DEUXIÈME HOMME
Votre or a troublé ma raison et desséché mon coeur... Devenu riche tout à coup, sans peine, sans travail, je me suis jeté dans la paresse et dans le vice... j’ai abandonné ma femme, et ma femme est morte... c’est l’œuvre de cet or que vous m’avez
donné, (il le jette avec désespoir.)
FAUST, hors de lui.
Assez !.. assez!., mais il y a donc une malédiction sur chacun
de mes bienfaits... (il rencontre le regard de Méphistophélès qui rit.) Oh! Oui, Oui, c’est l’or du maudill.. (a une jeune femme qui sort de la foule tenant un enfant par la maiu.) Que me vetlX-tU aussi, femme? viens-tu me reprocher encore une douleur, un désespoir, une mort?
LA JEUN F. FEMME. '
Non, seigneur, je viens vous rendre grâce.
FAUST, avec joie.
Ah!
LA JEUNE FEMME
Vous avez voulu me secourir, et ce n’est pas votre faute si je ne suis pas venue jusqu’à présent.
FAUST
En effet, je vous reconnais, pauvre femme!., l’incendie avait détruit votre demeure, le feu avait consumé vos moissons, et, pour comble de malheur, votre enfant se mourait.. Je vous ai dit : Venez à moi... Pourquoi avez-vous tardé jusqu’à ce jour?..
LA JEUNE FEMME
C’est qu’une autre est venue à nous. Monseigneur.
FAUST
Une autre !
MÉPHISTOPHÉLÈS, avec ironie.
La sainte, peut-être ?
FAUST
Et qu’a-t-elle fait pour vous?
LA JEUNE FEMME
Ce qu’elle a fait?., elle a passé près de men fils des jours de fatigue et des nuits sans sommeil... lui prodiguant les soins les plus touchants... L’enfant ne pouvait plus parler, mais elle semblait comprendre ses pleurs; elle versait des larmes de compassion qui répondaient à ses larmes, à lui... Je croyais que c’étaient deux anges qui se parlaient un langage inconnu, et je
FAUST
tombais à genoux devant eux... Un jour enfin, les pleurs se sont taris et le sourire leur est revenu à tous deux... il n avait pas suffi de mes soins et de mes veilles : une mère à elle seu e n’obtient pas toujours du ciel la vie de son enfant; mais le mien avait deux mères, et Dieu me l’a rendu, (Elle embrasse sou
enfant.)
Et cette femme ?.. cette femme?..
LA FEMME
Vous ne la connaissez pas?., c’est...
MÉPH ISTOPHÉLÊS.
C’est la sainte, n’est-ce pas?
Il PPMMF.
Oui...
FAUST
Toujours, toujours elle !..
MÉPHISTOPHÉLÈS, bas.
Toujours, (il rit.)
FAUST, passaut au milieu.
Assez'... Et les ravages de l’incendie?..
LA FEMME
Oh! tout est réparé.
FAUST
Mais elle est donc bien riche ?
LA FEMME
Non seigneur, elle est pauvre comme nous.
FAUST
Pauvre?..
LA FEMME
Mais à sa prière, tous nos voisins sont accourus à notre •lide chacun d’eux a donné un peu de son temps, et la maison a" été rebâtie; chacun a donné quelques épis de sa moisson et nos pertes ont été réparées. Elle est pauvre, Monseigneur, et cependant elle répand la richesse sur son chemin, parce que la foi l’accompagne et que la charité naît à sa voix.
FAUST
Pauvre !... et sa charité guérit toutes les plaies, console tous les cœurs tandis que la mienne ne porte que des fruits amers 1 Je veux ia voir, celte femme, qu’elle vienne dans mon palais.
LA FEMME
Elle ne viendra pas, Monseigneur.
FAUST
Même si je l’ordonne?...
LA FEMME
Elle ne pénètre jamais que dans la demeure du pauvre... — Elle ne viendra pas.
FAUST
Eh bien ! j’enrichirai ceux qui me l’amèneront de force...
\llez! (ju’ou Ul’obéisse !... (Plusieurs hommes s’iucliueut et sorteut.)
TABLEAU X, SCÈNE IX
MÉPHISTOPHÉLÈS
A merveille ! (Bruit de fanfares au loin.) Mais j’entends les fanfares qui m’annoncent l'arrivée de mes sujets, (a tous.)|Et maintenant le plaisir, (a Faust.) Après la charité.