‹ Faust et le second Faust de GoetheChapitre 221 sur 225 · QUESTIONS · texte numérisé non relu

QUESTIONS

Au bord de la mer, au bord de la mer déserte et nocturne, se lient un jeune homme, la poitrine pleine de tristesse, la tête pleine de doute, et, d’un air morne, il dit aux flots :

« Oh ! expliquez-moi l’énigme de la vie, la douloureuse et vieille énigme qui a tourmenté tant de têtes, têtes coiffées de mitres hiéroglyphiques, têtes en turbans et en bonnets carrés, têtes à perruques, et mille autres pauvres et bouillantes têtes humaines. Dites-moi ce que signifie l’homme, d’où il vient , où il va! qui habite là-haut au-dessus des étoiles dorées ! »

Les flots murmurent leur éternel murmure, le vent souffle, les nuages fuient, les étoiles scintillent, froides et indiffei entes, — et un fou attend une réponse.

LE PORT

Heureux l’homme qui, ayant touché le port et laissé derrière lui la mer et les tempêtes, s’assied chaudement et tranquillement dans la bonne taverne le Rathskeller de Brême !

Comme le monde se réfléchit fidèlement et délicieusement dans un rœmer de vert cristal, et comme ce microcosme mouvant descend splendidement dans le cœur altéré ! Je vois tout ensemble dans ce verre l’histoire des peuples anciens et modernes, les Turcs et les Grecs, Hegel et Gans, des bois de citronniers et des parades militaires; Berlin, et Schilda, et

POESIES ALLEMANDES

Tunis, et Hambourg; mais, avant tout, l’image delabien-aimée, la petite tête d’ange, sur un fond doré de vin du Rhin.

Oh ! que tu es belle, bien- aimée ! Tu es comme une rose ! non comme la rose de Schiraz, la maîtresse du rossignol chantée par Hafiz, non comme la rose de Sàron, la sainte et rougissante fleur célébrée par les prophètes. Tu ressembles à la rose du Rathsheller de Brême. C’est la rose des roses; plus elle vieillit, plus elle fleurit délicieusement, et son divin parfum m’a rendu heureux, il m’a enthousiasmé, enivré, et, si le sommelier du Rathsheller de Brême ne m’eût retenu ferme par la nuque, j’aurais été culbuté du coup !

Le brave homme ! îSous étions assis ensemble et nous buvions fraternellement, nous agitions de hautes et mystérieuses questions, nous soupirions et nous tombions dans les bras l’un de l’autre, et il m’a ramené à la vraie foi de l’amour. — J’ai bu à la santé de mes plus cruels ennemis, et j’ai pardonné à tous les mauvais poètes, comme à moi-même il doit être pardonné. — J’ai pleuré de componction, et, à la fin, j’ai vu s’ouvrir à moi les portes du salut, le sanctuaire du caveau où douze grands tonneaux, qu’on nomme les saints apôtres, prêchent en silénce... et pourtant dans un langage universel.

Ce sont là des hommes ! simples à l’extérieur, dans leurs robes de bois, ils sont, au dedans, plus beaux et plus brillants que tous les orgueilleux lévites du temple et que les trabans et les courtisans d’Hérode, parés d’or et de pourpre. — J’ai touj ours dit que le roi des deux passait sa vie, non parmi les gens du commun, mais bien an milieu de la meilleure compagnie !

Alléluia! comme les palmiers de Bethel m’envoient des senteurs délicieuses ! quel parfum la myrrhe d’Hébron exhale ! comme le Jourdain murmure et se balance d’allégresse ! — Et mon âme bienheureuse se balance et chancelle aussi, et je chancelle avec elle ; et, chancelant, le brave sommelier du Rathsheller de Brême m’emporte au haut de l’escalier, à la lumière du jour.

Brave sommelier du Rathsheller de Brême! regarde : sur le

HENRI HEINE '

toit des maisons, les anges sont assis ; ils sont ivres et chantent ; l’ardent soleil là-haut n’est réellement qu’un rouge-trogne, le nez de l’esprit du monde, et, autour de ce nez flamboyant, se meut l’univers en goguette.

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