LE DRAGON DE RHODES
Où court ce peuple? qu’a-t-il à se précipiter en hurlant dans les rues? Rhodes est-elle la proie des flammes?... La foule semble encore s’accroître , et j’aperçois au milieu d’elle an guerrier à cheval. Derrière lui... ô surprise! on traîne un animal dont le corps est d’un dragon et la gueule d’un crocodile, et tous les yeux se fixent avec étonnement, tantôt sur le monstre, tantôt sur le chevalier.
Et mille voix s’écrient : « Voilà le dragon !... venez le voir!— Voilà le héros qui en a triomphé ! Bien d’autres sont partis pour cette périlleuse entreprise , mais aucun n’en était revenu— Honneur au vaillant chevalier ! » Et la foule se dirige vers le couvent où les chevaliers de Saint-Jean se sont à la hâte rassemblés en conseil.
Et le jeune homme pénètre avec peine dans la salle à traders les flots du peuple qui l’obstruaient, s’avance d’un air modeste vers le grand maître , et prend ainsi la parole : « J ai remp11
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. devoir de chevalier; le dragon qui dévastait le pays gît Tttu par ma main; les chemins n’offrent plus de dangers aux aba. eurs ; le berger peut sans crainte faire paître-ses troupeau!; le pèlerin peut aller paisiblement dans les rochers visiter la sainte chapelle. » ,
Le grand maître lui lance un regard severe. « Tu as agi comme un héros, lui dit-il ; la bravoure honore les chevaliers, ta en as fait preuve... Dis-moi, cependant, quel est le premier devoir de celui qui combat pour le Christ et qui se pare dme croix? » Tous les assistants pâlissent; mais le jeune homme s’incline en rougissant , et répond avec une noble contenance • « L’obéissance est son premier devoir, celui qui le vend digne d’une telle distinction. - Et ce devoir, mon fus , répond le grand maître; tu l’as violé , quand ta coupab.e audace attaqua le dragon, au mépris de mes ordres. — Seigneur, jugez-moi seulement d’après l’esprit de la loi, car j ai cru accomplir ; je n’ai pas entrepris sans réfléchir une telle expédition, et j’ai plutôt employé la ruse que la force pour vaincre le dra-
§°! Cinq chevaliers, l’honneur de notre ordre et de la religion, avaient déjà péri victimes de leur courage, lorsque vous nous défendîtes de tenter le même combat. Cependant, ce désir me rongeait le cœur et me remplissait de mélancolie. La nuit des songes m’en retraçaient l’image, et, quand le jour venait eclairer de nouvelles dévastations , une ardeur sauvage s emparait de moi, au point que je résolus enfin d’y hasarder ma vie.
» Et je me disais à moi-même : « D’où naît la gloire, noble » parure des hommes? Qu’ont-ils fait, ces héros chantes des » poètes, et que l’antiquité élevait au rang es îeux .
. ont purgé la terre de monstres, combattit des lions, lutte at ec » des minotaures, pour délirrer de faible, ricl.mes, et jam.ts
» ils n’ont plaint léur sang. ,
, Les chevaliers ne peuvent-ils donc combattre que o es Sar- » rasins, ou détrôner que des faux dieux? i ont-] i s pas e e en voyés à la terre comme libérateurs, pour 1 affranchir de tons
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* maux et de tous ses ennemis? Cependant, la sagesse doit «,7.
- leur courage, et l’adresse suppléer à la force. , Ainsi me lais-je souvent, et je cherchais seul à reconnaître les lieux h"' bites par le monstre; enfin mon esprit m’offrit un moyen d" 1 attaquer, et je m’écriai, plein de joie : « Je l’ai trouvé^! „
* Et’ me Présentant à vous, je vous témoignai le désir de revoir ma patrie ; vous accédâtes à ma prière : je fis une heureuse' traversée, et, de retour à peine dans mon pays, je fis exécuter par un habile ouvrier l’image fidèle du dragon : c’était bien lut : son long corps pesait sur des pieds courts et difformes • s°n dos se recouvrait horriblement d’une cuirasse d’écailies.
» Son col était d’une longueur effrayante et sa gueule s’onvrait pour saisir ses victimes , hideuse comme une porte de l’enfer; armée de dents qui éclataient blanches sur le gouffre sombre de son gosier et d’une langue aiguë comme la pointe d une épée; ses petits yeux lançaient d’affreux éclairs, et, au bout de cette masse gigantesque, s’agitait la longue queue en forme de serpent dont il entortille les chevaux et les hommes.
, ’ ïout cela, exécuté en petit et peint d’une couleur sombre, figurait assez bien le monstre , moitié serpent, moitié dragon, au semde son marais empoisonné; et, quand tout fut terminé, je choisis deux dogues vigoureux, agiles, accoutumés à chasser les bêtes sauvages; je les lançai contre le monstre , et ma voix les excitait à le mordre avec fureur de leurs dents acérées.
» Il est un endroit où la poitrine de l’animal dégarnie d’écailles ne se recouvre que d’un poil léger : c’est là surtout que je dirige leurs morsures; moi-même, armé d’un trait, je monte mon coursier arabe et d’une noble origine, j’excite son ardeur en le pressant de mes éperons, et je jette ma lance à cette vaine image, comme si je voulais la percer.
» Mon cheval se cabre effrayé , hennit , blanchit son mors d écume, et mes dogues hurlent de crainte à cette vue... Je ne prends point de repos qu’ils ne s’y soient accoutumés. Trois mois s’écoulent, et, lorsque :e les vois bien dressés, je m’ embarque avec eux sur un vaisseau rapide. Arrivé ici depuis trois
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ars5 j'ai pris à peine le temps nécessaire pour reposer nies membres fatigués jusqu’au moment de l’entreprise. iMon cœur fut vivement touché des nouveaux désastres de , pays, que j’appris à mon arrivée; de la mort surtout de ces jagers qui s’étaient égarés dans la forêt et qu’on retrouva délires; je ne pris plus dès lors conseil que de mon courage , et résolus de ne pas différer plus longtemps. J’en instruisis souillâmes écuyers, je montai sur mon bon cheval, et, aceompa- : de mes chiens fidèles, je courus, par un chemin détourné et î évitant tous les yeux, à la rencontre de l’ennemi.
.Vous connaissez, seigneur, cette chapelle élevée par un de a prédécesseurs sur le rocher d’où l’on découvre toute l’île :
• a extérieur est humble et misérable , et cependant elle renrrmeune merveille de l’art : la sainte Vierge et son fils, adoré ïr les trois rois. Le pèlerin , parvenu au faîte du rocher par «fois trente marches, se repose enfin près de son Créateur, -contemplant avec satisfaction l’espace qu’il a parcouru.
1 U est au pied du rocher une grotte profonde , baignée des :« de la mer voisine, où jamais ne pénètre la lumière du ciel; sstlà qu’habitait le reptile et qu’il était couché nuit et jour, Pendant sa proie : ainsi veillait-il comme un dragon de l'enfêr -pied de la maison de Dieu, et, si quelque pèlerin s’engageait ms ce chemin fatal, il se jetait sur lui et l’emportait dans son çaire.
‘Avant de commencer l’effroyable combat, je gravis le roh je m’agenouille devant le Christ, et, ayant purifié mon cr de toute souillure, je revêts dans le sanctuaire mes armes “®tes : j'arme ma droite d’une lance, et je descends pour ^battre . Puis, laissant en arrière mes écuyers, à qui je donne 6 derniers ordres, je m’élance sur mon cheval en recomman- *Cîm°û âme à Dieu.
^ peine suis-je en plaine, que mes chiens poussent des '•Clients , et mon cheval commence à se cabrer d’effroi...
. <dUl‘s °nt vu tout près la forme gigantesque de l’ennenii , 41Uassé en las, se réchauffait à P ardeur du soleil. Les do-
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gués rapides fondent sur lui; mais ils prennent bientôt la faite en le voyant ouvrir sa gueule haletante d’une vapeur emp, ,i. sonnée , et pousser le cri du chacal.
» Cependant, je parviens à ranimer leur courage; ils retournent au monstre avec une ardeur nouvelle, tandis que, d’nne
main hardie, je lui lance un trait dans le flanc. Mais,
repoussée i
par les écailles, l’arme tombe à terre sans force, et j’allais redoubler, lorsque mon coursier, qu’épouvantait le regard de feu j du reptile et son haleine empestée, se cabra de nouveau,.: j c’en était fait de moi...
» Si je ne me fusse jeté vite à bas de cheval. Mon épée est ] hors du fourreau ; mais tous mes coups sont impuissants contre j le corselet d’acier du reptile. Un coup de queue m’a déjà jeté à terre , sa gueule s’ouvre pour me dévorer . . . quand mes chiens, ; s’élançant sur lui avec rage, le forcent à lâcher prise , et loi j font pousser d’horribles hurlements, déchiré qu'il est par leurs morsures.
» Et, avant qu’il se soit débarrassé de leur attaque, je lui j plonge dans la gorge mon glaive jusqu’à la poignée. Un fleuve j de sang impur jaillit de sa plaie ; il tombe et m’entraîne avec j lui, enveloppé dans les nœuds de son corps. — C’est alors que je perdis connaissance, et, lorsque je revins à la vie, mes écuyers j m’entouraient, et le dragon gisait étendu dans son sang. - j
A peine le chevalier eut-il achevé, que des cris d’ admirât» longtemps comprimés s’élancèrent de toutes les bouches, et que j des applaudissements cent fois répétés éclatèrent ïongtemp 1 sous les voûtes sonores : les guerriers de l’ordre demander®1 même à haute voix que flou décernât une couronne au érjr le peuple, reconnaissant, voulait le porter en triomphe— le grand maître, sans dérider son front, commanda lesîeD J « ïn as, dit-il, frappé d’une main courageuse le dragoD ’ j dévastait ces campagnes ; tu es devenu un dieu pom V* pie... mais, pour notre ordre, un ennemi! et tu as en fan monstre bien autrement fatal que n’était celui-ci..., 1,11 ie qui souille le cœur, qui produit la discorde et la e t
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nu mot, la désobéissance ! Elle hait toute espèce de subordidon, brise les liens sacrés de l'ordre, et fait le malheur de ce
monde. .
3 Le Turc est brave comme nous.. . C’est l’obéissance qui doit
distinguer de lui : c’est dans les mêmes lieux où le Seimeur a descendu de toute sa gloire à l’état abject d’un esclave,
• que les premiers de cet ordre l’ont fondé afin de perpétuer un e! exemple : l'abnégation de toutes nos volontés , devpir qui ..{Je plus difficile de tous , a été la base de leur institution ! — fre vaine gloire t’a séduit. . . Ote-toi de ma vue. . . Celui qui ne peut supporter le joug du Seigneur n’est pas digne de se parer je sa croix, s
: La foule, à ces mots , s’agite en tumulte et remplit le palais d'impétueux murmures. Tous les chevaliers demandent en j pleurant la grâce de leur frère... Mais celui-ci, les yeux baisj à, dépouille en silence Fhabit de l’ordre, baise la main sévère ! du grand maître , et s’éloigne. Le vieillard le suit quelque I temps des yeux, puis, le rappelant du ton de l’amitié : * Em- ; brasse-moi , mon fils! tu viens de remporter un combat plus glorieux que le premier : prends cette croix ; elle est la récompense de cette humilité qui consiste à se vaincre soi-même. »