PRÉFACE
Il fut de mode un instant, quand florissait le lourd Naturalisme, de décréter que quiconque s’appliquait à reproduire « le Parisianisme » était indigne du titre d'artiste. Cet ukase ne visait pas seulement la Littérature; il s’adressait aussi aux dessinateurs, aux peintres et aux sculpteurs. A cette époque, l'esprit épais de la province semblait vouloir conquérir le boulevard; la photographie des amours d'une charcutière et d'un porteur d’eau, avec, comme décor, une chambre au cinquième étage d un faubourg, constituait, paraît-il, une attraction indéniable, bien plus intéressante que la passion dune jeune femme du monde vive, spirituelle et intelligente avec un gentleman instruit et curieux d'art, comme nous en coudoyons parfois dans les clubs. Affaire de mode. Une réaction s’est faite. On comprend maintenant qu’il y a tout de même plus d'intérêt à mettre en scène des gens raffinés et intelligents que des lourdauds vulgaires et obtus. Si la province règne encore au Palais-Bourbon, en art, Paris et les Parisiens reprennent leurs droits; l’Esprit reconquiert les positions un instant trop facilement abandonnées à une poignée d’Auvergnats aux lourds souliers ferrés.
Et, symptôme rassurant, ce ne sont pas seulement les anciens qui vont à cette réaction; les jeunes gens s'y mettent avec une belle ardeur conquérante, épris des élégances, mais raillant le snobisme, vifs et narquois, allant jusqu’à une pointe de caricature, mais s arrêtant à la limite qui les faisait tomber dans la charge commune.
De tous les dessinateurs de l'heure actuelle, Albert Guillaume est un de ceux qui résument le mieux cet état desprit. C’est d abord un observateur à l'œil pénétrant qui, soit sur le boulevard, soit dans les milieux mondains, saisit, avec une extrême acuité, les travers et les ridicules des fan-
toches s’agitant devant lui. Mais comme il a l'intelligence vive et la plaisanterie délicate, son crayon reproduit avec un tact infini, sans jamais appuyer trop, les côtés légèrement caricaturaux de -ses modèles. S’il ne s’esclaffe pas bruyamment, il n’est pas non plus amer. 11 possède le joli sourire du Parisien ironique qui sait que dans la vie tout n’est que convention, et que la comédie vaut mieux que le drame. 11 a médité le mot de Henri Heine qu «avec les grandes douleurs on fait de petites chansons ». Et au lieu de noter les grandes douleurs, il compose de jolies chansons au crayon, en quelques couplets, telles que celle qui nous représente, assis à une table de baccarat, un banquier perdant ou gagnant la forte somme, alternativement, selon que sa femme le trompe.
1 uis il îepioduit a\ ec un rare bonheur les beaux jeunes hommes aux raies qui descendent dans le cou et les messieurs plus âgés à favoris poivre et sel, sanglés dans des redingotes pour « hommes d’honneur » qui lorgnent complaisamment les belles Madames, vernissées et revernissées, admirablement teintes et peintes, très raides dans le corset qui les emprisonne comme une armure, passant avec une sérénité olympienne à travers la cohue des gentlemen empressés auprès d elles. Mais a côté de ces représentantes officielles d’une beauté qui ne reste peut-être qu’à l’état de souvenir, de ces gloires chevronnées et toujours dignes sous le fard, il crayonnera la Parisienne espiègle et vivante, aux bandeaux blonds, dont les mèches ainsi que le chapeau semblent vouloir toujours s’envoler par-dessus bien des moulins, il fera revivre ces frimousses aux yeux énormes, au nez spirituel, à la petite bouche moqueuse, que nous entrevoyons à chaque minute sur le boulevard, pioduits pimpants et froufroutants que nulle ville au monde que la notre ne possède et qui, ayant la mollesse d attitudes des chattes, en ont aussi les perfides et énigmatiques sourires.
Joie des yeux, joie de 1 esprit. Telle est, résumée en deux mots, la sensation que nous donne, lorsque nous le parcourons, l'album léger d’Albert Guillaume. Et cet enchantement provient, ainsi que je l’ai dit, de ce qu’il est imprégné de parisianisme.
Allez voir en efiet les Chinois et les Japonais s entr’égorger, allez chasser 1 éléphant dans les forêts profondes, allez dans les grisantes mines d or, où les gens, attablés devant des gins et des wiskys violents, jouent aux dés, le revolver au poing; parcourez les mers terribles que troublent les cyclones; escaladez des montagnes; rôtissez sous des ciels de feu; grelottez sous les glaces des pôles; lancez-vous à la conquête du monde et parcourez-le en
tout sens. De tout ceci, vous rapporterez des sensations neuves et violentes, des souvenirs d un coloris et d’une intensité exagérés. Et je vous approuverai d avoir tenté ces traversées, ces chevauchées folles à travers des espaces inconnus.
Mais dites-moi, ô Parisien de Paris, lorsque vous aurez vu toutes ces merveilles, lorsque vos yeux seront emplis des tons violents de paysages larouches, dites-moi, si, à votre retour, vous ne serez pas moins ému, lorsqu un soir, vers cinq heures, au commencement des tiédeurs printanières, vous venez le boulevard grouillant de monde, avec ses femmes retour des magasins, un paquet noué d'une faveur rose à la main, avec ses horizontales trop parfumées, ses hommes coquettemeht habillés chez les faiseurs, flâneurs paresseux que coudoie la cohorte des gens affairés; avec ses cafés bondés de monde aux terrasses, les voitures de maître filant au grand galop et les fiacres trottinants, et les four-in-hand de courses attelés de six chevaux dont les sonnailles retentissent comme un chant de triomphe en faveur du jeu ; cependant que, là-bas, derrière la Madeleine, un ciel rose et jaune, de couleur délicate, aux nuances changeantes ainsi qu’un pan de jupe d’une Loïe Füller, se meurt doucement, laissant tomber de la gaîté, de l’esprit et de la tendresse ? A ce moment, vos souvenirs se préciseront davantage, mais pour exalter mieux la minute présente. Car lame de Paris est une et immortelle. Tous ceux en qui elle a soufflé, sont des êtres d’instinct plus vif et plus affiné. Depuis le trottin jusqu’à la mondaine, elle grandit et magnifie toutes les autres âmes qu'elle toucha. Elle les rendit artistes, elle leur fit comprendre ce qu’est le culte du Goût et de la Beauté. Et ceux qui osèrent nier son pouvoir et sa puissance méritèrent le gigantesque bonnet d'âne dont les oreilles de Midas furent coiffées. Car ils nièrent 1 Art triomphant, l’Esprit victorieux, l’Amour puissant, trilogie sublime sans laquelle le Néant serait préférable à la Vie.