SCENE XV
TALON, Mme DE FAVRAS; les deux huissiers à V écart.
Mme DE FAVRAS.
Vous me faites appeler, Monsieur ? Nos juges sont d'accord, sans doute, sur l'arrêt qu'ils vont porter. Qu'ai-je à craindre , que m'est-il permis d'espérer?
TALON
Je n'ai qu'un instant à vous donner, Madame. Mes confrères délibèrent encore; mais je me suis déjà assuré d'un nombre de voix qui suffira à l'acquittement de votre mari. Je venais vous faire part de mes espérances. . . mais je vois qu'il y a d'un autre côté, encore quelques craintes à concevoir.
Mme DE FAVRAS.
Quelles, Monsieur?
TALON
Le peuple me paraît être devenu beaucoup plus calme. Mais je connais l'esprit du Châtelet : on se pique de fermeté et d'indépendance, depuis qu'on pense qu'il n'y a plus de danger. Si les clameurs se renouvellent avant que l'arrêt soit prononcé, je vois tout remis en question.
Mme £,2 NAVRAS.
Mon dieu! pourquoi tarde-t-on?
TALON
Nous voudrions être unanimes; et il y a encore quelques indécis à gagner» quelques dissidens à convaincre. Si vous risquiez de vous montrer au peuple, il est changeant, mobile , accessible aux sentimens généreux; la vue de vos pleurs, de vos angoisses, achèverait peut-être de le ramener à la compassion... ou du moins à l'indifférence , qui e&l tout ce dont nous avons besoin.
Ah ! Monsieur, vous ne savez pas ce que vons me conseillez. J'a déjà paru aux regards de cette foule turbulente et cruelle; j'en ai été brutalement insultée. Elle peut revenir à des sentimens humains , mais aussi ma présence peut ranimer toutes ses fureurs. En acceptant leurs fonctions, Messieurs vos collègues, n'ont pu ignorer qu'elles exigeaient du courage et une conscience inébranlable. Mon mari est innocent : c'est son cri, c'est celui de sa malheureuse famille; nos juges en sont convaincus. Qu'a donc à faire ici l'opinion populaire avec ses caprices etses exigeances? Tout dépositaire de l'autorité, tout citoyen, revêtu de fonctions publiques, en doit accomplir les devoirs, même au prix de sou sang. Malheur , malheur à l'accusé qui a pour juges des cœurs pusillanimes ; mais honte , opprobre éternel au lâche magistrat qui ne sait pas mourir sur son siège pour défeudre la justice et les lois!
TALON, consterné.
Hélas! Madame , ce n'est pas à moi que peut s'adresser ce reproche. ( On entend une sonnette. )
Me HA MOT.
La délibération est achevée : le tribunal va rentrer en séance.
TALON
Avertissez le parquet et les personnes admises à l'audience.
( les HUissiERsybn* entrer le procureur du roi, l'avocat de l'accusé , et quelques autres personnes. — On place des sentinelles aux portes.)