L’OMBRE DE KOERNER
par Uhland (4 81-6)
Si tout à coup une ombre se levait , une ombre de poète et de guerrier, l’ombre de celui qui succomba vainqueur dans la guerre de l’indépendance l, alors retentirait en Allemagne un nouveau chant, franc et acéré comme l’épée... non pas tel que je le dis ici , mais fort comme le ciel et menaçant comme la foudre.
On parlait autrefois d’une fête délirante et d’un incendie vengeur... ici, c’est une fête : et nous, ombres vengeresses des héros, nous y descendrons, nous y étalerons nos plaies encore saignantes, afin que vous y mettiez le doigt !
Princes ! comparaissez les premiers. Avez-vous oublié déjà ce jour de bataille où vous vous traîniez à genoux devant un homme, pour lui faire hommage de vos trônes?... Si les peuples ont lavé votre honte avec leur sang, pourquoi les bercer toujours d’un vain espoir , pourquoi dans le calme renier les serments de la terreur ? Et vous , peuples froissés tant de fois par la guerre, ces jours brûlants vous semblent-ils déjà assez vieux pour être oubliés? Comment la conquête du bien le plus précieux ne vous a-t-elle produit nul avantage ? Vous avez repoussé 1 étranger , et pourtant tout est resté chez vous désordre et pillage, et jamais vous n’y ramènerez la liberté, si vous n’y respectez la justice.
Sages politiques , qui prétendez tout savoir , faut-il vous répéter combien les innocents et les simples ont dépensé de sang pour des droits légitimes ? De l’incendie qui les dé-
t. Kœrner fut tué, en 1813, dans une bataille contre les Français,
POETES DIVERS
voie surgira-t-il un phénix dont vous aurez aidé la renais-
^jjinistres et maréchaux , vous dont une étoile terne décoré jâ poitrine glacée , ce retentissement de la bataille de Leipsick n’est-il pas venu jusqu’à vous?... Eh bien, c’est là que Dieu a tenu son audience solennelle... Mais vous ne pouvez m’entendre, vous ne croyez pas à la voix des esprits.
j’ai parlé comme je l’ai dû, et je vais reprendre mon essor ; je vais dire au ciel ce qui a choqué mes regards ici-bas. Je ne puis ni louer ni punir, mais tout a un aspect déplorable... pourtant je vois ici bien des yeux qui s’allument , et j’entends bien des cœurs qui battent de colère.
LA NUIT DU NOUVEL AN D’UN MALHEUREUX Par Jean-Paul Richter1
Un vieil homme était assis devant sa fenêtre a minuit ; le nouvel an commençait. D’un œil où se peignait l’inquiétude et le désespoir , il contempla longtemps le ciel immuable , pare d’un éclat immortel, et aussi la terre, blanche, pure et tranquille; et personne n’était autant que lui prive de joie et de sommeil, car son tombeau était là... non plus cache sous la verdure du jeune âge, mais nu et tout environné des neiges de la vieillesse. Il ne lui restait, au vieillard, de toute sa vie, riche et joyeuse, que des erreurs, des péchés et des maladies, un corps usé, une âme gâtée, et un vieux cœur empoisonne de 1e-
pentirs. „ ,
Voici que les heureux jours de sa jeunesse repassèrent devant lui comme des fantômes , et lui rappelèrent l’éclatante matinée où son père l’avait conduit à l’embranchement de deux
I. Nous avons cru devoir donner, parmi les poésies, les trois morceaux qui suivent, quoiqu’ils soient en prose dans l’original.
POESIES ALLEMANDES
sentiers : à droite, le sentier glorieux de la vertu, large, clair entouré de riantes contrées où voltigeaient des nuées d’anges ■ à gauche, le chemin rapide du vice, et, au bout, une gueulé béante qui dégouttait de poisons , qui fourmillait de serpents demi-voilée d’une vapeur étouffante et noire.
Hélas ! maintenant, les reptiles se pendaient à son cou le poisson tombait goutte à goutte sur sa langue, et il voyait enfin où il en était venu.
Dans le transport d’une impérissable douleur, il s’écria ainsi vers le ciel : a Piends-moi ma jeunesse !... ô mon père, reconduis-moi à l’embranchement des deux sentiers , afin que je choisisse encore ! »
Mais son père était loin, et sa jeunesse aussi; il vit des follets danser sur la surface d’un marais , puis aller s’éteindre dans un cimetière, et il dit : « Ce sont mes jours de folie ! » Il vit encore une étoile se détacher du ciel, tracer un sillon de feu, et s’évanouir dans 13 terre : « C’est moi ! s s’écria son cœur, qui saignait... Et le serpent du repentir se mit à le ronger plus profondément, et enfonça sa tête dans la plaie.
Son imagination délirante lui montre alors des somnambules voltigeant sur les toits , un moulin à vent qui veut l’écraser avec ses grands bras menaçants, et, dans le fond d’un cercueil, un spectre solitaire qui se revêt insensiblement de tous ses traits... O terreur ! mais voici que tout à coup le son des cloches qui célèbrent la nouvelle année parvient à ses oreilles comme l’écho d’un céleste cantique. Une douce émotion redescend en lui... ses yeux se reportent vers l’horizon et vers la surface paisible de la terre... Il songe aux amis de son enfance, qui, meilleurs et plus heureux, sont devenus de bons pères de famille, de grands modèles parmi les hommes, et il dit amèrement : « Oh ! si j’avais voulu, je pourrais comme vous passer dans les bras du sommeil cette première nuit de l’année ! je pourrais vivre heureux, mes bons parents, si j’avais accompli toujours vos vœux de nouvel an et suivi vos sages conseils! »
POETES DIVERS
Dans ces souvenirs d’agitation et de fièvre qui le reportaient à des temps plus fortunés , il croit voir soudain le fan- ! tome qui portait ses traits se lever de sa couche glacée... et : bientôt, singulier effet du pouvoir des génies de l’avenir , dans I cette nuit de nouvelle année, le spectre s’avançait à lui sous ses traits de jeune homme.
C’en est trop pour l’infortuné!... il cache son visage dans j ses mains, des torrents de larmes en ruissellent; quelques faibles : soupirs peuvent à peine s’exhaler de son âme désespéré'e. i Reviens, dit-il, ô jeunesse, reviens ! »
Et la jeunesse revint, car tout cela n’était qu’un rêve de nouvel an: il était dans la fleur de l’âge, et ses erreurs seules avaient été réelles. Mais il rendit grâces à Dieu de ce qu’il était temps encore pour lui de quitter le sentier du vice et de j suivre le chemin glorieux de la vertu, qui seul conduit au ; bonheur.
Fais commè lui, jeune homme, si comme lui tu t’es trompé de voie, ou ce rêve affreux sera désormais ton juge ; mais, si tu j devais un jour t’écrier douloureusement : « Reviens , jeunesse, ’ reviens !... » elle ne reviendrait pas.