SCENE PREMIERE
BEAUPLAN, debout , BLUM , assis û la table de droite.
• CAl’PLAX.
Ainsi voilà qui est convenu: aussitôt l’arrivée du commis que l'on m’envoie de Paris... VAtalaute quitte Marseille et fait voile pour le» grandes
Indes. D’ici là , lu auras achevé le» instructions détaillées qu’il doit emporter, n’e»i-re pas !
»LCU.
Oui, monsieur.
1KACPLAN.
Cest bien. Maintenant, lai»re là les papu-rs , j’ai à le parler de chose» plus importantes II
MAGASIN THEATRAL
gil üo moi , de ma fille qui me donne de graves sujets d’inquiétude et de chagrin.
BLUM
Il serait possible S
BEACPLAX ■
Tu sais quel intérêt j'attache à son établissement? Je n’ai qu’elle d’enfant ; c’est mon orgueil, uion idole I Les millions que j’ai amassés, c’est pour elle. Veuf à vingt-cinq ans, si je ne me suis pas remarié , c’es» a cause d’elle. Et il y avait quelque mérite a moi , qui avais toujours révé les joies intérieures d’uue nombreuse famille, l'existence d’un patriarche entouré d’une foule de petits chérubins!... Mais je me disais: Uu jour ma Glle se mariera; sa famille sera la mienne; j'aimerai ses enfans plus peut-être que je n’aura i s fait des miens, cl elle ne sera pas jalouse , au contraire, elle rn’cn aimera davantage.
blcm .
Ah! c’était d’un bon pêie.
Bucrus.
Oui, quinze ans de patience! Il serait juste, aujourd'hui que la voilà grande et jolie, de m’eu tenir compte. Eh bien! non, on dirait qu'elle a résolu de me faire mourir de chagrin. Elle ne veut pas se marier; c'est un parti pris, et pourquoi ? \en confidence) parce qu’elle aime quelqu'un I une : passion profonde et mystérieuse pour un inconnu qu’elle s’obstine à ne pas nommer. J’ai eu beau lurjurcr que je la laissais entièrement libre, que i'appfruvais son choix d’avance... rieu ! je me retournai alors du côté de l’inconnu; je donnai 1 des bals, des concerts; j’iuvilai tout Marseille, es- J peraul que, dans la foule, il aurait mille occasion s j de se trahir, que je surprendrais uu rcgar.J, un siguc d’intelligence... rien ! un mystère qui tient •lu roman, sauf que les rôles sont changé». C’est le père ordinairement qui multiplie les obstacles, qui met l’amoureux dehors et ferme toutes les puries... moi, je les ouvre à deux batlans, je dis: gu’il paraisse ! je tend» les bras cl persoune ue « vient !
DLL' m . i
C'est fort extraordinaire.
BEAUPLAX.
bien plus! c’est très-inquiélani; car Louise | souffre. Sous celte apparence de gaieté qui l'ac- 1 compagne partout, j’aisouvent surpris une larme, de» soupirs; elle est inquiète , agitée... Pauvre j enfant! dans sa position... elle qui n’a jamais connu sa mère! sans guide qui pût l’éclairer sur * les premières impressions de son coeur !... Que penser de ce sileuce? c’est peut-être uuc épreuve ridicule, romanesque, qu’elle impose à celui qu’ello aime?... Ils sont peut-être brouillés!... Louise a peut-être des idées de grandeur , d’orgueil, qu’elle croilau-dessus de notre positiou !... elle se trompe; je puis lui faire épouser uu prince, si elle le veut! blch , d'un air incrédule.
1 u prince I
BBACPLAX.
Oui, Blum! un prince! et ne me contrarie pas sur ce point-lé. Je l'ai mis dans ma tête ; je ferai, s’il le faut, tous les sacrifices... ah! je ne suis pas de ces pères égoïstes, qui ne voient dans la tendre iuclination de leurs enfans qu’un sujet de jalousie et de tristesse; dans un amoureux, qu’uu étranger qui vient leur dérober une portiuu d'uu trésor dont ils avaient joui jusque la sans partage. Moi, c’est tout le contraire. Quaud je pense qu*îl y a dans le monde quelqu'un dont l’amour n'esi pas moins nécessaire que le mien au bonheur de nia fille... mais c’est un ami, un enfant de plus que la Providence m'envoie! je sais bien que c’est ridicule de s'attacher aux gens qu’on ne connaît pas... non que je soupçonne celui-là, ma fille l'aime; ce ne peut-être que quelqu’un de tresdistingué, beaucoup d’esprit, le meilleur genre!. . Mais enfin je ne l'ai jamais vu, je ne sais pas qui il est, et je l'aime pourtant l Oui, Blum, je voudrais le voir là, sa présence me manque, et j'éprouve des momens d’impatience et d'agitation tels, que... je ne dirai cela qu'à toi... ch bien, dans ces bals, je ne peux pas voir maintenant un jeune homme aimable s'approcher d'elle , en recevoir un accueil peut-être insignifiant pour un autre, mais où je crois lire une préférencesecrete, je me sens à l'instant pour lui des entrailles de
père, je voudrais l'encourager; je le trouve cbarmaut, je me tieus à quatre pour ne pas lui sauter au cou cl lut dire: Monsieur, est-ce vous?
blcm.
O ciel! vous n’y pensez pas !
B BAC r LA».
Eh bien! oui, c'est déraisonnable, c'est fou; mais j en suis arrivé là! Que veux-tu? c'est plu» fort que moi. De la patience, je n’en jamais eu, même en affaires; les lenteurs me donnent la lièvre, à plus forte raison, quand il s'agit de ce que j'ai de plus cher au monde ! enfin je ne peux pas re»ter plus long-temps dans l’incertitude, cl c’est pour en sortir que j’ai songé à loi.
BLCM.
A moi !
BBACPLAX.
Oui. Il s’agirait de parler à Louise.
BLCM
Lui parler!
madplax.
Dans toute autre circonstance, je me serais fait scrupule de te causer le moindre embarras. Je connais les goûts, ton caractère modeste, paisible... toujours absorbé dans les mille détails de la inauon, c’est à peine si tu es de co monde. Mais raison de plus; elle sera sans défiance. Et je crois quo si tu veux t’y prendre adroitement...
BLUM
J'aimerais autant ne pas me mêler de cela
BEACPLAX.
Tu me refuses !
BLCM.
Non: mais je craindrais qu’une démarche Ue
ma pari n’eût pas le résultat que vous en atlendes.
DE Al'PLAX .
Et pourquoi? Louise t’aime beaucoup. Depuis quinze ans tu ne l'as pas quittée ; tu étais sou confident autrefois, son bon ami.
blum.
Oui, monsieur, autrefois... elle voulait bien me donner ce nom ; mais, avec le temps , les choses ont beaucoup cbaogé.
BEA C PLAN .
Qu'est-ce que j’apprends-là ? cette affection d’enfance...
BLUM
Je crains de l'avoir entièrement perdue!
BEAUPLAN .
Ah! mon Dieu ! et qu'est-ce que tu as fait pour cela ?
BLUM
Rien, et c'est ce qui m'étonne; car je n'ai pas le plus petit reproche A m'adresser.
BEAUPLAN.
Mais enfin comment cela est-il venu? voyons, explique-toi !
BLUM
Eh bien! monsieur, quand j'entrai chez vous, il y a quinze ans, j'en avais seize, M 11 * Louise était toute petite. Vous devez me rendre cette justice que je m’attachai tout de suite à elle. Elle était si gentille, si douce, si raisonnable surtout! quand elle venait et que j’étais occupé, je lui disais: Ma petite, j’ai de la besogne, va jouer avec ta bonne Marguerite; et elle s'en allait. Aussi, le soir, quand le travail était achevé, quel bonheur de la retrouver! c'est moi qui la menais promener au bord de la mer. Elle me disait tous scs petits secrets , tous absolument... jamais de querelles, ou elles ne duraient guère; faisons la paix, me disait-elle; je n’avais qu'à tendre la jone, elle m’embrassait, et c’était fini. Eh bien, monsieur, en grandissant, un beau jour, tout-àcoup, sans que rien de ma part le justifiât, elle prit un air contraint, embarrassé; et, pour la première fois de sa vie, elle m'appela monsieur Blum!... ah! ce root roc fit un mal! il était aisé * de voir que son affection pour moi diminuait.
BEAUPLAN.
Quelle idée! les jeunes filles quelquefois cherchent à se donner de l'importance...
BLUM
C'est ce que je me dis : elle veut qu’on la traite en grande personne? ce n’était pas cela, car à peine eus-jc imité sa réserve, sa froideur, qu'ello cessa d’étre embarrassée. C’est elle qui venait me chercher sitôt que je me mettais A l’ouvrage, elle était là, bavardant, bousculant tout, me donnant des distractions, au point que vingt fuis j'ai été forcé de recommencer mes écritures.
BfUL'PLAX.
Bon ! tu es sans pitié pour les vivacités de la première jeunesse.
BLUM
Du tout! voila deux ans que cela dure.
BEAUPLAN.
Deux ans !
BLUM
El cela u’a fait qu’augmenter! je ne puis aller nullo part maintenant sans qu'elle me suive comme mon ombre : ce sont des disputes sans Gn, des caprices à tout propos; enfin, monsieur, pour vous en donner un exemple... hier, à l'ouverture du bal, n’a-‘-clle pas eu la fantaisie de me faire danser la première contredanse avec elle I
BEAUPLAN.
Toi!
BLUM
Oui, moi, qui n*ai jamais mis un pied devant l'autre; n’importe, elle l'avait décidé I et comme je ne voulais pas l'inviter, elle est venue ellemême me prier tout haut, devant tout le monde, avec une gtande révérence.
BEAUPLAN.
Pauvre garçon ! tu as refusé ?
BLUM
Impossible ! tous les yeux étaient fixés sur moi, il a fallu prendre place. Je lui ai dit tout bas : Mademoiselle, vous serez responsable de ce qui va arriver. En effet, au premier coup d’archet, je suis parti ; j’allais, je poussais, je marchais sans savoir où, j'entendais bourdonner à mes oreilles: Le maladroit! il ne sait pas les figures! Bref, on n'a pas pu achever la contredanse. Une confusion abominable! forcé de me cacher, de fuir au milieu des éclats de rire. {Voyant Beauplan rire aux éclate.) Là! vous voilà comme les autres!
BEAUPLAN.
Non, j’ai tort et ma fille aussi.
BLUM
Ces procédés me sont d'autant plus pénibles que je m’étais attaché à elle.
beauplan, i obtenant.
Ah!
BLUM
Oui, monsieur, souvent son avenir m’a effrayé: elle qui promettait de devenir une si bonne petite femme, penser qu'un étranger viendrait un jour s’emparer d’elle... on voit tant de mariages qui ne réussissent pas!
bbauplan, de tnéme.
Comment?
BLUM
Ali! ce n’est plus son sort qui m’effraie aujourd'hui, c'est celui de son mari. Avec un pareil caractère, quelle existence lui prépare-t-elle? que devicndra-t-il, le malheureux?
atAUPLAX.
BLUX
Oui, monsieur: cela ne me regarde pas, mais vous devez comprendre qu’il n'y a pas mauvaise volonté de ma part, et que, dans ma position, la démarche que vous attendiez de moi vous nui»
rait plutôt qu'elle ne vous serait utile.
MAGASIN TnEATUAI,.
•uvmR.
Oui, lu as raison; je trouverai un autre moyen, je ne te retiens plus.
BLUM
Je puis achever ces instructions?
bkacm.au.
Parbleu t c’est très-pressé l (Blum s'assied à la petite table de droite et travaille. Beauplan est sur r avant-seine.) Il y a quelquefois dans ce garçonla un ton de mystère... depuis quinze ans il ne Tapas quittée... c’est dansceseœurs discrets, réservés que l’amour eicrcc tous ses ravages! main tenant que je l’examine , il me semble que je lis dans ses traits les signes de la plus grande passion! mais ma fille... autrefois, il fallait des manières, de la toilette ; aujourd’hui ce n’est peutêtre plus cela. Allons 1 il ne faut rien négliger. Ce sont souvent les choses les plus simples qui vous échappent... désormais j’aurai l’œil sur luiî