‹ Faust: esquisses dessinéesChapitre 1 sur 21 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Lorsqu'une tradition s'établit dans un pays, elle a, soit que vous l'appeliez conte ou superstition, un intérêt particulier qui s'étend jusqu'à ses moindres détails; élevée en même temps que nous, elle a avec nous une parenté, une analogie qui nous en fait adopter jusqu'aux incohérences, jusqu'aux bizarreries : ses défauts mêmes se casent dans nos idées, de manière à nous les représenter sous une apparence de vraisemblance qui existe jusqu'à ce que nous employions la raison pour la combatre. Mais par le même motif qu'adoptée et goûtée dans le pays où nous la recevons en naissant, elle croît avec nous et se piéte aux inspiitM:ions du génie; de même aussi elle se refuse à une transplantation improvisée, ou du moins de nombreux essais doivent-ils être faits avant qu'elle prenne racine.

Tel a été en AUemagie le sort de Faust; tel sera-t-il aussi en France. Un fait réel, consigné dans l'histoire, a toujours été l'origine des traditions :à la vérité le fait est souvent à la tradition moins que le roman à l'histoire; mais enfin la liaison existe, et l'un se reconnaît facilement dans l'autre. La tradition de Faust est basée sur deux faits historiques distincts, qui se rapportent à deux individus et à deux époques différentes : leurs actions confondues, et les conséquences de la manière de vivre de l'un placées c\pme résultats de la vie de l'autre, eu ont été les premiers éléments. Voici ce que l'histoire peut réclamer de ces faits.

Au commencement du quinzième siècle, Guttenberg eut la première idée de l'imprimerie; il avait déjà feit, vers i449» plusieurs essais heureux, lo^qu'il s'associa par raison de spéculation un nommé Faust ou Fust, Anglais d'origine, et riche joaillier établi à Mayence. Bientôt après il lui abandonna son imprimerie, que celui-ci dirigea de concert avec un nommé Peter Schœffer, et en introdiisant dans cette nouvelle industrie un grand nombre d'améliorations. L'ouvrage qu'ils s'attachaient sur -tout à produire était la Bible, en latin et en aUemand , comme le livre le plus recherché à cette époque; mais les moines ne virent pas sans konnement se multiplier, en grande quantité et à bas prix, les copies de la Bible, qui, en même temps qu'elles les privâent de ce genre d'industrie, leur semblaient provenir d'une source extraordinaire : et, soit médisance, soit ignorance, ils i^pandirent le bruit que le diable n'y était pas étranger. La mort de Faust en pays étranger (il mourut à Paris de la peste en i ^6) accrédita davantage cette croyance que, livré au diable par serment, il avait été enlevé par lui à sa mort.

Un autre fiait distinct, et d'uneépoque plus rapprochée de nous, est celui qui a rapport à un docteur Faust, vivant au

commencement du seizième siècle. Natif de Knittlingen, en Souabc, il fut envoyé par son père à Wittenberg où il s adonna aux sciences. Il s'occupa d'abord de théologie, où il fut reçu docteur; puis se livra à la médecine, à Tastrologie, et enfin à la magie, où il excella, et instruisit John Wagner son compagnon '. .

De ces deux faits distincts, et assez simples comme on le voit, s'est composée la tradition qui peu à peu a grandi et s'est entouré de plus de circonstances extraordinaires, à mesure qu'elle a acquis plus de popularité.

Déjà depuis long-temps ces aventures singulières remplissaient les soirées du paysan; depuis long-temps aussi les marionnettes et les artistes en avaient fait leur profit, sans que le génie se fût aperçu que dans cette matière grossière il y avait l'étoffe de plus nobles tissus.

Lessing, le premier, y trouva l'inspiration de deux tragédies, dont il ne nous reste malheureusement qu'un fragment d'une grande beauté, et qui suffisaient pour exciter la curiosité, et appeler l'attention des hommes de génie fur un sujet qui pouvait être si fécond en inspirations.

Oœthe saisit cette idée de toute l'étendue de son imagination, et produisit cet œuvre remarqnablâ dont les suffrages de l'Europe entière ont sanctionné le mérite. Ce n'est point ici la place d'une dissertation où l'on poirrait établir le plus on moins de part que peuvent avoir le goût, l'art, ou le génie dans ce drame, ni celle de manifester notre admiration pour cette belle production; le cadre trop restreint qui nous est imposé sera notre excuse. D'ailleurs, que poirrions nous dire, si ce n'est d'indiquer ce que nous avons éprouvé aux personnes qui, comme nous, admirent ce chef-d'œivre, ou de priver celles qui ne le connaissent point de ces impressions primitives et à soi si précieuses et si peu connues, parcequ'elles sont toujours gâtées par les froides discussions de cette race de critiques commentateurs , qui ne connaissent ds l'art que la science d'en disséquer les parties et d'en offrir les lambeaux ainsi défigurés à des yeux prévenus?

Je n'entreprendrai donc que de donner un récit succinct de la pièce, un programme de la maiyhe de l'intrigue. Le Calent de l'artiste supplée largement au reste, et les personnes qui n'ont point le bonheur de pouvoiilire l'originaP, trouveront une espèce de compensation dans ces compositions si gracieuses, et dont Goethe lui-même s'estiédaré l'admirateur.

* GoBdie, daB« ton poëme, semble n*aToir ea en vue que ce personnage. Klinger, an contraire, confond les deix traditiona. L'on a greffe la poésie sur rhistoire, Fautre le roman sur la tradition; Scfaink, Schreiber, et MuUer, ont traité é^Iement ce sujeL

* Nous n*aTons jnsqu à présent de ce chef-d'œuvre que de mauvaises traductions, souvent même infidèles. Itfmitable, à la vérit<$, on a pu cependant transmettre dans notre langue un peu de celte ironie diabolique, de ce dégoût au milieu des sciences, et surtout quelque chose de cette bonhomie àé Ironocence, caractères principaaz de cet ouvrage si bien peints dans loriginal.

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