MA PATRIE
Gomme un fils qui n'a vu s'écoulei^ qu'un petit nombre de printemps, s'il veut fêter son père, vieillard à la chevelure argentée, et tout entoui^é des bonnes actions de sa vie, s'apprête à lui exprimer combien il l'aime avec un langage de feu;
Il se lève précipitamment au milieu de la nuit; son âme est brûlante : il vole sur les ailes du matin, arrive près du vieillard, et puis a perdu la parole!
C'est ce que j'ai éprouvé... J'allais te chanter, ô ma patrie! et déjà j'obéissais au vol rapide de l'inspiration, déjà ma lyre avait résonné d'elle-même, lorsque la sévère discrétion m'a fait un signe avec son bras d'airain, et soudain mes doigts ont tremblé.
Mais je ne les retiens plus : il faut que je reprenne ma lyre, que je tente un essor plus audacieux, et que je cesse de taire les pensées qui consument mon âme.
0 mon beau pays, ta tête se couronne d'une gloii'e de mille années; tu marches du pas des immortels, et tu t'avances avec orgueil à la tête de plusieurs nations ! combien je t'aime, mon pays, mon beau pays!
Ah! j'ai trop entrepris, je le sens; et la lyre échappe à ma faible main... Que tu es belle, ma patrie! De quel éclat brille ta couronne! Comme tu t'avances du pas des immortels !
Mais tes traits s'animent d'un doux sourire qui réchauffe tout mon courage. Oh! avec quelle joie, quelle reconnaissance, je vais chanter que tu m'as souri !
KLOPSTOGK 379
Je me suis de bonne heure consacré à toi. A peine mon cœur eut- il senti les premiers battements de l'ambition, que j'entrepris de célébrer Henri, ton libérateur, au milieu des lances et des harnois guerriers.
Mais j'ai vu bientôt s'ouvrir à moi une plus haute carrière, et je m'y suis élancé, enflammé d'un antre désir rjue celui de la gloire... Elle conduit au ciel, patrie commune des mortels.
Je la poursuis toujours, et, si je viens à y succomber sous le poids de la faiblesse humaine, je me détournerai, je prendrai la harpe des bardes, et j'oserai l'entretenir dota gloire.
Tes nobles forêts bravent les coups du temps, et leur ombre protège une race nombreuse qui pense et qui agit).
Là se trouvent des hommes qui ont le coup d'œil du génie, qui font danser autour de toi des heures joyeuses, qui possèdent la baguette des fées, qui savent trouver de l'or pur et des pensées nouvelles.
Jusqu'où n'as-tu pas étendu les rejetons nombreux? Tantôt dans les pays où coule le Rhône, tantôt aux bords de la Tamise, et partout on les a vus croître, partout s'entourer d'autres rejetons.
Et cependant ils sont sortis de toi : tu leur as envoyédes guerriers ; tes armes leur ont porté un glorieux appel, et tel a été le monument de ta victoire : les Gaulois s'appelaient Francs, et les Bretons Anglais ^ !
Tes triomphes ont encore brillé d'un plus grand écratir l'orgueilleuse Home avait puisé la soif des combats dans le sein d'une louve, sa mère ; depuis longtemps, sa tyrannie pesait sur le monde; mais tu la renversas, ô ma patrie, la grande Rome, tu la renversas dans son sang!
Jamais aucun pays n'a été juste comme toi envers le mérite étranger... Ne sois pas trop juste envers eux, ô ma patrie! ils ne sont pas capables de comprendre ce qu'il y a de grandeur dans un tel excès.
Tes mœurs sont simples et vertueuses ; ton esprit est
1 Allusion à l'origiae allemande des Francs et des Anglais.
sage et profond; ta parole est puissante et ton glaive est tranchant. Cependant, tu le remets volontiers dans le fourreau, et, sois-en bénie, il ne dégoutte pas du sang des malheureux.
Mais la discrétion me fait encore signe avec son bras d'airain : je me tais jusqu'à ce qu'elle me permette de chanter de nouveau. Je vais donc me recueillir en moimême,' et méditer la' grande, la terrible pensée d'être digne de toi, ô ma patrie !
LES CONSTEf.LATlONS
Tout chante ses louanges, les champs, les forêts, la vallée et les montagnes: le rivage en retentit; la mer tonne sourdement le nom de rp^ternel, et l'hymne reconnaissant de la nature peut à peine monter jusqu'à lui.
Et sans cesse elle chante celui qui l'a créée, et, du ciel à la terre, partout sa voix résonne; parmi l'obscurité des nuages, le compagnon de l'éclair glorifie le Seigneur sur la cime des arbres et sur la crête des montagnes.
Son nom est célébré par le bocage qui frémit et par le ruisseau qui murmure ; les vents l'emportent jusqu'à l'arc céleste, l'arc de grâce et de consolation que sa main tendit dans les nuages.
Et tu te tairais, toi que Dieu créa immortel! et tu resterais muet dans ce concert de louanges et d'admiration! Rends grâces au Dieu qui te fait partager son éternité!... quels que soient tes efforts, ils seront toujours indignes de lui.
Cependant chante encore, et glorifie ton bienfaiteur. Chœurs éclatants qui m'entourez, je viens et je m'unis à vous, je veux partager votre ravissement et vos concerts!
Celui qui créa l'univers, qui créa là-haut le flambeau d'or qui nous éclaire, ici la poudre où s'agitent des millions devers, quel est-il? C'est Dieu! c'est Dieu, notre père!
nous l'iippelons ainsi, et d'innombrables voix s'unissent à la nôtre.
Oui, il créa les mondes; et, là-bas, le Lion, qui verse de son seiu des torrents de lumière. Bélier, Capricorne, Pléiades, Scorpion, Cancer, vous êtes son ouvrage; voyez la Balance s'élever ou descendre... Le Sagittaire vise, un éclair part.
Il se tourne; comme ses flèches et son carquois résonnent 1 et vous, Gémeaux, de quelle pure lumière vous êtes enflammés ! vos pieds rayonnanis se lèvent pour une marche triomphante. Le poisson joue et vomit des feux éclatants.
La rose jette un rayon de feu du cenire de sa couronne; l'aigle au regard flamboyant plane au milieu de ses compagnons soumis; le cygne nage, orgueilleux, le col arrondi et les ailes au vent.
Qui t'a donné celte mélodie, ô lyre ? qui donc a tendu tes cordes dorées et sonores? Tu te fais entendre, et les planètes, s'arrètant dans leur danse circulaire, viennent en roulant sur leurs orbites la continuer autour de toi.
Voici la Vierge ailée en robe de fête, les mains pleines d'épis et de pampres joyeux. Voici le Verseau d'où se précipitent des flots de lumière ; mais Orion contemple la ceinture et non le Verseau.
Oh 1 si la main de Dieu te répandait sur l'autel, vase
céleste ! toute la Création volerait en éclats, le cœur du
Lion se briserait auprès de l'urne desséchée, la lyre ne
^ rendrait plus que des accents de mort, et la couronne
tomberait flétrie.
Dieu a créé ces signes dans les cieux, il fit la lune plus près de notre poussière. Paisible compagne de la nuit, son doux éclat répand sur nous la sérénité; elle revient veiller toujours sur le front de ceux qui sommeillent.
Je glorifie le Seigneur, celui qui ordonna à la nuit sainte du sommeil et de la mort d'avoir des voiles et des flambeaux. Terre, tombeau toujours ouvert pour nous, comme Dieu t'a parée de fleurs !
Lorsque Dieu se lèvera pour juger, il remuera le tom-
Leau plein d'ossements et la terre pleine de semence ! Que tout ce qui dort se réveille ! La foudre environne le trône de Dieu ; l'heure du jugement sonne, et la mort a trouvé des oreilles pour l'entendre.