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LIVRE SIXIÈME

Un dimanche matin, Norine et Cécile, qui, malgré le jour férié, travaillaient aux deux côtés de leur petite table commune, dans le coup de feu des cartonnages pour les étrennes prochaines, reçurent une visite, dont elles restèrent toutes pâles de stupeur et d'épouvante.

Jusque-là, leur vie ignorée, cachée, avait coulé paisible, sans autre combat que les deux bouts de la semaine à joindre et que l'argent du terme à mettre de côté, tous les trois mois. Depuis huit ans qu'elles habitaient ensemble, rue de la Fédération, près du Champ de Mars, la grande chambre aux fenêtres gaies, dont la propreté coquette les rendait fières, l'enfant de Norine avait gaillardement poussé, entre ses deux mères, également passionnées et tendres; car il finissait par les confondre, il y avait maman Norine, et il y avait maman Cécile, sans qu'il sût au juste si l'une des deux était sa maman plus que l'autre. Elles ne travaillaient plus, elles ne vivaient plus que pour lui, l'une belle encore à quarante

ans, sauvée des hommes par sa maternité tardive, l'autre restée fillette à trente ans bientôt, ayant mis sur cet enfant luut l'amour éperdu de l'amoureuse et de l'épouse qu'elle ne pourrait jamais être.

Or, ce dimanche-Jà, vers dix heures, on frappa fort, à deux reprises. Puis, la porte ouverte, ce fut un garçon iiiipu, de dix-huit ans environ, qui entra. Il était brun, la face carrée, la mâchoire dure, avec des yeux d'un gris |iàle. Et il avait un vieux veston en loques, une casquette de drap noir, roussie par usure.

— Pardon, demanda-t-il, c'est bien ici mesdames Moineaud, qui travaillent dans le cartonnage?

Norine, debout, le regardait, prise d'un soudain malaise. Son cœur s'était serré, comme sous une menace. Elle avait certainement vu cette figure quelque part, mais elle ne retrouvait dans sa mémoire qu'un danger ancien, qui revenait, aggravé, pour gâter son existence.

— Oui, c'est ici, répondit-elle.

Sans hâte, le jeune homme faisait des yeux le tour de la pièce. Il devait s'attendre à plus de fortune, car il eut une moue légère. Son regard, ensuite, s'arrêta sur l'enfant, qui, s'amusant à lire, en petit garçon bien sage, avait levé la tète, pour examiner le nouveau venu. Et il acheva son inspection par un bref coup d'œil donné à l'autre femme qui était là, si mince, si frêle, l'air inquiet, elle aussi, devant l'inconnu qu'il apportait si brusquement.

— On m'avait dit au quatrième, la porte à gauche, reprit-il. Tout de même, j'avais peur de me tromper, parce que ce que j'ai à dire, je ne peux pas le dire à tout le monde... C'est une chose pas commode, et bien sûr qu'avant de venir ici, j'ai fait mes réflexions.

Il traînait les mots, il ne quittait plus Norine de son regard pâle, après s'être encore assuré que l'autre femme était trop jeune pour être celle qu'il cherchait. L'angoisse

croissante dont il la voyait frémir, l'appel évident qu'elle adressait à sa mémoire, lui firent un instant prolonger l'épreuve. Enfin, il se décida.

— Je suis l'enfant qu'on a mis en nourrice à Rougemont, je me nomme Alexandre-IIonoré.

Et il n'eut pas besoin d'en dire davantage. Norine s'était mise à trembler de tout son pauvre corps, ses mains se joignirent, se tordirent, tandis que sa face bouleversée blêmissait. Grand Dieu! Beauchêne! C'était à Beauchêne qu'il ressemblait, et d'une façon si frappante, avec ses yeux de proie, sa rude mâchoire de jouisseur tombé aux basses voracités, qu'elle s'étonnait maintenant de n'avoir pas crié son nom, à première vue. Ses jambes défaillirent, elle dut s'asseoir.

— Alors, c'est vous, dit simplement Alexandre.

Comme elle continuait de grelotter, avouant, sans pouvoir prononcer un mot, tellement le désespoir et la peur la serraient à la gorge, il sentit le besoin de la rassurer un peu, s'il ne voulait pas se fermer du premier coup la porte qu'il venait se faire ouvrir.

— Il ne faut pas vous révolutionner à ce point. Vous n'avez rien à craindre de moi, mon intention n'est pas de vous causer de la peine... Seulement, n'est-ce pas? quand j'ai fini par savoir où vous étiez, j'ai eu le désir de vous connaître, c'est bien naturel. Et je me suis même dit que vous seriez peut-être contente de me voir... Puis, la vérité est que je suis dans la peine. Voilà bientôt trois ans que j'ai eu la bêtise de revenir à Paris, où je n'arrive guère qu'à crever de faim. Les jours où l'on n'a pas déjeuné, ça donne envie, n'est-ce pas? de retrouver les parents, qui vous ont lâché à la rue, mais qui, tout de même, n'auraient pas le mauvais cœur de vous refuser une assiette de soupe.

Des larmes montèrent aux yeux de Norine. C'était le comble, ce retour du misérable abandonné, ce grand gail-

lard inquiétant qui l'accusait, qui criait la faim. Et, fâché de ne tirer toujours d'elle que des frissons et des sanglots, il se tourna vers Cécile.

— Je sais, vous êtes sa sœur... Ditès-lui donc qu'elle est bête de se manger les sangs. Je ne vais pas l'assassiner, bien sûr. C'est drôle, le gros plaisir qu'elle a de me voir... Pourtant, je ne fais pas de bruit, je n'ai rien dit en bas à la concierge, je veus jure.

Puis, 3ans lui répondre, Cécile s'étant levée pour aller au secours de Norine, il s'intéressa de nouveau à l'enfant, que la peur prenait aussi, très pâle, en voyant ses deux mamans dans le chagrin.

— Alors, ce gamin-là, c'est mon frère?

Mais, toutd'un coup, Norine, debout, se mit entre l'enfant et lui. L'idée folle l'envahissait d'une catastrophe, d'un écroulement qui devait les broyer. Elle aurait voulu ne pas être méchante, trouver même de bonnes paroles. Et elle achevait de perdre la tête, hors d'elle, dans un soulèvement de révolte, de rancune et d'hostilité.

— Vous êtes venu, je comprends ça... Seulement, c'est si cruel, qu'est-ce que je puis faire? Après tant d'années, on ne se connaît pas, on n'a rien à se dire... Et puis, vous le voyez bien, je ne suis pas riche.

Alexandre, d'un regard, fit une seconde fois le tour de la pièce.

— Je vois bien... Et mon père, vous ne pouvez pas me dire son nom?

Elle resta saisie, elle blêmit encore, pendant qu'il continuait :

— Parce que, si mon père avait des sous, je saurais le forcer à m'en donner. On ne jette pas les enfants comme ça, au coin des bornes.

Brusquement, elle avait revu le passé, Beauchêne, l'usine, le père Moineaud, qui venait d'en sortir, infirme, en y laissant son fils Victor. Et elle fut prise d'une pru-

dence instinctive, à la pensée que, si elle livrait le nom de Beauciiène, ce serait peut-être compromettre toute sa vie heureuse, au milieu des complications terribles qui pourraient se produire. Sa peur de ce garçon louche, qui suait la paresse et le vice, l'inspira.

— Votre père, il y a longtemps qu'il est mort.

Sans doute il ne savait rien, il n'avait rien appris de ce côté, car il ne douta pas, tant elle avait mis d'énergique vouloir dans son affirmation. Il n'eut qu'un geste brutal, disant sa colère de voir ainsi détruite l'espérance vorace de sa démarche.

— Faut donc crever de faim!

Norine, bouleversée, n'avait qu'un besoin douloureux, qu'il ne fût plus là, qu'il ne la torturât plus par sa présence, tant son pauvre cœur saignant était à la fois plein de remords, de pitié, d'épouvante et d'horreur. Elle ouvrit un tiroir, y prit une pièce de dix francs, des économies de trois mois, qu'elle destinait aux étrennes de l'enfant. Et, les donnant à Alexandre :

— Ecoutez, je ne puis rien faire pour vous. Nous vivons trois dans cette chambre, nous avons à peine du pain... Cela me chagrine beaucoup de vous savoir malheureux. Mais il ne faut pas compter sur moi... Faites comme nous, travaillez.

[1 avait empoché les dix francs, il resta un instant encore à se dandiner, à dire qu'il n'était pas venu pour ça, qu'il savait comprendre les choses. Il se conduisait bien avec les gens, quand les gens se conduisaient bien avec lui. Et il répéta que son idée n'était pas de faire du scandale, du moment qu'elle se montrait gentille. Une mère qui partageait, accomplissait son devoir, ïie donnâtelle que dix sous.

Puis, comme il parlait enfin :

— Ne voulez-vous pas m'embrasser?

Elle l'embrassa, les lèvres froides, le cœur mort. Elle

j^arda, aux joues, un petit frisson, des deux lourds baisers qu'il y posa ensuite, avec une affectation bruyante.

— Et au revoir, n'est-ce pas? On a beau être pauvres tM ne pouvoir habiter ensemble, on sait tout de même qu'on existe, maintenant. Et ça ne m'empêchera pas de monter de temps à autre, vous dire en passant un petit bonjour.

Quand il eut disparu, un long silence régna, dans l'infinie détresse qu'il laissait de son passage. Norine était retombée sur une chaise, comme sous l'écrasement de la catastrophe. En face d'elle, Cécile, accablée, elle aussi, avait dû également s'asseoir. Et ce fut elle, au milieu du deuil de la grande chambre, où, le matin encore, tenait leur bonheur, qui parla la première, pour dire son étonnement, sa protestation.

— Mais tu ne lui as rien demandé, nous ne savons rien de lui... D'où vient-il, que fait-il, que veut-il? Et, surtout, comment a-t-il pu te découvrir?... C'étaient les seules choses intéressantes à savoir.

— Ah! que veux-tu? répondit Norine, quand il m'a dit son nom, ça m'a glacée, anéantie ! Oh ! c'est bien lui, tu as aussi reconnu le père, n'est-ce pas?... Et tu as raison, nous ne savons rien, nous allons vivre à présent sous cette menace, avec la peur continuelle que la maison ne s'écroule sur notre tête.

Elle se remit à sangloter, sans force, sans courage, ne bégayant plus que des paroles noyées de larmes.

— Un grand garçon de dix-huit ans qui vous arrive comme ça, sans crier gare!... Et c'est bien vrai que je ne l'aime pas, puisque je ne le connais seulement pas... Quand il m'a embrassée, je n'ai rien senti, qu'un froid de glace, comme si mon cœur était gelé... Mon Dieu! que j'ai de peine ! que tout ça est vilain, et sale, et cruel!

Et, comme son enfant, en la voyant pleurer, accourait, se jetait sur sa poitrine, effrayé, en larmes lui-même, elle le serra éperdument dans ses bras.

— Mon pauvre petit! mon pauvre petit! pourvu que tu n'en souffres pas, que ce ne soit pas sur toi que retombe la faute!... Ah! ce serait une rude punition, le mieux esl décidément de se bien conduire, quand on ne veut pas avoir des embôtements plus tard !

Le soir, les deux sœurs, s'étant un peu calmées, décidèrent qu'elles devaient écrire à Mathieu. Norine se rappela la visite qu'il lui avait faite, quelques années plus tôt, pour lui demander si Alexandre n'était pas venu la voir. Lui seul connaissait l'affaire, savait où se renseigner. El, dès qu'une lettre l'eut averti, Mathieu s'empressa d'accourir rue de la Fédération, inquiet du contrecoup qu'une telle aventure pouvait avoir à l'usine, dans la situation de Beauchéne, qui s'embarrassait chaque jour davantage. Après avoir longuement interrogé Norine, il devina qu'Alexandre avait dû découvrir l'adresse de celleci par la Couteau, sans bien saisir encore l'enchaînement logique des faits, tant il y avait de lacunes et de trous. Enfin, à la suite d'un grand mois de discrètes recherches, de conversations avec madame Menoux, avec Céleste, avec la Couteau elle-même, il put rétablir à peu près les choses. L'éveil venait certainement de l'enquête qu'il avait chargé la meneuse de faire à Rougemont, lorsqu'elle s'était rendue au hameau de Saint-Pierre, pour recueillir des renseignements sur l'enfant qui devait être en apprentissage chez le charron Montoir, Elle avait trop parlé, elle en avait trop dit, surtout à l'autre apprenti charron, à ce Richard, un enfant de l'Assistance publique, d'instincts si mauvais, lui aussi, que, sept mois plus tard, il filait à son tour, comme Alexandre, après avoir volé son patron. Là, des années se passaient, on perdait leur trace. Mais plus tard, à coup sûr, les deux jeunes vauriens s'étaient retrouvés sur le pavé de Paris, de sorte que le grand roux avait appris au petit brun toute l'histoire, et de quelle façon ses parents le faisaient recher-

clier, et peut-être qui était sa mère, le tout noyé de comincrages, d'inventions saugrenues. Seulement cela ne suffisait pas, Mathieu fut amené, pour comprendre comment le garçon avait eu l'adresse, à l'hypothèse qu'il la tenait de la Couteau, mise au courant de bien des choses par Céleste; car il eut la preuve, à la maison Broquette, qu'un jeune homme trapu, de mâchoires brutales, était i venu deux fois y causer avec la meneuse. Sans doute, | des faits restaient inexpliqués, l'aventure s'agitait dans ^ cette ombre tragique des bas-fonds parisiens, dont il n'est i pas sain de remuer la boue. Il finit par se contenter de ] se rendre compte, en gros, de l'affaire, pris d'effroi lui- ] même devant le dossier déjà lourd des deux bandits, ( lâchés sur le pavé de la grande ville, vivant de hasards, | traînant leur paresse et leur vice. Et il n'eut qu'une certitude consolante, ce fut que, si la mère, Norine, était j connue, le nom et la situation du père, Beauchêne, I n'étaient certainement soupçonnés de personne. j

Lorsque Mathieu revit Norine, il la terrifia par les ; quelques détails qu'il dut lui donner. ]

— Oh! je vous en supplie, je vous en supplie, qu'il ne I revienne pas ! Trouvez un moyen, empêchez-le de rêve- I nir... Ça me fait trop de mal de le voir. -|

Naturellement, Maihieu n'y pouvait rien. Et tout son effort, après de mûres réflexions, devait se restreindre à empêcher Alexandre de découvrir Beauchêne. Ce qu'il avait appris du garçon était si gros, si bassement douloureux, qu'il voulait éviter à Constance elle-même l'affreux scandale d'un tel chantage. Il la voyait blêmir devant l'ignominie de cet enfant, qu'elle avait si passionnément souhaité, cherché, dans la perversion de son amour trahi ; et il était pris de honte pour elle, il jugeait nécessaire et pitoyable d'ensevelir le secret en un silence de tombe. Mais ce ne fut pas sans un long combat, car il trouvait dur aussi d'abandonner Ip misérable au pavé. Etait-il

encore un sauvetage possible? il ne le croyait guère. Puis, qui voudrait, qui saurait mener jusqu'à la guérison une cure d'honnêteté par le travail? Un 6tre de plus à la mer, dans la tempête, et son cœur saignait de le condamner, bien qu'il doutât de tout moyen raisonnable de salut.

— Mon avis, dit-il à Norine, est qu'en ce moment vous lui cachiez le nom de son père. Nous verrons plus tard. Aujourd'hui, je redouterais des ennuis pour tout le monde.

Elle approuva vivement.

— Oh ! ne vous inquiétez pas. Je lui ai déjà dit que son père était mort. Toute l'histoire me retomberait sur le dos, et j'ai tant le désir qu'on me laisse tranquille, dans mon coin, avec mon petit !

La face chagrine, Mathieu réfléchissait encore, ne pouvait se décidera l'abandon.

— Je lui trouverais bien quelque besogne, s'il voulait travailler. Plus tard, je le prendrais même à la ferme, lorsque je ne craindrais plus qu'il m'empoisonnât mon petit peuple... Je vais voir, je connais un charron qui l'emploierait sans doute, et je vous écrirai la réponse, pour que vous lui disiez où il doit se présenter, quand il reviendra vous voir.

— Comment, quand il reviendra! cria~t-elle, désespérée, vous croyez donc qu'il va revenir ? Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! je ne serai plus jamais heureuse !

Il revint, en effet. Mais, lorsqu'elle lui donna l'adresse du charron, il haussa les épaules en ricanant. Les charrons, à Paris, il les connaissait, des exploiteurs, des fainéants qui faisaient travailler le pauvre monde pour eux. D'ailleurs, il n'avait pas fmi son apprentissage, il n'était bon qu'à faire les courses, il voulait bien une place dans un grand magasin. Et, quand Mathieu lui eut procuré cette place, il n'y resta pas quinze jours, il disparut un beau soir, avec les paquets de marchandises qu'il portait.

Successivement, il commença l'état de boulanger, il servit les maçons, il fut employé aux Halles, sans jamais se fixer nulle part, décourageant son protecteur, laissant à liquider derrière lui toutes sortes de vilenies. On dut renoncer au sauvetage. Il fallut se borner simplement, lorsqu'il reparaissait, en loques, hâve, affamé, à lui donner de quoi s'acheter une veste et du pain.

Alors, Norine ne vécut plus que dans cette mortelle inquiétude. Durant des semaines, Alexandre semblait mort. Mais elle n'en tressaillait pas moins, au moindre bruit, sur le palier. Toujours elle le sentait là, et, quand il frappait, brusquement, elle reconnaissait son coup de poing, elle se mettait à trembler, comme s'il venait la battre. Il s'était bien aperçu de quelle force d'anéantissement il terrorisait la triste femme, il en abusait pour lirer d'elle tout ce qu'elle cachait au fond de ses tiroirs. Quand elle lui avait remis la pièce de cent sous, l'aumône dont Mathieu la chargeait discrètement, il ne s'en contentait pas, il voulait fouiller lui-même. Parfois, il tombait chez elle, égaré, racontant qu'il irait en prison le soir, s'il n'avait pas dix francs, parlant de tout casser dans la chambre, d'emporter la petite pendule afin de la vendre. Et il fallait que Cécile s'interposât, le jetât dehors, très brave, si mince et si chétive qu'elle fût. Il ne partait que pour revenir quelques jours plus tard, avec des exigences nouvelles, des menaces de crier son histoire dans l'escalier, à moins qu'on ne lui donnât les dix francs. Un jour, comme sa mère pleurait, n'ayant pas un sou, il voulut découdre le matelas, en disant qu'elle y cachait son magot. Le pauvre ménage des deux sœars devenait un enfer.

Mais le désastre fut qu'Alexandre fit, rue de la Fédération, la connaissance d'Alfred, le plus jeune frère de Norine, le dernier-né des Moineaud. Il avait alors vingt ans, deux ans de plus que son neveu d'occasion, comme il

appela plaisamment Alexandre, dès leur première rciiooiilre. Et il n'était pas de pire rôdeur de trottoir, le voyou hlènie, la face imberbe et sans cils, aux yeux cliiiiiotants, à la bouche tordue, toute la plante mauvaise du ruisseau, poussée librement dans le fumier parisien. A \'^2;e. de sept ans, il volait ses sœurs, il battait Cécile, le samedi, pour arracher sa paye, de ses petites mains faibles. Jamais la mère Moineaud, éreinlée de sa besoi^ne, ne pouvant le surveiller, n'était parvenue à lui faire fréquenter l'école, à le maintenir ensuite en apprentissage ; et il l'exaspérait tellement, qu'elle finissait par l'envoyer ellemême à la rue, afin d'avoir la paix. Les grands frères lui allongeaient des taloches, le père était au travail du matin au soir, l'enfant moralement abandonné poussai! au dehors pour le vice et pour le crime, parmi le flot grouillant des gamins et des gamines de son âge, qui se pourrissaient ensemble, tels que des pommes hâtives tombées des branches. Et il avait grandi en corruption, et il était l'excès sacrifié de la famille pauvre, le tropplein versé à l'égout, le fruit gâté qui gâtait les autres.

Comme Alexandre, d'ailleurs, il ne vivait plus que de hasards, sans qu'on sût même où il couchait, depuis que la mère Moineaud était allée mourir à l'hôpital, épuisée d'avoir trop enfanté dans la misère et sous l'écrasement de son rude ménage. Elle n'avait que soixante ans, elle marchait courbée, détruite, telle qu'une centenaire. Son aîné de deux ans, le père Moineaud, déjeté comme elle, pris par les jambes que tordait la paralysie, lamentable ruine de cinquante années d'injuste travail, venait d'être forcé de quitter l'usine; et c'était la maison vidée, les quelques misérables nippes aux quatre vents. Lui, heureusement, touchait une petite pension de retraite, qu'il devait à l'initiative pitoyable de Denis. Mais il tombait en enfance, hébété par son long effort de vieux cheval de

ménage; il buvait ses quelques sous, il ne pouvait rester seul, les pieds impotents, les mains si tremblantes, qu'il manquait de mettre le feu, quand il allumait sa pipe ; de sorte qu'il était venu s'échouer chez ses deux filles, Norine et Cécile, les seules de la famille qui avaient eu le bon cœur de vouloir bien le recevoir. Elles lui avaient loué un cabinet au-dessus de leur chambre, au cinquième, elles le soignaient, dépensaient sa maigre pension à sa nourriture, à son entretien, en ajoutant beaucoup du leur. Cela faisait, comme elles le disaient d'un air de gai courage, qu'elles avaient désormais deux enfants, le tout petit et le tout vieux, une lourde charge pour deux femmes qui gagnaient cinq francs, à coller leurs boîtes du matin au soir. Et l'ironie tendre des choses voulait que le père Moineaud n'eût trouvé d'autre refuge que chez Norine, la fille autrefois chassée par lui, maudite pour son inconduite, cette propre à rien, cette cateau qui le déshonorait, et dont il baisait les mains aujourd'hui, lorsqu'elle l'aidait à allumer sa pipe, de peur qu'il ne se flambât le bout du nez.

Mais c'était le vieux nid branlant des Moineaud dt'truit, la famille tout entière envolée, dispersée, au hasard de la chute. Seule, Irma, grâce à son beau mariage avec un employé, vivait heureuse, faisait la dame, si vaniteuse, qu'elle ne voyait plus ni ses frères ni ses sœurs. Victor recommençait, à l'usine, la vie de son père, tournant la meule que son père avait tournée, du même effort aveugle et têtu. Il s'était marié, il avait six enfants déjà, trois garçons et trois filles, à moins de trente-six ans, refaisant à sa femme le destin de sa mère, la Moineaude, des nuits de rigolade imprévoyante après des jours sans pain, des couches continuelles aggravant les dures besognes du ménage; et tous deux finiraient également fourbus, tandif que leurs enfants continueraient à leur tour, sans même le savoir, le pullulement de la race

maudite des meurt-de-faim. Cliez Euphrasie, l'inévitable destinée était plus tragique encore. La misérable opérée n'avait point ou la chance suprême de mourir. Réduite ^ rien, depuis qu'elle avait cessé d'être femme, elle s'étaii peu à peu immobilisée dans un lit, incapable d'un geste, pourtant vivante, écoutant, regardant, comprenant. El. de cette tombe ouverte, elle avait assisté, pendant des mois, à la débâcle de ce qu'il restait de son ménage. Elle était une chose que son mari injuriait, que madame Joseph, devenue maîtresse, torturait, la laissant des jours entiers sans eau, lui jetant des croûtes comme à une bêle malade, dont on ne change pas même la paille. Encore, personnellement, se résignait-elle, frappée de peur et d'humilité, dans sa déchéance. Le pis était que les trois enfants, les deux jumelles et le garçon, abandonnés, glissaient à l'ordure, tombaient à la rue. Bénard, le mari, s'était mis à boire avec madame Joseph, les bras cassés, la tète tournée par le désastre de son foyer. Ensuite, ils se battirent, brisant tout, chassant les enfants qui ne rentraient plus qu'en loques, boueux, les poches pleines de choses volées. Deux fois, Bénard disparut pendant huit jours. La troisième, il ne revint pas. Quand il fallut payer le terme, niadame Joseph à son tour s'en alla, emmenée par un autre homme. Ce fut la fm. Euphrasie dut se faire porter à la Salpètrière, pendant que les enfants, sans domicile, étaient poussés au ruisseau. Le garçon ne reparut pas, comme emporté, englouti dans quelque cloaque. L'une des jumelles, ramassée, mourut l'hiver suivant à l'hôpital. L'autre, Toinette, une maigre fille, terrible sous son air chétif, blonde, avec des dents et des yeux de loup, vivait sous les ponts, au fond des carrières, habitait les bouges, prostituée à dix ans, déjà vieillie à seize dans la rapine et le vol. C'était l'aventure d'Alfred aggravée, la fille abandonnée moralement, empoisonnée par la rue, guettée par le crime. Et l'oncle et la nièce, s'étant ren-

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contres, faisaient ménage ensemble, sans qu'on sût au juste où ils couchaient, peut-être du côté des Moulineaux, où il y avait des fours à plâtre.

Un jour, il arriva donc qu'Alexandre, montant chez Norine, y fit la rencontre d'Alfred, qui parfois venait là pour tâcher de tirer une pièce de dix sous au père Moineaud. Les deux jeunes bandits s'en allèrent ensemble, causèrent, se retrouvèrent. De là naquit toute une association. Alexandre vivait avec Richard, Alfred leur amena Toinette. Ils furent quatre, et il arriva que la maigre Toinette se passionna pour Richard, un colosse, auquel Alfred voulut bien la céder, en bon camarade. Dès lors, chaque soir, elle fut giflée par son nouveau maître, quand elle ne lui rapporta pas cent sous. Mais elle trouvait ça très bon, elle qui, pour une chiquenaude, aurait labouré la face des gens, comme une chatte en furie. Et l'histoire commune se déroula : d'abord la mendicité, la fille encore jeune que les trois rôdeurs poussaient à tendre la main, faisant le guet, forçant à l'aumône les bourgeois attardés, le soir, dans les coins sombres; puis la prostitution, la fille grandie, emmenant les hommes derrière les palissades, livrant aux amis ceux qui ne payaient pas; puis le vol, le petit vol pour commencer, la rapine de tout ce qui traînait aux étalages, les coups plus sérieux ensuite, des expéditions préméditées, étudiées, ainsi que de véritables plans de guerre. La bande couchait où elle pouvait, tantôt dans des garnis louches, tantôt dans des terrains vagues. C'était, l'été, des flâneries sans fin, au travers des bois de la banlieue, en attendant la nuit, qui livrait Paris à leur dévastation. Ils se retrouvaient aux Halles, parmi les foules des boulevards, dans les cabarets borgnes, le long des avenues désertes, partout où ils flairaient la chance, le pain de paresse à dérober, la joie du vice à prendre sur les autres. Un vrai clan de sauvages, lâchés en pleine civilisation, vivant hors

la loi, toute une portée de jeunes fauves battant la foréi ancestrale, la bête liuniaine retournée à l'état barbare, abandonnée dès la naissance, en proie aux instincts antiques de pillage et de carnage. Et, comme les herbes mauvaises, ils poussaient dru, enhardis davantage cha(]uo jour, exigeant une rançon croissante des imbéciles qui travaillaient, élargissant leurs vois, en marche pour le meurtre.

Au hasard d'une minute de luxure, la semence humaine avait jailli, l'enfant avait poussé sans qu'on y songeât, né au petit bonheur, lâché ensuite sur le trottoir, sans surveillance, sans soutien. Il s'y pourrissait, il y devenait un terrible ferment de décomposition sociale. Tous ces petits mis au ruisseau, ainsi qu'on porte à l'égoui les petits chats trop nombreux, tous ces abandonnés, ces errants du pavé qui mendiaient, qui se prostituaient, qui volaient, faisaient le fumier où germait le crime. L'enfance misérable entretenait ainsi un foyer d'effrayante infection, dans l'ombre tragique des basfonds parisiens. Cette semence si imprudemment jetée à la rue, devenait une moisson de brigandage, l'alfreuse moisson du mal dont craquait la société tout entière.

Lorsque Norine se douta des exploits de la bande, par les fanfaronnades d'Alexandre et d'Alfred qui se plaisaient à l'étonner, elle fut prise d'une telle peur, qu'elle fit poser un verrou de sûreté à sa porte. Et, dès la nuit noire, elle n'ouvrait plus, sans qu'on se nommât. Depuis deux ans bientôt, son supplice durait : l'attente frissonnante où elle était toujours d'une visite possible d'Alexandre. Il avait vingt ans, il parlait en maître, la menaçait d'atroces veageances, quand il devait s'en aller les mains vides. Un jour, sans que Cécile put s'y opposer, il se jeta sur l'armoire, emporta un paquet de linge, des mouchoirs, des serviettes, des draps, pour les vendre. Et les deux sœurs n'osèrent le poursuivre dans

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l'escalier, toutes deux éperdues, en larmes, anéanties sur des chaises.

L'iiiver fut très rude. Le triste ménage des deux pauvres ouvrières, rançonnées de la sorte, serait mort de froid et de faim, avec le cher enfant qu'elles gâtaient quand même, sans les secours que leur apporta régulièrement leur ancienne amie, madame Angelin. Elle était toujours dame déléguée de l'Assistance publique, elle continuait à surveiller les enfants des filles mères, dans ce terrible quartier de Grenelle, que la misère dévore. Mais, depuis longtemps, elle ne pouvait plus rien faire pour Norine, au nom de l'administration. Et, si, tous les mois, elle lui apportait une pièce de vingt francs, c'était que des personnes charitables lui confiaient leurs aumônes, des sommes assez fortes, sachant qu'elle aurait à qui les distribuer utilement, au fond de l'effroyable enfer où sa fonction la faisait vivre. Elle mettait sa dernière joie, la grande consolation de sa vie désolée, sans enfant, à donner ainsi aux mères pauvres, dont les petits lui riaient d'allégresse, dès qu'ils la voyaient venir, les mains pleines de bonnes choses.

Un, jour, par un temps affreux de pluie et de vent, madame Angelin s'oublia un instant chez Norine. Il était deux heures à peine, elle commençait sa tournée, tenant sur les genoux son petit sac, gonflé des pièces d'or et des pièces d'argent qu'elle avait à distribuer. Le père Moineaud se trouvait là, en face d'elle, calé sur une chaise, à fumer sa pipe; et elle se préoccupait de lui, elle expliquait qu'elle aurait bien voulu lui faire obtenir un secours mensuel.

— Mais, ajouta-t-elle, si vous saviez ce que souffre le pauvre monde, en ces mois d'hiver! Nous sommes débordés, nous ne pouvons donner à tous. Vous êtes encore parmi les heureux. J'en vois couchés sur le carreau, comme des chiens, qui n'ont pas un morceau de charbon

pour se chauffer, pas une pomme de terre pour se nourrir. Et les pauvres petits là dedans, mon Dieu! des enfants en tas dans la vermine, sans souliers, sans vêtements, poussant pour la prison et l'échafaud, quand la phtisie ne les tue pas!

Elle frissonna, elle ferma les yeux, afin d'échapper à la terrifiante évocation des misères, des hontes, des crimes, qu'elle coudoyait, dans ses continuelles courses au travers de cet enfer de îa maternité pauvre, de la prostitution et de la faim. Elle en revenait pâle, muette, n'osant tout dire, ayant touché le fond de l'ahomination humaine. Parfois, elle tremblait, elle regardait le ciel, en se demandant quel cataclysme vengeur allait engloutir la cité maudite.

— Ah! murmura-t-elle encore, ils souffrent tant, que leurs fautes leur soient pardonnées !

Hébété, Moineaud l'écoutait, sans avoir l'air de comprendre. Il retira péniblement sa pipe de la bouche, car ce geste lui demandait un effort considérable, lui qui, pendant cinquante années, s'était battu contre le fer, à l'étau et sur l'enclume.

— Il n'y a que la bonne conduite, bégaya-t-il sourdement. Quand on travaille, on est récompensé.

Mais, lorsqu'il voulut remettre sa pipe à ses lèvres, il ne ie put. Sa main, ankylosée par l'outil, tremblait trop. Et il fallut que Norine se levât, pour l'aider.

— Ce pauvre père! dit Cécile, qui n'avait pas interrompu son travail, découpant le carton des boîtes. Que serait-il devenu, si nous ne l'avions pas recueilli? Ce n'est pas Irma, avec ses chapeaux et ses robes de soie, qui l'aurait voulu chez elle.

Cependant, le petit garçon de Norine, depuis que madame Angelin se trouvait là, s'était planté devant elle, car il savait bien que, les jours où la bonne dame était Tenue, on avait le soir du dessert. Il souriait, les yeux

634 LliS QUATRE ÉVANGILES

clairs, dans sa jolie face blonde, aux cheveux de soleil ébouriffés. Et, quand elle remarqua de quel regard amusé il attendait qu'elle ouvrît son sac, elle fut prise d'un attendrissement.

— Viens m'embrasser, mon petit ami.

Elle n'avait pas de plus douce récompense que ce baiser des enfants, dans les maisons pauvres où elle portait un peu de joie. Ses yeux se remplirent de larmes, lorsque le petit lui eut sauté gaillardement au cou, et elle répéta, s'adressant à la mère :

— Non, non, ne vous plaignez pas, il y en a de plus malheureuses que vous... J'en connais une qui, pour avoir ce mignon bien à elle, tout à elle, accepterait vraiment votre misère, et ces boîtes à coller du matin au soir, et cette vie de recluse dans cette pauvre et unique pièce, qu'il suffit à emplir de soleil... Ah! grand Dieu! si vous vouliez, si nous pouvions changer!

Un instant, elle se tut, craignant d'éclater en sanglots. C'était sa plaie éternellement rouverte, l'enfant d'abord remis à plus tard, puis l'enfant tant désiré, et qui n'était jamais venu. Les époux vieillissaient maintenant dans une solitude amère, occupant trois étroites pièces sur une cour, rue de Lille, vivant ainsi à l'écart, grâce aux appointements de dame déléguée, joints à ce qu'ils avaient pu sauver de leur fortune. Complètement aveugle, l'ancien peintre éventailliste, si triomphant, n'était plus qu'une chose, une pauvre chose douloureuse que sa femme asseyait le matin dans un fauteuil, qu'elle y retrouvait le soir, quand elle rentrait de ses continuelles courses au travers des misères affreuses, des mères coupiibles, des enfants martyrs. Il ne pouvait ni manger ni se coucher sans elle, il n'avait plus qu'elle, il était son enfant, comme il le disait avec une ironie désespérée, qui les faisait pleurer tous les deux. Un enfant? mais elle avait fini par en avoir un, et c'était lui ! Un vieil enfant de

désastre, qui, à moins de cinquante ans, paraissait en avoir quatre-viniits, rêvant de soleil dans son éternelle nuit noire, pendant les longues heures qu'il devait passer seul. Et elle n'enviait pas seulement son petit garçon à celle ouvrière pauvre, elle lui enviait aussi ce vieillard fumant sa pipe, cet infirme du travail, qui lui au moins voyait clair, vivait encore.

— Ne tourmente pas madame, dit à son fils Norine, Inquiète, émue de la sentir troublée, le cœur si gros. Va jouer.

Elle savait, par Mathieu, un peu de l'histoire. Elle avait pour sa bienfaitrice une reconnaissance, une sorte de respect passionné, qui la rendait timide, déférente, chaque fois qu'elle la voyait venir ainsi, grande, distinguée, toujours vêtue de noir, avec les restes de sa beauté, ruinée par les larmes, à quarante-six ans à peine. C'était pour elle comme une reine déchue dans d'effroyables et injustes douleurs.

— Va, va jouer, mon chéri. Tu fatigues madame.

— Me fatiguer, oh! non! cria madame Angelin, victorieuse de son émotion. Il me fait du bien au contraire... Embrasse-moi, embrasse-moi encore, mon bel enfant.

Puis, elle s'agita, elle se reprit.

— Voyons, je m'attarde, et j'ai tant de courses, avant ce soir!... Voici ce que je puis faire pour vous.

Mais, au moment où elle tirait enfin une pièce d'or de son petit sac, il y eut un coup de poing donné dans la porte. Et Norine pâlit affreusement : elle avait reconnu le coup de poing d'Alexandre. Que faire? Si elle n'ouvrait pas, le bandit continuerait à frapper, soulèverait un scandale. Elle dut ouvrir, et les choses n'eurent rien de la violence tragique qu'elle redoutait. Surpris de trouver là cette dame, Alexandre ne desserra même pas les lèvres, se glissa, resta debout contre un mur. L'inspectrice avait levé, puis détourné les yeux, comprenant que ce garçon,

accueilli de la sorte, était quelque ami, quelque parent. Et elle continua, sans cacher rien :

— Voici vingt francs, je ne puis faire davantage... Seulement, je vous promets que, le mois prochain, je tâcherai de doubler la somme. C'est le mois du terme, et j'ai déjà sollicité partout, on donnera le plus qu'on pourra... Hélas! aurai-je assez, j'ai tant de demandes!

Son petit sac était resté ouvert sur ses genoux ; et, de de ses yeux luisants, Alexandre le fouillait, y soupesait le trésor des pauvres, l'or et l'argent, les gros sous même qui gonflaient le cuir. Toujours silencieux, il la regarda le fermer, en passer à son poignet la chaînette, puis se lever de sa chaise.

— Alors, au revoir, au mois prochain, n'est-ce pas ? reprit-elle. Je viendrai le cinq, sûrement. Je commencerai sans doute ma tournée par vous. Mais il est possible que ce soit assez tard dans la journée, car c'est justement la fête de mon pauvre mari... Allons, bon courage, travaillez bien.

Norine et Cécile s'étaient levées également, pour l'accompagner jusqu'à la porte. Et il y eut là encore des remerciements infinis, et l'enfant baisa de nouveau la dame sur les deux joues, de tout son petit cœur. Les deux sœurs, épouvantées par l'apparition d'Alexandre, respirèrent. L'aventure finit même assez bien, car il se montra coulant, il se contenta, lorsque Cécile fut allée faire de la monnaie, d'une pièce de cent sous sur les quatre qu'elle remonta. Il ne traîna pas à les torturer comme d'habitude, il emporta la pièce tout de suite, en sifflant un air de chasse.

Le mois suivant, le cinq, un samedi, fut un des jours les plus noyés de pluie, les plus sombres du triste hiver. Dès trois heures, la nuit se fit rapide, presque complète. Il y avait, dans ce bout désert de la rue de la Fédération, un vaste terrain vague, un terrain à bâtir, que.

depuis des années, fermuit une palissade, pourrie à la longue par l'iiumidilé. Des planches manquaient, une brèche s'était faite, à l'une des extrémités. Et, toute l'après-midi, une maigre fille se tint là, malgré les continuelles averses, enveloppée d'un vieux morceau de cliàle troué, qui la cachait jusqu'aux yeux, sans doute pour la protéger du froid. Elle devait attendre quelque hasard,, l'aumône d'un passant charitable, la débauche d'un rôdeur peu difficile, dans une impatience qui la détachait à chaque minute des planches où elle se rasait, telle qu'une bète à l'affût, allongeant sa mince tête de fouine, guettant là-bas, du côté du Champ de Mars.

Les heures s'écoulèrent, trois heures sonnèrent, et des nuages si sombres roulèrent dans le ciel livide, que la fille parut noyée elle-même, une épave jetée aux ténèbres. Parfois, elle levait la tête, regardait de ses yeux luisants le ciel"^oircir, comme pour le remercier de jeter tant d'ombre, dans ce coin désert de guet-apens. Ce fut alors, au moment où recommençait un déluge, qu'une dame s'avança, vêtue de noir, toute noire sous un parapluie ouvert. Elle marchait vite, elle évitait les flaques, en personne pressée qui fait ses courses à pied, afin d'épargner l'argent d'une voiture.

De loin, Toinette dut la reconnaître, à quelque signalement précis. C'était madame Angelin, qui se hâtait, venant de la rue de Lille, courant chez ses pauvres, avec la chaînette de son petit sac passée à son poignet. Et, lorsque la fille vit scintiller l'acier de cette chaînette, elle ne douta plus, elle eut un sifflement léger. Aussitôt des cris, des plaintes s'élevèrent d'un coin obscur du terrain vague, tai^is qu'elle-même se mettait à gémir, en jetant des appels lamentables.

Etonnée, troublée, madame Angelin s'arrêta.

— Qu'avez-vous donc, mon enfant?

',38 LKS QllAlKE ÉVANGILES

— Oh ! madame, c'est mon frère qui est tombé, là-bas, ot qui s'est cassé la jambe.

— Comment, tombé ? d'où tombé?

— Oh! oui, madame, il y a un hangar où nous couchons, parce que nous n'avons pas de chambre, et il s'est servi d'une vieille échelle pour empêcher la pluie de nous couler sur la tête, et il s'est cassé la jambe.

Elle éclata en sanglots, demandant ce qu'ils allaient devenir, bégayant qu'elle se désespérait là depuis dix minutes, sans que personne vînt à leur secours, par cette pluie et ce froid de chien. Pendant ce temps, les cris pitoyables, les plaintes douloureuses redoublaient, au fond du terrain vague.

Le cœur bouleversé, madame Angelin eut pourtant une hésitation de défiance.

— Il faut courir chercher un médecin, ma pauvre enfant. Moi, je ne puis rien faire.

— Oh ! si, madame, venez... Je ne sais pas où ça se trouve, un médecin... Venez, nous le ramasserons, car je ne puis pas, à moi toute seule, et nous le mettrons au moins sous le hangar, pour que la pluie ne tombe plus sur lui.

Cette fois, elle céda, tant l'accent lui parut vrai. Ses continuelles visites dans les bouges, où îe crime poussait sur le fumier de misère, l'avaient rendue brave. Elle dut fermer son parapluie, quand il lui fallut, entre les planches rompues, se glisser par le trou, à la suite de la fille qui filait devant elle, dans sa loque de châle, la tête nue, mince et souple comme une chatte.

— Donnez-moi la main, madame... Prenez garde, parce qu'il y a des rigoles... C'est là-bas, au fond. Vous entendez, comme il souffre, le pauvre frère?... Là, nous y sommes.

Alors, ce fut foudroyant et sauvage. Les trois bandits, Alexandre, Richard et Alfred, terrés dans l'ombre, bon-

dirent, se jetèrent sur mailanie Aiigelin, d'un loi choc de loups dévorants, qu'elle fut renversée. Pourtant, Alfred, lâche, la laissa aux deux autres, courut au trou de la palissade, avec Toinotte, faire le guet. Alexandre, qui tenait prêt son mouchoir, roulé en tampon, l'avait mis dans la bouche de la dame, pour étouffer ses cris. Leur intention n'était que de l'étourdir, puis de se sauver avec le petit sac. Mais le mouchoir dut glisser, elle cria, un grand cri terriblç; et, à ce moment, les deux autres, là-bas, au trou, jetèrent le sifflement d'alarme, sans doute des passants qui approchaient. Il fallait en finir. Alexandre lui noua le mouchoir au cou, tandis que Richard lui renfonçait du poing son cri dans la gorge. La folie rouge souffla, tous deux se mirent à tordre le mouchoir, à serrer, à traîner la dame dans la boue du champ, jusqu'à ce qu'elle ne bougeât plus. Puis, comme le sifflement recommençait, ils prirent le sac, laissèrent là le corps avec le mouchoir au cou, galopèrent, galopèrent tous les quatre, jusqu'au pont de Grenelle, d'où ils lancèrent le sac à la Seine, après avoir fourré dans leurs poches, les sous, les pièces blanches et les pièces jaunes.

Lorsque Mathieu lut dans les journaux les détails du crime, il fut saisi d'épouvante, il accourut rue de la Fédération. L'identité de madame Angelin vite établie, le njourtre commis dans ce terrain vague, à cent mètres de la maison où habitaient les deux sœurs, le bouleversaient d'un terrible pressen.timent. Et, tout de suite, il sentit se réaliser ses craintes, lorsqu'il dut frapper trois fois et que ce fut Cécile, toute tremblante, qui débarricada la porte, pour l'introduire, dès qu'elle l'eut reconnu. Norine était au lit, malade, d'une pâleur de linge. Elle se mit à sangloter, elle lui conta l'histoire avec des frissons, la visite de madame Angelin, la brusque entrée d'Alexandre, qui avait vu le sac, qui avait entendu la

promesse du prochain secours, la date et l'heure. Et elle ne pouvait, d'ailleurs, avoir aucun doute, le mouchoir trouvé au cou de la victime était un mouchoir à elle, un des mouchoirs qu'Aiexandre lui avait volés, brodé de l'initiale de son prénom, une de ces pauvres coquetteries à bon marché qui se vendent par milliers dans les grands magasins. C'était le seul indice, si vague, si général, que la police cherchait toujours, égarée sur plusieurs pistes, désespérant d'aboutir.

Mathieu, assis près du lit, restait glacé. Grand Dieu! cette triste madame Angelinl II la revoyait jeune, si gaie, si éclatante", là-bas, à Janville, battant les bois avec son mari, s'égarant par les sentiers déserts, s'oubliant à l'ombre discrète des saules de l'Yeuse, dans une telle fête d'amour, que leurs baisers sonnaient sous les branches comme des chants d'oiseau. Il la revoyait plus tard, déjà trop punie de cette saison imprévoyante de folle tendresse, désespérée de ne pouvoir faire cet enfant qu'elle avait trop tardé à vouloir, accablée par l'infirmité lente qui lui mettait aux bras un mari aveugle, obscurcissant de sa nuit ce qu'il leur restait de bonheur. Et, brusquement, il le revit aussi, le lamentable aveugle, le soir où il avait dû attendre le retour de sa femme, pour qu'elle le fît manger et le couchât, ce vieil enfant aujourd'hui sans mère, abandonné, seul à jamais dans ses ténèbres, n'y vivant plus qu'avec le spectre sanglant de l'assassinée. De telles promesses d'une vie radieuse, et un tel destin, une telle mort !

— Nous avons eu raison, murmura Mathieu, qui songeait à Constance, de cacher à ce misérable le nom de son père. Quelle effroyable chose!... Il faut enterrer le secret au plus profond de nous-mêmes.

Norine fut reprise de son frisson.

— Oh ! ne craignez rien, je mourrais plutôt que de parler.

Des mois, des années s'écoulèrent, et jamais on ne découvrit les assassins de la dame au petit sac. Pendant des années, Norine frémit, chaque fois qu'un poing trop rude tapait à sa porte. Mais Alexandre ne reparut pas, redoutant sans doute ce coin de la rue de la Fédération, comme submergé dans l'océan de Paris, aux abîmes obscurs, insondables.

Et, pendant les dix années qui s'écoulèrent, la poussée vigoureuse des Froment continua, telle qu'une saine végétation de joie et de force, dans le domaine sans cesse enrichi de Chantebled. A mesure que les fils et les filles grandissaient, des mariages se conclurent, de nouveaux enfants naquirent, toute la moisson promise, tout le pullulement de la lignée conquérante, à l'infini.

D'abord, ce fut Gervais qui épousa Caroline Boucher, la fille d'un grand fermier des environs, une gaie et forte fille blonde, avec de beaux traits, une maîtresse femme faite pour commander à son petit peuple de servantes. Elle avait eu la sagesse, au sortir d'un pensionnat parisien, de n'avoir pas honte de la terre, de se remettre à l'aimer, à vouloir tirer d'elle tout le solide bonheur de sa vie. Elle apportait en dot, du côté de Lillebonne, un lot de prairies, qui élargissait le domaine d'une trentaine d'hectares. Et surtout elle apportait sa belle humeur, sa santé, le courage de se lever tôt, de mener la basse-cour, la vacherie, le ménage entier, en ménagère d'action énergique, toujours debout, couchée la dernière.

Puis, ce fut Claire, dont le mariage avec Frédéric Berthaud, prévu depuis longtemps, finit par s'accomplir. Il y eut des larmes attendries, le souvenir de Rose qu'il avait aimée, qu'il devait épouser, troubla les cœurs, le jour des noces, lorsqu'on longea le petit cimetière de Janville, au

retour de la mairie. Mais n'élail-ce pas un lien de plus, cet amour d'autrefois, la longue tendresse de ce garçon fidèle qui s'était reportée sur la sœur cadette, depuis tant d'années qu'il travaillait à la forme? Il n'avait aucune fortune, il n'apportait que cette fidélité constante, la sorte de fraternité qui s'était nouée entre Gervais et lui, pendant les saisons si nombreuses où ils avaient labouré le domaine, côte à côte, comme deux bœufs infatigables, attelés à la même cbarrue. C'était le cœur dont on ne pouvait douter, l'aide devenu indispensable, le mari qui serait la bonne entente absolue, le bonlieur certain.

Dès lors, la direction de la ferme se trouva fixée. Mathieu, à cinquante-cinq ans à peine, venait d'abdiquer sa royauté aux mains de Gervais, l'enfant de la terre, comme il le nommait en riant, celui qui, le premier, avait poussé là, qui ne l'avait jamais quitté, son bras, son cerveau, son cœur de tous les instants. Et Frédéric allait être à son tour la pensée et l'effort de Gervais, le lieutenant dévoué, dans la besogne commune. A eux deux désormais, ils continueraient l'œuvre du père, perfectionnant les modes de culture, faisant construire par Denis, à l'usine Bcauchêne, des machines nouvelles, tirant de la terre toute l'intense moisson qu'elle pouvait donner. De même les deux femmes s'étaient partagé l'empire, Claire ayant cédé à Caroline, plus forte, plus remuante, la surveillance active, pour ne s'occuper elle-même que des comptes, du roulement considérable de l'argent, ce qu'on dépensait, ce qu'on encaissait. On aurait dit les deux ménages comme clioisis, accouplés savamment, de façon à rendre la plus grande somme de travail possible, sans qu'on eût à craindre le moindre conflit. Et ce fut en effet la communauté parfaite, une volonté unique du mieux toujours réalisé, l'allégresse et la richesse de Chantebled sans cesse accrues, sous le bienveillant soleil.

Mais, si Mathieu avait abdi(jué le pouvoir effectif, il res-

6i4 LES QUATRE ÉVANGILES

tait là le die'i créateur, loracle questionné, écouté, obéi. Dans l'ancien rendez-vous de chasse, transformé, agrandi' en large et confortable maison d'habitation, il vivait tendrement avec Marianne, tels tous deux que des fondateurs (le dynastie, retirés dans leur gloire, n'ayant plus que la joie de voir pousser à leur entour la lignée innombrable, les enfants de leurs enfants. En dehors de Claire et de Gervais, il n'y avait encore que Denis et Ambroise, envolés du nid les premiers, menant à Paris leur fortune. Dans la maison heureuse, avec les parents, se trouvaient toujours les trois filles, Louise, Madeleine et Marguerite, bientôt bonnes à marier, sans compter les trois derniers garçons, Grégoire, de libre allure, Nicolas, têtu en sa volonté, Benjamin, à l'enfance rêveuse. Tout ce petit monde achevait de grandir, au bord du nid, à la fenêtre de la vie qui s'ouvrait, en attendant que chacun prît son vol k son tour. Et il y avait aussi là Charlotte, la veuve de Biaise, avec ses deux enfants, Berthe et Guillaume, occupant à eux trois l'étage supérieur, où la mère avait installé son atelier de peinture. Elle devenait riche, depuis que sa petite part dans les bénéfices de l'usine, réservée par Denis, croissait d'année en année; mais elle n'en travaillait pas moins pour son marchand de miniatures, son argent de poche, disait-elle gaiement, un cadeau qu'elle ferait à ses enfants, le jour de leur mariage. Déjà, l'on songeait à celui de Berthe. Ce serait sûrement la première petite-fille de Mathieu et de Marianne qui se marierait; et ils s'égayaient délicieusement à cette idée d'être arrière-grand-père et arrièregrand'mère.

Quatre ans plus tard, Grégoire, le premier, s'envola. Et il y eut de gros ennuis, tout un drame, que les parents, d'ailleurs, sentaient venir depuis quelque temps. Grégoire n'était pas raisonnable. Il avait toujours été le turbulent, l'inquiétant de la famille, ramassé dans sa petite taille

robuste, avec sa face moqueuse, où luisaient des yeux de lumière. Son enfance s'était passée en écoles buissonnières par les bois de Janville, et il avait fait ensuite d'exécrables études, à Paris, d'où il était revenu gai, bien portant, sans vouloir se décider pour un métier ou une profession quelconque. A vingt-quatre ans déjà, il ne savait guère que chasser, pécher, courir le pays à cheval, ni plus bête, ni moins actif qu'un autre, mais d'un entêtement joyeux à ne vivre qu'à sa tête et selon son plaisir. Et le pis était que tout Janville racontait, depuis quelques mois, qu'il avait renoué son ancienne camaraderie de jeunesse avec Thérèse Lepailleur, la fille du Moulin, et qu'on les rencontrait, le soir, dans les trous d'ombre, sous les saules de l'Yeuse.

Un matin, Mathieu emmena Grégoire avec lui, désireux d'aller voir si les couvées de perdreaux étaient nombreuses, du côté de Mareuil. Puis, dès qu'ils furent seuls, par les taillis du plateau :

— Tu sais, mon garçon, que je ne suis pas content de toi... Je ne reviens pas sur l'état d'oisiveté où tu vis ici, parmi nous, qui travaillons tous. J'attends octobre, puisque tu m'as formellement promis de te décider à cette époque, en choisissant la situation qui te conviendra le mieux... Mais qu'est-ce que c'est encore, cette histoire dont on m'a parlé, ces rendez-vous où tu te rencontrerais avec la fille des Lepailleur? Tu veux donc nous faire arriver les pires ennuis?

Tranquillement, Grégoire se mit à rire.

— Oh ! voyons, père, tu ne vas pas gronder un de tes fils, parce qu'il est le camarade d'une jolie fille... Souvienstoi donc que c'est moi qui lui ai donné sa première leçon de bicyclette, il y a plus de dix ans. Et souviens-toi des belles roses blanches qu'elle m'avait aidé à voler dans le clos du Moulin, pour la noce de Denis.

Il s'en égayait encore, s'animant, revivant toute cette

amourette enfantine d'autrefois, les escapades à deux le long de la petite rivière, les festins de mûres sauvages, au fond des bois, dans des cachettes introuvables. Et U semblait bien que la tendresse se fût rallumée, flambant désormais en un incendie dévorateur, tant il devenait rose, les yeux brûlants, à parler ainsi de ces choses lointaines.

. — Cette pauvre Thérèse avec qui, depuis des années, j'étais brouillé à mort, parce qu'un soir, au retour de la fête de Vieux-Bourg, je l'avais poussée dans une mare, où elle s'était sali sa robe... C'est vrai que, ce printemps, nous nous sommes réconciliés, en nous retrouvant nez à nez dans le petit bois de Monval, là-bas. Mais, voyons, père, est-ce que c'est un crime, s'il nous arrive de causer avec plaisir ensemble, quand nous nous rencontrons?

Rendu plus inquiet par la chaleur qu'il mettait à se défendre, Mathieu voulut préciser.

— Un crime, non, si vous vous dites bonjour et bonsoir. Seulement, on raconte qu'on vous voit, la nuit tombée, les bras à la taille, et quelqu'un prétend même vous avoir aperçus couchés dans les hautes herbes des berges de l'Yeuse, rêvant aux étoiles.

Puis, cette fois, comme Grégoire riait plus haut, d'un beau rire de jeunesse, sans répondre, il reprit gravement :

— Ecoute, mon garçon, je n'ai aucunement le goût d'aller faire le gendarme derrière mes fils... Ce que je ne veux pas, c'est que tu nous attires quelque vilaine histoire avec les Lepailleur. Tu connais la situation, ils seraient enchantés de nous être désagréables. Ne leur donne donc pas un prétexte de se plaindre, laisse leur fille tranquille.

— Oh! je suis prudent, cria le jeune homme, dans un brusque aveu. La pauvre petite! elle a reçu des gifles déjà, car on est allé aussi raconter au père qu'on me

rencontrait avec elle, et il a répondu que, pour ne pas me la donner, il la jetterait plutôt à la rivière.

— Tu vois bien, conclut Mathieu. C'est entendu, n'est-ce pas? je compte sur ta sagesse.

Ils battirent les champs, jusqu'à la route de Mareuil. A droite, à gauche, des couvées de jeunes perdreaux se levaient, d'un vol encore hésitant. Lâchasse serait belle. Et, comme ils revenaient, le pas ralenti, il y eut un long silence. Tous deux réfléchissaient.

— Je ne veux pas de malentendu entre nous, mon garçon, recommença tout d'un coup Mathieu. Ne va pas l'imaginer que je t'empêcherai de te marier à ta guise et que j'exigerai pour toi une héritière. Notre pauvre Biaise avait épousé une fille sans dot. 11 en a été de même pour Denis, sans parler de ta sœur Claire, que j'ai donnée à Frédéric, un simple valet de notre ferme... Je ne méprise donc pas Thérèse. Je la trouve au contraire charmante, une des plus jolies filles du pays, pas grande, mais si vive, si décidée, avec son petit museau rose, sous la pluie folle de ses cheveux blonds, qu'on la dirait poudrée de toute la farine du moulin.

— N'est-ce pas, père? interrompit passionnément Grégoire. Et si tu la connaissais, si tendre, si brave! Elle vaut un homme, elle tiendraittête au bon Dieu lui-même... Ils ont tort de la gifler, parce que jamais elle n'acceptera cela. Quand elle voudra une chose, elle la fera, et ce n'est pas même moi qui pourrai l'en empêcher.

Absorbé dans son idée, Mathieu l'entendait à peine.

— Non, non! reprit-il, je ne le méprise pas, leur moulin. 11 faut tout l'entêtement stupide de ce Lepailleur, pour ne pas, aujourd'hui, tirer de son moulin une fortune. Depuis que la culture du blé est redevenue en honneur dans le pays, grâce à notre victoire, il aurait amassé déjà de beaux écus sonnants, s'il avait simplement changé le vieux mécanisme de sa roue, qu'il laisse

us LES QUATRE ÉVANGILES

pourrir sous la mousse... Et c'est mieux encore une bonne machine à vapeur que je voudrais là, avec un bout de voie ferrée qui relierait le moulin à la station de Janville.

Il continua, expliqua toute son idée, pendant que Grégoire l'écoutait, égayé de nouveau, prenant la chose en plaisanterie.

— Alors, père, fmit-il par dire, toi qui veux que j'aie absolument un métier, c'est chose faite. Si j'épouse Thérèse, me voilà meunier.

Surpris, Mathieu se récria.

— Non, non ! je cause... Tu m'as promis d'être raisonnable, mon garçon. Encore une fois, pour notre paix à tous, laisse Thérèse tr^inquille, car nous n'avons à espérer des Lepailleur que des tourments.

Ils rentraient à la ferme, la conversation cessa. Le soir, le père dit l'aveu du garçon à la mère, ce qui inquiéta celle-ci davantage, car elle non plus n'était pas rassurée. Pourtant, il s'écoula un mois encore sans événements graves.

Puis, un matin, Marianne fut surprise de trouver la chambre de Grégoire vide. Il venait l'embrasser d'habitude. Peut-être s'était-il levé de grand matin, pour quelque promenade aux environs. Un léger frisson la saisit, lorsqu'elle se rappela la manière émue dont il l'avait reprise à deux fois dans ses bras, la veille, en affectant de plaisanter, au moment de se mettre au lit. Et, comme elle cherchait, elle aperçut sur la cheminée une lettre à son adresse, une gentille lettre où le garçon s'excusait de lui faire un gros chagrin, la priant de l'excuser près de son père, ne donnant d'ailleurs d'autre détail que la nécessité où il était de les quitter pendant quelque temps. Ce fut pour le ménage un coup très douloureux, ee déchirement dans une famille si unie, ceJte vilaine action du plus gâté de leurs enfants, le premier

qui rompait le lien, en une crise de brusque folie. Leur terreur, surtout, était de deviner, de se dire qu'il n'avait pas dû partir seul. Ils reconstituaient la déplorable aventure, Charlotte se souvint qu'elle avait entendu Grégoire redescendre presque tout de suite, avant môme que les bonnes eussent terme les portes. Certainement, il avait couru, rejoint Thérèse au fond de quelque broussaille, pour galoper ensuite jusqu'à Vieux-Bourg, d'où le dernier train de Paris partait à minuit vingt-cinq. El c'était bien cela, ils apprirent, dès midi, que Lepailleur menait un scandale eflroyable de la fuite de Thérèse, étant allé tout de suite la crier aux gendarmes, voulant qu'on ramenât la coupable, enchaînée avec son suborneur, les menottes aux poings. Lui aussi avait trouvé une lettre dans la chambre de sa fille, une lettre brave où elle disait nettement qu^àyant encore reçu des gifles, la veille, elle en avait assez, et qu'elle partait de son plein gré, et que c'était elle qui emmenait Grégoire, assez grande fille à vingt-deux ans pour savoir ce qu'elle faisait. La furieuse colère de Lepailleur venait de cette lettre qu'il n'osait pas montrer, sans compter que la Lepailleur, en guerre avec lui au sujet de leur aîné Antonin, tapait rageusement sur Thérèse, ricanait en répétant que ça devait arriver, qu'il était la cause du dévergondage de cette coureuse. Ils se battirent, et le pays, pendant huit jours, parla de la fuite d'un des fils de Chantebled avec la fille du Moulin, au grand désespoir de Mathieu et de Marianne, dont le pauvre cœur meurtri souffrait surtout d'une si vilaine histoire.

Cinq jours après, un dimanche, les choses se gâtèrent encore. Comme les recherches restaient vaines, Lepailleur, ivre de rancune, monta jusqu'à la ferme; et, du milieu de la route, sans entrer, il vomit tout un flot d'ignobles injures. Mathieu n'était justement pas là, Marianne eut grand'peine à retenir Gervais, ainsi que Frédéric,

UO LES QUATRK ËVANGILES

qui voulaient lui renfoncer ses grossièretés dans 1« gorge. Quand Mathieu rentra le soir, il fut très chagrin.

— C'est impt)ssible que la situation continue, dit-il à «a femme, en se couchant. Nous avons l'air de nous cacher, d'être des coupables. Demain, j'irai voir cet homme... Il n'est qu'un arrangement bien simple, c'est de marier ces malheureux enfants. Nous autres, nous consentons, n'est-ce pas? Cet homme a tout profit à consentir de même... Demain, il faut terminer l'affaire.

A deux heures, ce lundi-là, Mathieu se dirigea donc vers le Moulin. Mais toute une complication, tout un drame imprévu l'y attendait. Depuis des années, une lutte lourde, têtue, avait grandi entre Lepailleur et sa femme, tu sujet d'Antonin. Tandis que le père s'était exaspéré davaolage de sa paresse, de sa vie de basse débauche, sur le pavé de Paris, la mère avait mis à le soutenir une obstination de femme illettrée, d'une foi aveugle en la belle écriture de son enfant, convaincue que, s'il n'arrivait pas, c'était qu'on lui refusait l'argent nécessaire. Malgré son avarice sordide, elle continuait à se saigner, à voler même le ménage, les griffes dehors, les dents prêtes à mordre, lorsque prise sur le fait, au moment d'envoyer vingt francs, il lui fallait les défendre. Chaque fois, la bataille recommençait, à croire que le vieux moulin allait crouler. Puis, Antonin, fini, pourri à trente-six ans, retomba malade. Du coup, Lepailleur déclara que, s'il revenait avec sa sale maladie, il le flanquerait à la rivière, par-dessus la roue. Antonin, d'ailleurs, ne désirait pas du tout rentrer, ayant pris l'horreur des champs, craignant d'être tenu par son père à l'attache, comme un chien. Et la mère l'avait mis en pension, du côté des BatignoUes, chez des gens, où un médecin du quartier le soignait. Cela durait depuis trois mois, elle allait le voir tous les quinze jours. Le jeudi, elle y était allée, lorsque, le dimanche soir, elle avait reçu une dépêche l'appelant. Et, le lundi, le

matin du jour où Mathieu se présenta, elle y était repartie, nprès une querelle affreuse avec le père, qui demandait |uand leur vaurien de fils finirait de se ficher d'eux et de manger leurs quatre sous, sans avoir seulement le courage de retourner une motte de terre.

SeuPdans le moulin, ce matin-là, Lepailleur ne décoléra pas. Il aurait cassé la charrue à coups de marteau, se serait rué sur la vieille roue, la hache à la main, fou de haine, pour venger son malheur. Quand il vit Mathieu entrer, il crut à une bravade, il suffoqua.

— Voyons, mon voisin, dit cordialement le mattro dt Chantebled, tâchons d'être raisonnables tous les deux... Je vous rends votre visite, puisque vous êtes venu hier. Seulement, les mauvaises paroles n'ont jamais fait dt bonne besogne, et le mieux, voyez-vous, puisque It malheur est arrivé, serait de le réparer le plus tôt possible... Quand voulez-vous qu'on marie ensemble ces mauvaii enfants?

Saisi par la tranquille bonhomie de cette attaque directe, Lepailleur ne répondit pas tout de suite. Il avait crié «ur les toits qu'il ne voulait pas d'un mariage, mais d'un procès, pour envoyer tous les Froment en prison. Pourtant, un fils du grand fermier n'était point un gendre qu'on dédaignât, à la réflexion.

— Les marier, les marier, bégaya-t-il, oui! leur attacher une même pierre au cou, pour les flanquer à l'eau... Ah ! les saletés, j'aurai leur peau, à elle comme à lui !

Il se calmait cependant, acceptait même de causer, lorsqu'un gamin de Janville, galopant, traversa la cour.

— Qu'est-ce que tu veux, toi?

— Monsieur Lepailleur, c'est une dépêche.

— Bon! donne.

Et le gamin, heureux de son sou de pourboire, était déjà reparti, que le meunier examinait encore la dépêche, sans l'ouvrir, de l'air de méfiance des gens qui n'en

reçoivent pas d'habitude. Il dut se décider pourtant. La \

dépêche ne contenait que ces trois mots : « Ton fils \

mort. > Dans cette brutalité brève, ce coup de massue '

assené sans attendre, on sentait la rage froide de la mère, i

le besoin d'assommer tout de suite l'homme, là-bas, le |

père, qu'elle accusait de la mort de son fils, comme elle j

l'avait accusé de la fuite de sa fille. Il le sentit bien, ' ^

il chancela sous le choc, hébété devant ce petit papier ]

bleu, le relisant, finissant par comprendre. Et ses i

mains se mirent à trembler, il jura d'abord abominable- ,

ment. \

— Tonnerre de Dieu ! qu'est-ce qu'il nous arrive encore là? Voilà maintenant le garçon mort, tout fout le ■ camp!

Puis, son cœur se gonfla, des larmes parurent. Il était

tombé sur une chaise, les jambes cassées, et il relisait \

obstinément la dépêche : c Ton fils mort... Ton fils \

mort... », cherchant le reste, les choses qui ne s'y trou- i

vaient pas. Peut-être bien qu'il était mort, avant l'arrivée ;

de la mère. Ou peut-être bien qu'elle venait d'arriver, '

quand il était mort. Il commentait cela en bégayant, il \

redisait vingt fois qu'elle avait pris le train de onze | heures dix, qu'elle devait être aux Batignolles vers midi

et demi; et, comme elle avait déposé la dépêche à une i

heure vingt minutes, c'était donc plutôt qu'elle l'avait j

trouvé mort. |

— Nom de Dieu de nom de Dieu! une dépêche, ça ne | dit rien et ça vous assassine. Elle aurait bien pu m'en- ■ voyer quelqu'un... Va falloir que j'y aille. Ah! c'est com- \ plet, c'est trop de malheur pour un homme! [

Lepailleur avait jeté ce cri dans une telle colère de ; désespoir, que Mathieu, pris de pitié, osa intervenir. Saisi par la brusque secousse de ce drame, il avait attendu en silence; et, maintenant, il offrait ses services, parlait de l'accompagner à Paris. Mais il dut reculer, le meunier

s'était remis debout, soulevé d'une exaspération folle, à le revoir là, dans sa maison.

— Ah! c'est vrai, vous êtes venu... Qu'est-ce que vous me disiez donc? qu'il fallait les marier, ces saletés d'enfants... Oui, vous voyez comme je suis en train d'aller à la noce! Mon garçon est mort, vous choisissez bien votre jour... Allez-vous-en, allez-vous-en, sî vous ne voulez pas que je fasse un malheur!

Il levait les poings, la présence de Mathieu l'affolait, dans la défaite de sa vie entière. C'était terrible, cela, que ce bourgeois qui venait de gagner une fortune à se refaire paysan, se trouvât justement chez lui, lorsqu'il apprenait, en coup de foudre, la mort de son Antonin, dont il avait rêvé de faire un monsieur, en le dégoûtant de la terre, en l'envoyant à Paris crever de paresse et de vice. Il enrageait d'avoir eu tort, de voir que celle terre diffamée par lui, traitée en vieille maîtresse stérile, était si tendre, si jeune et si féconde, pour l'homme qui savait l'aimer. Et il n'y avait plus que des ruines à son eniour, dans son imbécile calcul de limiter la famille, son fils mort honteusement, sa fille partie avec un lils de la ferme triomphante, lui tout seul à cette heure, pleurant, hurlant au milieu de son moulin désert, qu'il avait aussi méprisé et qui croulait de vieillesse.

— Vous entendez bien, Thérèse peut se traîner à mes pieds, jamais je ne la donnerai à votre voleur de fils!... Pour qu'on se moque de moi dans le pays, pour que vous me mangiez, comme vous avez mangé tous les autres!

Sans doute, confusément, cela venait de lui apparaître, en une soudaine menace. Antonin mort, c'était donc Grégoire qui aurait le moulin, s'il épousait Thérèse? Et il aumit les landes aussi, l'enclave gardée avec une joie sauvage, si passionnément désirée par la ferme, et qu'il lui céderait sans doute, dès qu'il serait le maître. Cette

pensée que Chantebled pourrait s'arrondir encore de ses champs, acheva de faire délirer le meunier.

— Votre fils, je l'enverrai au bagne, et vous, si vous ne vous en allez pas, je vous jetterai dehors... Allez-vous-en, allez-vous-en!

Très pâle,. Mathieu reculait à petits pas, devant ce fou furieux. Et il partit, disant d'une voix calme :

— Vous êtes un malheureux homme. Je vous pardonne, parce que vous voilà dans un grand chagrin. D'ailleurs, je suis bien tranquille, les choses raisonnables finissent toujours par se faire.

De nouveau, un mois se passa. Puis, un matin pluvieux d'octobre, on trouva madame Lepailleur pendue dans l'écurie du moulin. A Jaaville, il y eut des gens qui racontèrent que Lepailleur l'avait accrochée. La vérité était que, depuis la mort d'Antonin, elle donnait des signes de mélancolie. D'autre part, la vie du ménage n'était plus tenable, l'homme et la femme se jetaient quotidiennement à la tête le fils mort, la fille partie, s'enrageant l'un contre l'autre, comme deux bêtes abandonnées, enfermées dans une même cage. On s'étonna simplement qu'une femme si dure, si avaricieuse, eût bien voulu quitter l'existence, sans emporter ses biens avec elle. Dès qu'elle sut la mort de sa mère, Thérèse accourut, reprit sa place près de son père, repentante, ne voulant pas qu'il restât seul ainsi, dans son double deuil. Les premiers temps furent terribles pour elle, en compagnie de ce brutal, exaspéré de ce qu'il appelait sa mauvaise chance. Mais elle était fille de solide courage, de décision prompte. Et, quelques semaines plus tard, elle l'avait fait consentir à son mariage avec Grégoire, l'unique dénouement raisonnable, comme disait Mathieu. Ce fut un grand soulagement à la ferme, où l'enfant prodigue n'osait point reparaître. On croyait savoir que les deux jeunes gens avaient vécu au fond d'un quartier perdu

de Paris, on soupçonnait même le libéral Ambroise d'être intervenu fraternellement, en les aidant de sa bourse. Et, si Lepailleur laissa faire la noce d'un air rogue et inquiet d'homme volé, cédant à la peur égoïste de se retrouver un jour solitaire, dans la maison assombrie, Mathieu et Marianne furent heureux d'un arrangement qui mettait fin à une situation équivoque, dont ils avaient beaucoup souffert, blessés au cœur de la révolte d'un de leurs enfants.

Or il arriva que, le mariage fait, Grégoire, installé au Moulin, selon le désir de sa femme Thérèse, s'entendit avec son beau-père beaucoup mieux qu'on ne pouvait s'y attendre. Cela vint surtout à la suite d'une scène où Lepailleur voulut le forcer à jurer que, lui mort, jamais il ne céderait aux gens de la ferme, ses frères ou ses sœurs, les landes de l'enclave, qu'il avait laissées incultesjusquelà, par un entêtement de paysan battu. Grégoire ne jura pas, mais il déclara gaiement qu'il n'était pas assez sot pour dépouiller sa femme du meilleur de son héritage, car il comptait les cultiver, ces landes, en faire avant deux ou trois ans les terres les plus lécondes du pays. Ce qui était à lui n'était point aux autres, on verrait bien s'il ne défendrait pas son petit coin d'empire. Et les choses se passèrent de même pour le moulin, dont il se contenta d'abord de réparer le mécanisme ancien, sans vouloir bousculer d'un coup la routine du meunier, remettant à plus tard la machine à vapeur, la voie de raccordement avec la station de Janville, toutes ces idées de Mathieu, qui, dès lors, fermentèrent dans son jeune esprit audacieux. Et il y eut de la sorte un nouveau Grégoire, un turbulent assagi, ne gardant de sa jeunesse folle que le risque-tout des entreprises heureuses, très secondé d'ailleurs par l'énergique et blonde Thérèse, ravis l'un et l'autre de s'adorer dans le vieux moulin romantique, enguirlandé de lierres, en attendant de le flanquer réso-

lumenl par terre, pour mettre à la place la vaste minoterie blanche, aux géantes meules toutes neuves, dont rêvait leur ambition de conquête.

Alors, pendant les années qui suivirent, Mathieu et Marianne virent encore d'autres départs. Ce fut le tour des trois filles, de Louise, de Madeleine et de Marguerite, à prendre successivement leur vol, hors du nid familial. Toutes trois se marièrent dans le pays. Louise, qui était la gaieté et la santé, une grosse brune aux cheveux lourds, aux grands yeux rieurs, épousa le notaire Mazaud, de Janville, petit homme calme, réfléchi, dont les rares sourires silencieux disaient seuls la parfaite satisfaction de s'être mis en ménage avec une si joyeuse personne. Puis, Madeleine, une châtaine dorée, plus fluette, d'une beauté rêveuse, affinée par des goûts délicats de musicienne, fit un mariage d'amour, tout un roman, avec l'architecte Herbette, déjà célèbre, bel homme élégant qui possédait, près de Monval, un coin de parc, où il venait se reposer de ses grands travaux de Paris. Puis, Marguerite, la moins jolie des trois, laide même, mais d'un charme d'infinie bonté, fut choisie par le docteur Chambouvet, un fort gaillard jovial et tendre, établi à Vieux-Bourg, ayant hérité là du cabinet de son père, toute une vaste maison blanche qui était devenue la maison des pauvres. Et, les trois filles mariées, il ne resta donc, avec Mathieu et Marianne, dans le nid qui se vidait ainsi peu à peu, que les deux derniers garçons, Nicolas et Benjamin.

Cependant, à mesure que les chers petits s'étaient envolés, d'autres petits avaient poussé d'eux, un pullulement qu'élargissaient sans cesse les multiples mariages. A l'usine, où il régnait, Denis venait d'avoir, en huit ans bientôt, trois enfants, deux garçons, Lucien, Paul, une fille, Hortense. Tout en conquérant le haut commerce, Ambroise avait trouvé le temps de donner à son Léonce un petit frère, Charles, et deux petites sœurs, Pauline,

Sopliie. Gervais, à la ferme, comptait déjà deux garçons, Léon, Henri, tandis que Claire, plus active en besogne, (juoique plus jeune, comptait trois entants, un garçon, Joseph, deux filles, Lucile, Angèle. Et c'était aussi Grégoire, au moulin, qui avait un gros garçon, Robert. Et c'étaient encorq;. les dernières mariées, Louise avec une fille de deux ans, Colette, puis Madeleine avec un garçon de six mois, Hilaire, puis Marguerite enceinte, sur le point d'accoucher, dont on devait nommer l'enfant Sébastien, si elle avait un garçon, Christine, si elle avait une fille. De toutes parts, le chêne familial allongeait ses branches, le tronc se bifurquait, se multipliait, des ramures s'ajoutaient aux ramures, à chaque saison nouvelle, et Mathieu n'avait pas soixante ans, et Marianne n'en avait pas cinquante-sept, d'une gaieté, d'une santé, d'une force encore florissante, dans la continuelle joie de voir ce coin d'humanité qui avait poussé d'eux, s'accroître sans fin, envahit le sol à leur entour, tel qu'une forêt née d'un seul arbre. Mais la grande fête qui glorifia Chantebled, à cette époque, ce fut, neuf mois après le mariage de Berthe, la petite-fille, une naissance nouvelle, une fillette encore, Angeline, la première arrière-petite-fille de Mathieu et de Marianne. En cette fillette rose, revivait Biaise, toujours regretté, et elle lui ressemblait tellement, dès sa naissance, que Charlotte, déjà grand'mère à quarante-deux ans, en pleura. Madame Desvignes était morte six mois plus tôt, s'en allant douce et discrète, comme elle avait v^cu, après avoir achevé sa tâche, qui semblait n'avoir été (jue d'élever, de marier ses deux filles, dans le désastre lie sa fortune. Pourtant, c'était elle encore, avant d0 disparaître, qui avait trouvé pour sa petite-fille Berthe le fiiari attendu, Philippe Havard, un jeune ingénieur, qu'on venait de nommer à la sous-direction d'une usine de l'Etat, près de Mareuil. Et les couches se firent à Chantebled, et la famille entière, le jour des relevailles, voulut

se réunir une fois de plus, pour fêter glorieusement l'arrière-grand-père et l'arrière-grand'mère.

— Allons ! dit gaiement Marianne, près du berceau, si des petits s'envolent, il en naît toujours, et le nid ne sera donc jamais vide !

— Jamais, jamais! répéta Mathieu attendri, fier de cette continuelle victoire sur la solitude et sur la mort. Nous ne resterons jamais seuls!

Pourtant, il fut encore un départ qui leur coûta bien des larmes. Nicolas, l'avant-dernier des fils, allait avoir vingt ans, sans s'être décidé sur la voie qu'il choisirait, à ce carrefour de l'existence. C'était un garçon brun, solide, avec une face ouverte et riante. Enfant, il avait adoré les récits de voyages, se plaisant aux lointaines aventures, d'un courage, d'une endurance de gamin, qui rentrait ravi d'interminables promenades, les pieds couverts d'ampoules, sans se plaindre. Et il avait, avec cela, un esprit d'ordre et de conservation extraordinaire, rangeant, classant ses menus biens dans son tiroir, dédaigneux du caprice de ses sœurs. Plus tard, en grandissant, il était devenu songeur, comme s'il eût cherché autour de lui, vainement, l'emploi de ce double besoin de découvrir quelque terre nouvelle et d'y organiser fortement sa vie. Un des derniers-nés d'une famille nombreuse, il ne trouvait plus d'espace assez libre, pour y faire tenir l'ampleur, la force de son vouloir. Ses frères, ses sœurs, avant que son tour fût venu, avaient déjà pris toutes les terres environnantes, à ce point qu'il étouffait, menacé de famine, en quête du large champ rêvé, qu'il cultiverait, où il moissonnerait son pain. Plus de place, plus de subsistances, et il ne sut d'abord où aller, il tâtonna, hésita pendant des mois. Son rire clair continuait à égayer la maison, il ne fatiguait ni son père ni sa mère du soin de sa destinée, car il se savait déjà de taille à la fixer lui-même.

À la ferme, il n'y avait plus de coin pour Nicolas, puisque Gervais et Claire étaient là, tenant la place entière. A l'usine, Denis suffisait, régnait en travailleur honnête, sans que rien autorisât un cadet à réclamer un partage. Au moulin, Gré2,oire s'installait à peine, dans un royaume encore si petit, qu'il ne pouvait céder la moitié de son lot. Et il n'y eut qu'Ambroise dont il finit, pendant quelques mois, par accepter l'offre obligeante de le prendre, à simple titre d'essai, uniquement pour le mettre au courant du haut commerce. La fortune d'Ambroise devenait prodigieuse, depuis que le vieil oncle Du Hordel était mort en lui laissant sa maison de commission, dont le nouveau maître, d'année en année, élargissait les affaires avec tous les pays du globe. Il était en train, par son audace heureuse, par ses larges vues internationales, abattant les frontières, de s'enrichir des dépouilles du monde. Et, si Nicolas étouffa de nouveau dans les vastes maga;sins d'Ambroise, où s'entassaient les richesses des contrées lointaines, conquises sous les cieux les plus différents, il y entendit enfin sa vocation parler, une voix soudaine l'appela au loin, là-bas, dans cet inconnu des terres immenses, stériles encore, à peupler, à défricher, à ensemencer des moissons futures.

Pendant deux mois, Nicolas ne dit rien de la résolution qu'il mûrissait maintenant. C'était un grand discret, comme tous les grands énergiques, qui réfléchissen-t avant d'agir. Partir, il le fallait, puisqu'il n'y avait plus, au berceau natal, ni place ni soleil ; mais partir seul, n'était-ce pas partir incomplet, infécond, pour l'héroïque besogne de peupler et de défricher une terre nouvelle? Il connaissait, à Janville, une jeune fille de dix-neul ans, Lisbeth Moreau, grande, forte, dont la belle santé, l'activité sérieuse l'avaient séduit. Comme lui, eïle étouffait dans le coin étroit où l'enfermait le destin, avide de grand air, là-bas, au loin. Orpheline, tombée à

la charge d'une tante, petite mercière de village, elle s'était cloîtrée jusque-là dans la boutique sombre, par tendresse. Mais la tante venait de mourir, en lui laissant une dizaine de mille francs. Et c'était le rêve, vendre, s'en aller, vivre enfin. Entre Nicolas et Lisbeth, l'entente se fit, un soir d'octobre qu'ils se dirent l'un à l'autre ce qu'ils n'avaient dit à personne. Ils se mirent résolument la main dans la main, ils s'engagèrent pour l'existence, pour le dur combat d'un monde nouveau et d'une famille nouvelle à créer, quelque part sur la terre, dans l'inconnu lointain qu'ils ignoraient. Et ce furent des fiançailles délicieuses de courage et de foi.

Alors seulement, quand tout fut réglé, Nicolas parla, annonça le départ à son père et à sa mère. Le soir tombait, un soir d'automne, doux encore, traversé du premier frisson de l'hiver. Une grande douleur étreignit Mathieu et Marianne, dès qu'ils eurent compris. Cette fois, ce n'était plus seulement le petit qui s'envole du nid familial, pour aller bâtir ie sien sur quelque arbre voisin de la forêt commune; c'était l'envolement par delà les mers, à jamais, l'arrachement sans espoir de retour. Les autres enfants, ils les reverraient, tandis que celui-ci disait l'adieu éternel. Leur consentement allait être leur part de cruel sacrifice, leur don suprême à la vie, la dîme que la vie prélevait sur leur tendresse, sur leur sang. Il fallait à la victoire de la vie, sans cesse conquérante, ce lambeau de leur chair, ce trop-plein de la famille nombreuse, qui débordait, s'étendait, colonisait le monde. Et que répondre, comment refuser? Le fils qui n'était pas pourvu s'éloignait, rien de plus logique ni de plus sage. Au delà de la patrie, il y a les vastes continents inhabités encore, et la semence que charrient les souffles du ciel ne connaît pas de frontières. Après la race,il y a l'huma'nité, l'élargissement sans fin, le peuple unique et fraternel des temps accomplis, quand la terre entière ne sera qu'une

ville de vérité et de justice. Puis, en dehors de ce grand rêve des poètes, ces voyants, Nicolas disait gaiement ses raisons, en garçon pratique, dans son enthousiasme. Il r\e voulait pas être un parasite, il s'en allait à la conquête d'une autre terre où il ferait pousser son pain, puisque la patrie, devenue trop étroite, n'avait plus de champ pour lui. D'ailleurs, cette patrie, il l'emportait vivante, c'était elle qu'il voulait agrandir au loin, d'un accroissement illimité de sa richesse et de sa force. L'antique Afrique mystérieuse, aujourd'hui découverte,''trouée de part en part, l'allirait. Il irait d'abord au Sénégal, puis il pousserait sans doute jusqu'au Soudan, au cœur même des terres vierges, où il rêvait une France nouvelle, cet immense empire colonial qui rajeunirait la race vieillie, en lui donnant sa part de la terre. C'était là qu'il ambitionnait, par de vastes défrichements, de se tailler son royaume, de fonder avec Lisbeth une autre dynastie des Froment, un Ghantebled décuplé sous l'ardent soleil, peuplé du peuple de ses enfants. Et il en parlait avec un si joyeux courage, que Mathieu et Marianne finirent par sourire, au milieu de leurs larmes, malgré leur pauvre cœur arraché.

— Ya, mon enfant, nous ne pouvons te retenir. Va où la vie t'appelle, où tu la vivras avec le plus de santé, de joie et de force. Tout ce qui poussera de toi, là-bas, ce sera encore de la santé, de la joie et de la force qui auront grandi de nous et dont nous serons gbrieux... Tu as raison, il ne faut pas pleurer, il faut que ton départ soit une fête, car la famille ne se sépare pas, elle s'étend, elle envahit et conquiert le monde.

Cependant, après le mariage de Nicolas et de Lisbeth, le jour des adieux, il y eut à Ghantebled une heure de poignante émotion. La famille s'était réunie en un dernier repas, et, lorsque le jeune ménage aventureux dut s'arracher à la vieille terre maternelle, on sanglota, bien qu'on se fût promis d'être brave. Il partait léger de

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bagages, débordant d'espoirs, n'ayant voulu emporter, en dehors des dix mille francs de la dot, que dix autres mille francs, de quoi se débrouiller d'abord. Et que le courage et le travail fussent donc les solides ouvriers de la conquête !

Mais, surtout, Benjamin, le dernier-né, resta bouleversé de ce départ. Il n'avait pas douze ans, c'était un enfant délicat et joli, que les parents gâtaient beaucoup, le croyant faible. Celui-là, ils étaient bien résolus à le garder pour eux, tant ils le troifraient mignon, avec ses tendres yeux clairs, ses beaux cheveux bouclés. Et il grandissait languissamment, rêveur et adoré, oisif dans les jupes de sa mère, comme la rançon charmante de cette famille si forte et si laborieuse.

— Attends que je t'embrasse encore, mon bon Nicolas... Quand reviendras-tu?

— Jamais, mon petit Benjamin.

L'enfant frissonna.

— Jamais, jamais... Oh! c'est trop long! Reviens, reviens un jour, pour que je t'embrasse encore.

— Jamais, répéta Nicolas, qui lui-même pâlissait. Jamais, jamais.

Et il avait soulevé dans ses bras le petit, dont les pleurs ruisselaient maintenant. Et ce fut pour tous la grande douleur, la minute affreuse du coup de hache, de l'éternelle séparation.

— Adieu, petit frère!... Adieu, adieu, vous tous! Tandis que Mathieu accompagnait le conquérant d'un

dernier souhait de victoire. Benjamin se réfugia éperdument parmi les jupes de Marianne, aveuglée de larmes. Elle le reprit d'une étreinte passionnée, comme saisie de la crainte qu'il pouvait aussi partir. Il ne leur restait plus que lui, dans le nid familial.

A l'usine, dans son luxueux hôtel du quai, où elle avait régné en maîtresse souveraine, Constance attendait le destin, depuis douze années déjà, rigide et têtue, au milieu du continuel écroulement de sa vie et de son espoir.

Pendant ces douze ans, Beauchêne avait suivi sa pente, d'une chute fatale. Il était au bas, dans l'abjection dernière. Parti de la simple fête du mari cpureur, jeté hors de l'alcôve, tombé aux rencontres du pavé, par la fraude conjugale mutuellement consentie, il en ét^t venu, sous l'habitude de ses gros appétits satisfaits, à ne plus même rentrer chez lui, à vivre chez les filles qui le ramassaient sur le trottoir. Ayant fini par en préférer deux, une tante et une nièce, disaient-elles, il s'était mis avec les deux, il s'achevait aux bras des deux, goulu encore à soixante-cinq ans, pitoyable loque humaine que la mort honteuse guettait, dans un dernier spasme. Et, pour être cette ruine immonde, sa grande fortune avait à peine suffi, l'argent gaspillé d'une main plus large à mesure qu'il vieillissait, des sommes énormes englouties dans des aventures louches, dont il fallait étouffer le scandale. Il était pauvre, il ne touchait qu'une part infime sur les bénéfices sans cesse accrus de l'usine, en continuelle prospérité.

C'était là le désastre dont souffrait l'orgueil inguéris-

sable de Constance. Depuis qu'il avait perdu son fils, Beauchêne s'était abandonné davantage, cédant à l'égoïsme de son plaisir, se désintéressant de sa maison, pour courir la gueuse. A quoi bon la défendre, cette maison, puisque l'héritier n'était plus là, qui la recueillerait, élargie, enrichie? Et il l'avait de la sorte livrée par lanrbeaux ;iux mains de Denis, son associé, qu'il laissait peu à peu devenir le seul maître. Denis, lors de son arrivée, n'avait eu d'abord qu'une part, sur les six parts qui représentaient la propriété totale de l'usine, d'après leur traité; et encore Beauchêne s'était-il réservé le droit de racheter cette part, dans de certains délais. Mais, loin d'être en mesure, à l'époque du rachat, il avait dû céder au jeune homme une part nouvelle, pour se libérer de dettes inavouables. Puis, dès lors, c'était devenu comme une habitude prise, il lui avait fait une cession pareille tous les deux ans, la troisième part était allée d'abord rejoindre la deuxième, ensuite le tour était venu de la quatrième, de la cinquième, si bien qu'aujourd'hui, à la suite d'un dernier arrangement, il n'avait pas même gardé une part entière, mais seulement un débris de la sixième part, à peine une centaine de mille francs. Et encore était-ce là une simple fiction, car Denis ne lui avait reconnu cette somme que pour y trouver le prétexte de lui servir une rente, qu'il partageait, d'ailleurs, et dont il versait à Constance la moitié, chaque mois.

Celle-ci n'ignorait donc rien de la situation. Elle savait i|ue l'usine, en fait, serait à ce fils des Froment exécrés, le jour où il voudrait balayer l'ancien maître, qu'on ne voyait même plus dans les ateliers. Il y avait bien une clause du traité qui admettait, tant que ce traité ne serait pas rompu, la possibilité de racheter d'un coup toutes les parts. Etait-ce donc cet espoir fou, la croyance à un miracle, à quelque sauveur lui tombant du ciel, qui la tenait ainsi, rigide et têtue, attendant le destin ? Ces

douze années d'atlenle vaine, de déchéances successives, ne semblaient pas même avoir entamé la certitude où •lie était, malgré tout, de triompher un jour. A Chante- >led, devant la victoire de Mathieu et de Marianne, ses l.irmes avaient pu couler; mais elle s'était reprise, elle vivait désormais dans l'espoir qu'un fait inattendu donnerait enfin raison à son infécondité. Elle n'aurait su ;)réciser ce qu'elle souhaitait, elle s'entêtait simplement à ne pas mourir avant que le malheur frappât la famille trop nombreuse, pour l'excuser de son fils dans la tombe, de son mari au ruisseau, de toute l'abomination qu'elle avait voulue et dont elle agonisait. Malgré son cœur en sang, sa vanité de bourgeoise honnête la soulevait d'une furieuse révolte, n'acceptant pas d'avoir eu tort. Et c'était ainsi qu'elle attendait cette revanche du destin dans l'hôtel luxueux, trop grand pour elle, maintenant qu'elle l'occupait seule. Elle avait dû y restreindre son existence, n'y habiter que les pièces du premier étage, enfermée les journées entières avec une vieille bonne, l'unique servante restée à son service. Vêtue de noir, comme pour porter l'éternel deuil de Maurice, toujours debout, raidie en un silence hautain, elle ne se plaignait jamais, bien que, malade de sourde exaspération, le cœur pris, elle étouffât parfois, en des crises terribles, qu'elle cachait. La vieille bonne s'étant permis un jour de courir chercher le docteur Boutan, elle avait failli la renvoyer; et elle ne répondait pas au médecin, elle refusait de se soigner, certaine de durer autant que son espoir. Mais quelle angoisse, quand elle étouffait brusquement, toute seule dans la maison vide, sans fils, sans mari, n'appelant personne, sachant que personne ne viendrait ! Et, la crise passée, quelle indomptable obstination à se remettre debout, à se dire que sa seule présence empêchait Denis d'être le maître, de régner sans partage, et qu'en tout cas il n'aurait pas l'hôtel, ne s'y installerait pas en vain-

queur, tant qu'elle ne serait pas morte, sous l'écroulement dernier des plafonds !

Cette existence de .recluse, Constance ne l'employait plus, hantée de l'idée fixe, qu'à surveiller l'usine, à savoir jour par jour ce qui s'y passait. Le bon Morange, dont elle avait fait son confident, la renseignait sans malice, presque chaque soir, quand il venait causer un instant, au sortir de son bureau. Elle avait tout appris de sa bouche, les parts successivement vendues, Denis peu à peu acquéreur de la propriété totale, Beauchêne et elle-même vivant désormais des libéralités du nouveau maître. Et elle avait organisé son espionnage jusqu'à utiliser le vieux comptable, à son insu, pour connaître la vie intime de Denis, de sa femme, Marthe, des enfants, Lucien, Paul et Hortense, tout ce qu'on faisait, tout ce qu'on disait dans le pavillon modeste où le jeune ménage, malgré la fortune conquise, continuait de vivre gaiement, sans montrer aucune ambition, aucune hâte d'habiter le bel hôtel. Ils ne semblaient même pas s'apercevoir de l'entassement où ils vivaient, dans le pavillon trop étroit, tandis qu'elle était seule à occuper cet hôtel si vaste, si attristé de son deuil, où elle se trouvait comme perdue. Et elle enrageait de leur déférence, de l'attente tranquille où ils étaient de sa fin, car elle avait subi ce suprême échec de ne pouvoir les fâcher contre elle, obligée de leur être reconnaissante de sa vie heureuse, d'em1)rasser les enfants, quand ils lui apportaient des fleurs.

Ainsi, les mois, les années coulaient, et Morange, presque chaque soir, lorsqu'il passait un instant chea Constance, la trouvait dans le même petit salon silencieux, vêtue de la même robe noire, raidie en une même pose d'obstinée attente. De cette revanche du destin, de ce malheur des autres si patiemment espéré, jamais rien ne venait, sans qu'elle parût le moins du monde douter

de la victoire. Au contraire, les événements avaient beau l'accabler de plus en plus, elle se redressait davantage, défiait le sort, tenue debout par la certitude qu'il lui donnerait enfin raison. Et elle demeurait immuable, incapable de lassitude, comptant sur le prodige.

Aussi, chaque jour, pendant les douze années, lorsque Morange vint le soir, le début de la conversation fut-il pareil.

— Rien de nouveau depuis hier, chère madame?

— Non, mon ami, rien.

— Enfin, quand on se porte bien, c'est le principal. On peut attendre des jours meilleurs.

— Oh! personne ne se porte bien, on attend tout de même.

Et voilà qu'un soir, au bout des douze années, Morange, en entrant, sentit l'air du petit salon changé, comme frémissant d'une joie, dans son éternel silence.

— Rien de nouveau depuis hier, chère madame?

— Si, mon ami, il y a du nouveau.

— Et du bon nouveau, j'espère, quelque chose d'heureux que vous attendiez?

— Quelque chose que j'attendais, oui ! Ce qu'on sait attendre arrive toujours.

Il la regardait, surpris, inquiet presque de la voir différente, les yeux luisants, les gestes vifs. Après tant de jours où elle avait paru figée en son deuil, quel désir enfin rempli venait donc de la ressusciter à ce point? Elle souriait, respirait avec force, soulagée de l'énorme poids qui l'avait écrasée, murée si longtemps. Et, comme il la questionnait sur la cause de ce grand bonheur :

— Mon ami, je ne veux pas encore vous répondre. Peut-être ai-je tort de me réjouir, car tout cela reste bien confus, bien en l'air. Quelqu'un, ce matin, m'a seulement appris certains faits, et il faut que je m'assure des choses, que je réfléchisse surtout... Ensuite, c'est à vous

que je me confierai, vous le savez bien, car je vous dis tout, sans compter que, cette fois, j'aurai sans doute besoin de votre aide. Attendez tranquillement, vous viendrez dîner un soir avec moi, nous aurons la soirée pour causer à l'aise... Ah! mon Dieu! si c'était vrai, si c'était le miracle!

Près de trois semaines s'écoulèrent sans que Morange reçût sa confidence. Il la voyait très préoccupée, très fiévreuse, il ne l'interrogeait même pas, vivait lui-même à l'écart la vie solitaire, pour ainsi dire automatique, qui était devenue la sienne. Il venait d'avoir soixante-neuf ans, il y avait trente ans que safemme Valérie était morte, (1 y en avait plus de vingt que sa fille Reine était allée la rejoindre, et il vivait toujours, méthodique, d'une exactitude scrupuleuse à son bureau, sous l'écroulement de son existence entière. Aucun homme n'avait tant souffert, traversé de tels drames, subi de tels remords, et il allait et venait toujours de son petit pas correct, il durait indéfiniment dans sa médiocrité, comme une chose oubliée, perdue, que la douleur conservait. Pourtant, d'inquiétantes cassures intérieures devaient s'être produites. Il tombait aux manies les plus singulières. Tout en s'obstinant à garder l'appartement trop vaste qu'il avait habité jadis avec sa femme et sa fille, il l'occupait absolument seul aujourd'hui, ayant fini par renvoyer sa bonne, allant à ses provisions, faisant sa cuisine, se servant luimême ; et personne n'était plus entré là depuis dix ans, on soupçonnait un abandon immonde, à ce point que le propriétaire avait vainement parlé de réparations, sans réussir à franchir la porte. D'ailleurs, bien qu'il restât d'une propreté méticuleuse, le vieux comptable, maintenant d'un blanc de neige, avec sa barbe de fleuve, portait une redingote lamentable, dont^ il devait passer ses soirées à repriser l'usure. Sa folie de sordide avarice devenait telle, qu'il ne se permettait plus la moindre

dépense, en dehors du gros pain qu'il achetait tous les quatre jours, le mangeant rassis, afin d'en manger moins. Ce qui intriguait le monde, car il n'était pas de semaine où sa concierge ne posât la question : un monsieur si rangé, qui gagnait huit mille francs à son bureau, qui ne dépensait jamais un sou, que pouvail-il faire de son argent? On calculait même la somme qu'il entassait dans quelque coin, des centaines de mille francs peut-être. Et une cassure plus grave encore se déclara, on l'arracha deux fois à une mort certaine. Un jour que Denis rentrait par le pont de Grenelle, il l'aperçut penché sur le parapet, regardant couler l'eau, près de culbuter, s'il ne l'avait retenu par sa redingote. Il s'était mis à rire de son air doux, en parlant d'un étourdissement. Puis, un autre jour, à l'usine, Victor Moineaud l'écarta d'une machine en branle, juste au moment où, l'air hypnotisé, il se laissait happer par les dents dévorantes d'un engrenage. De nouveau, il avait souri, reconnaissant son tort de passer trop près des roues. Aussi le surveillait-on, dans l'idée qu'il avait des absences. Si Denis le conservait comme chef de la comptabilité, c'était d'abord par reconnaissance pour ses longs services; mais, ensuite, l'extraordinaire était qu'il n'avait jamais mieux fait sa besogne, d'un scrupule têtu à retrouver les centimes égarés, d'une lucidité parfaite dans les plus interminables additions. Et la face calme, reposée, comme si aucune tempête n'avait encore battu son cœur, il continuait étroitement sa vie machinale, en maniaque discret, fou à lier peut-être, sans qu'on le sût.

Depuis quelques années, il y avait eu pourtant, dans l'existence de Morange, une grosse aventure. Bien qu'il fût le confident de Constance, qu'elle l'eût fait sien par la tyrannie de sa volonté, il s'était passionné peu à peu pour Hortense, la fillette de Denis. A mesure qu'il l'avait vue grandir, il s'était imaginé retrouver en elle Reine, sa

fille tant pleurée. Elle venait d'avoir neuf ans, et c'était, à chaque rencontre, une émotion, une adoration, d'autant plus touchante, qu'il y avait là une simple et divine illusion de ses regrets, les deux enfants ne se ressemblant nullement, l'une très brune, l'autre presque blonde. Malgré sa terrible avarice, il comblait Hortense de poupées, de bonbons, à toutes les occasions possibles. Et cette tendresse en vint à l'absorber tellement, que Constance en prit de l'ombrage. Elle le lui fit entendre : qui n'était pas tout entier avec elle était contre elle. Il eut l'air de se soumettre, guetta l'enfant pour l'embrasser en cachette, ne l'en aima que davantage, comme d'une passion contrariée. Et, dans ses rapports presque quotidiens avec Constance, dans sa fidélité apparente à l'ancienne maîtresse de l'usine, il ne céda plus qu'à sa terreur de pauvre être, sous la main violente dont elle l'avait courbé toujours. C'était, entre eux, un pacte ancien, la monstrueuse chose qu'ils étaient les seuls à savoir, cette complicité dont ils ne parlaient jamais, mais qui les scellait l'un à l'autre. Lui, faible et tendre, semblai-t en être resté anéanti, domestiqué ainsi qu'une bête peureuse. Après cet affreux jour, d'ailleurs, il avait appris les autres choses, il n'ignorait plus rien des secrets de la maison.. Il y avait tant d'années qu'il vivait là, il s'était tant promené de «on petit pas discret de maniaque, entendant, voyant, surprenant tout ! Et ce fou qui savait, qui se taisait, lâché au milieu du drame obscur, en arrivait cependant à une sourde révolte, depuis qu'il devait se cacher pour embrasser sa petite amie Hortense, le cœur grondant, près de se fâcher enfin, si l'on touchait à sa passion.

Brusquement, un soir. Constance le retint à dîner. Il se douta que l'heure de la confidence promise était venue, à la voir frémissante, redressée dans sa petite taille, en guerrière désormais certaine de la victoire. A table

pourtant, elle n'entama point le sujet grave, bien que la bonne les eût laissés seuls, après avoir servi d'un coup tout le frugal repas. Elle causa de l'usine, elle finit par en venir à Denis, à sa femme Marthe, qu'elle critiquait, elle eut même le tort de trouver Horlense mal élevée, laide, sans grâce. Et le comptable, lâchement, l'écoutait, n'osait protester, malgré le soulèvement irrité de tout son être.

— On verra bien, dit-elle pour conclure, lorsque chacun va se trouver remis en sa place.

Elle attendit d'être de retour dans le petit salon, elle ne parla que les portes fermées, près du feu, au milieu du grand silence de cette soirée d'hiver.

— Mon ami, comme je crois vous l'avoir dit déjà, je vais avoir besoin de vous... Il faut que vous fassiez entrer à l'usine un jeune homme auquel je m'intéresse. Vous le prendrez même â votre bureau, si vous désirez m'être agréable.

Assis de l'autre côté de la cheminée, en face d'elle, il la regarda, surpris.

— Mais je ne suis pas le maître, adressez-vous au patron, il fera certainement tout ce que vous voudrez.

— Non, j'entends ne rien devoir à Denis... Puis, cela n'entre pas dans mes projets. C'est vous qui recommanderez mon jeune homme, c'est vous qui le prendrez comme aide, qui l'installerez, qui l'instruirez... Voyons, vous avez bien le pouvoir d'imposer un employé ? D'ailleurs, je le veux.

Elle parlait en souveraine, il plia les épaules, n'ayant jamais fait qu'obéir, d'abord à sa femme, puis à sa fille, maintenant à cette vieille reine déchue, qui le terrorisait, malgré l'obscure rébellion peu à peu grandie en lui, depuis quelque temps. Et il osa la questionner.

— Sans doute, je puis le prendre... Qui est-ce, ce jeune homme ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle s'était penchée vers le feu, comme pour relever une bûche, voulant en réalité se donner le temps de réfléchir encore. A quoi bon le mettre d'un coup au courant? Elle serait bien forcée, un jour, de tout lui dire, si elle le voulait entièrement à elle, dans son jeu. Mais rien ne pressait, et elle se crut très habile, en préparant simplement les choses.

— C'est un jeune homme dont le sort m'a touchée, à cause de certains souvenirs... Vous vous rappelez peutêtre une fille qui a travaillé ici, oh-! il y a longtemps, une trentaine d'années au moins, Norine Moineaud, une des filles du père Moineaud ?

Il avait relevé vivement la tête, il la regardait, les yeux élargis, dans le brusque éclair qui venait d'illuminer sa mémoire. Avant même qu'il eût pesé ses paroles, il lâcha tout, en un cri de surprise.

— Alexandre-Honoré, le fils de Norine, l'enfant de Rougemont !

Saisie, elle abandonna les pincettes, elle chercha son regard, le fouilla jusqu'au fond de l'âme.

— Ah! vous savez... Que savez-vous donc? Il faut me le dire, et ne me cachez rien, parlez, je le veux!

Ce qu'il savait, mon Dieu ! il savait tout. Il parla lentement, longuement, comme du fond d'un rêve. Il avait tout vu, tout appris, la grossesse de Norine, l'argent donné par Beauchêne pour qu'elle accouchât chez la Bourdieu, l'enfant porté à l'Assistance, mis en nourrice à Rougemont, d'où, plus tard, il s'était enfui, en volant trois cents francs. Et il savait même que le jeune vaurien, tombé sur le pavé de Paris, y avait mené la plus exécrable des existences.

— Mais qui vous a dit tout cela? Comment savezvous tout cela ? cria-t-elle furieusement, prise d'inquiétude.

11 n'eut qu'un geste large et vague, indiquant l'air autour de lui, la maison entière. Il les savait, c'étaient des choses environnantes qu'on lui avait dites, qu'il avait devinées. Et même 11 ne se souvenait plus exactement d'où elles pouvaient lui venir. Il les savait.

— Vous comprenez, lorsqu'il y a plus de trente ans qu'on est quelque part, les choses finissent par vous entrer dans la tête... Je sais tout, je sais tout.

Elle tressaillit, un grand silence régna. Lui, les yeux sur la braise, était retombé dans le passé dolent, qu'il portait en lui, avec sa discrétion de comptable méticuleux. Elle, réfléchissant, pensait que la situation était préférable ainsi, nette, immédiate. Puisqu'il était au courant, elle n'avait qu'à l'utiliser comme un instrument docile, en toute volonté, en toute bravoure.

— Alexandre-Honoré, l'enfant de Rougemont, oui! c'est ce garçon que je viens de retrouver enfin... Et savez-vous aussi les démarches que j'ai faites, il y a douze ans, désespérée de ne savoir où le prendre, à ce point que je le croyais mort ?

Il hocha la tête, d'un signe affirmatif, et elle continua, conta qu'elle avait renoncé depuis longtemps à d'anciens projets, lorsque, brusquement, le destin s'était révélé.

— Imaginez-vous un coup de foudre... C'était le matin du jour où vous m'avez trouvée si émue. Ma belle-sœur Sérafine, qui ne me rend pas visite quatre fois par an, était tombée ici, dès dix heures, à ma grande surprise. Elle est devenue très étrange, comme vous savez, et je n'ai pas d'abord écouté l'histoire qu'elle me racontait, un jeune homme qu'une dame lui avait fait connaître, un malheureux jeune homme, perdu par de mauvaises fréquentations, et qu'il s'agissait de sauver, en venant à son aide. Puis, quel coup! mon ami, lorsqu'elle a parlé clairement, en me confiant ce qu'un hasard lui avait fait

découvrir... Je vous le dis, c'est le destin qui s'éveille el qui frappe!

En effet, l'histoire était folle. Séraûne, depuis des années, achevait de se détraquer, dans l'exaspération de la flétrissure, de la sénilité précoce où l'avait jetée cette opération imbécile, dont elle attendait le miracle d'un renouveau de jouissances, impunément libres. En quête toujours de la sensation perdue, elle s'était remise à rôder, cherchant, descendant aux pires bas-fonds, essayant des monstruosités. 11 courait sur elle des bruits d'aventures extraordinaires. C'était ainsi que, par une personne charitable, elle avait eu la singulière idée de se faire admettre comme dame patronnesse dans une œuvre qui s'occupait de secourir, de moraliser les jeunes détenus, à leur sortie de prison. Elle en avait même recueilli chez elle, au fond de son mystérieux rez-dechaussée de la rue de Marignan, les hébergeant, les couchant, vivant avec eux dans une promiscuité de démente, portes et fenêtres closes. Et il était advenu qu'un soir un jeune ami lui avait amené Alexandre, grand gaillard de trente-deux ans déjà, lâché de la veille, à la suite de six années de réclusion, faites dans une maison centrale. Pendant un mois, il avait régné ; puis, un matin de confiance, comme il lui contait son histoire vraie, parlait de Rougemont, nommait sa mère Norine, disait son vain effort pour retrouver son père, un homme immensément riche, elle avait compris tout d'un coup, elle s'était expliqué la sensation de déjà vu qu'il lui produisait, la ressemblance avec Beauchêne,qui, maintenant, l'éclairait d'une certitude fulgurante; et cette rencontre de hasard aux bras d'un neveu de la main gauche, cet accouplement obscur où passait la fatalité tragique, l'avait amusée un jour, en la secouant enfin, en la tirant un peu de la banalité courante. Le pauvre garçon! elle ne pouvait le garder, elle ne lui avait même rien dit de sa surprenante

découverte, par crainte des ennuis inutiles. Simplement, au courant jadis des recherches passionnées de Constance, elle était venue lui conter l'histoire, lasse déjà, retomhée à son enfer du désir inassouvi, pas plus satisfaite par le monstre que par le passant de la rue.

— Il ne sait donc rien encore, acheva d'expliquer Constance. Ma belle-sœur va me l'envoyer comme à une dame de ses amies, qui lui procurera une bonne place... Il ne demande qu'à travailler, maintenant, paraît-il. S'il a commis des fautes, le malheureux a tant d'excuses! Et, d'ailleurs, dès qu'il sera dans mes mains, je me charge de lui, il ne fera plus que ce que je voudrai.

Bien que Sérafine eût passé sous silence son aventure personnelle, elle la connaissait assez pour soupçonner à travers quel gouffre elle lui rapportait Alexandre, de ses bras las qui n'étreignaient plus que le vide. Elle avait su d'elle uniquement l'histoire qu'il forgeait, les six années de réclusion qu'il venait de faire pour une femme, la véritable coupable, une maîtresse dont il s'était refusé galamment à livrer le secret. Mais ce n'étaient là que les années connues des douze années déjà de sa disparition, et l'on pouvait tout craindre, la chute aux pires ignominies, aux crimes obscurs, dans le mystère terrifiant des années ignorées. La prison semblait même avoir été pour lui un bon repos, il en était sorti plus calme, affiné, résolu à ne pas gâcher sa vie davantage. Et, débarbouillé, nippé, instruit par Sérafine, il était presque devenu un jeune homme présentable.

Morange leva ses gros yeux des braises ardentes, qu.'il examinait d'un regard fixe.

— Enfin, que désirez-vous faire de lui? Sait-il quelque chose au moins ? A-t-il une écriture possible?

— Oui, son écriture est bonne... Sans doute, il ne sait pas grand'chose. C'est bien pour cela que je vous le donne, à vous. Vous allez me le décrasser, le mettre au courant

de tout... Dans un an ou deux, je veux qu'il connaisse tout de l'usine, en maître.

Alors, à ce dernier mot qui l'éclairait, il y eut chez le comptable un brusque réveil de bon sens. L'homme des additions exactes qu'il était resté, au milieu des manies envahissantes où sombrait sa raison, protesta.

— Voyons, chère madame, puisque vous désirez que je vous aide, faites-moi votre confidence entière, dites-moi à quelle besogne nous aJlons employer ici ce garçon... Vraiment, vous n'espérez pas, grâce à lui, reconquérir l'usine, je veux dire en racheter les parts, redevenir propriétaire et souveraine maîtresse?

Et, avec une clarté, une logique parfaites, il démontra la folie de ce rêve, alignant les chiffres, arrivant au total de la somme considérable qu'il faudrait, pour désintéresser Denis, désormais chez lui, installé en vainqueur.

— D'ailleurs, je ne comprends pas bien, chère madame, pourquoi vous prendriez ce garpon plutôt qu'un autre... Il n'a aucun droit civil, vous vous en rendez compte, n'est-ce pas ? Il ne saurait être ici qu'un étranger, et j'aimerais mieux alors un homme intelligent, honnête, au courant de la construction.

Constance s'était remise à ravager les bûches, à coups de pincettes. Puis, quand elle leva la tête, elle dit d'une voix basse et violente, dans la face de Morange :

— Alexandre est le fils de mon mari, il est l'héritier... L'étranger, ce n'est pas lui, c'est l'autre, ce Denis, ce fils des Froment, qui nous a volé notre bien... Vous me déchirez le cœur, mon ami, et tout mon sang coule avec ce que vous me forcez à vous dire là.

En elle, c'était le cri de l'idée bourgeoise ot conservatrice, l'héritage qui devait aller encore plus justement au bâtard qu'à l'étranger. Sans doute, comme elle l'avouait, la femme, l'épouse et la mère, saignait chez elle; mai»

FÉCONDITÉ Ml

*IIe l«s immolait à sa rancune, elle chasserait l'étraniçer, quitte à y laisser de sa chair. Puis, confusément, ce 'iris de son mari n'6lait-il pas un peu d'elle, puisqu'il 'était de lui, de l'homme dont elle aussi avait accouché d'un fils, l'aîné, le mort? Et, d'ailleurs, elle ferait sien -le bâtard, elle le dirigerait, le forcerait à n'être plus •qu'elle, par elle et pour elle.

— Vous voulez savoir à quoi je l'emploierai, dans cette ■maison? Je ne le sais pas moi-même... Evidemment, ce •n'est pas demain que je trouverai les centaines de mille francs nécessaires. Vos chiffres sont exacts, il est possible que jamais nous n'ayons l'argent du rachat. Pourquoi tout de même ne pas lutter, ne pas essayer?... Et puis, j'admets, nous sommes vaincus, tant pis pour l'autre! car je vous promets que, si ce garçon m'écoute, il sera dès lor» la destruction, lechâtiment vengeur introduit dans l'usine, et qui la fera sauter.

D,'un geste de ruine, au travers des murs, elle acheva de dire son abominable espoir. Parmi ses projets confus, bâtis sur la haine, c'était là sûrement le dernier combat rêvé, si elle perdait les autres, l'emploi du misérable Alexandre comme d'une force destructive, dont les ravages {a soulageraient un peu. Et elle en était venue à cette folie, dans le désespoir sans bornes où l'avait jetée la perte du fils unique, desséchée, brûlée de la tendresse qu'elle ne contentait plus, tombée à la démence de sa maternité empoisonnée, pervertie jusqu'au crime.

Morange . eut un frisson, lorsqu'elle conclut avec sa rudesse obstinée :

— Il y a douze ans que j'attends un coup du destin, et le voilà!... Plutôt que de n'en point tirer tout ce qu'il (n'apporte de chance dernière, j'y laisserai ma vie!

C'était la perte de Denis jurée, consommée, si le destin le voulait. Et le vieux comptable eut la vision du désastre, tles enfants innocents frappés dans leur père, toute unt

«78 LES QDATRE ÉVANGILES

injuste catastrophe qui soulevait de révolte son cœur tendre. Laisserait-il donc s'accomplir ce nouveau crime, sans crier ce qu'il savait? Sans doute, l'autre crime, le premier, la monstrueuse chose ensevelie, qu'ils se taisaient l'un à l'autre, revint, emplit ses yeux de trouble, à cette minute horrible, car elle-même fut prise du frisson de l'y voir, dans le regard fixe dont elle cherchait à le soumettre. Un instant, les yeux ainsi dans les yeux, ils revécurent là-bas, près de la trappe meurtrière, glacés par le vent troid du gouffre. Et, cette fois encore, ce fut lui le vaincu, il ne parla pas, d'une faiblesse de pauvre homme, anéanti sous la volonté de la femme.

— Alors, mon ami, c'est convenu, reprit-elle doucement, je compte sur vous pour prendre d'abord Alexandre comme employé... Vous le verrez ici, dans cette pièce, un soir à cinq heures, après la nuit tombée, car je désire ne pas faire connaître d'abord l'intérêt que je lui porte. Voulez-vous après-demain soir ?

— Après-demain soir, chère madame, comme il vous plaira.

Le lendemain, Morange se montra si agité, que sa concierge, qui le surveillait, dit ses craintes à son mari : certainement, leur locataire allait avoir une crise, car il avait oublié de mettre ses chaussons pour descendre chercher son eau, la figure à l'envers, parlant tout seul. Et, ce jour-là, le fait extraordinaire fut qu'après le déjeuner, il s'oublia, s'attarda près d'une heure avant de reparaître à son bureau, inexactitude sans précédent, dont personne à l'usine n'aurait pu citer un exemple. Comme pris dans un orage, il avait marché devant lui, s'était retrouvé sur ce pont de Grenelle, où Denis l'avait un jour sauvé de la fascination de l'eau. Puis, là, une force venait de le ramener à la même place, penché par-dessus le même parapet, dans une même contemplation de l'eau mouvante. Depuis la veille, sa bouche s'empâtait des mêmes

paroles, ces paroles qu'il bégayait à demi-voix, hanté, torturé : c Laisserait-il donc s'accomplir ce nouveau crime, sans crier ce qu'il savait? » C'étaient sûrement ces mots-là, dont il ne pouvait se débarrasser, qui lui avaient fait oublier de mettre ses chaussons, le matin, qui l'avaient encore étourdi tout à l'heure, au point de l'empêcher de rentrer à l'usine, comme s'il n'en eût plus reconnu la porte. Et, s'il était maintenant penché sur cette eau, n'y avait-il pas été poussé par l'inconscient besoin d'en finir, par l'espoir instinctif d'y noyer le tourment dont les mots obstinés le bouleversaient? Là-bas, au fond, les mots se tairaient enfin, il ne les répéterait plus, ne les entendrait plus le forcer à une volonté dont il ne trouvait pas la force. Et l'eau avait un appel très doux, et cela serait si bon de ne pas combattre davantage, de s'abandonner ainsi au destin, en pauvre homme, en faible et tendre cœur qui a trop vécu.

Morange se penchait davantage, sentait déjà le grondement du fleuve le prendre, lorsqu'une voix jeune et gaie, derrière lui, le rappela.

— Que regardez-vous donc, monsieur Morange? Est-ce qu'il y a des gros poissons?

C'était Hortense, grande déjà pour ses dix ans, délicieuse, qu'une femme de chambre menait jouer chez des petites amies, à Auteuil. Et, lorsque le comptable, éperdu, se fut retourné, il resta un instant les mains tremblantes, les yeux mouillés de larmes, devant cette apparition, ce cher ange qui le rappelait de si loin.

— Comment, c'est vous, ma mignonne!... Non, non, il n'y a pas de gros poissons. Je crois bien qu'ils se cachent au fond, parce que l'eau est trop froide, en hiver... Et vous allez en visite, comme vous êtes belle, avec ce manteau garni de fourrure !

L'enfant se mit à rire, contente d'être flattée, d'être

aimée, tant il y avait d'adoration frémissante dans la voix du vieil ami.

— Oui, oui, je suis heureuse, on va faire la comédie, où je vais... Oh! c'est amusant d'être heureuse!

Elle avait dit ça comme sa Reine, autrefois, l'aurait dit, et il se serait mis à genoux, pour baiser ses petites mains, ainsi qu'à une idole.

— Mais il faut que vous soyez toujours heureuse... Vous êtes trop belle, je vais vous embrasser.

— Je veux bien, embrassez-moi, monsieur Morange. Ah! vous savez, la poupée que vous m'avez donnée, elle s'appelle Margot, et vous n'avez pas idée comme elle est sage... Venez donc la voir, un jour.

Il l'avait embrassée, il la regarda s'éloigner dans le Jour pâle d'hiver, le cœur brûlant, prêt au martyre. Ce serait trop lâche, il fallait que l'enfant fût heureuse. Lentement, il quitta le pont, tandis que les mots revenaient, sonnaient avec une netteté décisive qui exigeait une réponse : c Laisserait-il donc s'accomplir ce nouveau crime, sans crier ce qu'il savait? » Non, non! c'était impossible, il parlerait, il agirait. Et cela, pourtant, restait encore dans une brume confuse : comment parler, comment agir? Puis, dès son retour au bureau, pour comble d'extravagance, en rupture définitive avec ses habitudes de quarante ans, il se mit à écrire une longue lettre, au lieu de se replonger immédiatement dans ses interminables additions. Cette lettre, qu'il adressait à Mathieu, racontait toute l'aventure, la résurrection d'Alexandre, les projets de Constance, le service que lui-même avait accepté de rendre. D'ailleurs, ces choses étaient jetées au courant de la plume, comme une confession dont il soulageait son cœur, mais sans qu'il eût adopté lui-même un parti, dans ce rôle de justicier, si lourd à ses épaules. Mathieu prévenu, ils leraient deux à vouloir. Et il finissait simplement en le

priant de venir le lendemain, pas avant six heures, car vl désirait connaître Alexandre, savoir comment l'entre vue se serait passée et ce que Constance aurait exigé <le lui.

La nuit suivante, la journée du lendemain durent être abominables. La concierge raconta plus tard que le locataire du quatrième n'avait pas cessé, la nuit entière, d'entendre Morange marcher au-dessus de sa tête. Les portes battaient, il roulait les meubles, comme pour un déménagement. On croyait même avoir surpris des cris, des sanglots, le monologue d'un fou s'adressant à des ombres, quelque frissonnante cérémonie d'un dévot rendant son culte mystérieux aux mortes qui le hantaient. Et, pendant la journée, à l'usine, il donna des signes inquiétants de sa détresse, du flot d'ombre où son esprit achevait de sombrer, les regards troubles, torturé de combats intérieurs qui, dix fois, sans motifs, le firent descendre, s'oublier devant les machines en marahe, puis remonter à ses additions, l'air éperdu de ne point trouver la chose qu'il cherchait si douloureusement. Quand la nuit tomba, vers quatre heures, par ce sombre jour d'hiver, les deux employés qu'il avait avec lui dans son bureau, remarquèrent qu'il cessait tout travail. Dès lors, il attendit, le regard fixé sur la pendule. Et, lorsque cinq heures sonnèrent, il s'assura une dernière fois qu'un total était bien exact, se leva et sortit, en laissant le registre grand ouvert, comme s'il devait revenir ^^rifier l'addition suivante.

Morange suivit la galerie où débouchait le couloir qui reliait aux ateliers l'hôtel voisin. A cette heure, toute l'usine était éclairée, des lampes électriques y jetaient une clarté de plein jour, tandis que le branle du travail montait, secouait les murs, dans le grondement des machines. Et, avant d'arriver au couloir, brusquement» devant lui, il aperçut le monte-charge, le trou terrible,.

le gouffre de meurtre où s'était écrasé Biaise, il y avait quatorze ans déjà. Après la catastrophe, pour en éviter le retour, on avait entouré la trappe d'une balustrade, qu'une porte fermait, de sorte qu'une chute devenait impossible, à moins qu'on n'ouvrît volontairement la porte pour culbuter. La trappe était justement baissée, la porte close, et il s'approcha cédant à une force supérieure, se pencha sur le gouffre, avec un long frisson. Toute la scène s'évoquait, c'était au fond de ce vide effrayant, il revoyait le corps broyé, il se sentait glacé par le même vent de terreur, devant le meurtre certain, accepté, caché. Puisqu'il souffrait tant, puisqu'il ne dormait plus, qu'il avait promis aux deux mortes d'aller les rejoindre, pourquoi donc n'en finissait-il pas? L'avant-veille encore, accoudé au parapet du pont, il en avait eu l'obsédant désir. Une perte d'équilibre, et il était libéré, couché enfin dans la paix de la terre, entre ses deux femmes. Et soudain, commue si la solution affreuse lui fût soufflée par l'abîme, en sa folie qui tâtonnait, qui s'exaspérait depuis deux jours, voilà qu'il crut entendre une voix l'appeler d'en bas, la voix de Biaise, criant : « Viens avec l'autre! viens avec l'autre! » Un grand tressaillement le redressa, la décision de l'idée fixe l'avait frappé en coup de foudre. C'était, dans sa démence, l'unique solution sage, logique, mathématique, qui arrangeait tout. Elle lui paraissait si simple, qu'il s'étonnait de l'avoir tant cherchée. Et, dès lors, le pauvre homme faible et tendre, le misérable cerveau détraqué fit preuve d'une volonté de fer, d'un héroïsme souverain, aidés par le raisonnement le plus net et la plus subtile des ruses.

D'abord, il prépara tout, mit le cran d'arrêt pour qu'on ne remontât pas la trappe pendant son absence, s'assura également que la porte de la balustrade s'ouvrait et se fermait à l'aise.' Il allait, venait d'un pas léger, comme

aérien, soulevé par la cerlilude, l'oeil vif, aux aguets, désireux de n'être ni vu ni entendu. Puis, il éteignit les trois lampes électriques, il plongea la galerie dans la plus complète obscurité. D'en bas, par le trou béant, montait toujours le branle de l'usine en travail, au milieu (lu ronflement des machines. Et ce fut alors seulement, luand tout fut prêt, qu'il prit le couloir pour se rendre enfin au petit salon de l'hôtel.

Constance l'y attendait avec Alexandre. Elle avait fait venir ce dernier une demi-heure plus tôt, elle voulait le confesser, tout en ne lui révélant rien encore de la situation vraie qu'elle lui destinait dans la maison. Comme elle jugeait inutile de se mettre d'un coup à sa merci, elle avait simplement montré le désir de faire un bon accueil à la recommandation de la baronne de Lowicz, sa parente, en lui procurant un emploi. Mais avec quelle passion contenue elle l'étudiait, heureuse de le trouver solide, résolu, la face dure, éclairée de terribles yeux qui lui promettaient un vengeur! Elle achèverait de le décrasser, il serait très bien. Lui, sans comprendre nettement, flairait des choses, sentait que sa fortune se décidait, attendait la ripaille certaine, en jeune loup qui se résigne à se domestiquer, pour dévorer ensuite à l'aise toute la bergerie. Et, lorsque Morange entra, il ne vit qu'une chose, la ressemblance d'Alexandre avec Beauchêne, cette ressemblance extraordinaire dont Constance, le cœur saignant, venait d'être bouleversée, et qui le glaça lui-même, dans son idée fixe, comme s'il eût condamné son ancien patron.

— Je vous attendais, mon ami, vous êtes en retard, vous si exact.

— Oui, un petit travail que j'ai voulu finir.

Mais elle plaisantait, elle était heureuse. Et, tout de suite, elle régla les choses.

— Eh bien ! voici monsieur dont je vous ai parlé. Vous

M4 LES QOATRE EVANGILES

al!ei commencer par le prendre avec vous, pour le mettre au courant, quitte à ne le charger d'abord que de courses... C'est entendu, n'est-ce pas?

— Parfaitement, chère madame. Je me charge de lui, comptez sur moi.

Puis, comme elle congédiait Alexandre, en lui disant qu'il pourrait entrer le lendemain matin, Morange offrit obligeamment de l'emmener par son bureau et par les ateliers encore ouverts.

— Ça lui fera connaître l'usine, demain il m'arrivera tout droit.

Elle eut un nouveau rire, tant cette obligeance du comptable la rassurait.

— Bonne idée, mon ami, merci mille fois... Et vous, monsieur, au revoir, nous nous chargeons de votre avenir, si vous êtes sage.

Mais, à ce moment, un fait imbécile, extravagant, la foudroya. Morange, qui avait fait sortir Alexandre le premier du petit salon, se retourna vers elle, avec une soudaine grimace de fou, comme si la cassure intérieure, brusquement apparue, lui déformait la face. Et il lui bégaya dans le visage, d'une voix basse, familière et ricanante :

— Ha! ha! Biaise au fond du trou! il parle, il m'a parlé!... Ha! ha! la cabriole! tu l'as voulue, la cabriole! Tu l'auras encore, la cabriole, la cabriole !

Et il disparut, avec Alexandre. Elle l'avait écouté, béante. Cela était si peu prévu, si dément, qu'elle ne comprit pas d'abord. Mais, ensuite, quel éclair! Ce qu'il disait, le meurtre, là-bas, c'était bien ce qu'il n'avait jamais dit, c'était la chose monstrueuse qu'ils avaient enfouie pendant quatorze ans, que leurs regards seuls s'avouaient, et que, tout d'un coup, il lui jetait en une grimace de folie. Pourquoi donc la rébellion diabolique du pauvre homme, l'obscure menace qu'elle avait sentie

passer en un souffle d'abîme? Elle pâlit affreusement, elle eut la sourde prescience d'une revanche effroyable du destin, ce destin qu'elle venait de croire à elle, au moment même. Oui, c'était bien cela. Et elle se retrouva de quatorze ans en arrière, dans ce même salon, elle resta debout, frémissante, glacée, écoutant les bruits qui montaient de l'usine, attendant l'atroce fracas de la chute, comme le jour lointain où elle avait écouté et attendu l'écrasement do l'autre.

Cependant, Morange, de son petit pas discret, emmenait Alexandre, causant avec lui d'une voix calme et bienveillante.

— Je vous demande pardon d'aller en avant, il faut que je vous montre le chemin... Oh! c'est d'un compliqué, dans une maison comme celle-ci, des escaliers, des couloirs, des détours qui n'en finissent plus!... Vous voyez, maintenant le couloir tourne à gauche.

Puis, en débouchant dans la galerie, où régnait une nuit complète, il se fâcha, d'une voix très naturelle.

— Allons, bon! ils n'en font jamais d'autres, ils n'ont pas encore allumé, et le bouton est là-bas, à l'autre bout... Heureusement, je sais où je mets le pied, depuis quarante ans que je passe par ici... Attention, suivez-moi bien.

Et, dès lors, il l'avertit à chaque pas de ce qu'il devait faire, il le guida de son air d'obligeance, sans que sa voix cessât d'être égale.

— Ne me lâchez pas, tournez à gauche... Maintenant, nous n'avons plus qu'à marcher tout droit... Seulement, attendez, la galerie est coupée d'une barrière, et il y a une porte. Nous y voici... Vous entendez, j'ouvre la porte... Suivez-moi, je passe le premier.

Tranquillement, Morange fit le pas, dans les ténèbres, dans le vide. Et, sans un cri, il s'abîma. Derrière son dos, Alexandre, qui le touchait presque, pour ne pas le perdre,

sentit bien le vide du gouffre, le vent de la chute, dans la brusque horreur de ce plancher qui manquait sous eux. Mais il était lancé, il fit le pas à son tour, hurla, culbuta lui aussi. Les deux corps vinrent se broyer, tous les deux tués sur le coup. Morange pourtant respira quelques secondes encore. Alexandre gisait, le crâne défoncé, la cervelle répandue, à la place même où l'on avait ramassé Biaise.

Ce fut une stupeur horrible, ces deux morts qu'on trouva là, sans qu'on pût s'expliquer la catastrophe. Morange emportait son secret, l'acte de justicier atroce qu'il avait accompli au petit bonheur de sa démence, pour punir Constance peut-être, peut-être pour réparer l'ancien tort, Denis frappé jadis dans son frère, récompensé maintenant dans sa fillette Hortense, qui vivrait heureuse avec Margot, la belle poupée si sage. En supprimant le criminel instrument, il supprimait le nouveau crime possible. Lui-même, sous le coup de l'idée fixe, n'avait sans doute pas raisonné cette justice de cataclysme, supérieure à la raison, qui passait avec l'impassible cruauté d'un ouragan, fauchant des existences. Il n'avait pas su, il avait agi. Mais il n'y eut qu'une voix à l'usine, il était sûrement fou, lui seul devait être la cause de l'accident, d'autant plus qu'on ne pouvait comprendre les lampes éteintes, la porte de la barrière grande ouverte, la culbute dans ce trou qu'il savait là, où l'avait suivi le malheureux jeune homme qui l'accompagnait. D'ailleurs, les jours suivants, la folie ne fit plus doute pour personne, lorsque la concierge, chez lui, raconta ses dernières extravagances, et surtout lorsqu'un commissaire de police vint visiter son appartement. Il était fou, fou à lier. D'abord, on n'avait pas l'idée d'un appartement tenu de la sorte, la cuisine une vraie écurie, le salon abandonné, avec son meuble Louis XIV gris de poussière, la salle à manger saccagée, les meubles de vieux chêne barrant la

fenêtre, faisant la nuit, sans qu'on sût pourquoi. Il n'y avait de raisonnable que la chambre de Reine, d'une propreté dévote de sanctuaire, dont les meubles de pitchpin luisaient, frottés chaque jour. Mais où la folie manifeste fut prouvée, ce fut dans la chambre à coucher, changée en musée du souvenir, les murs couverts par les photographies de sa femme et de sa fille. En face de la fenêtre, au-dessus d'une table, le mur disparaissait, il y avait là cette sorte de petite chapelle qu'il avait autrefois montrée à Mathieu, les portraits de Valérie et de Reine, au même âge de vingt ans, telles que deux sœurs jumelles, occupant le centre, entonrés symétriquement d'un nombre extraordinaire d'autres portraits, encore de Valérie, encore de Reine, enfants, jeunes filles, femmes, dans toutes les positions, dans toutes les toilettes. Et là, sur la table, ainsi que sur un autel de religieuse offrande, on trouva plus de cent mille francs, en monnaie d'or, en monnaie d'argent, en sous même, un gros tas, la fortune qu'il économisait depuis tant d'années, à ne plus manger que du pain rassis, comme un pauvre. Enfin, on savait donc où passaient ses économies, il les donnait à ses deux femmes, qui étaient restées sa volonté, sa passion, son ambition. Hanté du remords de les avoir tuées, en rêvant de les rendre riches, il leut réservait cet argent qu'elles avaient tant voulu, qu'elles auraient si ardemment dépensé. Il ne le gagnait encore que pour elles, il le leur apportait, les en comblait, sans en distraire le moindre plaisir égoïste, dans son culte torturé de visions, désireux d'apaiser, d'égayer leurs fantômes. Et tout le quartier commenta sans fin l'histoire du vieux monsieur fou qui s'était laissé mourir de misère, à côté d'un vrai trésor, entassé sou à sou sur une table, offert depuis vingt ans aux portraits de sa femme et de sa fille, comme un bouquet.

Vers six heures, lorsque Mathieu vint à l'usine, il

tomba dans l'épouvante effarée de la catastrophe. Depuis le matin, la lettre de Morange l'avait angoissé déjà, tellement elle le surprenait et l'inquiétait, avec cette extraordinaire histoire d'Alexandre retrouvé, accueilli chez Constance, introduit parelle dans lamaison ; et, bien que la lettre fût très nette, elle offrait de singulières incohérences, de brusques sautes incompréhensibles, qui achevaient de lui étreindre le cœur. Il l'avait relue trois fois, faisant chaque fois des hypothèses nouvelles, de plus en plus sombres, tellement l'aventure lui semblait grosse de confuses menaces. Puis, en arrivant au rendez-vous fixé, voilà qu'il se trouvait en face de ces deux corps sanglants, que Victor Moineaud venait de ramasser et d'étendre côte à côte ! Muet, glacé, il écouta son fils Denis, accouru dans le frisson de mort qui avait arrêté les machines, lui raconter éperdument l'inexplicable malheur, les deux victimes broyées l'une par-dessus l'autre, le vieux comptable maniaque, le jeune homme comme tombé du ciel, que personne ne connaissait. Mathieu, lui, avait tout de suite reconnu Alexandre, et, s'il se taisait, si terrifié, si pâle, c'était qu'il ne voulait mettre personne, pas même son fils, dans la confidence, en face des hypothèses encore, des effrayantes hypothèses qui se levaient en lui, de tant de ténèbres. Il écoutait avec une anxiété croissante les quelques constatations certaines, les lampes de la galerie éteintes, la porte de la barrière toujours close, que seul un habitué avait pu ouvrir en tournant le bouton, immobilisé par un secret ressort. Et, brusquement, comme Victor Moineaud lui faisait remarquer que le vieux était à coup sûr tombé le premier, parce qu'une jambe du jeune lui barrait le ventre, il fut violemment reporté de quatorze ans en arrière, il se rappela le père Moineaud, il revit le père ramassant Biaise à cette même place où le fils venait de ramasser Morange et Alexandre. Biaise ! une clarté nouvelle se faisait, un affreux soupçon l'aveu-

gla, dans cette terrible obscurité où son doute avançait à tâtons ; et, laissant Denis tout régler en bas, il voulut monter près de Constance.

Mais, en haut, comme Mathieu allait prendre le couloir de communication, il s'arrêta encore, près du montecharge. Il y avait quatorze ans, c'était bien laque Morange, trouvant la trappe ouverte, était descendu prévenir, tandis que Constance disait être rentrée tranquillement chez elle, au moment où Biaise, arrivant du fond de la galerie obscure, tombait au gouffre. Et ce récit que tous avaient fini par accepter, il en sentait maintenant le mensonge, il se rappelait les regards, les mots, les silences, il était envahi d'une brusque certitude, faite de tout ce qu'il n'avait pas compris alors, de tout ce qui prenait à cette heure une affreuse signification. Cela était certain, bien que cela flottât dans le vague monstrueux des crimes sourds, des crimes lâches, où il reste toujours une ombre d'exécrable mystère. Cela, d'ailleurs, expliquait l'acte, les deux cadavres en bas, autant qu'un raisonnement logique peut expliquer l'acte d'un fou, avec ce qu'il comporte de lacunes et de ténèbres. Et il s'efforça pourtant de douter, il voulait voir Constance.

Au milieu de son petit salon. Constance était restée debout, immobile, d'une pâleur de cire. L'attente d'il y avait quatorze ans recommençait, se prolongeait, dans une telle détresse, qu'elle était sans un souffle, pour mieux entendre. Rien encore n'était monté de l'usine, aucune rumeur, aucun bruit de pas. Que se passait-il donc? la chose atroce, la chose redoutée ri'était-elle donc qu'un vain cauchemar? Pourtant, Morange lui avait bien ricané dans la face, elle avait bien compris. Un hurlement, un effondrement ne lui était-il pas parvenu? Puis, maintenant, elle n'entendait plus le ronflement des machines, c'était la mort, l'usine refroidie, perdue pour elle. Soudain, son cœur cessa de battre, lorsqu'elle saisit

un bruit de pas lointains qui se rapprochait, se précipitait. Et ce fut Mathieu qui entra.

Elle recula, livide, comme devant un spectre. Lui, grand Dieu! pourquoi lui? Comment se trouvait-il là? De tous les messagers de malheur, il était celui qu'elle attendait le moins. Le fils mort serait venu, elle n'aurait pas frémi davantage qu'à cette apparition du père

Elle ne parla pas, il dit simplement :

— Ils ont fait le saut, ils sont morts tous les deux, morts comme Biaise.

Alors, elle ne dit toujours rien, elle le regarda. Un instant, ils restèrent les yeux dans les yeux. Et, dans son regard, il sut tout, le meurtre recommença, se déroula, s'accomplit. Là-bas, les corps, les uns sur les autres, s'écrasaient.

— Malheureuse, à quel monstrueux égarement êtesvous tombée, et que de sang sur vous !

D'un effort, elle trouva le suprême orgueil de se redresser, de se grandir, voulant encore vaincre, crier qu'elle était bien l'assassine, qu'elle avait eu et qu'elle aurait raison toujours. Mais, déjà, il l'accablait d'une révélation dernière.

— Vous ne savez donc pas que ce misérable Alexandre a été un des assassins de madame Angelin, votre amie, la pauvre femme volée, étranglée, un soir d'hiver... Je vous l'ai caché par une pitié inquiète. Et il serait au bagne, si j'avais parlé ! Et, si je parlais aujourd'hui, vous iriez le rejoindre!

Ce fut le coup de hache. Elle ne parla pas, elle tomba sur le tapis, tout d'une pièce, comme un arbre qu'on vient d'abattre. Cette fois, la défaite l'achevait, le destin qu'elle attendait, se retournait contre elle et la jetait bas. Une mère de moins, que son amour mis sur un seul enfant avait pervertie, une mère dupée, volée, enragée, qui en était arrivée au meurtre, dans sa folie de maternité

FÉCONDITÉ 69t

inconsolable. Et elle gisait là, tout de son long, maigre et desséchée, empoisonnée par les tendresses qu'elle n'avait pu assouvir.

Mathieu s'inquiéta, la vieille bonne accourut, se fit aider pour la porter sur son lit, puis la déshabilla. Pendant ce temps, comme elle semblait morte, dans une de ces syncopes qui, parfois, la laissaient sans souffle, il partit lui-même à la recherche de Boutan, qu'il eut la chance de ramener tout de suite, l'ayant trouvé au moment où il rentrait dîner chez lui. Boutan, âgé de soixante-douze ans bientôt, avait cessé de pratiquer, achevant de vivre dans la gaieté sereine de son espoir en la vie, n'allant désormais en visite que chez les très vieux clients, ses amis. Il ne refusa pas, examina la malade, eut un geste désespéré, d'une signification si nette, que Mathieu, de plus en plus inquiet, se préoccupa de découvrir Beauchêne, pour qu'il fût au moins là, si sa femme venait à mourir. La vieille servante, interrogée, commença par lever les bras au ciel : elle ne savait pas où était monsieur, jamais monsieur ne laissait d'adresse. Enfin, prise également d'épouvante, elle se décida, courut chez ces dames, la tante et la nièce, dont elle connaissait parfaitement la demeure, sa maîtresse l'y ayant envoyée ellemême, dans des cas pressés ; mais on lui dit que, depuis la veille, ces dames étaient allées se reposer huit jours à Nice, avec monsieur; et, ne voulant pas revenir sans personne de la famille, elle avait eu la bonne idée, a" retour, de passer chez la sœur de monsieur, la baronni de Lowicz, qu'elle amena presque de force, dans son fiacre.

En vain, Boutan avait organisé de prompts secours. Lorsque Constance ouvrit les yeux, elle le regarda fixement, le reconnut sans doute, puis referma les paupières. Et, dès lors, elle refusa de répondre, obstinément. Elle devait entendre, elle ne pouvait ignorer les gens qui

étaient là, qui la soignaient; et elle ne voulait pas de leurs soins, elle s'entêtait à être morte, à ne plus leur donner un signe de vie. Ni ses paupières ni ses lèvres ne se rouvraient, comme déjà hors du monde, dans la muette agonie de sa défaite.

Ce soir-là, Sérafine était très étrange. Elle empoisonnait l'éther, elle buvait maintenant de l'éther. Lorsqu'elle sut le double accident, la mort de Morange et d'Alexandre, qui avait déterminé la crise cardiaque de Constance, elle eut simplement un petit rictus de détraquée, une sorte de rire involontaire, en disant :

— Tiens ! c'est drôle !

Elle s'installa pourtant au fond d'un fauteuil, sans enlever ses gants ni son chapeau. Elle veillait, les yeux ouverts, ses yeux bruns pailletés d'or, les deux seules flammes vivantes qu'elle eût gardées dans l'effroyable massacre de sa beauté ancienne. A soixante-deux ans, elle était une centenaire, sa face insolente comme ravinée par des orages, ses cheveux de soleil éteints sous des pluies de cendres. Et, vers minuit, elle était toujours là, près du lit de mort qu'elle semblait ignorer, dans cette chambre frissonnante où elle s'oubliait, telle qu'une chose, en paraissant même ne plus savoir pourquoi on l'y avait conduite.

Ni Mathieu ni Boutan n'avaient voulu s'éloigner, décidés à passer la nuit, pour ne pas laisser Constance seule avec la vieille bonne, pendant que monsieur était à Nice, en compagnie de ces dames, la tante et la nièce. Et, vers minuit, comme ils causaient à voix basse, ils furent stupéfaits d'entendre Sérafine, après un silence de trois grandes heures, ouvrir enfin la bouche.

— Vous savez qu'il est mort.

Qui donc était mort? Ils comprirent enfin qu'elle parlait de Gaude. En effet, on venait de trouver le célèbre chirurgien sur un divan de son cabinet, foudroyé par une

mort subite, dont les causes ne semblaient pas nettement connues. Les bisloircs les plus singulières, les plus gaillardes, couraient, quelques-unes môme absurdes et tragiques. A soixante-huit ans, Gaude, célibataire impénitent, restait très vert, disait-on, jouait encore volontiers, quand des clientes jeunes, des opérées reconnaissantes voulaient bien rire. Et Mathieu s'était souvenu d'un rêve atroce que Sérafine avait fait un jour devant lui, dans sa rage d'avoir perdu, avec son sexe, la volupté, sous le fer de l'opérateur : « Ah ! si nous allions un soir toutes chez lui, toutes celles qu'il a châtrées, et si nous le châtrions à notre tour! > Elles étaient des milliers et des milliers, elle les voyait toutes avec elle, derrière elle, une bande, une armée, un peuple, une ruée de cent mille infécondes dont auraient craqué les murs du cabinet de consultations, dans la sauvagerie de leur vengeance. Ce qui émotionnail Mathieu, c'était qu'un des contes extraordinaires, circulant au sujet de la mort soudaine de Gaude, voulait qu'on l'eût trouvé, sur le divan, dévêtu, mutilé, sanglant. Et, lorsque Sérafine vit qu'il la regardait, comme en un cauchemar, gagné par le frisson de cette veillée de deuil, elle reprit, avec son petit rictus de détraquée :

— Il est mort, nous y étions toutes.

C'était fou, invraisemblable, impossible; mais, pourtant, était-ce vrai, était-ce faux ? et le grand froid terrifiant passa, ce froid du mystère, de ce qu'on ignore, de ce qu'on ne saura jamais.

Boutan s'était penché doucement à l'oreille de Mathieu.

— Avant huit jours, elle sera folle à lier, enfermée dans un cabanon.

Huit jours après, la baronne de Lowicz avait la camisole de force aux épaules. Chez elle, la castration retentissait sur le cerveau, dans le ravage destructeur du désir qu'elle ne contentait plus. Elle fut isolée, on ne pouvait pas

même la laisser voir, car elle disait des paroles immondes, elle faisait des gestes abominables, aux heures )bscènes de ses crises.

Mathieu et Boutan veillèrent Constance jusqu'au jour. Elle ne desserra pas les lèvres, ne rouvrit pas les paupières. Comme le soleil se levait, elle se tourna vers le mur, et mourut.

Il s'écoula des années encore, et Mathieu avait soixantehuit ans déjà, Marianne soixante-cinq, lorsque, dans la fortune croissante qu'ils devaient à leur foi en la vie, au :long courage de leur espoir, une lutte dernière, la plus .douloureuse de leur existence, faillit les abattre, les 'coucher au tombeau, désespérés, inconsolés.

Marianne, un soir, s'était mise au lit, frissonnante, éperdue. Tout un déchirement se produisait, s'aggravait dans la famille. Une querelle désastreuse, peu à peu exécrable, avait exaspéré le moulin, où Grégoire régnait, contre la ferme, que dirigeaient Gervais et Claire; et, pris pour arbitre, Ambroise, de son comptoir de Paris, avait encore soufflé sur la flamme, en jugeant avec sa carrure de grand brasseur d'affaires, sans tenir compte des passions allumées. C'était au retour d'une démarche secrète, faite près de celui-ci par Marianne, en un désir maternel de paix, qu'elle venait de s'aliter, frappée au cœur, terrifiée du lendemain. Il l'avait reçue presque brutalement, elle rentrait avec l'affreuse angoisse de sa propre chair arrachée et saignante, de ses fils ingrats, qui se querellaient, qui se dévoraient. Aussi ne s'élait-elle plus relevée, suppliant Mathieu de se taire, lui expliquant qu'un médecin était inutile, lui jurant qu'elle ne souffrait pas, qu'elle n'avait aucune maladie. Et elle s'éteignait, H le sentait bien, elle le quittait un peu tous les jours,

emportée par son gros chagrin. Etait-ce possible, cela]? tous ces enfants si aimants, si aimés, grandis entre leurs bras, sous leurs cariasses, devenus la joie, l'orgueil de leur victoire, tous ces entants nés de leur amour, unis en leur fidélité, troupe fraternelle et sacrée, serrée autour d'eux, les voilà qui se débandaient, qui s'acharnaient à se déchirer les uns les autres! On avait donc raison de dire que, plus la famille s'augmente, plus la moisson d'ingratitude est large, et combien était certaine aussi cette vérité qui veut qu'on attende le jour de la mort, avant de décider du bonheur ou du malheur d'une créature!

— Ah ! disait Mathieu, assis près du lit, tenant dans sa main la main fiévreuse de Marianne, avoir tant lutté, avoir tant triomphé, et nous briser contre cette suprême douleur, celle dont nous aurons été le plus meurtris ! Décidément, jusqu'au dernier souffle, il faut se battre, et le bonheur ne se gagne que dans la souffrance et dans les larmes... Il faut espérer encore, il faut lutter encore, et triompher, et vivre!

Marianne restait sans courage, comme anéantie désormais.

— Non, je n'ai plus d'énergie, je suis vaincue... Les blessures venues du dehors, je les ai toujours guéries. Mais cette blessure vient de mon sang, c'est en moi que mon sang coule, et il m'étouffe... Toute notre œuvre est détruite. Au dernier jour, notre joie, notre santé, notre force sont des mensonges.

Et Mathieu, gagné par la crainte douloureuse de ce désastre, allait pleurer dans la pièce voisine, la voyant morte, se voyant seul.

C'était au sujet des landes de Lepailleur, de l'enclave 'font elles coupaient le domaine de Chantebled, que la misérable querelle avait éclaté entre le moulin et la ferme. Il y avait des années déjà que le vieux moulin

romantique, perdu dans les lierres, avec son antique roue moussue, n'existait plus. Grégoire, réalisant enfin l'idée de son père, l'avait jeté bas, pour le remplacer par une grande minoterie à vapeur, aux larges dépendances, qu'une voie ferrée reliait à la station de Janville. Et lui-même, en train de gagner une belle fortune, depuis que lui arrivaient tous les blés des environs, s'était singulièrement assagi, gros homme de poids en marche vers la quarantaine, ne gardant de sa turbulente jeunesse que des colères promptes, dont sa femme Thérèse, de cœur tendre et solide, pouvait seule atténuer les éclats. Vingt fois, il avait failli rompre avec son beau-père Lepailleur, qui abusait de ses soixante-dix ans. L'ancien meunier, n'ayant pu empêcher les constructions nouvelles, malgré ses prophéties de ruine certaine, ricanait quand même, déblatérait contre la vaste minoterie florissante, exaspéré d'avoir eu tort. Il était battu une seconde fois: non seulement les prodigieuses moissons de Chantebled démentaient la faillite de la terre, cette gueuse de terre où il prétendait que rien ne poussait plus, ec paysan routinier, las de l'effort, avide de fortune prompte , mais encore voilà son moulin, méprisé par lui, traité de carcasse inutile, qui renaissait, devenait géant, dont son gendre finissait par faire un instrument de grande richesse. Et le pis était qu'il s'obstinait à vivre, comme pour assistera sa continuelle défaite, sans jamais vouloir s'avouer vaincu. Une seule joie lui restait; la parole que Grégoire lui avait donnée, et qu'il tenait, de ne pas céder l'enclave à la ferme. Même il avait obtenu de lui qu'elle ne serait pas cultivée. La vue de ces landes, restées stériles, coupant d'une bande de désolation le beau domaine verdoyant, le réjouissait dans sa rancune, ainsi qu'un démenti à la fécondité voisine. On le voyait souvent s'y promener, en vieux roi des cailloux et des ronces, l'air content de cette misère du sol, redressant sa

haute taille maigre; et il devait en outre y guetter les prétextes de querelles possibles, car ce fut lui, dans une de ces promenades d'insolente provocation, qui fit la découverte d'un empiétement de la ferme, si aggravé par ses commentaires, si gros de conséquences désastreuses, que le long bonheur des Froment s'en trouva un instant détruit.

Grégoire était, en affaires, d'une rudesse d'homme sanguin, qui s'entêtait à ne jamais rien lâcher de son droit. Lorsque son beau-père vint lui conter que la ferme, impudemment, avait défriché près de trois hectares de ses landes, sans doute avec l'intention de continuer cette belle manœuvre de voleur, si on ne l'arrêtait pas, il voulut tout de suite étudier le cas, n'admettant point qu'on l'envahît de la sorte. Le malheur fut alors qu'on ne retrouva pas les bornes. Aussi la ferme pouvaitelle soutenir qu'elle s'était trompée de bonne foi, ou même qu'elle était restée dans ses limites. Mais Lepail- ] leur affirmait rageusement le contraire, précisait, traçait avec un bâton la ligne frontière, en jurant qu'elle était ' exacte, à dix centimètres près. Et les choses achevèrent de se gâter, à la suite d'une explication entre les deux : frères, Gervais et Grégoire, au cours de laquelle ce der- ] nier s'emporta, prononça des paroles impardonnables. Le I lendemain, il rompit, il fit un procès. Aussitôt, Gervais ; répondit par la menace de ne plus envoyer un seul grain de blé au moulin, et cette rupture de toute affaire était • un échec grave, car la clientèle de Chantebled avait :| réellement fait la prospérité de la minoterie nouvelle. Dès i ce moment, la situation empira chaque jour, toute conci- î liation devint bientôt impossible, d'autant plus que, chargé : de trouver un terrain d'entente, Ambroise à son tour se ' passionna, finit simplement par mécontenter les deux ' parties. La guerre fratricide élargissait son exécrable ! ravage, ils étaient, trois frères maintenant à se battre. Et '

n'était-ce pas la fin de tout, la famille entière n'allaitelle pas être gagnée par cette fureur destructive, sombrant sous ce vent de folie et de haine, après tant d'années de belle raison, de belle tendresse saine et forte?

Mathieu tenta naturellement d'intervenir. Mais, aux premiers mots, il avait senti que, s'il échouait, si son autorité paternelle était méconnue, l'écroulement deviendrait irréparable. Et il attendait, n'ayant point renoncé pour sa part à la lutte, voulant profiter d'une circonstance heureuse. Seulement, chaque jour de discorde qui s'écoulait augmentait son inquiétude. C'était bien toute son œuvre, le petit peuple qu'il avait engendré, le petit royaume qu'il avait fondé, sous le bienveillant soleil, qui était menacé d'une brusque ruine. Une œuvre ne peut vivre que par l'amour, l'amour qui la crée peut seul l'éterniser, elle s'eiïondre dès que se rompt le lien de solidarité fraternelle. Au lieu de laisser la sienne en pleine floraison de bonté, de joie et de vigueur, il allait la voir par terre, en morceaux, souillée, morte, avant que lui-même fût mort. Et quelle œuvre féconde et prospère jusque-là, ce domaine de Ghantebled dont la fertilité débordante grandissait de moisson en moisson, ce moulin lui-même si agrandi, si florissant, qui était né de son génie, sans parler des autres fortunes prodigieuses, acquises à Paris, au loin, par les conquérants ses fils! Et c'était cette œuvre admirable que la foi en la vie avait faite et qu'un attentat fratricide contre la vie allait détruire!

Un soir, par un crépuscule triste des derniers jours de septembre, Marianne fit rouler devant la fenêtre la chaise longue, sur laquelle elle se mourait de silencieux chagrin. Elle était soignée parla seule Charlotte, elle n'avait plus auprès d'elle que son dernier fils Benjamin, dans la maison d'habitation, trop vaste aujourd'hui, qui avait remplacé l'ancien pavillon de chasse. Depuis que la

famijle était en guerre, elle en avait fermé la porte, elle ne voulait la rouvrir que pour tous ses enfants réconciliés, s'ils lui donnaient un jour le grand bonheur de revenir s'embrasser tous chez elle. Mais elle désespérait de cette guérison, de l'unique joie qui l'aurait fait revivre. Et, ce pâle soir, comme Mathieu était venu s'asseoir près d'elle, la main dans la main, à leur habitude, ils ne parlèrent pas d'abord, ils regardèrent devant eux le déroulement de la plaine, le domaine dont les champs sans fin se perdaient sous la brume, le moulin là-bas, au bord de l'Yeuse, avec sa haute cheminée qui fumait, Paris luimême derrière l'horizon, d'où montait le nuage fauve d'un immense feu de forge.

Les minutes se passaient. Mathieu, dans l'après-midi, avait longtemps marché, jusqu'aux fermes de Mareuil et de Lillebonne, pour lasser son tourment. Et il dit enfin, à demi-voix, comme se parlant à lui-même :

— Jamais les labours ne se feront dans des conditions meilleures. Là-bas, sur le plateau, la qualité des terres a gagné encore par la récente méthode de culture, l'humus des anciens marais s'est allégé sous la charrue ; et, de même, ici, sur les pentes, les terres sablonneuses se sont beaucoup enrichies, à la suite de la nouvelle distribution des sources imaginée par Gervais. Depuis que le domaine est entre ses mains et entre celles de Claire, il a presque doublé de valeur. C'est une constante prospérité, la victoire par le travail est sans limites.

— A quoi bon, si l'amour n'est plus? murmura Marianne.

— Puis, continua Mathieu, après un silence, je suis descendu jusqu'à l'Yeuse, et de loin j'ai vu que Grégoire avait reçu la nouvelle machine que Denis vient de construire pour lui. On la déchargeait dans la cour. Elle active les meules, paraît-il, d'un mouvement qui économise un bon tiers de la force. Avec des outils pareils, la

terre peut produire des océans de blé pour des peuples innombrables : tous auront du pain. Et c'est do larichesse encore que va créer cette machine du moulin, de son grand souffle régulier.

— A quoi bon, si l'on se hait? répéta Marianne. Alors, Mathieu se tut. Mais, comme il l'avait résolu

pendant sa promenade, il dit à sa femme, en se couchant, qu'il irait passer la journée du lendemain à Paris; et, la voyant surprise, il prétexta une affaire, une ancienne créance, un règlement de compte. Ce n'était plus possible, cette lente mort de Marianne, dont lui-même agonisait. Il voulait agir, tenter la suprênie réconciliation.

Le lendemain, dès dix heures, Mathieu, en débarquant à Paris, se fit conduire directement de la gare du Nord à l'usine de Grenelle. Avant tout, il voulait voir Denis, qui, jusqu'à ce jour, n'avait pas pris parti dans la querelle. Depuis longtemps déjà, au lendemain de la mort de Constance, Denis s'était installé dans l'hôtel du quai, avec sa femme Marlhe et ses trois enfants. Il y avait eu là comme une prise de possession totale de l'usine, la conquête décisive du palais luxueux où régnait le maître. Cependant, Beauchêne devait vivre plusieurs années encore; mais son nom ne figurait plus dans la raison sociale, il avait cédé son dernier lambeau de propriéN' contre une rente qui lui était servie. Un soir enfin, or avait appris qu'il était mort chez ces dames, la tante et la nièce, au sortir d'un copieux déjeuner, foudroyé sur un divan par une attaque d'apoplexie; et il semblait avoii fini en état d'enfance, mangeant trop, s'amusan? trop, avec ces dames, à des choses qui n'étaient plus de son grand âge. C'était la mort du mâle égoïste, du mari fraudeur battant le pavé, le dernier coup de balai à l'égout, qui achevait la race.

— Tiens ! quel bon vent t'amène ? s'écria gaiement Denis, lorsqu'il aperçut son père. Viens-tu déjeuner? Tu

me trouves encore garçon, c'est lundi seulement que j'irai reprendre Marthe et les trois enfants à Dieppe, où ils ont passé un mois de septembre admirable.

Puis, il devint sérieux, il s'inquiéta, dès qu'il sut sa mère souffrante, en danger.

— Maman souffrante, en danger ! Que me dis-tu là ? Je la croyais fatiguée simplement, une indisposition sans conséquence... Voyons, père, qu'y a-t-il donc? Vous vous cachez donc, vous avez donc quelque chagrin ?

Et il écouta le récit très net, très complet, que Mathieu dut se décider à lui faire. Ce fut pour lui une grosse émotion, comme la découverte d'une catastrophe possible, dont la menace maintenant allait l'empêcher de vivre. Et il se récria, pris de colère.

— Comment! mes frères en sont à ce bel ouvrage, avec cette querelle imbécile ! Je savais bien qu'ils ne s'entendaient plus, on m'avait appris des détails qui m'attristaient, mais jamais je ne vous aurais crus, maman et toi, frappés au point de vous enfermer, et d'en mourir... Ah! non, ah! non, il faut mettre ordre à cela! Je veux tout de suite voir Ambroise. Allons lui demander à déjeuner, et qu'on en finisse !

Il avait quelques ordres à donner, Mathieu descendit l'attendre dans la cour de l'usine. Et, là, pendant les dix minutes qu'il promena sa rêverie, tout le passé lointain s'évoqua. Il se revoyait employé, traversant chaque matin cette cour, en arrivant de Janville, avec les trente sous de son déjeuner dans la poche. C'était bien le même coin de royaume, le bâtiment central orné de sa grosse horloge, les ateliers, les hangars, une petite ville de bâtisses grises, surmontées des deux immenses cheminées, sans cesse fumantes. Son fils avait encore élargi cette [ville du travail, de récentes constructions achevaient d'utiliser le vaste terrain en équerre, sur la rue de la Fédération et sur le boulevard de Grenelle. Et, occupant la pointe, en

bordure sur le quai, il retrouvail aussi cet hôtel de briques, encadrées de pierre blanche, dont Constance se montrait si orgueilleuse, où elle recevait en reine de l'industrie, dans son petit salon tendu de soie jaune. Huit cents ouvriers travaillaient là, le sol tremblait d'un branle continuel, la maison était devenue la plus importante de Paris, celle d'où sortaient les grandes machines agricoles, les puissantes ouvrières de la terre. Et c'était son fils que la fortune avait fait prince indiscuté de la construction mécanique, et c'était sa belle-fille qui recevait dans le petit salon de soie jaune, avec les trois beaux gaillards, ses enfants !

Puis, comme Mathieu, attendri par le souvenir, regardait, sur la droite, le pavillon qu'il avait occupé avec Marianne, où Gervais était né, il fut salué par un vieil ouvrier qui passait.

— Bonjour, monsieur Froment.

Il reconnut Victor Moineaud, âgé de cinquante-cinq ans déjà, plus vieilli, plus ruiné par le travail que son père autrefois, lorsque la mère Moineaud venait offrir au monstre la chair encore trop jeune de ses garçons. Entré à seize ans, il avait, lui aussi, près de quarante ans de forge et d'enclume. C'était le recommencement de l'inique destin, tout l'écrasant labeur tombant sur la bête de somme, le fils après le père broyé, hébété sous la meule de misère et d'injustice.

— Bonjour, Victor. Vous allez toujours bien?

— Oh ! monsieur Froment, je ne suis plus jeune. Va falloir que je songe à faire mon trou quelque part... Pourvu encore que ce ne soit pas sous un omnibus !

Il faisait allusion à la mort du père Moineaud, qu'on avait fini par ramasser sous un omnibus, rue de Grenelle, les deux jambes rompues, le crâne ouvert.

— Après tout, reprit-il, mourir de ça ou d'autre chose! C'est même plus vite fait... Le père avait eu la chance,

lui, de trouver Norine et Cécile. Sans ça, ce n'est pas un omnibus, c'est pour sûr la faim qui lui aurait tordu le cou.

— Elles vont bien, Norine et Cécile? interrompit Mathieu.

— Oui, monsieur Froment. Autant que je puis savoir, parce que, vous comprenez, on ne se voit pas souvent... Il ne reste guère qu'elles deux et moi, du tas que nous étions, en ne comptant pas Irma, qui nous a reniés, depuis qu'elle est dans les grandeurs. Euphrasie a eu la chance de mourir, ce brigand d'Alfred a disparu, ce qui a été un vrai soulagement, tant je craignais de le voir au bagne... Et, quand j'ai des nouvelles de Norine et de Cécile, ça me fait tout de même plaisir. Vous savez que Norine est mon aînée, elle va bien avoir soixante ans. Mais elle a toujours été solide, et son garçon lui donne de l'agrément, paraît-il... Enfin, toutes les deux travaillent encore, Cécile dure toujours, elle qu'on aurait tuée d'une chiquenaude. Un gentil ménage que le leur,, deux mamans pour un grand garçon, dont elles ont fait un bon sujet.

Mathieu approuvait de la tête. Puis, gaiement :

— Mais vous aussi, Victor, vous en avez eu, des garçons et des filles, qui doivent être des papas et des mamans à leur tour.

Le vieil ouvrier eut un geste vague, au loin.

— J'en ai eu huit de vivants, un de plus que mon père... Tout ça s'en est allé, papas et mamans à leur tour, comme vous le dites, monsieur Froment. Au petit bonheur, il faut bien vivre. Il y en a, dans le tas, qui ne mangent pas du pain blanc, oh! non! Et savoir, le jour où je n'aurai plus de bras, si je trouverai un enfant pour me prendre, comme Norine et Cécile ont pris le père... Enfin, que voulez-vous? c'est de la graine de malheureux, ça pousse mal, ça ne peut pas produire quelque chose de bon.

Il se tut un instant; et, continuant sa marche vers l'usine, avec son dos las, ses mains ballantes, crevassées par le travail :

— Au revoir, monsieur Froment.

— Au revoir, Victor.

Denis, ayant donné les ordres, vint rejoindre son père. Il lui proposa d'aller à pied jusqu'à l'avenue d'Antin, et l'avertit en route qu'ils allaient certainement trouver Ambroise seul, en garçon, car sa femme et les quatre enfants se trouvaient encore, eux aussi, à Dieppe, où les deux belles-sœurs, Andrée et Marthe, avaient passé la saison ensemble.

La fortune d'Ambroise s'était décuplée en dix ans. A {juarante-cinq ans à peine, il régnait sur le marché de Paris. La mort de l'oncle Du Hordel l'ayant fait héritier et seul maître de la maison de commission, il l'avait élargie par son esprit d'entreprise, l'avait transformée en un véritable comptoir universel, où passaient les marchandises du monde entier. Les frontières n'existaient pas pour lui, il s'enrichissait des dépouilles de la terre, il s'efforçait surtout de tirer des colonies toute la richesse prodigieuse qu'elles pouvaient donner, et cela avec une audace triomphante, une telle sûreté de coup d'œil, au loin, que ses campagnes les plus téméraires finissaient par des .victoires. Ce négociant, dont l'activité féconde gagnait des batailles, devait fatalement manger les Séguin, oisifs, impuissants, frappés de stérilité. Et, dans la débâcle de leur fortune, dans la dispersion du ménage et de la famille, il s'était taillé sa part, il avait voulu l'hôtel de l'avenue d'Antin. Séguin ne l'habitait même plus depuis des années, ayant eu l'idée originale de vivre à son cercle, d'y avoir sa chambre, à la suite de la séparation amiable, survenue entre sa femme et lui. Deux des enfants s'en étaient allés, Gaston, aujourd'hui commandant, dans une garnison lointaine, Lucie reli-

fieuse, cloîtrée dans un couvent d'Ursulines. Aussi Valentine, restée seule, s'ennuyant, ne pouvant plus mener le train de vie nécessaire, avait-elle à son tour quitté l'hôtel, pour un petit appartement très gai, très élégant du boulevard Malesherbes, où elle achevait sa vie mondaine, en vieille dame dévote et toujours tendre, présidente de d l'Œuvre des layettes », uniquement occupée des enfants des autres, depuis qu'elle n'avait pas su garder les siens. Et Ambroise n'avait eu qu'à prendre l'hôtel vide, criblé d'hypothèques, à ce point que, lorsque la succession de Séguin s'ouvrirait, ce seraient sûrement les héritiers, Valentine, Gaston et Lucie, qui lui devraient de l'argent.

Mais quel éveil encore des souvenirs, lorsque Mathieu, accompagné de Denis, entra dans cet hôtel royal de l'avenue d'Antin ! Ici, comme à l'usine, il se revoyait venir en pauvre homme, en locataire besogneux qui réclamait la réparation d'un toit, pour que l'eau du ciel n'inondât plus les quatre enfants déjà, dont son imprévoyance coupable avait accepté la charge. Et c'était bien, sur l'avenue, la somptueuse façade Renaissance, aux deux étages de huit hautes lenêtres; c'était le vestibule de bronze et de marbre, desservant les vastes salons du rez-de-chaussée, que prolongeait le jardin d'hiver; c'était surtout, occupant tout le centre du premier étage, l'ancien cabinet de Séguin, l'immense pièce éclairée par une verrière, faite d'anciens vitraux. Cette pièce, il l'évoquait avec son amusante profusion d'antiquailles, vieilles étoffes, orfèvreries, faïences, avec ses riches reliures et ses fameux étains modernes. Il l'évoquait, plus tard, dans l'abandon où elle était tombée, l'air de ruine désastreuse qu'elle avait pris, grise de poussière, disant la mort lente de la maison. Et il la retrouvait superbe, heureuse, rétablie en un luxe plus solide et plus sain par Ambroise, qui, pendant trois mois, avait mis là des maçons, des

menuisiers, des tapissiers. Maintenant, l'hôtel entier revivait, plus luxueux encore, empli l'hiver d'un bruit de fêtes, égayé du rire des quatre enfants, de l'éclat de cette fortune vivante que renouvelait sans cesse l'effort de la conquête. Et ce n'était plus Séguin l'aisif, l'ouvrier de néant, que Mathieu venait y voir, c'était son fils Ambroise, d'énergie créatrice, dont les forces de la vie elles-mêmes avaient voulu la victoire, en le faisant triompher là, en maître, dans cette maison du vaincu.

Ambroise, qui était sorti, ne devait rentrer que pour le déjeuner. Mathieu et Denis l'attendirent; et, comme le premier retraversait l'antichambre, désireux de se rendre compte de l'aménagement nouveau, il fut surpris d'y être arrêté par une dame, installée patiemment, à laquelle il n'avait d'abord prêté aucune attention,

— Je vois que monsieur Froment ne me reconnaît pas. Il eut un geste vague. Elle était forte et grasse, avait

sûrement dépassé la soixantaine, mais soignée, riante, avec une longue face pleine que de respectables cheveux blancs encadraient. On aurait dit une bonne bourgeoise de province, cossue, en toilette de cérémonie.

— Céleste... Céleste, l'ancienne femme de chambre de madame Séguin.

Alors, il la reconnut parfaitement, en cachant sa stupeur d'une fin si heureuse. Il la croyait au fond de quelque égout. Et, placide, l'air gai, elle raconta son bonheur.

— Oh ! je suis très contente... Je m'étais retirée à Rougemont, mon pays, j'ai fini par y épouser un ancien marin, un officier en retraite, qui a une jolie pension, sans compter une petite fortune que lui a laissée sa première femme. Et, comme il a deux grands fils, je m'étais permis de recommander le cadet à monsieur Ambroise, pour qu'il veuille bien le prendre dans sa maison de commerce, ce qu'il a eu la bonté de faire... Alors, n'est-ce

pas ? j'ai attendu mon premier voyage à Paris, et je viens le remercier de tout mon cœur.

Elle ne disait pas la façon dont elle avait épousé l'ancien marin, entrée d'abord chez lui comme bonne à tout faire, puis servante-maîtresse, ensuite épouse légitime, après la mort de la première femme, dont elle avait hâté la fin. Mais elle le rendait en somme très heureux, elle le débarrassait même de ses fils encombrants, grâce aux belles relations qu'elle avait gardées à Paris. Et elle continuait de rire, en brave femme que les souvenirs attendrissaient.

— Quand je vous ai vu passer tout à l'heure, monsieur Froment, vous n'avez pas idée de mon plaisir. Ah ! c'est qu'il ne date pas d'hier, le jour où j'ai eu l'honneur de vous voir ici pour la première fois !... Vous vous rappelez la Couteau, eh bien ! elle qui se plaignait toujours, elle est maintenant très contente, retirée avec son mari dans une jolie maison à eux, avec de petites économies qu'ils mangent très tranquillement. Elle n'est plus jeune, mais elle en a enterré et elle en enterrera bien d'autres... Tenez! par exemple, madame Menoux, vous vous souvenez de madame Menoux, la mercière d'à côté? En voilà une qui n'a pas eu de chance! Elle a perdu son second enfant, elle a perdu son grand gaillard de mari qu'elle adorait, et elle en est morte elle-même de chagrin, en six mois... J'avais un instant fait le projet de l'erùmener à Rougemont, où l'air est si bon pour la santé. Nous avons des vieux de quatre-vingt-dix ans. Voyez la Couteau, elle vivra tant qu'elle voudra... Oh! c'est un pays si agréable, un vrai paradis !

Et l'abominable Rougemont, le sanglant Rougemont s'évoqua dans la mémoire de Mathieu, dressant son paisible clocher au milieu de la plaine rase, avec son cimetière pavé de p&tits Parisiens, qui cachait sous les fleulS sauvages l'affreux charnier de tant d'assassinats.

— Vous n'avez pas eu d'enfant, de votre mariage? demandait-il, voulant dire quelque chose et ne trouvant que cette question, dans sa hantise.

Elle s'égaya de nouveau, montra ses dents, qu'elle avait blanches encore.

— Oh ! non, monsieur Froment, ce n'est plus de mon âge. Et puis, vous savez, il y a des choses qu'on ne recommence pas... A propos, madame Bourdieu, la sagefemme que vous avez connue, je crois, est morte du côté de chez nous, dans une propriété où elle était venue vivre, il y a longtemps déjà. Elle a eu plus de chance que l'autre, la Rouche, une bien brave femme pourtant, mai^ trop obligeante tout de même. Vous avez dû voir son procès dans les journaux, elle a été condamnée à de la prison, avec un médecin, un nommé Sarraille, à cause de choses vraiment pas propres qu'ils avaient faites ensemble.

La Rouche! Sarraille! oui certes, Mathieu avait suivi le procès de ces deux malfaisances sociales, qui devaient se rejoindre. Et quel écho ces deux noms réveillaient dans le passé, en lui en rappelant deux autres : Valérie Morange! Reine Morange ! Déjà, dans la cour de l'usine, il venait de voir passer le fantôme indistinct de Morange, le comptable ponctuel, timide et tendre, qu'un vent de malheur et de folie emportait aux vagues ténèbres. Brusquement, il reparaissait ici, ombre errante, victime sans repos de toute l'ambition imbécile, de toute l'effrénée jouissance d'une époque, pauvre être médiocre si sauvagement puni du crime des autres, qu'il ne pouvait sans doute dormir dans la tombe où il s'était jeté sanglant, les jambes rompues. Et Mathieu vit aussi passer le spectre de Sérafme, la face douloureuse et farouche du désir infécond, qui ne peut s'assouvir, et qui en meurt.

— Enfin, monsieur Froment, excusez-moi de m'être permis de vous arrêter... Je suis contente, très contente de vous avoir revu.

Il la regardait toujours, il dit en la quittant, avec l'indulgence de son optimisme :

— Bonne chance encore, puisque vous êtes heureuse. Le bonheur doit savoir ce qu'il fait.

Mais Mathieu resta troublé, le cœur défaillant, à la pensée des injustices apparentes de l'impassible nature. Le souvenir de sa Marianne lui revenait, frappée d'un si lourd chagrin, succombant sous la querelle impie de ses fils. Et, comme Ambroise rentrait enfin, l'embrassait gaiement, après avoir reçu les remerciements de Céleste, il fut pris d'une grande angoisse, à cette minute décisive, qui allait décider, selon son cœur, du salut fraternel de la famille.

D'ailleurs, ce fut prompt. Denis, qui s'était d'abord invité à déjeuner, avec le père, entama carrément la question, sans attendre.

— Nous ne sommes pas ici pour l'unique plaisir de déjeuner avec toi... Maman est malade, le sais-tu?

— Malade, dit Ambroise, pas sérieusement malade?

— Si, très malade, en danger... Et sais-tu qu'elle est malade depuis le jour où elle est venue te parler de la querelle entre Grégoire et Gervais, et où, paraît-il, tu l'aurais presque brutalisée?

— Moi, je l'aurais brutalisée! Nous avons causé affaires, je lui ai peut-être répondu en homme d'affaires, un peu rudement.

Il se tourna vers Mathieu, qui attendait, silencieux et pâle.

— C'est vrai, ça, père, maman souffre et te donne des inquiétudes?

Et, comme le père disait oui, d'un long signe de tête, Ambroise se récria d'émotion, ainsi que Denis l'avait fait, ii l'usine, dès le premier mot de vérité.

— Ah! mais, ça devient stupide, cette histoire! Pour

moi, Grégoire a raison contre Gervais. Seulement, je m'en moque, il faut qu'ils s'embrassent, si cela doit éviter une minute de souffrance à cette pauvre maman... Aussi pourquoi vous êtes-vous enfermés, pourquoi n'avezvous pas crié votre gros chagrin? On aurait réfléchi, on aurait compris.

Tout d'un coup, il embrassa son père, avec cette soudaineté de décision qui était sa grande force, dans son négoce, lorsque la clarté du vrai l'avait illuminé.

— Et puis, c'est encore toi le plus malin, c'est toi qui sais et qui prévois... Même si Grégoire est en droit de faire un procès à Gervais, il serait imbécile qu'il le fît, parce que, bien au-dessus de ce petit intérêt particulier, il y a notre intérêt à tous, l'intérêt de la famille, qui est de rester unie, compacte, inattaquable, si elle veut rester invincible. Notre souveraine puissance est dans notre solidarité... Alors, c'est bien simple. Nous allons déjeuner vivement, et nous prenons le train, Denis et moi nous t'accompagnons à Ghantebled. Il faut que, ce soir, la paix soit faite... Je m'en charge.

Mathieu, riant, heureux de se retrouver enfin dans ses fils, lui avait gaiement rendu son embrassade. Et, avant que le déjeuner fût servi, on descendit voir le jardin d'hiver, qu'Ambroise faisait agrandir, pour donner des fêtes. Il se plaisait à enrichir encore l'hôtel, à y régner avec un éclat de prince fastueux. Puis, au déjeuner, il s'excusa de recevoir en garçon, malgré l'excellence de la table, car il gardait une cuisinière, durant les absences d'Andrée et des enfants, par une horreur raisonnée des cuisines du dehors.

— Oh! moi, dû simplement Denis, depuis que Marthe et toute la bande sont à Dieppe, l'hôtel est fermé, je mange au restaurant.

— C'est que tu es un sage, répondit Ambroise de son air de tranquille franchise. Moi, tu sais bien que je suis

un jouisseur... Maintenant, avalez vite votre café, et (lions.

Ils arrivèrent à Janville par le train de deux heures. Leur plan fut de se rendre d'abord à Chantebled, pour qu'Ambroise et Denis pussent causer avant tout ave" Gervais, le sachant d'humeur plus douce, espérant trouver, près de lui, un terrain de conciliation. Ensuite, ils iraient chez Grégoire, le sermonneraient, lui imposeraient les conditions de paix, réglées d'une commune entente. Mais, à mesure qu'ils s'approchaient de la ferme, les difficultés de la tâche leur apparaissaient, grossies, inquiétantes. Certainement, ce ne serait point aussi commode qu'ils avaient pu le croire. Et ils s'apprêtaient à la plus dure des batailles.

— Si nous montions tout de suite voir maman, proposa Denis. Nous l'embrasserions, ça nous donnerait du courage.

Ambroise trouva l'idée excellente.

— Oui, montons, d'autant plus que maman a toujours été de bon conseil. Elle doit avoir son idée.

Ils montèrent au premier étage de la maison d'habitation, dans la vaste pièce où Marianne vivait enfermée, allongée près de la fenêtre. Et ce fut une stupeur, elle était assise sur sa chaise longue, elle avait devant elle Grégoire, qui lui tenait les deux mains, tandis que, de l'autre côté, Gervais et Claire, debout, riaient doucement.

— Eh bien! quoi donc? cria Ambroise abasourdi, la besogne est faite!

— Et nous qui désespérions de la faire! déclara Denis, avec un geste effaré.

Mathieu, stupéfait comme eux, dans son ravissement, expliqua la situation, en voyant la surprise que causait l'arrivée brusque des deux grands frères de Paris.

— Mais c'est moi qui, ce matin, suis parti les chercher

FÉCONDITÉ 7iS

et qui, maintenant, les amène pour qu'ils nous réconcilient tous, dans une embrassade générale !

Alors, il y eut un joyeux éclat de rire. Trop tard, les grands frères ! On n'avait eu besoin ni de leur sagesse, ni de leur diplomatie. Cela les égaya beaucoup euxmêmes, soulagés d'avoir vaincu sans combattre.

Marianne, les yeux humides, divinement heureuse, si heureuse qu'elle en semblait guérie, répondit simplement à Mathieu :

— Tu vois, mon ami, c'est fait. Et je n'en sais pas encore davantage... Grégoire est venu, m'a embrassée, a voulu que je fisse immédiatement venir Gervais et Claire. Puis, de lui-même, il leur a dit qu'ils étaient fous tous les trois de me causer tant de chagrin, et qu'ils devaient s'entendre... A leur tour, ils se sont embrassés. C'est fait, c'est fini.

Gaiement, Grégoire intervint.

— Ecoutez, j'ai l'air trop beau dans cette histoire, il faut que je vous dise la vérité... Ce n'est pas moi qui d'abord ai voulu la réconciliation, c'est ma femme, c'esf Thérèse. Elle a un cœur de brave créature, avec une vraie tête de mule, à ce point que, lorsqu'elle a résolu une chose, je finis toujours par être obligé de la faire... Hier soir, nous nous sommes donc querellés, car elle avait su, je ne sais comment, que maman était malade de chagrin, et elle en souffrait, elle s'efforçait de me prouver la stupidité de cette querelle, où nous avions tous à perdre. Ce matin, elle a recommencé, naturellement, elle m'a convaincu, d'autant plus que je n'avais guère dormi, avec l'idée de cette pauvre maman malade par notre faute... Mais il restait le père Lepailleur à convaincre. Thérèse s'en est encore chargée, elle a même trouvé quelque chose d'extraordinaire, pour que le vieux s'imaginât être le vainqueur des vainqueurs. Elle l'a persuadé de vous vendre enfin la terrible enclave, à un prix telle-

ment fou, qu'il pourra crier sa victoire sur les toits. Et, se tournant vers le fermier et la fermière, Grégoire ajouta, d'une façon plaisante :

— Mon bon Gervais, ma bonne Claire, je vous en prie, laissez-vous voler. Il y va de la tranquillité de ma maison. Donnez cette dernière joie à mon beau-père, de croire que lui seul a eu raison toujours, et que nous n'avons jamais été que des imbéciles !

— Oh ! tout l'argent qu'il voudra, répondit Gervais en riant. Elle est, du reste, un déshonneur pour le domaine, cette enclave qui le balafre comme d'une cicatrice de pierres et de ronces. Il y a longtemps que nous le rêvons sans tare, roulant sans obstacle ses moissons sous le soleil. Chantebled peut payer sa gloire.

Ce fut une affaire réglée, le moulin verrait revenir sous ses meules le blé débordant de la ferme, élargie d'un champ nouveau. Et la maman guérirait, et c'était la force heureuse de la vie, le besoin d'amour, la solidarité nécessaire à toute la famille, à tout ce peuple désireux de garder la victoire, qui venait de s'imposer, d'exiger la fraternité des fils, assez fous pour avoir un instant détruit leur puissance, en se déchirant.

La joie de se retrouver là, Denis, Ambroise, Gervais, Grégoire, les quatre grands frères, et Claire, la grande sœur, réunis, réconciliés, invincibles, fut encore augmentée, lorsque Charlotte survint, amenant les trois autres filles, Louise, Madeleine, Marguerite, mariées dans le pays. La première, sachant la maman malade, était allée chercher ses deux sœurs, pour venir ensemble aux nouvelles. Et quel bon rire, lorsque la procession entra !

— Tous alors ! cria plaisamment Ambroise. La famille au grand complet, une vraie réunion du grand conseil royal I... Tu vois, maman, il faut bien te porter, ta cour entière est à tes genoux, dans un vœu unanime, et ne te permet même pas une simple migraine.

Mais, comme Benjamin survenait, le dernier, derrière les trois sœurs, les rires redoublèrent.

— Et Benjamin qu'on oubliait! dit Mathieu.

— Viens, mon petit, viens m'embrasser à ton tour, murmura tendrement Marianne. Parce que tu es le dernier de la couvée, ces grands-là plaisantent... Si je te gâte, ça ne regarde que nous deux, n'est-ce pas? Dis-leur que tu avais passé la matinée avec moi, et que, si tu es allé te promener, c'est moi qui l'ai voulu.

Benjamin souriait, l'air doux, un peu triste.

— Mais, maman, j'étais en bas, je les ai tous vus monter, les uns après les autres... J'ai attendu qu'on s'embrassât, pour monter à mon tour.

Il avait déjà vingt et un ans, il était d'une beauté délicate, un visage clair, avec de grands yeux bruns, de longs cheveux bouclés, une barbe légère et frisante. Bien qu'il n'eût jamais été malade, la mère le disait faible, le soignait beaucoup. Tous, d'ailleurs, l'adoraient, pour sa grâce, pour son charme tendre. Il avait grandi dans une sorte de songe, plein d'un désir qu'il ne pouvait formuler, en continuelle quête de l'inconau, de l'autre chose, celle qu'il n'avait pas. Et, comme les parents lui voyaient le dégoût de toute profession, comme l'idée du mariage ellemême semblait lui être importune, ils ne s'en fâchaient pas, ils complotaient au contraire le secret projet de le garder pour eux, ce dernier-né, ce cadeau tardif de la vie, si bon et si beau. N'avaient-ils pas donné tous les autres ? ne leur pardonnerait-on pas l'égoïsme d'amour, d'en réserver un pour eux, entièrement à eux, qui ne se marierait pas, qui ne ferait rien, qui ne serait venu au monde que dans le but délicieux d'être aimé d'eux et de les aimer? C'était le rêve de leur vieillesse, la part qu'ils auraient voulu, en récompense de leur long enfantement, se tailler eux-mêmes dans la vie dévoratrice, qui donne tout et reprend tout.

7ie LES QUATRE ÉVANGILES

— Ecoute donc, Benjamin, reprit brusquement Ambrotse,toi qui t'intéresses à notre vaillant Nicolas, veux-tu de ses nouvelles ? j'en ai d'avant-hier... Et c'est bien juste que je parle un peu de lui, car il est le seul delà couvée, comme dit maman, à ne pouvoir être ici.

Aussitôt, Benjamin se passionna.

— C'est vrai, il t'a écrit ! Que dit-il? que fait-il ?

Il avait gardé une émotion vive du départ de Nicolas pour le Sénégal. Il n'avait pas douze ans alors, et cela datait de neuf ans bientôt ; mais la scène était restée en lui, toujours présente, avec l'adieu à jamais, le coup d'aile dans l'infini du temps et de l'espoir.

— Vous savez, se mit à conter Ambroise, que je suis en relations d'affaires avec Nicolas. Oh ! si nous avions, dans nos colonies, quelques gaillards de son intelligence et de son courage, nous ramasserions vite, à coups de râteau, les richesses éparses de ces terres vierges, où elles dorment mutiles. Quant à moi, si ma fortune se décuple, c'est que j'en emplis mes granges... Notre Nicolas s'était donc installé au Sénégal, avec sa Lisbeth, une compagne taillée pour lui. Grâce aux quelques milliers de francs, qu'ils possédaient à eux deux, ils avaient établi un comptoir, leur négoce prospérait. Mais je sentais bien que le champ y était encore trop étroit, le ménage devait rêver do conquérir plus de libre espace, de défricher plus d'inconnu... Et, tout d'un coup, voilà que Nicolas m'apprend son départ pour le Soudan, pour la vallée du Niger, à peine ouverte d'hier. Il emmène sa femme, les quatre enfants qu'il a déjà, ils s'en vont tous au hasard de la conquête, en pionniers de vivante audace, tourmentés du besoin de fonder un monde... J'en suis resté un peu suffoqué, car c'est une vraie folie. Mais, tout de môme, il est crâne, notre Nicolas, et ça m'a enthousiasmé, moi, l'énergie active, l'admirable foi de ce brave frère, qui part ainsi pour une terre inconnue, avec la trao-

quille certitude qu'il la soumettra et qu'il la peuplera. Il y eut un silence. Un grand soufde avait passé, tout le souffle de l'infini, venu de là-bas, du mystère des plaines vierges. Et la famille suivait l'enfant, un des siens, qui s'en allait, par les déserts, porter la bonne semence humaine, sous le ciel immense.

— Ah! murmura Benjamin, ses beaux yeux ouverts largement, fixés au loin, au bout de la tci-re, ah! qu'il est heureux de voir d'autres fleuves, d'autres forêts, d'autres soleils!

Mais Marianne avait frissonné.

— Non, non ! petit, il n'y a pas d'autres fleuves que l'Yeuse, pas d'autres forêts que nos bois de Lillebonne, pas d'autre soleil que le soleil de Chantebled... Viens encore m'embrasser, embrassons-nous tous encore une bonne fois, et je vais guérir, et nous ne nous quitterons plus jamais, jamais !

Les rires recommencèrent avec les embrassades. Le fut une grande journée, la date d'une victoire, la plus décisive que la famille eût remportée sur elle-même, en ne permeltantpasà la discorde de la détruire. Désormais, elle était inexpugnable, souveraine.

Au crépuscule, le soir de ce jour, Mathieu et Marianne se retrouvèrent, comme la veille, la main dans la main, près de la fenêtre, d'où ils voyaient le domaine se dérouler jusqu'à l'horizon, cet horizon derrière lequel Paris soufflait sa grande haleine, la nuée fauve de sa forge géante. Mais combien peu cette soirée sereine ressemblait à l'autre, et quelle félicité les inondait, quel espoir infini de l'œuvre bonne et désormais certaine !

— Te sens-tu mieux ? sens-tu tes forces revenir, ton cœur battre librement ?

— Oh ! mon ami, je me sens guérie, je ne mouraii que de ma peine. Demain, je serai forte.

Alors, Mathieu tomba dans une grande rêverie, en face

718 LES QDATRE ÉVANGILES

de sa conquête, de ce domaine qui s'étendait sans fin, sous le soleil couchant. Et, de nouveau, les souvenirs s'évoquaient, il se rappelait la matinée, lointaine de plus de quarante ans déjà, où il avait laissé Marianne et les enfants avec trente sous, dans le pavillon de chasse délabré, qu'ils habitaient à la lisière des bois, par économie. Ils avaient des dettes, ils étaient la gaie, la divine imprévoyance, avec ces quatre petites bouches affamées toujours, ce flot de filles et de garçons qu'ils laissaient couler librement de leur amour, de leur foi en la vie. Puis, il se rappelait encore son retour du soir, les trois cents francs de son mois, les calculs qu'il avait faits, pris d'une lâche inquiétude, troublé par l'égoïsme empoisonné dont il rapportait le frisson de Paris. Les Beauchêne, avec leur usine, avec leur petit Maurice, le fils unique qu'ils élevaient en futur prince, lui avaient prédit la misère noire, la mort sur la paille, à lui, à sa femme, à leur troupeau de mioches. Et les Séguin, leurs propriétaires d'alors, avaient étalé devant lui leurs millions, leur hôtel fastueux, empli de merveilles, l'écrasant, le prenant en dérision et en pitié, eux dont la sagesse savait se borner à un garçon et à une fille. Et ces pauvres Morange eux-mêmes lui avaient parlé de donner une royale dot à leur fille Reine, dans le rêve qu'ils faisaient alors d'une place de douze raille francs, pleins de dédain pour la misère voulue des familles nombreuses. Et il n'était pas jusqu'à ces Lepailleur, les gens du Moulin, qui ne témoignassent leur méfiance de ce bourgeois, coupable de leur devoir douze francs d'œufs et de lait, se demandant si l'on payait ses dettes, lorsqu'on gâchait sa vie, au point de faire tant d'enfants à sa femme. Ah ! c'était bien vrai, il sentait sa faute, il disait alors que jamais il n'aurait une usine, ni un hôtel, ni même un moulin, pas plus que jamais sans doute il ne gagnerait douze mille francs. Les autres avaient tout, lui n'avait rien. Les autres, les

riches, étaient assez sages pour ne pas se charger de famille, et c'était lui, le pauvre, qui se mettait des enfants sur les bras, coup sur coup, sans compter. C'était fou. Et un souvenir délicieux lui revenait enfin, la folie de tendresse et d'espoir qui, après tous ces beaux raisonnements, l'avait jeté aux bras de sa Marianne, confiante, vaillante, dans la flamme du souverain désir qui voulait un enfant de plus, un être encore parmi réternelle création des êtres.

Puis, après quarante ans, voilà que sa folie était la sagesse. Il avait vaincu par sa divine imprévoyance, c'était le pauvre qui venait de battre les riches, le bon semeur jetant le grain à main pleine, certain de l'avenir, qui récoltait la moisson entière. Et sa journée nouvelle, la bonne journée qu'il vivait depuis le matin, recommençait, déroulait sa victoire. L'usine des Beauchêne, il l'avait aujourd'hui, par son fils Denis, il la revoyait telle qu'une ville en travail, avec le branle de ses machines, les millions accumulés, forgés sur ses enclumes. L'hôtel des Séguin, ill'avait aussi, par son filsAmbroise, plus luxueux encore, enrichi des dépouilles du négoce, aux quatre coins du globe. Le moulin des Lepailleur, il l'avait encore, par son fils Grégoire, décuplé d'importance, d'une prospérité nouvelle, comme un dernier cadeau de la fortune qui va d'elle-même au travail, à l'effort triomphant. Une punition tragique, démesurée, avait emporté les tristes Morange, en une tempête de sang et de démence. D'autres déchets sociaux passaient, étaient roulés au cloaque: Sérafine inutile, foudroyée dans sa jouissance ; les Moineaud dispersés, gâtés, anéantis dans l'empoisonnement du milieu. Et lui, Mathieu, restait seul debout, vainqueur avec Marianne, en face de ce domaine de Chantebled, conquis par eux sur les Séguin, où leurs enfants Gervais et Claire régnaient maintenant, prolongeaient la dynastie de leur race. C'était leur royaume, les champs s'élargis-

saient à perte de vue, roulant une prodigieuse fertilité sous l'adieu du soir, disant la lutte, l'enfantement héroïque de toute leur existence. C'était leur œuvre, ce qu'ils avaient enfanté de vie, d'êtres et de choses, dans leur puissance d'aimer, dans la volonté de leur énergie, aimant, voulant, agissant, créant un monde.

— Vois donc, vois donc, murmura Mathieu, avec un grand geste, tout cela est né de nous, et il faut nous aimer encore, être heureux encore, pour que tout cela vive.

— Ah! répondit Marianne gaiement, cela vivra toujours désormais, puisque nous venons de nous embrasser tous, dans la victoire.

La victoire ! la victoire naturelle, nécessaire de la famille nombreuse ! Grâce à la famille nombreuse, à la poussée fatale du nombre, ils avaient fini par tout envahir, par tout posséder. La fécondité était la souveraine, l'invincible conquérante. Et cette conquête, elle s'était faite d'elle-même, ils ne l'avaient ni voulue ni organisée, ils ne la devaient, dans leur loyauté sereine, qu'au devoir rempli de leur longue tâche. Et ils étaient, la main dans la main, devant leur œuvre, tels que d'admirables héros, glorieux d'avoir été bons et forts, d'avoir beaucoup enfanté, beaucoup créé, donné au monde beaucoup de joie, de santé, d'espoir, parmi les éternelles luttes et les éternelles larmes.

Et Mathieu et Marianne vécurent plus de vingt ans encore, et Mathieu avait quatre-vingt-dix ans, Marianne quatre-vingt-sept, lorsque leurs trois aînés, Denis, Ambroise et Gervais, toujours debout à leurs côtés, complotèrent de célébrer leurs noces de diamant, le soixantedixième anniversaire de leur mariage, par une fêle, où ils réuniraient, au domaine de Chantebled, tons les membres de la famille.

Ce n'était point une petite affaire. Quand ils eurent dressé la liste exacte, ils trouvèrent, nés de Mathieu et de Marianne, cent cinquante-huit enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, sans compter quelques petits derniers-nés, ceux de la quatrième génération. En ajoutant les alliances, les maris et les femmes venus du dehors, on serait trois cents. Et où trouver, dans la ferme, une pièce pour dresser l'énorme table du déjeuner patriarcal qu'ils rêvaient? L'anniversaire tombait le 2 juin, le printemps était, cette année-là, d'une douceur, d'une splendeur incomparables. Aussi décidèrent-ils qu'on déjeunerait dehors, que la table serait mise, en face de l'ancien pavillon, au milieu de la grande pelouse, fermée par des rideaux d'ormes et de charmes superbes, ainsi qu'une immense salle de verdure. On serait chez soi, au sein même de la terre bienveillante, sous h cltèse central, devenu géant, planté par les deux anc=^fi« (iosi

3a pullulante lignée allait fêter la fécondité heureuse.

Et la fête fut réglée, s'organisa, dans un grand élan d'amour et d'allégresse. Tous se passionnèrent pour en être, tous accoururent au rendez-vous triomphal, depuis les vieillards en cheveux blancs jusqu'aux gamins qui suçaient encore leur pouce. Et le grand ciel bleu, le soleil de flamme eux-mêmes voulurent en être, ainsi que le domaine entier, les sources ruisselantes, les champs en fleur, en promesse de belles moissons. C'était magnifique, ce fer à cheval élargi, cette vaste table dre-ssée au milieu des herbes avec son luxe de vaisselle et de linge éclatant, criblée, au travers des feuillages, d'une poussière d'astre. L'auguste ménage, le père et la mère, devaient s'asseoir côte à côte, au centre, sous le «hêne. Puis, on avait décidé qu'on ne séparerait pas non plus les autres ménages, qu'il serait tendre et beau de les asseoir tous côte à côte, par rang de génération. Et, quant aux jeunes gens, aux jeunes filles, aux gamins et aux gamines, on les laisserait se placer à leur guise, au petit bonhei* de leur fantaisie et de leur gaieté.

Puis, ce fut, dès le matin, l'arrivée en bandes, le retour au nid commun de la famille dispersée, s'abattant des quatre points de l'horizon. Mais, hélas! la mort avait déjà fauché, beaucoup ne devaient pas venir. Des hôtes dormaient, chaque année plus nombreux, dans le cimetière de Janville, si calme, si fleuri, d'une solitude attendrie de rêve. Près de Rose, près de Biaise, partis les premiers, d'autres étaient allés dormir leur éternel sommeil, emportant là chaque fois un peu plus du cœur de la amille, faisant de cette terre sacrée une terre de culte, d'éiernei souvenir. D'abord, Charlotte, longtemps soufmx*i6. siYaiT rejoint Biaise, heureuse en son départ de laisser sa fille Berthe la remplacer près de Mathieu et de Slaritnne, frappés au cœur, comme s'ils perdaient une JOftonde fois leur fils. Puis, c'était leur fille Claire qui les

avait quittés, abandonnant la ferme à son mari Frédéric et à son frère Gervais, devenu veuf lui aussi, l'année suivante. Puis, ils avaient perdu leur fils Grégoire, le maître du moulin, dont la veuve, Thérèse, gouvernait toujours, parmi une nombreuse descendance. Puis, une de leurs lilles encore, la bonne Marguerite, la femme du docteur Chambouvet, était morte, d'avoir recueilli chez elle les deux enfants 'd'une pauvre ouvrière, atteints du croup. Et l'on ne comptait plus les autres pertes, des femmes, des maris entrés dans U famille par alliance, des enfants surtout, la part de désastre, les coups d'orage au travers de la moisson humaine, toutes les chères créatures disparues que les vivants pleurent, et qui rendent sainte la terre où elles reposent.

Mais, si les chers morts dormaient là-bas, dans le grand silence, quel gai tumulte et quelle victoire de la vie, ce matin-là, par les routes qui conduisaient à Chantebled! Il en renaissait plus qu'il n'en mourait, toute une floraison d'êtres semblait s'être épanouie de chaque mort. Par douzaines, ils repoussaient du sol où les pères, las de leur bonne besogne, s'étaient couchés. Et ils arrivaient donc de toutes parts, tels que les hirondelles, au printemps, revenant fêter leurs vieux nids, emplissant 1« ciel bleu de la joie du retour. Continuellement, devant la ferme, des voitures débarquaient de nouveaux ménages, avec des troupeaux d'enfants, dont le flot de têtes blondes montait toujours. Des arrière-grands-pères, aux cheveux de neige, amenaient des tout petits qui marchaient à peine. Il y avait de très jolies vieilles que des jeunes filles, de fraîcheur éclatante, aidaient à descendre. Des mères étaient enceintes encore, des pères avaient eu l'idée charmante d'inviter les fiancés de leurs filles. Tout cela était parents, engendrés les uns par les autres, dans un écheveau inextricable, pères, mères, frères, sœurs.

beaux-pères, belles-mères, beaux-frères, belles-sœurs, fils, filles, oncles, tantes, cousins, cousines, à tous les degrés, ^lans tous les mélanges imaginables, jusqu'à la quatrième génération. Une seule famille, un seul petit peuple, que réunissait une pensée de joie et d'orgueil, ceîJe de célébrer ces noces de diamant si rares, si prodigieuses, les noces des deux héros, glorifiés par la vie, dont tout ce peuple était né! Et quel dénombrement épique à faire, comment nommer tous ceux qui entraient dans la ferme, comment dire simplement leurs noms, leurs âges, leurs degrés de parenté, la santé, la force, l'espoir qu'ils avaient apportés au monde !

D'abord, ce fut la ferme elle-même, tous ceux qui avaient poussé, qui avaient grandi là. Gervais, âgé de soixante-deux ans, était aidé par ses deux fils aînés, Léon et Henri, déjà pères à eux deux de dix enfants; et ses trois filles, Malhilde, Léontine, Julienne, nées plus tard, mariées dans le voisinage, en avaient douze à elles trois. Frédéric, veut de Claire, de cinq ans plus âgé que Gervais, avait cédé sa tâche de lieutenant fidèle à son fils Joseph, tandis que ses deux filles Angèle et Lucile, ainsi qu'un dernier fils, Jules, servaient également à la terme, les quatre ayant ensemble un petit troupeau de quinze enfants, tant filles que garçons. Puis, de tous ceux venus du dehors, le Moulin arriva le premier, Thérèse, veuve de Grégoire, amena sa descendance, son fils Robert, qui dirigeait maintenant le moulin sous ses ordres, ses trois filles, Geneviève, Aline et Natalie, avec toute une galopade à la queue, dix enfants pour les filles, quatre pour Robert. Ensuite, se présentèrent Louise, la femme du notaire Mazaud, Madeleine, la femme de l'architecte Herbette, suivies du médecin Chambouvet, veuf de la bonne Marguerite, trois vaillantes troupes encore, la première quatre filles dont Colette l'aînée, la seconde cinq garçons avec Hilaire en tête, la troisième un garçon et

une fille seulement, Sébastien et Christine; et tout cela pullulait, il y avait vingt arrière-petils-enfanls derrière. Mais Paris débarquait, Denis et Marthe, sa femme, se présentèrent en grand cortège, Denis âgé de soixantedix ans bientôt, arrière-grand-père par ses filles Hortense et Marcelle, goûtant la bonne paix du labeur accompli depuis qu'il avait donné l'usine à ses aînés Lucien et Paul, des hommes de plus de quarante ans, dont les fils étaient eux-mêmes en marche vers toutes les fortunes, une vraie tribu envahissante qui descendit de cinq voitures, le ménage, les quatre enfants, les quinze petits-enfants, les trois arrière-petits-enfcmts, dont deux au maillot. Enfin, la dernière entrée fut celle du petit peuple d'Ambroise, qui avait eu le chagrin de perdre de bonne heure sa femme Andrée, lui d'une si verte vieillesse, qu'à soixante-sept ans il dirigeait encore sa maison de commission, où ses fils Léonce et Charles restaient de simples employés, où ses gendres, les maris de ses filles Pauline et Sophie, tremblaient devant lui, roi incontesté, obéi de tous, grand-père de sept gaillards déjà barbus, de neuf filles solides, dont quatre venaient de le faire arrière-grand-père, avant même Denis le sage, son aîné. Il fallut six voitures. Et le défilé avait duré deux heures, et la ferme était pleine d'une foule en liesse, heureuse, rieuse, au clair soleil de juin.

Cependant, Mathieu et Marianne n'avaient point encore paru. Ambroise, qui était le grand ordonnateur de la fête, leur avait fait promettre de se tenir dans leur chambre close, ainsi que des souverains, cachés à leur peuple, tant qu'il n'irait point les chercher. Il voulait une apparition solennelle. Et, comme il se décidait, le peuple entier étant là, il trouva sur le seuil, défendant la porte, pareil à un garde du corps, son frère Benjamin. Parmi tout ce pullulement, cette tribu qui avait travaillé, qui s'était multipliée d'un élan si prodigieux, Benjamin était resté

le seul oisif, le seul infécond. A quaranle-trois ans, sans femme, sans enfants, il ne vivait encore que pour l'unique joie du foyer, en camarade de son père, en dévot passionné de sa mère, qui tous deux avaient en le tendre égoisme de le garder, le voulant à eux seuls, disant que la vie, à laquelle ils avaient donné tant d'êtres, pouvait bien leur faire le cadeau de celui-ci, le dernier de la couvée. D'abord, ils ne s'étaient point opposés à ce qu'il se mariât; mais, plus tard, quand ils l'avaient vu hésiter, puis refuser toute femme, après avoir perdu la seule qu'il eût aimée, ils en avaient ressenti une secrète et grande joie. Pourtant, à la longue, des remords inavoués leur étaient venus, dans la félicité qu'ils goûtaient à jouir de sa présence, comme d'un trésor enfoui, dont se délectait leur vieillesse, devenue avaricieuse, au déclin d'une vie de si large prodigalité. Leur Benjamin ne souffrait-il pas d'avoir élé ainsi accaparé, enfermé pour leur plaisir, dans les quatre murs de leur maison? De tout temps, il s'était montré inquiet, rêveur, avec ses beaux yeux qui semblaient sans cesse chercher l'au-delà des choses, le pays ignoré de la satisfaction parfaite, là-bas, derrière l'horizon. Et, maintenant que l'âge venait, qu'il n'était plus jeune, son tourment paraissait s'aggraver, comme s'il se fût désespéré secrètement de ne pouvoir tenter l'inconnu, avant de finir inutile et sans bonheur.

Mais Benjamin livra la porte, Ambroise donna des ordres. Et, dans le soleil, sur la pelouse en fleiir, Mathieu et Marianne apparurent. Une acclamation les accueillit, de bons rires, de tendres battements de mains. La foule gaie et passionnée qui se trouvait là, toute la famille pullulante criait:

— Vive le Père! vive la Mère!... Longue vie, longue vie an Père et à la Mère !

A quatre-vingt-dix ans, Mathieu était resté très droit, très mince, serré dans une redingote noire, ainsi qu'un

jeune marié, la tête nue, avec une toison de neige, toute sa chevelure qu'il perlait rase autrefois, qu'il avait laissée pousser par une coquetterie dernière, depuis qu'elle semblait être comme le renouveau du vieil arbre vigoureux. Sa face avait pu se sécher, se rider, usée par l'âge, il gardait quand même ses yeux de jeunesse, ses yeux souriants, grands et clairs, vifs et réfléchis, qui disaient toujours l'homme de pensée et d'action, très simple, très gai, très bon. Et Marianne, à quatre-vingt-sept ans, en robe claire d'épousée, se tenait elle aussi très droite, solide et belle encore de sa beauté saine d'autrefois, de ses flancs vigoureux qui avaient porté un monde, de sa poitrine solide qui l'avait nourri. Toute blanche également, le visage adouci, éclairé d'une aube dernière sous des bandeaux de soie fine, elle était telle qu'un de ces marbres sacrés dont le temps a raviné les traits, sans pouvoir en détruire la tranquille splendeur de vie, quelque Cybèle féconde, retrouvée dans son ferme dessin, revivant en plein jour, avec la belle humeur tendre de ses grands yeux noirs.

Au bras l'un de l'autre, l'un contre l'autre, en bons époux, venus de très loin, ayant marché soixante-dix ans côte à côte, sans se quitter jamais, Mathieu et Marianne, les yeux mouillés de larmes, riaient gaiement à leur peuple, à la famille pullulante, née de leur amour, qiù continuait à les acclamer.

— Vive le Père! vive la Mère!... Longue vie, longue vie au Père et à la Mère !

Alors, il y eut la céi'émonie du compliment, du bouqnet offert. C'était une petite blondine de cinq ans, Rose, qui s'en trouvait chargée. On l'avait choisie comme l'aînée de« enfants de la quatrième génération. Elle était la fiiled'Angeline, qui était la fille de Berthe, qui était la fille de Charlotte, femme de Biaise. Et, quand les deux ancétrcf la virent s'avancer, avec son gros bouquet, leur ém*-

lion redoubla, heureuse dans les larmes, bégayante de souvenirs.

— Oh ! notre petite Rose !... Notre Biaise, notre Charlotte!

Tout le passé revivait. On avait donné le nom de Rose i l'eiifant, en souvenir de l'autre Rose, tant pleurée, la première partie, endormie là-bas, dans le petit cimetière. Et Biaise était allé s'y coucher à son tour, et Charlotte l'y avait suivi. Et, alors, Berthe, leur fille, qui avait épousé Philippe Havard, avait eu Angeline. Et, plus tard, Ange- Kne, qui avait épousé Georges Delmas, avait eu Rose. Derrière l'enfant, Berthe et Philippe Havard, Angeline et Georges Delmas, se tenaient debout. C'était tout ce monde que Rose représentait, c'étaient les morts, c'étaient les vivants, une si longue lignée florissante, tant de douleurs et tant de joies, tout ce vaillant travail d'enfantement, tout ce fleuve de vie, qui aboutissait à ce cher ange blond, à frêle, avec des yeux d'aurore, où resplendissait l'avenir.

— Oh! notre Rose, notre Rose!

Rose, pourtant, son gros bouquet entre ses deux menottes, s'éttit avancée. Depuis quinze jours, elle apprenait ttn très beau compliment. Le matin encore, elle l'avait ricité à sa mère, sans une faute. Mais, quand elle fut là, fttt mHieu de tout ce monde, son exaltation tut telle, çi'elle n'en retrouva pas un mot. Elle ne s'en inquiéta gnère, d'ailleurs. C'était déjà une petite personne pleine de bravoure. Et, carrément, elle lâcha son bouquet, elle sauta au cou de Mathieu et de Marianne, en criant de sa voix aiguë, telle qu'une note de flûte :

— Grand-papa, grand'maman, c'est votre fête, et je vous embrasse de tout mon cœur.

Et ce fut très bien. On trouva même ça beaucoup mieux que le compliment. Des rires encore, des battements de Moains, des acclamations retentirent. Et, tout de suite, on se mit à table. Mais c'était une affci-'e, l'immense table

en fer à cheval se développait sous le chêne, au milieu d'un carré d'herbe rase, qu'on avait fauché. D'abord, Mathieu et Marianne allèrent en cérémonie, sans se (]uitter le bras, s'asseoir au centre, adossés tous deux au tronc du grand chêne. A la gauche de Mathieu, prirent place Marthe et Denis, Louise et son mari, le notaire Mazaud, puisqu'on avait eu l'idée bonne de ne pas séparer les ménages. A la droite de Marianne, se mirent Ambroise, Thérèse, Gervais, le docteur Chambouvet, tous veufs, puis un ménage encore, Mathilde et son mari, l'architecte Herbette, puis Benjamin, seul. Ensuite, par rang de générations, les autres ménages s'installèrent. Enfin, ainsi qu'il était décidé, la jeunesse, l'enfance, le troupeau des jeunes gens et des tout petits, se casa comme il voulut, à son goût, au milieu d'une extraordinaire turbulence.

Ah ! quelle minute de souveraine gloire pour Mathieu et pour Marianne ! Ils se virent là dans un triomphe, dont ils n'auraient point osé faire le rêve. La vie, comme pour les récompenser d'avoir eu foi en elle, de l'avoir propagée de toute leur bravoure, semblait s'être plu à prolonger leur existence au delà des limites communes, afin qu'ils pussent voir de leurs yeux la merveilleuse floraison de leur œuvre. Tout leur Chantebled était de la tête, tout ce qu'ils avaient fondé, créé là d'utile et de beau. Des champs cultivés, conquis sur les marais, leur venait le large frisson des grandes moissons prochaines; des pâturages, au travers des bois lointains, leur arrivait le souffle chaud du bétail, des troupeaux sans nombre, l'arche continuellement accrue; des sources captées, dont ils avaient fertilisé les landes, désormais prodigues de récoltes, ils entendaient la voix haute, ce ruissellement de l'eau qui est comme le sang de la terre. C'était l'œuvre sociale faite, le pain conquis, des subsistances créées, tirées du néant des terres incultes. Et, dans quel décor aimé, leur

race heureuse et reconnaissante leur donnait cette fête! Ces ormes et ces charmes, qui faisaient de la pelouse uno vaste salle de verdure, ils les avaient plantés, ils les avaientvusgrandir jour à jour, ainsi que les plus paisibles et les plus forts d'entre leurs enfants. Ce chêne surtout, géant aujourd'hui, grâce au flot clair du bassin où ruisselait perpétuellement une des sources, il était leur grand fils, celui qu'ils avaient enfanté là, le jour de la fondation de Chantebled, lui creusant le trou, elle tenant la tige du jeune plant. Et, à cette heure, les ombrageant de sa verdure immense, n'était-il pas le royal symbole de la famille entière? Comme lui, elle était innombrable; comme lui, elle avait multiplié, élargi sans fin ses branches, qui couvraient au loin le sol ; et, comme lui, elle était à elle seule toute une forêt, née d'un seul tronc, vivante de la même sève, forte de la même santé, pleine de chants, de brise et de soleil. Adossés au colosse, Mathieu et Marianne se confondaient dans sa gloire, dans sa souveraine majesté, d'une royauté pareille, ayant engendré autant d'êtres qu'il comptait de rameaux, régnant là sur le peuple de leurs enfants, qui vivaient d'eux, comme ses feuilles vivaient de lui. A leur droite, à leur gauche, les trois cents convives n'étaient que leur prolongement, le même arbre de vie, né de leur amour, tenant encore à leurs flancs par toutes les fibres. Ils sentaient leur joie à tous, de se glorifier en les fêtant, l'attendrissement des vieux, la turbulence des jeunes. Ils entendaient le retentissement de leur propre cœur jusque dans la poitrine des gamins à tête blonde, qui riaient déjà d'extase devant les gâteaux du dessert. Et leur œuvre de création humaine se trouvait rassemblée en face d'eux, en eux, ainsi que s'arrondissait le dôme géant du chêne, et de partout, aux alentours, l'autre œuvre les baignait de fécondité, cette création de la terre, cette nature qui s'était élargie

et fertilisée, à mesure qu'eux-mêmes se multipliaient. Alors, la beauté de Mathieu et de Marianne apparut, celle de s'être aimés pendant soixante-dix ans, et de s'adorer encore, à cette heure, comme au premier jour. Pendant soixante-dix ans, ils avaient marché côte à côte, au bras l'un de l'autre, sans une fôcherie, sans une infidélité. Venus de si loin, du même pas confiant et sûr, ils se rappelaient certes de grandes douleurs, mais elles les avaient toujours trappes du dehors. S'ils avaient sangloté parfois, ils s'étaient consolés à pleurer ensemble. Sous leurs chevelures blanches, ils avaient gardé leur foi de vingt ans, leurs cœurs restaient l'un dans l'autre, ainsi qu'au lendemain des noces, chacun ayant donné le sien, ne l'ayant jamais repris. C'était le lien d'amour indissoluble, le seul mariage, celui qui assure la vie entière, car il n'est de bonheur que dans l'éternel. Leur heureuse rencontre était d'avoir eu tous deux la puissance d'aimer, la volonté d'agir, le désir divin dont la flamme crée les mondes. Lui, dans l'adoration de sa femme, n'avait pas connu d'autre joie que celte passion de ci'éer, regardant l'œuvre à taire, l'œuvre faite, comme son unique raison d^être, son devoir et sa récompense. Elle, dans l'adoration de son mari, s'était simplement efforcée d'être la compagne, l'épouse et la mère, bonne pondeuse, bonne éleveuse, selon le mot de Boutan, puis bonne conseillère surtout, douée d'un jugement délicat qui dénouait les difficultés. Et c'était ainsi que, rapprochés par chaque enfant nouveau, comme par un lien de plus en plus serré, ils en étaient venus à se confondre. Ils étaient la raison, la santé, la force. Ils n'avaient toujours triomphé, au milieu des obstacles et des larmes, que grâce à cette longue entente, à cette fidélité commune, dans l'éternel renouveau de leur tendresse, dont l'armure les rendait invincibles. Ils ne pouvaient être vaincus, ils avaient tout conquis par la puissance même de leur union, sans

le vouloir. Et ils finissaient en héros, en conquérants du bonheur, la main dans la main, d'une pureté de cristal, très grands, très beaux, grandis et embellis encore de leui extrême vieillesse, de cette existence si longue, toute pleine d'un seul amour. Et leur innombrable lignée qui se trouvait là, la tribu conquérante née de leurs entrailles, n'avait d'autre force que la force d'union dont elle héritait, ce loyal amour des ancêtres légué aux enfants, cette solidaire affection qui les faisait s'aider, lutter pour la vie meilleure, en un peuple fraternel.

Mais il y eut une allégresse, le service commençait enfin. Tous les serviteurs de la ferme en étaient chargés, on n'avait pas voulu introduire une seule personne étrangère. Presque tous avaient grandi sur le domaine, euxmêmes étaient de la famille. Ensuite, ils auraient leur table, ils fêteraient, à leur tour, les noces de diamant. Et ce fut au milieu des exclamations et des bons rires que les premiers plats parurent.

Brusquement, le service s'arrêta, à peine commencé. Un grand silence s'était fait, un événement inattendu venait de se produire. Au milieu de la pelouse, entre ks deux bras de la table en fer à cheval, un jeune homme s'avançait, inconnu de tous. Il souriait gaiement, il marcha jusqu'au bout, ne s'arrêta que devant Mathieu et Marianne. Puis, d'une voix forte :

— Bonjour, grand-père! bonjour, grand'mère!... Il faut mettre un couvert de plus, car je suis venu vous fêter aussi.

L'assistance resta muette, dans un grand étonnement. Quel était donc ce jeune homme que personne n'avait jamais vu? Certainement, il ne pouvait être de la famille, on aurait su son nom, connu son visage. Alors, pourquoi saluait-il les ancêtres de ces noms vénérés de grand-père et,de grand'mère? Et la stupeur qui grandissait, provenait surtout de son extraordinaire ressemblance avec Mathieu,

un Froment à coup sûr, ayant les yeux clairs, le haut fronl en forme de tour. Mathieu jeune revivait en lui, tel que le représentait un portrait conservé pieusement dans la famille, à vingt-sept ans, lorsqu'il avait commencé la conquête de Ghantebled.

Alors, Mathieu, tremblant, se leva, tandis que Marianne souriait, divinement, ayant compris avant tous les autres.

— Qui donc es-tu, mon enfant, toi qui m'appelles grand-père, et qui me ressembles comme un frère?

— Je suis Dominique, le fils aîné de votre fils Nicolas, qui vit, avec ma mère Lisbeth, au vaste pays libre, dans l'autre France.

— Et quel âge as-tu?

— J'aurai vingt-sept ans en août prochain, lorsque, làbas, les eaux du Mger, le bon géant, reviendront féconder nos champs immenses.

— Et, dis-nous, es-tu marié, as-tu des enfants?

— J'ai pris pour femme une Française, née au Sénégal, et déjà dans notre maison de briques, que j'ai bâtie, quatre enfants poussent, sous le soleil enflammé du Soudan.

— Et, dis-nous encore, as-tu des frères, as-tu des sœurs ?

— Mon père Nicolas et Lisbeth ma mère ont eu dix-huit enfants, dont deux sont morts. Nous sommes seize, neuf garçons et sept filles.

Mathieu eut un bon rire de gaieté, comme pour dire que son fils Nicolas, à cinquante ans, était un vaillant ouvrier de la vie, ayant même œuvré mieux que lui. Il regarda Marianne, qui, elle aussi, riait de ravissement.

— AJors, mon enfant, puisque tu es le fils de mon fils Nicolas, viens nous embrasser, pour fêter nos noces. Et l'on va mettre ton couvert, tu es chez loi.

Dominique, en quatre enjambées, dut faire le tour de la table. Il serra de ses bras solides, il baisa les deux

IZi LES QUATRE ÉVANGILES

vieillards, qui défaillaient d'émotion heureuse, tant la sur[)rise était bonne, de cet enfant encore, en un tel jour, qui leur tombait d'un ciel lointain, qui leur disait l'autre famille, l'autre peuple issu de leurs flancs, en train de pulluler là-bas, d'une fécondité accrue, dans l'incendie des tropiques.

Cette surprise, elle était due au génie malin d'Ambroise, qui, tout de suite, s'en expliqua plaisamment, comme d'un coup de théâtre épique, préparé par lui. Depuis huit jours, il logeait dans son hôtel, il cachait Dominique, envoyé du Soudan par son père pour traiter justement avec lui certaines questions commerciales d'exportation, et pour commander surtout, à l'usine de Denis, tout un lot de machines agricoles, adaptées au sol de là-bas, d'une construction spéciale. Il n'y avait donc que Denis dans la confidence. Et, quand la table entière vit Dominique entre les bras des deux vieillards, quand elle connut l'histoire complète, ce fut une extraordinaire joie, de nouvelles acclamations assourdissantes, uji accueil de compliments, d'embrassades enthousiastes, sous lesquelles on manqua d'étouffer le messager de la famille sœur, le prince de la seconde dynastie des Froment, au pays de la prodigieuse France future.

Mathieu, gaiement, donnait des ordres.

— En face de nous deux, là, mettez son couvert... Il sera seul en face de nous, tel que l'ambassadeur d'un puissant empire. Songez qu'il représente, en dehors de son père et de sa mère, ûeuf frères, sept sœurs, saûs compter ses quatre enfants déjà... Allons, mon garçon, assois-toij et qu'on nous serve !

Le repas des noces ïui d'une allégresse attendrie, à l'ombre du grand chêne, criblée de soleil. Toute une fraîcheur délicieuse montait des herbes, il semblait que la nature amie apportât sa part de caresses. Les rires ne cessèrent pas de sonner, les vieux eux-mêmes étaient

redevenus des enfants joueurs, devant les quatre-vingtdix ans et les quatre-vingl-aept ans du marié et de la mariée. C'était un doux éclat des visages, sous les chevelures Il lanches, sous les chevelures brunes ou blondes; c'était toute la lignée en joie, belle d'une beauté saine et ravie, les enfants rayonnants, les jeunes gens superbes, los jeunes filles adorables, les époux unis, côte à côte. Et quel solide appétit! et quel joyeux tumulte accueillant chaque plat! et quel honneur fait au bon vin, pour fêter la vie bonne qui avait accordé à leurs deux patriarches la grâce suprême de les réunir tous à leur table, dans une si glorieuse circonstance! Au dessert, il y eut des saints, des santés portées, des acclamations encore. Mais, dans les conversations, dans les vives paroles qui volaient d'un bout de la table à l'autre, on en revenait toujours à la surprise du début, à cette entrée triomphale de l'ambassadeur fraternel. C'était lui, c'était sa présence inattendue, tout ce qu'il n'avait pas dit encore, toute l'aventure dont on le sentait plein, qui chauiîait la fièvre croissante, la passion de la famille, grisée de ce gala au grand air. Et, dès que le café fut servi, des questions sans fin se croisèrent, il fallut qu'il parlât.

- Oh! que vous dirai-je? répondit-il en riant, à une question d'Ambroise, désireux de savoir ce qu'il pensait de Chantebled, où il Tavait promené le matin. Je crains bien de n'être guère aimable, ni pour ce coin de pays, ni pour vos œuvres, si je suis franc. Sans doute, la culture est ici tout un art, tout un effort admirable de volonté, de science et de bon ordre, afin d'arracher à cette vieille terre les moissons qu'elle donne encore. Vous travaillez beaucoup, vous faites des prodiges... Mais, grand Dieu ! que votre royaume est petit! Comment y pouvez-vous vivre sans vous meurtrir les flancs aux coudes des voisins? Vous vous y êtes entassés par couches profondes, jusqu'à ne plus pouvoir respirer chacun ce qu'il faut d'air

libre à une poitrine d'homme. El vos champs les plus vastes, ce que vous appelez vos grands domaines, ne sont que des moites de terre, où vos rares bestiaux me font l'effet de quelques fourmis égarées... Ah ! l'immensité de mon Niger, l'immensité des plaines qu'il arrose, l'immensité de nos champs de là-bas, qui n'ont d'autres bornes que l'horizon lointain !

Benjamin l'avait écouté de sa place, frémissant. Depuis que ce fils des grandes eaux et d'un autre soleil était là, il ne le quittait plus du regard, avec toute une passion montante dans ses yeux de rêve. Et, lorsqu'il l'entendit parler de la sorte, il ne put résister davantage à l'appel de l'inconnu, il quitta sa place, fit le tour, vint s'asseoir près de lui.

— Le Niger, la plaine immense... Parle, dis-nouscette immensité.

— Le Niger, le bon géant, notre père à tous, là-bas ! J'avais huit ans à peine, lorsque mon père et ma mère quittèrent le Sénégal, en un coup d'imprudente bravoure, d'espoir fou, hantés du besoin de s'enfoncer dans le Soudan, au hasard de la conquête. Il y a bien des journées de marche, des roches, des brousses, des fleuves, pour aller de Saint-Louis à notre ferme actuelle, au delà de Dienné... Et je ne me souviens plus du premier voyage, il me semble que je suis né du bon Niger lui-même, de la fécondité miraculeuse de ses eaux. Il est immense et doux, il roule des flots sans nombre, pareil à une mer, d'une telle ampleur, que pas un pont ne l'enjambe, d'une telle coulée, qu'il emplit l'horizon d'un bord à l'autre. Il a des archipels, des bras couverts d'herbes comme des pâturages, des grands fonds où des escadres de poissons énormes nagent à l'aise. Il a ses tempêtes, il a ses jours de flammes, lorsque ses eaux engendrent sous l'étreinte brûlante du soleil, il a ses nuits délicieuses, ses nuits roses, d'une infinie douceur, lorsque la paix de la terre

descend des étoiles... Et c'est lui l'ancêtre, le fondateur, le fécondateur, c'est lui qui a engendré le Soudan, l'a doté de ses richesses incalculables, en le disputant à l'envahissement des S*iharas voisins, en le créant de son limon fertile. C'est lui qui, chaque année, aux saisons régulières, déborde, inonde la vallée, tel qu'un océan, puis la laisse grasse, comme engrossée d'une végétation formidable. Ainsi que le Nil, il a vaincu les sables, il est le père aux générations sans nombre, il est le dieu fabricateur d'un monde encore inconnu, qui, plus tard, enrichira la vieille Europe... Et la vallée du Niger, la colossale fille du bon géant, ah! quelle immensité pure, quel libre coup d'aile vers l'infini! La plaine s'ouvre, s'élargit, recule l'horizon, sans obstacle ni limites. La plaine et la plaine toujours, des champs que des champs toujours prolongent, des sillons droits, à perte de vue, dont la charrue mettrait des mois à atteindre le bout. On y récoltera la nourriture d'un grand peuple, le jour où la culture y sera pratiquée avec quelque courage et quelque science, car le royaume est encore vierge, tel que le bon fleuve l'a créé, il y a des mille ans. Demain, ce royaume appartiendra au laboureur qui aura osé le prendre, s'y tailler à son gré un domaine aussi vaste que la force de son travail l'aura rêvé, non plus des hectares, mais des lieues de labours, roulant des moissons éternelles... Et quel large souffle dans cette immensité, quelle joie à respirer toute la vaste étendue en une haleine, quelle vie saine et forte à ne plus être entassés les uns sur les autres, à se sentir libres, puissants, maîtres de la part de terre qu'on a voulue, sous le soleil qui luit pour tous !

Mais Benjamin ne se rassasiait pas de l'écouter, de l'interroger.

— Comment vous êtes-vous installés, là-bas ? Comment vivez-vous? Quels sont vos habitudes, vos travaux ?

Dominique se remit à rire, tellement il avait conscience

de les étonner, de les bouleverser, tous les parents inconnus qu'il trouvait là, qu'il voyait pendus à ses lèvres, passionnés d'une curiosité grandissante. Peu à peu, des femmes, des vieillards s'étaient levés, pour se rapprocher de lui. Et les enfants eux-mêmes l'entouraient, comme s'il leur eût conté un beau conte.

— Oh ! nous vivons en république, nous sommes la communauté dont chaque membre doit travailler à l'oeavre fraternelle. Dans la famille, il y a des ouvriers de tous les corps d'état, pour les gros ouvrages, d'une façon un peu barbare. Mais le père s'est surtout révélé comme un maçon émérite, car il a dû bâtir, quand nous sommes arrivés là-bas. Et même il a fabriqué ses briques luimême, grâce à des gisements d'argile qui existent près de Dienné. Notre ferme est donc maintenant un petit village, chaque enfant marié aura sa maison... Puis, nous ne sommes pas que cultivateurs, nous sommes pêcheurs et chasseurs. Nous avons nos barques, le Niger est extraordinairement peuplé, on y fait des pêches miraculeuses. La chasse suffirait également à nourrir la famille, le gibier pullule, des vols de perdrix et de pintades, sans compter les flamants, les pélicans, les aigrettes, les milliers de bêtes qui ne se mangent pas. Des lions noirs, parfois, nous viennent visiter ; des aigles, d'un vol lent, passent au-dessus de nos têtes; des hippopotames, au crépuscule, par trois et par quatre, jouent dans le fleuve, avec une grâce lourde d'enfants nègres qui se baigneraient... Mais, cependant, nous sommes surtout des laboureurs, rois de la plaine, lorsque le Niger s'est retiré, après avoir engrossé nos champs. Notre domaine est sans limites, il va jusqu'où l'effort de notre travail peut s'étendre. Et, si vous voyiez les laboureurs indigènes qui ne labourent même pas, qui n'ont guère pour outils primitifs que des bâtons dont ils grattent le sal, avant de lui confier les semences! Aucun souci, «acune peine, h. terre est

grasse, le soleil ardent, la récolte sera toujours belle. Aussi, nous autres, quand nous employons la charrue, quand nous donnons quelques soins à celte terre gonflée de vie, quelles prodigieuses moissons, quelle abondance de grains dont craqueraient toutes vos granges ! Le jour où nous aurons les machines agricoles que je suis venn commander chez vous, il nous faudra des flottilles de bateaux pour vous expédier le trop-plein de nos greniers... Après la décrue du fleuve, lorsque les eaux baissent, c'est le riz qui se cultive, des plaines de riz, qui parfois donnent deux récoltes. Puis, c'est le mil, ce sont les arachides, ce sera le blé, quand nous pourrons en faire la culture en grand. De vastes champs de coton se succèdent. Nous cultivons aussi le manioc et l'indigo, nous avons des potagers d'oignons, de piments, de courges, de concombres. Et je ne parle pas des productions naturelles, les arbres à gomme si précieux, dont nous avons toute une forêt, l'arbre à beurre, l'arbre à farine, l'arbre à soie, qui poussent sur nos terres comme les églantiers au bord de vos chemins... Enfin, nous sommes pasteurs, nous avons des troupeaux sans cesse renaissants, dont nous ne connaissons même pas le nombre de têtes. Nos chèvres, nos moutons à longue lainesont par milliers, nos chevaux galopent librement dans des parcs grands comme des villes, nos bœufs à bosse couvrent une lieoe de berges, lorsqu'ils descendent boire au Niger, à l'heure de splendeur sereine où le soleil se couche... Et surtout nous sommes des hommes libres, des hommes gais, qui travaillons pour la Joie de vivre sans entraves, avec cette récompense' de nous dire que notre œuvre est très grande, très belle et très bonne, puisqu'elle est l'autre France, la France souveraine de demain.

Alors, il ne s'arrêta plus. On n'avait plus besoin de l'interroger, il vidait son âme toute pleine de grandeur

et de beauté. Il disait Dienné, l'ancienne ville reine, au peuple, aux monuments venus d'Egypte, qui règne encore sur la vallée. Il disait les quatre autres centres, Bammakou, Niamina, Ségou, Sansanding, gros villages qui seront de grandes cités un jour. Il disait surtout Tombouctou la glorieuse, si longtemps inconnue, voilée de légendes, telle qu'un paradis défendu, avec son or, son ivoire, ses jolies femmes complaisantes, se levant comme un mirage de jouissances inaccessibles, au delà des sables dévorants. Il disait Tombouctou, la double porte du Sahara et du Soudan, la ville frontière où la vie aboutissait, se mêlait, s'échangeait, où le chameau des sables apportait les armes, les marchandises d'Europe, ainsi que le sel indispensable, où les pirogues du INiger débarquaient l'ivoire précieux, l'or qu'on ramassait à fleur de terre, les plumes d'autruche, les gommes, les céréales, toutes les richesses de la vallée féconde. Il disait Tombouctou entrepôt, Tombouctou métropole et marché de l'Afrique centrale, avec ses tas d'ivoire, ses tas d'or vierge, ses sacs de riz, de mil, d'arachides, ses pains d'indigo, ses bouquets de plumes d'autruche, ses métaux, ses dattes, ses étoffes, sa quincaillerie, son tabac, ses plaques de sel surtout, des dalles de sel gemme, apportées à dos de bète de l'effrayante Taoudenni, la cité saharienne da sel, dont ,1a terre est de sel sur des lieues, mine infernale de ce sel qui est à ce point précieux, dans le Soudan, qu'il sert aux échanges, cwnme une monnaie, plus utile que l'or. Enfin, il disait Tombouctou déchue, appauvrie, l'opulente et la resplendissante cité d'autrefois qui paraît aujourd'hui en ruine, qui cache derrière ses façades lépreuses, dans la crainte des voleurs du désert, les débris des trésors qu'elle a gardés, mais qui redeviendra demain la cité de gloire et de fortune, assise royalement entre le Soudan, grenier d'abondance, et le Sahara, route de l'Europe, lorsque la

France aura ouvert celle route, relié les provinces du nouvel empire, fonde celle autre France démesurée, près de laquelle l'antique patrie ne sera plus qu'un peu de cervelle pensante, le cerveau qui dirige.

— C'est là le rêve, cria-t-il, c'est l'œuvre gigantesque que réalisera demain. Notre Algérie reliée à Tombouctou par la voie du Sahara, des locomotives électriques qui emporteront toute la vieille Europe, au travers de l'infini dessables! Tombouctou reliée au Sénégal,par les flottilles à vapeur du Niger, par d'autres voies ferrées qui sillonneront de partout le vaste empire! la France nouvelle, immense, reliée à la France mère, l'antique pairie, par un prodigieux développement de côtes, fondée enfin, prête pour les cent millions d'habitants qui doivent y pousser un jour!... Sans doute, ces choses ne se feront point du soir au lendemain. Le Transsabarien n'est pas construit, il y a là deux mille cinq cents kilomètres de désert nu, dont l'exploitation ne saurait tenter les compagnies; et il faudra qu'une prospérité se déclare, qu'un commencement de culture, que des mines découvertes, que les exportations croissantes rendent possible l'effort d'argent de la métropole. Ensuite, il y a la question des peuplades de là-bas, faites de nègres doux pour la plupart, mais quelques-unes féroces, voleuses, d'une sauvagerie exallée par le fanatisme religieux, aggravant la grande difficulté de notre conquête, ce terrible problème de l'Islam, contre lequel nous nous heurterons, tant qu'il ne sera pas résolu. Et la vie seule, de longues années de vie peuvent seules créer un peuple nouveau, l'adapter à la terre nouvelle, en fondre les divers éléments, lui donner son existence normale, sa force homogène, son génie... N'importe pourtant! dès aujourd'hui, une France est née au loin, un empire illimité, et elle a besoin de notre sang, et il faut lui en donner pour qu'elle se peuple, qu'elle tire du sol ses incalculables richesses, qu'elle

devienne la plus grande, la plus forte, la plus souveraine, dans le monde entier.

Soulevé d'enthousiasme, frémissant de l'idéal lointain, enfin révélé, Benjamin avait des larmes plein les yeux. Ah! la vie saine, la vie noble, l'autre chose! toute la mission, toute l'œuvre qu'il n'avait fait que rêver jusquelà, confusément! Il demanda encore :

— Et beaucoup de familles françaises sont là-bas, comme la vôtre, qui colonisent?

Dominique, alors, éclata d'un grand rire.

— Eh! non, il y a bien quelques colons dans nos anciennes possessions du Sénégal; mais là-bas, au fond de la vallée du Ni^-er, au delà de Dienné, je crois bien que nous sommes les seuls... Nous sommes les pionniers, la folle avant-garde, les risque-tout de la foi et de l'espoir. Et nous y avons quelque mérite, car cela semble, aux gens raisonnables, une simple gageure contre le bon sens. Vous imaginez-vous cela? une famille française installée en plein chez les sauvages, ayant pour toute protection le voisinage d'un petit fort où un officier blanc commande à une douzaine de soldats indigènes, forcée

'parfois de faire elle-même le coup de feu, créant une ferme au milieu d'un pays que le fanatisme de quelque chef de tribu peut soulever d'un jour à l'autre. C'est d'une démence à fâcher le monde, et c'est ce qui nous ravit, c'est ce qui nous rend si gais, si bien portants, si victorieux. Nous ouvrons la route, nous donnons l'exemple. Nous portons notre bonne vieille France làbas, nous nous sommes taillé, au milieu des terres vierges, un champ illimité qui deviendra une province, nous avons fondé un village qui sera, dans cent ans, une grande ville. Il n'est pas, aux colonies, de race plus féconde que la race française, elle qui paraît être devenue stérile sur son antique sol. Et nous pullulerons, e! nous emplirons le monde !... Venez donc, venez donc, vous

tous, puisque vous êtes trop entassés, puisque vous maniiiez d'air dans vos champs trop étroits, dans vos villes iirchaufTées, empoisonnées. Il y a là-bas place pour tous, 'es terres neuves, du grand air que n'a respiré personne, une tâche à remplir qui fera de vous tous des léros, des gaillards solides, heureux de vivre. Venez vec moi, j'emmène les hommes, j'emmène les femmes de bonne volonté, et vous vous taillerez d'autres provinces, et vous fonderez d'autres villes, pour la toute-puissance future de la grande France démesurée!

Il riait si gaiement, il était si beau, si brave, si robuste, que la table entière, une fois encore, l'acclama. On ne le suivrait certainement point, puisque tous ces ménages avaient leurs nids faits, puisque tous ces jeunes gens tenaient déjà trop à la vieille terre par les racines de la race, endormie aujourd'hui au foyer, après tant d'esprit aventureux. Mais quelle merveilleuse histoire, écoutée des petits et des grands enfants comme un beau conte qui les ravissait, qui réveillerait chez eux, demain sans doute, la passion active des glorieuses entreprises lointaines ! La semence de l'inconnu était jetée, elle pousserait en une moisson de fabuleuse puissance.

Et Benjamin fut le seul à crier, au milieu de l'enthousiasme, où sa parole se perdit :

— Oui ! oui! je veux vivre... Emmène-moi, emmènemoi!

Mais, pour conclure, Dominique reprenait :

— Et, grand-père, je ne vous l'ai pas dit encore, mon père a donné le nom de ChantebJed à notre ferme de làbas... Souvent, il nous raconte comment \(ms avez fondé votre domaine, ici, dans un coup d'audace prévoyante, lorsque tout le monde se moquait, haussait les épaules, en vous accusant de folie. Et c'est, là-bas, pour mon père, la même dérision, la même pitié méprisante, car on s'attend à ce que le bon Niger emporte un jour notre

village, si quelque bande de nègres rôdeurs ne nous tue l)as et ne nous mange pas auparavant... Ah! je suis bien tranquille, nous vaincrons comme vous avez vaincu, parce que la folie de l'action est la divine sagesse. Il y aura, làbas, un autre royaume des Froment, un autre Chantebled immense, dont vous serez tous les deux, grand'mère et vous, les ancêtres, les patriarches lointains qu'on vénérera comme des dieux... Et je bois à votre santé, grand-père, je bois à votre santé, grand'mère, au nom de votre autre peuple futur, poussé gaillardement sous le brûlant soleil des tropiques.

Mathieu, qui s'était levé, dit d'une voix forte, dans une émotion profonde :

— A ta santé ! mon garçon. A la santé de mon fils Nicolas, de sa femme Lisbeth, et de tous ceux qui sont nés de leur amour! A la santé de tous ceux qui en naîtront demain, de génération en génération !

Et Marianne, qui s'était levée elle aussi, dit à son tour :

— A la santé de vos femmes et de vos filles, de vos épouses et de vos mères! A la santé de celles qui aimeront, qui enfanteront, qui créeront le plus de vie pour le plus de bonheur possible.

Alors, le gala se termina, on quitta la table, toute la famille se répandit librement sur la pelouse. Et il y eut un dernier triomphe autour de Mathieu et de Marianne, que le flot pressé de leurs enfants entourèrent. C'était le flot de la fécondité victorieuse, tout le petit peuple heureux né de leurs flancs qui les assaillait de sa joie, qui les étouffait de ses tendresses. Vingt bras ensemble leur tendaient des enfants, des têtes blondes ou brunes à baiser. Eux, dans leur grand âge, dans l'état divin d'enfance où ils retournaient, ne reconnaissaient pas toujours les gamins ni les gamines. Ils se trompaient, changeaient les noms, prenaient les uns pour les autres. On riait, on

rectifiait, on faisait appel à leur mémoire. El ils riaient aussi, ils avaient un geste de délicieuse erreur. Ça n'avait pas d'importance, s'ils ne savaient plus, car c'était toujours de leur moisson. Puis, il y avait là des femmes enceintes, des petites-filles, des àrriére-petitos-filles, qu'ils appelaient, qu'ils voulaient embrasser aussi, pour porter bon:"" chance aux enfants encore qui allaient naître, des enfants de leurs enfants, à l'infini, une race qui s'élargirait toujours, qui les continuerait au lointain des âges. Puis, il y avait là des mères en train de nourrir, celles dont les enfants au maillot avaient doi'mi sagement, pendant le repas ; et, maintenant qu'ils étaient réveillés, criant la faim, elles devaient leur servir leur part du régal, elles leur donnaient le sein, assises sous les arbres, s'égayant entre elles, la gorge libre, dans une sérénité fière. C'était la royale beauté de la femme, épouse et mère, c'était la décisive victoire de la maternité féconde sur la virginité tueuse de vie. Que les mœurs soient donc changées, et l'idée de morak, et l'idée de beauté, et qu'on refasse un monde avec cette beauté triomphante de la mère qui allaite l'enfant, dans la majesté de son symbole! Toujours de nouvelles semences enfantaient des moissons nouvelles, le soleil toujours remontait de l'horizon, le lait ruisselait sans fin des gorges nourricières, sève éternelle de l'humanité vivante. Et ce fleuve de lait charriait la vie à travers les veines du monde, et il se gonflait, et il débordait, pour les siècles infinis.

Le plus de vie possible, pour le plus de bonheur possible. Tel était l'acte de foi en la vie, l'acte d'espoir en son œuvre juste et bonne. La fécondité victorieuse restait la force indiscutée, la puissance souveraine qui seule faisait l'avenir. Elle était la grande révolutionnaire, l'ouvrière incessante du progrès, la mère de toutes les civilisations, recréant sans cesse l'armée de ses lutteurs innombrables, jetant au cours des siècles des

■"të LES quatre: évangiles

milliards de pauvres, d'affamés, de révoltés, à la conquête de la vérité et de la justice, jl ne s'est pas fait, dans l'Histoire, un seul pas en avant, sans que ee soit le nombre qui ait poussé l'humanité en sa marche. Demain, comme hier, sera conquis par le pullulement des foules, en quête du bonheur. Et ce seront les bienfaits attendus de notre âge, l'égalité économique obtenue enfin ainsi que l'a été l'égalité politique, la juste répartition des richesses rendue désormais facile, le travail obligatoire rétabli dans sa nécessité glorieuse. Il n'est pas vrai qu'il doit imposé aux hommes en châtiment du péché, il est au contraire un honneur, une noblesse, le plus précieux des biens, la joie, la santé, la force, l'âme même du monde, qui toujours est en labeur, en création du futur. C'est du travail que l'enfant mis au mojide, c'est du travail que la vie vécue normalement, sans perversion imbécile, le rythme même de la grande besogne quotidienne qui emporte le monde à l'éternité de son destin. Et la misère, le crime social abominable, disparaîtra, dans cette glorification du travail, dans cette distribution entre tous de l'universelle tâche, chacun ayant accepté sa part légitime de devoirs et de droits. Et que des enfants poussent, ils ne seront que des instruments de richesse, des accroissements du capital humain, d'existence libre et heureuse, sans que les enfants des uns puissent être de la chair à corvée, à boucherie ou à prostitution, pour l'égoïsme des enfants des autres. Et c'est la vie encore qui aura vaincu, la renaissance de la vie honorée, adorée, de cette religion de la vie, écrasée sous le long, l'exécrable cauchemar du catholicisme, dont les peuples à deux reprises déjà, au quinzième siècle, au dfx-huitième, ont essayé violemment de se délivrer, et qu'ils chasseront enfin, le jour prochain où la terre féconde, la femme féconde redeviendront le culte, la toute-puissance et la souveraine beauté.

A celte heure dernière, dans le soir resplendissant,

Mathieu et Marianne régnaient par leur race nombreuse.

Un mouvement héroïque, admirable, les avait emportés

à cette royauté. Ils finissaient en héros de la vie, vieil-

i lards augustes, parce qu'ils avaient beaucoup enfanté,

beaucoup créé d'êtres et de choses. Et cela au milieu

des batailles, dans le travail, dans la douleur. Souvent,

ils avaient sangloté. Puis, avec l'âge extrùme, la paix

était venue, la grande paix souriante, fuite des bonnes

I besognes accomplies, de la bonne certitude du sommeil

[ prochain, tandis que leurs enfants, les enfants de leurs

t enfants, autour d'eux, recommençaient la lutte, travail-

i laient et souffraient, vivaient à leur tour. Et, dans leur

i grandeur de héros, il y avait aussi tout le désir dont ils

j avaient brûlé, le divin désir, fabricateur et régulateur du

monde, qui les avait visités en coups de flamme, àchacun de

leurs enfantements nouveaux. Ils étaient comme le temple

; sacré que le dieu avait habité constamment, ils s'étaient

aimés du feu inextinguible dont l'univers brûle, pour la

continuelle création. Leur beauté rayonnante, sous les

cheveux blancs, venait de cette lumière dont leurs yeux

restaient pleins, de cette puissance d'aimer, que l'âge

n'avait pu éteindre. Sans doute, comme ils le disaient en

plaisantant autrefois, ils avaient dépassé toute mesure,

dans leur imprévoyance à faire des enfants, scandalisant

« leurs voisins, troublant les mœurs respectées. Mais, délî-

r nitivement, n'avaient-ils pas eu raison? Leurs enfants

I n'avaient rogné la part de personne, chacun avait apporté

sa subsistance. Et puis, il est bon de trop moissonner,

quand les greniers du pays sont vides. Il en faudrait

beaucoup de ces imprévoyants, pour combattre la prudence

égoïste des autres, aux heures de grande disette. C'est le

bon exemple civique, la race raffermie, la patrie refaite,

au milieu des affreux déchets, par la belle fol'e du nombre,

I de la prodigalité à pleines mains, saine et joyeuse.

Alors, la vie exigea un dernier héroïsme de Mathieu et de Maiianne. Un mois plus tard, lorsque Dominique fut sur le point de retourner au Soudan, Benjamin leur dit' un soir sa passion, l'appel irrésistible, venu de la plaine inconnue et lointaine, auquel il obéissait.

— Père bien-aimé, mère adorée, laissez-moi partir avec Dominique... J'ai lutté, je me fais horreur de vous quitter ainsi, à votre âge. Mais je souffre trop, mon âme éclate, pleine d'infini ; et je mourrai d'oisiveté honteuse, si je ne pars pas.

Ils récoutaient, le cœur brisé. Ces paroles ne les surprenaient point, ils les entendaient venir, depuis le renouveau de leurs noces. Et ils tremblaient, ils sentaient bien qu'ils ne pourraient refuser, car ils se savaient coupables d'avoir gardé ce dernier enfant au nid familial, après avoir donné les autres. Ah! l'insatiable vie qui ne leur permettait pas cette avarice tardive, qui exigeait jusqu'au cher trésor caché discrètement, dont leur égoïsme jaloux rêvait de ne se séparer qu'au seuil de la tombe !

Un grand silence régna, et Mathieu répondit enfin, d'une voix lente :

— Mon enfant, je ne puis te retenir. Va donc où l'existence t'appelle... Si je savais devoir mourir ce soir, je te dirais d'atteadre demain.

A son tour, Marianne dit doucement :

— Pourquoi ne mourons-nous pas tout de suite?... Nous n'aurions pas cette dernière souffrance, et tu n'emporterais que notre souvenir.

Une fois encore, le cimetière de Janville s'évoquait, le champ de paix où dormaient déjà des êtres chers, où bientôt eux-mêmes iraient les rejoindre. Cette pensée était sans tristesse, ils espéraient s'y coucher ensemble, le même jour, car ils ne pouvaient concevoir la vie l'un sans l'autre. Et, d'ailleurs, ne continueraient-ils pas à

FÉCONBITÉ 74»

\ivre, vivant toujours par leurs enfants, unis à jamais, immortels dans leur race?

— Père bien-aimé, mère adorée, répéta Benjamin, c'est moi qui demain serai mort, si je ne pars pas. Attendre votre lin, grand Dieu! ne serait-ce pas la vouloir? Il faut que longtemps encore vous viviez, et je veux vivre comme vous.

Il y eut un nouveau silence, puis Mathieu et Marianne dirent ensemble :

— Pars donc, mon enfant. C'est juste, il faut vivre. Mais, le jour des adieux, quel déchirement, quelle

douleur dernière à s'arracher cette chair encore, tout ce qui leur restait d'eux-mêmes, pour en faire à la vie le suprême cadeau! C'était le départ de Nicolas qui recommençait, le jamais plus de l'enfant migrateur, envolé, donné au vent qui passe, pour l'ensemencement des terres ignorées et lointaines, par-dessus les frontières.

— Jamais plus ! cria Mathieu en larmes.

Et Marianne répéta, dans le grand sanglot monté de ses flancs : <

— Jamais plus, jamais plus !

Maintenant, ce n'était pas seulement la famille accrue, la patrie refaite, la France repeuplée pour les luttes futures, c'était encore l'humanité élargie, les déserts défrichés, la terre peuplée entièrement. Après la patrie, la terre. Après la famille, la nation, puis l'humanité. Et quel coup d'ailes envahisseur, quelle brusque ouverture sur l'immensité du monde ! Toute la fraîcheur des océans, toutes les senteurs des continents vierges, arrivaient en une haleine géante, comme une brise du large. A peine quinze cents millions d'âmes, aujourd'hui, par îes quelques champs cultivés du globe, n'est-ce pas misérable, lorsque le globe, ouvert tout entier à coups de charrue, devrait en nourrir dix fois davantage? Quel étroit horizon que de vouloir borner l'humanité vivante

au chiffre actuel, en admettant simplement dès échanges de peuple à peuple- des capitales mourant sur place, comme sont mortes lîabylone, Ninive, Memphis, tandis que d'autres reines do monde héritent, renaissantes, florissantes, de civili^ations nouvelles, sans que jamais le nombre des âmes puisse désormais s'accroître ! C'est là l'hypothèse de la mort, car rien ne reste stationnaire, ce qui ne croît plus décroît et disparaît. La vie est la marée montante dont le flot chaque jour continue la créaition, achève l'œuvre du bonheur attendu, quand les temps seront accomplis. Le flux et le reftux des peuples ne sont que les périodes de la marche en avant; les grands siècles de lumière emportés, remplacés par des siècles noirs, marquent uniquement les étapes. Toujours un nouveau pas est fait, un peu plus de la terre conquis, un peu plus de la vie mis en œuvre. La loi semble être le double phénomène de la fécondité qui fait la civilisation et de la civilisation qui restreint la fécondité. Et l'équilibre en naîtra, le jour où la terre entièrement habitée, défrichée, utilisée, aura rempli son destin. Et le divin rêve, l'utopie généreuse vole à plein ciel, la famille fondue dans la nation, la nation fondue dans l'humanité, un seul peuple fraternel faisant du monde une cité unique de paix, de vérité et de justice. Ah ! que l'éternelle fécondité monte toujours, que la semence humaine soit emportée pardessus les frontières, aille peupler au loin les déserts incultes, élargisse l'humanité dans les siècles à venir, jusqu'au règne de la vie souveraine, maîtresse enfm du temps et de l'espace!

Et, après le départ de Benjamin, emmené par Dominique, Mathieu et Marianne retrouvèrent la grandejoicde leur enfantement, la grande paix de leur œuvre achevée, prodigue, inépuisable. Ils n'avaient plus rien à eux, rien que le bonheur d'avoir tout donné à la vie. Le jamais plus de la séparation devenait le toujours davantage de la vie

accrue, épandue au delà de l'horizon sans bornes. Candides et riants, les héros bientôt centenaires triomphaient, dans la floraison débordante de leur race. Par-dessus les mers, le lait avait coulé, du vieux sol de France, jusqu'aux immensités de l'Afrique vierge, la jeune et géante France de demain. xVprès le Chantebled conquis sur un coin dédaigné du patrimoine national, un autre Chantebled se taillait un royaume, au loin, dans les vastes étendues désertes, que la vie avait à féconder encore. Et c'était l'exode, l'expansion humaine par le monde, l'humanité en marche, à l'infini. ,

Angleterre. — Août 1898-Mai 1899.

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