‹ Favras; épisode de 1789, en trois actes;Chapitre 48 sur 53 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

MARCEL, THEROIGNE, TURCATI, MOREL.

THÉROIGNE

Voyez donc un peu l'air singulier de ceux-là ! ne dirait- on pas Favras. 10

( 74 ) qu'ils sont enchantés de ce qu'ils vont avoir un des leurs pendu ? ( Elle rit.) Ah ! ah ! ah ! ah ! ( Se jetant au cou de Marcel.") Bonjour, toi! Eh bien! qu'est-ce que tu as donc? tu ne ris pas ?... Tu es là , gai comme la potence qu'on dresse en ce moment sur la place de Grève.

TURCATI.

Tout de même. Quand ça serait lui qu'on pendrait. . . morel , se mettant près de la table , et se disposant à écrire. Pauvre garçon ! c'est qu'il l'a échappé belle; et ça lui fait revenir des idées. . . subsidiaires et rembrunies.

THÉROIGNE

Bah! il doit en avoir d'autres, au contraire, puisque nous voilà , puisqu'il nous voit auprès de lui.

C'est donc décidément pour aujourd'hui?

MOREL

Qu'on vous transfère à Bicêtre! oui, mon brave. Je viens justement pour dresser le procès-verbal de remise.

MARCEL

Je ne parle pas de moi, c'est-à-dire. . . Je parle du marquis de Favras.

MOREL

C'est pour aujourd'hui bien certainement. Je viens aussi pour son procès-verbal de remise , à lui.

THÉROIGNE

Ce bon Morel ! il est homme à toute main. turcati , riant.

En venant te voir , il fait d'une pierre trois coups. Ce n'est pas l'embarras , moi aussi; car je viens te faire mes adieux, une; nous allons boire un coup ensemble , deux; et je vais voir le bout de toilette que Chariot va faire dans un instant à mon ami Favras , trois. ( A Morel. ) Dis donc qu'on nous apporte du vin.

morel, qui a frappe' sur la table , à un GEOLIER gui paraît.

Donne-nous ici du vin, et quelque chose de distingué.

( // se met à écrire. )

THÉROIGNE

Et que le prix ne soit pas un obstacle , mon fils; c'est moi qui paie. ( LE geôlier sort , et revient bientôt avec du vin. )

Marcel, très-préoccupé.

Et cette exécution est vraiment pour aujourd'hui? Vous en êtes bien sûrs?

( 75 ) TURCATI.

Puisqu'on te dit que nous venons de voir dresser le gibet en passant.

MARCEL

Ah!

théroigne } lui versant à boire.

Dieu! sera-t-il élevé'! Bois.

MARCEL , préoccupé. i

Elevé?... Quoi?...

TURCATI.

Le gibet, te dit-on.

MARCEL

Ahl

THEHOIGNE.

Bois donc.

MARCEL, qui a mouillé ses lèvres.

Je ne peux pas. ( Il va s'asseoir près de la table. )

morel , tendant son verre.

Mes procès-verbaux sont prêts. Versez. ( Regardant Marcel.) Ah ça mais! comme il est donc pâle , lui.

THEROIGNE , l'entourant de ses bras.

Es-tu malade? As-tu quèqu'chose?

MARCEL

Non. ( H s'essuie le front avec sa main. )

THÉROIGNE, le lui essuyant avec son mouchoir. Il a le visage inondé de sueur.

MARCEL

Ce n'est rien. . . rien du tout.

théroigne, le faisant boire.

Prends un peu de ce vin, il te ranimera. MARCEL, après avoir bu.

Merci, merci. Tu es bonne.

TURCATI , assis entre 'Morel et Marcel. Je crois , le diable m'emporte , que c'est l'idée de cette exécution qui lai affadit le cœur.

MOREL

C'est bien possible ; c'est bien fait pour cela.

THÉROIGNE , debout à côté de Marcel.

Bah ! un homme. I! a plus de fermeté que ça. ( A Marcel. ) N'est-ce pas ? ( Elle lui remplit son verre.) Bois. ( Il obéit.)

MOREL

C'est que quand ou songe qu'il a failli être le héros d'une semblable aventure.

TURCATI.

Eh bien ! il ne Test pas; raison de plus pour se réjouir. (7/ remplit le verre de Marcel. ) Buvons.

( On boit après avoir trinqué. )

morel, s' 'interrompant.

C'est qu'on a beau dire : je suis sûr que c'est une chienne de mort.

Bah!

Bah! (Il vide son verre.) Quand un verre de vin passe par là, nous savons bien quel genre de sensation il procure ; mais quand un noeud coulant vous serre. . . et empêche même l'air de pénétrer. . . ( Il frissonne.) Prrouhe!

turcati , versant à boire.

Allons donc, poule mouille'e !

MOREL

Je voudrais t'y voir.

TURCATI , trinquant avec lui.

A ta sante'l ( Faisant de même à Marcel. ) A la tienne.

MARCEL

Merci. ( Il boit. )

THEROIGNE.

Allons donc, égaye-toi. Ta peine est commuée, c'est un grand point.

MARCEL

Au fait. . . c'est vrai. Que diable!. . . j'ai été surpris là. . . comme un imbécille. ( // tend son verre à Turcati. ) Verse encore.

THÉROIGNE

A la bonne heure. ( Elle tend aussi son verre. ) Et à moi?

MARCEL , lui retenant la main.

Non, pas à toi. Une femme, ça n'est pas beau. ( // boit, et tend de nouveau son verre. ) Encore. ( A Tlie'roigne.) "Vois -tu , une femme. . . il faut que ça s'observe. . . toujours , que ça soit sobre , ( // boit. ) modeste, sage.

théroigne , riant aux éclats. Ah! ah! ah! tu prêches d'exemple!

MARCEL , dont la langue s'épaissit.

Ne fais pas attention. Mon exemple.. . Il ne faut pas que tu le suives, vois-lu , mon exemple. Ah! si tu voulais me croire... Tieus, The'roigue , je t'aime plus que ma vie. . . ( Aux autres )

( 77) Restez an peu là , mes amis, je voudrais... lui dire deux mots... en particulier.

tuAcati.

Volontiers. Liberté , libertas !

morel , bas à Turcaii.

Ne le crois-tu pas un peu fou?

THÉROIGNE , à Marcel qui Va conduit à un coin du théâtre. Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? Parle, je t'écoute.

MARCEL, tout- à- fait ivre.

11 y a. . . qu'il faut que tu me promettes ... de vivre honnêtement... comme une personne honnête, entends-tu? Tu me fais tes yeux noirs. . . Je ne reux pas t'offenser , je ne veux pas te faire de peine. Oh ! dieu ! jamais , jamais ! . . . Je voudrais te savoir heureuse. ( Baissant la voix, et s} assurant que les autres ne V 'écoutent pas. ) Tu auras de l'argent. . . je me suis arrangé pour que tu ayes de quoi vivre. 11 me semble qu'il doit être facile. . . de ne pas faire le mal. . . quand on n'y a pas d'intérêt, n'est-ce pas?... n'est-ce pas, Théroigne?

THÉROIGNE

Mon pauvre Marcel, calme ta tête , ne me parle pas ainsi. Il semble que tu prononces ton testament de mort.

MARCEL

Mon testament de mort... Eh! mais, pourquoi pas? ( Etonnement de Théroigne. ) C'est-à-dire non, puisque je ne dois plus subir qu'un emprisonnement perpétuel. ( Il lui prend la main.) Mais, ma pauvre amie.., je n'en serai pas moins séparé de toi... pour toujours... ( ;Jl la presee dans ses bras. ) Pour toujours !

Du tout, du tout. Me verrais-tu si gaie, s'il en était ainsi?... Depuis deux ans que tu passes ta vie dans les prisons, tu ne sais pas ce qu'est devenu le peuple, ce qu'est aujourd'hui sa puissance , et je sais lui parler, m'en faire entendre. C'est nous qui avons fait condamner cet aristocrate , ce marquis ; les juges voulaient le sauver ; mais nous avons dit : Nous voulous qu'il meure. Et ils l'ont donné au bourreau pour nous faire plaisir.

MARCEL

Tu as trempé là-dedans, toi?

THÉROIGNE

Ne me le reproche pas, c'est pour m'être souvenue de leur justice à ton égard. Au reste , ne t'inquiète pas. . . nous forcerons ta prison, et nousle rendrons à la liberté.

MARCEL

Quoi !

(78 ) THÉROIGNE

Sois tranquille,1 te dis-je; et ris-toi de leur prison perpétuelle. Ce n'est pas cela qui nous empêchera de nous revoir.

MARCEL

Comment, tu es sûre?...

THÉROIGNE

Demande à nos amis.

MOREL

Pardine ! certainement.

( Marcel s'appuie la main sur le front , et garde le silence. ) TURCATI, descendant en scène.

Eh ! Théroigne ! si tu veux voir monsieur le marquis s'apprêter pour faire le saut, 'voilà le moment. ( Entrent le Bourreau , ses valets, Gaspard portant un manteau sur le bras, et deux cavaliers de maréchaussée; ils traversent le théâtre et entrent dans le corridor n° 2. ) Tiens ! tiens!

MARCEL, regardant aussi.

Qu'est-ce que cela ?

MOREL, lui répondant.

Chariot et deux de ses mousquetaires.

turcati, à Théroigne.

"Viens doue; il faut voil ça.

MOREL

Certainement, c'est curieux. ,

théroigne , à Marcel.

Tu ne viens pas , toi ?

MARCEL

Non. . . non. Pourquoi y vas-tu, toi?

THÉROIGNE

Je vais voir faire à un autre ce qu'on t'aurait fait à toi. Ça nie troublera jusqu'au fond de Târne, ça me remplira d'horreur ; niais il y aura aussi une espèce de plaisir là-dedans, tu comprends.

MARCEL, péniblement.

Va, va.

Page 1