette antique aïeule. (On se

rapproche.)

OLYMPIA

Elle avait, ainsi que moi, deux amoureux fort épris de sa beauté. L’un était un savant, un philosophe, je crois... comme vous, seigneur Faust... l’autre était... centurion.... un militaire... comme vous, capitaine. Mon aïeule flottait incertaine entre ses deux adorateurs, celui qu’elle voyait était toujours celui qu’elle aimait le mieux... mais son embarras était grand, chaque fois qu'elle les voyait tous les deux à la fois. Aussi, pour en finir, comme elle ne redoutait pas, ainsi que moi, la haine, la jalousie... et le duel, un jour qu’ils étaient tous les trois réunis... (jouant avec son bouquet.) Elle jeta, entre les deux rivaux, les fleurs qu’elle tenait à la main, et s’éloigna en disant : Que le vainqueur me les rapporte, mon cœur est à celui qui me rendra

Ce bouquet... (Elle fait quelques pas vers le fond et s'arrête.) C’était une... méchante femme, que Daphné, mon aïeule... (Elle laisse

tomber négligemment son bouquet et sort suivie de tout le monde. Faust et Valentin font un pas vers ie bouquet.)

MÉPHISTOPHÉLÉS, se baissant en montrant le bouquet.

La bonne àme 1 elle est si indignée au souvenir de sa méchante aïeule, qu’elle ne s’est pas même aperçue que ce bouquet s'échappait de ses mains. (U feint de vouloir ramasser le bouquet.)

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