CHAPITRE IX
FRANCE
De tous les pays de l’Europe continentale, il n’en est pro~ bablement aucun qui ait acquis depuis aussi longtemps que la France une économie industrielle puissante. Quand il s’est agi pour les nations européennes, au commencement du siècle dernier, d’implanter chez elles la grande industrie , le régime des métiers mécaniques à haute production et des hauts fourneaux, la France s’est trouvée l’une des toutes premières nations sur le continent à marquer cette évolution nécessaire. L’industrialisation précoce de la France est hors de doute ; depuis plus d’un demi-siècle, notre pays nourrit une population ouvrière importante ; elle offre donc, depuis à peu près autant de temps que l’Angleterre, un excellent terrain au développement du principe coopératif. Sans doute, il ne faudrait pas forcer les termes de l’assimilation, et prétendre que les circonstances économiques sont au même degré favorables à la coopération en France et en Angleterre ; la population commerciale et industrielle anglaise équivaut à 549 0/0 de sa population agricole ; en France, au contraire, population commerciale et population industrielle réunies ne correspondent qu’à 112 0/0de la population agricole (1).
La France ne s’est point spécialisée comme l’Angleterre dans la production industrielle : elle a réussi à établir un bienfaisant équilibre entre son activité commerciale et manufacturière et son activité agricole. Les classes ouvrières industrielles sont moins prédominantes en France qu’en An-
(1) Statistique générale , n° 1, p. 70,
gleterre, cependant les 7 à 8 millions de salariés industriels que nourrit l’industrie française sont un élément-base, bien suffisant pour alimenter un puissant mouvement coopératif.
En fait, la France, malgré son industrialisation précoce, est l’un des pays d’Europe les plus en retard, au point de vue coopératif. Son mouvement coopératif est, à vrai dire, tout récent ; il n’a guère plus de 20 ans de date. Donner les raisons de ce retard — inexplicable, semble-t-il — revient à exposer à grands t raits, quelle place le mouvement corporatif a occupée chez nous, retardant d’autant la naissance du mouvement coopératif . cette étude, si lamentable soit-elle, n’en demeure pas moins nécessaire et instructive.
La raison principale du faible développemenl coopératif de la France: élude du mouvement corporatif français. — La France est le pays classique, la patrie d’adoption des associations ouvrières de production. Aucun axiome économique n'est peut-être plus exact ni plus banal ; encore est-il nécessaire d’expliquer cette formule, de la justifier. .
Quand on affirme que la France est le pays classique des associations ouvrières, on n’entend pas dire, que la France est le pays où le mouvement corporatif a atteint le plus grand développement; les associations ouvrières anglaises sont plus puissantes et plus nombreuses. Encore moins, prétend-on qu’en France, les associations ouvrières de production sont plus nombreuses ou plus importantes que les sociétés distributives. Rien ne serait plus faux que cette assertion, le développement actuel des coopératives distributives l’emporte de haute lutte sur celui des associations ouvrières. A vrai dire, le mouvement syndicaliste, une fois mis à part, le mouvement coopératif est aujourd’hui en France, comme en Allemagne ou en Angleterre, le seul mouvement associationiste qui demeure vivant et en progrès, les associations ouvrières de production ne réalisent que des progrès absolument négligeables.
FRANCE
L’axiome courant doit, pour être exact, s’entendre dans un tout autre sens : il signifie qu’historiquement, les associations ouvrières de production ont en France de beaucoup précédé les sociétés distributives et que, pendant longtemps, la classe ouvrière, ainsi que l’opinion publique française, se sont exclusivement attachées au principe corporatif. C’est la France, qui a la première imaginé le mécanisme de l’association ouvrière de production et en a réalisé les premières applications. Tout à l’inverse des associations ouvrières de production qui sont d’origine française, les sociétés distributives et les sociétés syndicales sont d’importation étrangère et de développement assez récent sur le territoire français.
SECTION I
§ 1er. — Origine du mouvement corporatif en France.
Le mouvement corporatif a pris naissance en France en 1834 ; la première association ouvrière de production du monde a été « l’Association des ouvriers bijoutiers en doré » constituée à Paris en 1834 sous l’inspiration directe de Bûchez. Pour rester exacte, cette formule, si absolue, a besoin d’être expliquée.
Le principe de répartition des bénéfices au prorata des salaires a été, pour ainsi dire, connu de tout temps, les grandes « Artèles » de Russie, les « Natiens » d’Anvers, vastes sociétés établies entre ouvriers du port, en sont d’excellents exemples. Si ce principe n’a jamais reçu d’application extrêmement étendue, c’est par la force même des choses, en vertu de la contradiction interne qu’il porte en lui. Son caractère fragile, son incapacité à se développer ont fait croire à sa nouveauté, quand un petit nombre d’hommes y eurent placé leur foi sociale et leurs espérances économiques. En réalité la seule nouveauté qu’il faille marquer à son endroit, c’est
2l0 DEUXIÈME PARTIE. — TITRE II — CHAPITRE IX
l’enthousiasme qu’il a déchaîné en France à une époque toute récente.
La théorie de l'association ouvrière de production. — Avant 1834, il existait — ou il avait existé — des associations ouvrières de production, mais elles étaient demeurées insconscienles d’elles-mêmes. Brusquement lin homme, Jean-Philippe Bûchez, s’aperçut en 1831 du parti qu’on pouvait en tirer, il fait à cette date la théorie de l’association ouvrière de production ; aussi la première association fondée après 1831 a-t-elle mérité le titre d’association ouvrière de production ; elle avait été rendue par Bûchez consciente de son but et de sa portée sociale (1).
Selon les théories de Bûchez, les ouvriers et principalement ceux qui n’ont pas besoin de machines coûteuses, pour travailler, mais « dont l’habileté est le principal capital » (2) peuvent s’associer, se constituer entrepreneurs et se partager à la fin de l’année les bénéfices réalisés au prorata du travail de chacun. La théorie de l’association ouvrière de production était ainsi constituée.
La théorie de la coopérative de solidarité. — A la vérité, Bûchez, en même temps qu’il imaginait cette formule constitutive de l’association ouvrière de production — véritable mécanisme de répartition du socialisme corporatif — attachait son nom à une conception, à notre sens beaucoup plus intéressante et plus féconde. Le premier, il émettait l’idée du renoncement définitif des membres de l’association à une part importante des bénéfices sociaux et il proposait l’institution d’un capital collectif, inaliénable et indivisible (3)*
(t) Consulter Hubert-Valleroux : Les associations coopératives , p. 1 à 26 — la documentation de ce livre est des plus précieuses. —
(2) Journal des Sciences Sociales, 18 décembre 1831, ri° 3.
(3) Journal des Sciences Sociales (17 déc. 1831) rapporté dans Hubert-Valleroux, p. 4.
FRANCE
Bûchez était influencé par certaines idées mystiques du catholicisme et, d’une manière plus générale, par l’idée chrétienne d’altruisme et de dévouement. Celte cause, toute morale et religieuse, l’a certainement incliné vers semblable conception économique ; cependant cette idée du renoncement — partiel ou total — des associés aux bénéfices de l’entreprise se justifie aussi par un raisonnement purement économique. L’affranchissement de la classe ouvrière sera d’autant plus rapide que celle-ci effectuera plus vite le rachat de tous moyens de production ; le meilleur moyen d’accélérer ce rachat, c’est de consacrer au fonds de réserve des associations ouvrières existantes,la plus forte part possible des bénéfices réalisés, c’est-àdire leur intégralité. L’affectation au fonds de réserve de la totalité des bénéfices est la première règle de développement qui s’impose à toute association ouvrière ; mais il serait d’une faible utilité d’amasser des fonds de réserve importants, si ces fonds pouvaient être à tout moment anéantis par une division opérée entre les membres de l’association, et ceux-ci seraient d’autant plus portés à cette mesure, que le fonds de réserve serait plus considérable ; aussi Bûchez désirait-il que le fonds de réserve de l’association soit déclaré inaliénable, indissoluble et indivisible, ce capital « socialisé » serait ainsi placé en dehors du commerce, complètement à l’abri des atteinles des particuliers.
Bûchez, en posant nettement l’idée du renoncement des associés à une fraction importante des bénéfices et en préconisant la constitution d’un capital socialisé, s’élevait presque jusqu’à la conception de la coopérative cle solidarité. Ce dernier terme est, en effet, celui par lequel il convient de désigner les sociétés d’ouvriers producteurs qui consacrent l’intégralité de leurs bénéfices au fonds de réserve.
Semblables sociétés ont existé même avant 1834 ; on pourrait citer les Union-Shops d’Angleterre qui remontent à 1828; ces coopératives de solidarité n’étaient conscientes ni de leur but, ni de leur nature propre, Bûchez les a, le premier, éclai-
rées sur leur rôle social possible. Aussi doit-il être regardé comme le fondateur de la théorie de la coopérative de solidarité, en même temps que de la théorie de l’association ouvrière de production. Toutefois, le succès n’a pas souvent répondu à ses efforts ; dans l'immense majorité des cas les sociétés fondées en France sous la deuxième République et jusqu’à ces dernières années, ont constitué des associations ouvrières de production et non des coopératives de solidarité.
§ 2. — Le premier mouvement corporatif (1848).
Le mouvement corporatif qui s’est manifesté sous la deuxième République fut assez brusque ; de 1848 à 1851, il se fonde environ 200 associations ouvrières de production qui répartissaient, il est vrai, les bénéfices, non pas au prorata des salaires, mais d’une manière uniforme, en vertu du principe du partage par tête. Le prêt de 3 millions que la seconde République a consenti à ces associations, ne leur a point porté bonheur • en 1852, il ne restait plus rien de ces 200 associations ; cette floraison devait être plus éphémère encore que brillante.
§ 3. — Le deuxième mouvement corporatif (1863).
Les dernières années du second Empire marquent un réveil assez brusque en France de l’idée corporative. Toute une école composée de publicistes et de philanthropes s’était fondée pour préconiser l’association ouvrière de production ; les ouvriers français du second Empire avaient leur imagination encore nourrie des rêves du socialisme corporatif : quelques associations ouvrières se constituèrent à partir de 1863, mais ce mouvement échoua rapidement comme celui de 1848.
FRANCE
Double caractère du mouvement associationniste de 1863 : l'idée coopérative prend corps . — Cependant on commençait à soupçonner en France que l’on pouvait réaliser un mouvement d’associations d’une autre manière que par le procédé de l’association ouvrière de production, l’idée coopérative, née en terre anglaise, franchissait la Manche et commençait à pénétrer chez nous ; l’exemple de l'Angleterre attirait l’attention de quelques économistes français sur le mécanisme de la Coopération distributive, l’année 1864 qui vit l’établissement de la grande Wholesale anglaise, amena la publication en France d’une brochure sur « les Sociétés de consommation ». L’auteur, Casimir Périer, en même temps qu’il recommandait chaudement l’association ouvrière de production, exposait la théorie de la coopérative distributive et présentait un très vif éloge des Equitables Pionniers de Rochdale : « Quiconque voudra raconter l’histoire des sociétés coopératives devra toujours tourner ses regards vers les Equitables Pionniers de Rochdale. Avec une merveilleuse intelligence des besoins, des qualités, des défauts même des populations ouvières, ils créèrent, pour ainsi dire, du premier jet, un modèle où il faut chercher le plus sûr enseignement et les meilleurs exemples » (1).
L’exemple de la Société de Rochdale se trouvait pour la première fois, à notre connaissance, présenté au public français ; peu de temps après, quelques rares sociétés distributives se constituent : la Revendication de Puteaux et la Société du XVIIP arrondissement , toutes deux fondées en 1866 dans la région parisienne, sont les exemples les plus illustres des premières coopératives qui se soient constituées en France.
Les premières sociétés distributives françaises. — Les premières coopératives qui ont été établies en France remontent, semble-t-il, à 1864. On cite parfois certaines Unions de
(1) Rapporté par Hubert Valleroux, Les associations coopératives en France et à l'étranger, 1884, p. 132.
consommateurs qui ont pris naissance chez nous dès 1848, ces sociétés, directement inspirées des théories de Fourier, avaient la prétention d’être les embryons de futures colonies communistes ; elles ne constituaient en rien des sociétés distributives. La plus célèbre de ces Unions de consommateurs est l'Union de Valence constituée dès 1848 ; on en rencontrait plusieurs à Paris et à Lyon en 1851 ; elles disparurent toutes cette même année (1).
Au sein du premier mouvement associationniste de 1848, tout entier pénétré des théories corporatives, ces sociétés sont les seules à représenter, mais d’une manière fort insuffisante,l’idéal du « consommateur-roi »; elles sont les premiers prodromes du mouvement coopératif de 1864.
Certains auteurs citent la Société d’Hargicourt (Aisne) constituée en 1851, comme la doyenne de nos sociétés distributives françaises ; en réalité, cette société transformée aux environs de 1862-1864 n’a revêtu le caractère coopératif qu’à cette dernière date. Elle est contemporaine des sociétés coopératives de 1864, elle ne semble pas être leur aînée.
Il y a lieu de porter le même jugement sur la « Ruche Stéphanoise » qui fut instituée à St-Etienne en 1855. Les renseignements que nous possédons sur cette société sont extrêmement vagues et insuffisants ; toutefois, il semble à peu près certain que cette société n’a pas appliqué depuis sa fondation, le principe de la répartition des profits au prorata des achats ; elle n’a vraisemblablement acquis le caractère coopératif qu’après 1864.
Les trois sociétés que nous voyons se constituer en 1864 sont les premières coopératives qui soient apparues en France. En 1865, 5 coopératives ont été constituées; 9, en 1866; 12 en 1867. Le mouvement semblait donc prendre consistance, quand il s’effondra brusquement, les sociétés distributives de 1864-1866 eurent le même sort que les associations ouvrières de production de la même période.
(1) Hubert Valleroux, Ibid. , p. 61, 91, 99 à 105 et 303.
FRANCE
Ce premier mouvement coopératif s’arrêta net en 1868, comme le mouvement corporatif dont il était accompagné.
§ 4. — Le mouvement coopératif et corporatif de 1880 à nos jours.
L’année 1880 marque l’éclosion véritable de l’idée coopérative en France ; le principe coopératif n’a vraiment acquis le droit de cité chez nous qu’à dater du troisième mouvement associationnisle. Le retard extraordinaire dans lequel se trouve actuellement la France, au point de vue coopératif, s’explique par le fait que le premier mouvement coopératif digne de ce nom ne remonte pas chez nous à 30 ans de date.
En 1880 et jusqu’à nos jours, quelques associations ouvrières de production se constituent, mais la prépondérance appartient incontestablement aux sociétés distributives, la longue lutte que s’étaient livrée en France depuis 1864 les deux tendances contraires— tendance corporative et tendance coopérative — ne se clôturait qu’aux environs de 1880, par la victoire finale de l’élément coopératif.
De 1868 à 1880, presque aucune coopérative n’a été fondée ; tout au plus, peut-on signaler la constitution en 1874 de la « Moissonneuse » à Paris; elle devait avoir une carrière fort brillante. En 1902, elle comptait 10.000 membres et faisait 3 millions d’affaires ; mais une gestion maladroite devait être fatale à la société : au mois d’avril 1904, la « Moissonneuse » était mise en liquidation.
Brusquement, à partir de 1880, le mouvement coopératif prend corps sans qu’on sache à quelle cause attribuer ce réveil de l’idée coopérative. La statistique dressée en 1894 par le Comité central de l’Union coopérative des Sociétés françaises de consommation accuse la création de 22 coopératives en 1880 ; de 21 en 1881 (1), le mouvement s’est maintenu
(1) Almanach de la Coopération française , 1895, p. 30-32.
depuis : le nombre moyen des coopératives fondées annuellement de 1864 à 1880 est de 5 1 /2, tandis que le nombre moyen correspondant des coopératives fondées de 1880 à 1893 est de 21 1/2, le résultat immédiat de cette poussée coopérative fut la constitution dès 1885 d’une Union coopérative.
Cet organisme central devait s’efforcer dès cette époque d’organiser l’achat en gros, le but de l’Union était de faire entrer le plus rapidement possible les sociétés françaises dans la phase fédérative.
§ 5. — L’Ecole de Nîmes et l’Union coopérative française.
L’Union coopérative de 1885 est l’œuvre directe de l 'Ecole de Nîmes et du Congrès coopératif de 1885 tenu à Paris. Cette école coopérative, la première que la France ait possédée, a exercé une influence trop considérable sur notre mouvement coopératif français, pour que nous ne soyons pas obligé d’en faire un historique rapide.
L'Ecole de Nîmes. — Nîmes, depuis une trentaine d'années, constitue en France un centre coopératif important. Cependant, les deux ou trois petites sociétés distributives qui fonctionnent dans cette ville depuis une quinzaine d’années, sans réussir à prendre une véritable extension, n'auraient pas suffi à assurer à Nîmes, dans la coopération française, une réputation si grande et nous oserons dire, si justifiée. La raison est tout autre; il s’est rencontré à Nîmes un groupe d’hommes peu nombreux, mais résolus et énergiques qui se sont appliqués avec courage à faire pénétrer en France les théories anglaises sur la coopération distributive et à convaincre les Français de la supériorité incontestable des sociétés distributives sur les associations ouvrières de production. C’est à ce groupe d’hommes que revient le grand mérite d’avoir le premier en France donné une âme au mouvement coopératif et essayé de galvaniser les foules, en montrant quelles transformations sociales la coopération serait appelée à réaliser.
FRANCE
La coopération que d’aucuns considèrent comme n’intéressant que le commerce de détail, n’est rien, si elle n’est pas un procédé de rénovation sociale et économique.
Le premier, M. de Boyve, partisan convaincu de la coopération anglaise, s’est fait un devoir de répandre en France les règles de coopération qui constituent « le type de Rochdale ». On doit à la vérité de déclarer que son initiative généreuse a été couronnée d’un plein succès.
La coopération française est également redevable à M. de Boyve de la création dès 1885 de l’Union coopérative française; au début de 1885, M. de Boyve avait, en effet, pris l’initiative de la réunion en un congrès général des représentants de toute les sociétés coopératives françaises ; ce congrès ratifiant l’heureuse initiative de son président a constitué l’Union coopérative des sociétés françaises de consommation. M. de Boyve est incontestablement l’un des hommes, qui, depuis le réveil coopératif de 1880, ont la plus grande part dans la direction du mouvement coopératif français.
Dès la première heure, M. Charles Gide, alors professeur à la Faculté de droit de Montpellier, a fait adhésion aux théories coopératives. Il doit à ses nombreux écrits, et à la propagande dévouée qu’il a entreprise, d’être regardé comme le premier et le plus éminent théoricien du coopératisme.
A une époque toute récente, M. Charles Gide, en France, Miss Béatrice Potter (Mme Sidney-Webb), en Angleterre, ont séparément fondé et constitué de toutes pièces la doctrine coopérative. M. Charles Gide, par les études qu’il a consacrées au mécanisme des sociétés coopératives, s’est particulièrement attaché à prévoir les « Transformations que la coopération est appelée à réaliser dans l’ordre économique (1) » ; il a ainsi assuré au coopératisme, dans la science économique,
(1) Voir la 3e des Conférences de propagande, publiées en volume sous le titre : La coopération. — Conférences de propagande, Larose, 1900, p. 78.
une place importante parmi les doctrines sociales actuellement en vogue ou même en voie de réalisation.
Il n’y a pas pas lieu de s’étonner que la doctrine coopérative soit de formation si récente ; la coopération se pare de noms d’emprunt, quand elle fait remonter ses origines à Robert Owen et à Fourier. Nous sommes obligé pour le moment de différer cette démonstration (1).
Une société d’Economie Populaire, véritable centre coopératif, fut créée en 1872 à Nîmes, c’est autour de cette société que se groupèrent les éléments coopératifs de l’école nîmoise (2).
Le congrès de Paris (1885) : création de V Union corporative française. — Le premier congrès de toutes les coopératives françaises se réunit à Paris à la fin de juillet 1885, sous la présidence de M. de Boy ve. 85 sociétés y étaient représentées. Le congrès s’occupa spécialement de fonder une Union en même temps qu’une Fédération d’achat. Les statuts élaborés par une Commission préparatoire furent adoptés ; une double organisation coopérative fut constituée dès 1885 : cette double organisation fut la Chambre économique et la Chambre consultative.
1° La Chambre Economique (1885-1892). — La Chambre économique qui n’eut pas tout le succès désiré, avait pour mission de s’occuper de questions commerciales et d’effectuer des achats en gros ; elle se composait d’un comité de 21 membres élus ; elle prélevait sur les sociétés adhérentes 0 fr. 10
(1) La coopération a également trouvé à Nîmes, en la personne de M. Auguste Fabre, un apôtre passionné des sociétés coopératives, comme du Familistère de Guise ; son activité, pour avoir été peu mise en relief, n’en a pas moins eu la plus grande influence sur la coopération nîmoise, c’est à M. Auguste Fabre que l’on doit la création des deux distributives existant à Nîmes.
(2) De Boyve, Histoire de la coopération à Nîmes, 1889, p. 80-83,
FRANCE
par membre. Il fallait provoquer la formation d’un magasin de gros ; dans ce but, la Chambre économique se transforma et devint en 1889 la « Fédération nationale ». Ce fut la première tentative d’installation en France d’un magasin de gros; la « Fédération nationale » soutenue par un nombre très restreint de coopératives ne put pas se développer et succomba en 1891, l’indifférence presque absolue des 900 coopératives qui existaient à cette époque était la cause de cet échec.
L’insuccès de la Chambre économique, dès 1892, a réduit l’organisme central constitué au congrès de Paris en 1885 à faire fonction seulement d’Union coopérative. La P1 rance ne devait pas entrer de sitôt dans la phase fédérative.
2° La Chambre consultative. — La Chambre consultative était appelée à un meilleur avenir, « elle avait pour mission spéciale de renseigner les sociétés existantes sur toutes les questions administratives ou juridiques et de fournir tous les renseignements nécessaires pour la création de sociétés nouvelles » (1). Elle tenait lieu d’organe moral entre les sociétés adhérentes. Elle avait été fondée en 1885 par 36 sociétés ; le nombre de celles-ci ne devait pas croître bien rapidement ; la Chambre avait pour toute ressource un prélèvement de 0 fr. 05 par sociétaire des coopératives affiliées.
Le congrès coopératif de 1889 décide la transformation de la Chambre consultative : les coopératives adhérentes formèrent TUnion coopérative des sociétés françaises de consommation, le bureau directeur s’intitula désormais Comité central de l’Union coopérative, les 30 membres de ce Comité sont élus par les sociétés adhérentes. Au 31 décembre 1890, 59 sociétés étaient adhérentes au Comité central ; ce chiffre s’élève à 190 en 1895. Les coopératives affiliées formaient
(1) Brochure intitulée : Union coopérative des Sociétés françaises de consommation , par Daudé-Bancel, 1906, p. 4.
encore une part très minime du chiffre total des coopératives françaises, lequel s’élevait environ à 1.000, à cette époque.
Le congrès de Grenoble en 1893 voulut empêcher certaines sociétés faussement dénommées coopératives de solliciter leur affiliation à l’Union coopérative, le congrès résolut d’exiger de toutes les sociétés adhérentes l’application par elles du principe de répartition de Rochdale : la répartition des bonis au prorata des achats : c’était proclamer bien haut la nécessité de rester fidèle aux principes coopératifs.
Les sociétés adhérentes n’étaient tenues qu’à une cotisation de 0.05 par membre et par an avec maximum de 50 francs pour les coopératives comptant plus de 1000 sociétaires et minimum de 5 francs pour les sociétés ayant 100 membres, ou moins, cette cotisation était infime ; pendant longtemps, elle fut pourtant très irrégulièrement payée.
L’Union coopérative, quoique presque complètement privée de ressources, a rendu de très grands services à la coopération française, elle s’est employée à stimuler le plus possible l’énergie des coopérateurs ; elle a dressé les premières statistiques coopératives françaises : l’Almanach de la coopération française pour 1893, le premier qui ait été publié par l'Union, comptait 942 coopératives.
Le mouvement coopératif français en 1894. — La statistique dressée par l’Union au courant de l’année 1894 est le premier document sérieux que nous possédions. 400 coopératives sur 1050 répondirent au questionnaire qui leur avait été adressé par le comité central : ces 400 coopératives annonçaient un effectif total de 220.000 membres, ce qui fait ressortir à 552 membres l’effectif moyen de ces sociétés (1). Sur ces 400 sociétés, 306 ont déclaré leur chiffre de ventes, ce chiffre total se monte à 74 millions de francs, soit 241.700 francs par coopérative et 241 francs par membre.
(1) Ch. Gide, La première statistique , dans Y Almanach de la coopération française pour 1895, p. 30, 32, 35, 45.
FRANCE
Si Ton songe que ces 400 coopératives qui ont répondu étaient apparemment les plus puissantes et les mieux organisées, il y a lieu d’évaluer le chiffre total des membres des 1050 sociétés à 300.000 environ et leur chiffre de ventes à 100 millions.
Ces chiffres étaient assez importants pour permettre la constitution d’une Fédération d’achat prospère ; malheureusement ces sociétés n’étaient pas animées d'un esprit fédératif satisfaisant. L’exemple des pays étrangers nous montre qu’un chiffre d’affaires coopératif de 100 millions de francs permet la constitution d’une Fédération d’achat puissante, les ventes annuelles de toutes les coopératives distributives de Hongrie, de Danemark et de Suisse n’atteignent que 23 millions, 60 millions et 70 millions ; cependant les Magasins de gros de Budapest, de Copenhague et de Bâle réalisent respectivement 12 millions, 51 millions et 14 millions de ventes annuelles.
A cette époque, un très grand nombre de nos sociétés françaises se préoccupaient uniquement de vendre bon marché, c’est-à-dire au prix de revient, et nullement de développer la force d’extension de la coopérative ; pour ainsi dire, toutes les boulangeries et sociétés de panification des Charentes vendaient au prix de revient, beaucoup ont continué jusqu’à ce jour. D’autres sociétés qui réalisaient des bonis importants, les distribuaient presque intégralement à leurs membres et n’affectaient qu’une part infime de leurs bénéfices au fonds de réserve de la société.
Cependant il faut se garder d’être injuste. Parmi les 400 sociétés qui ont répondu au questionnaire, plus du quart — 105 sociétés — n’accordaient aucun intérêt au capital, appliquant ainsi la théorie socialiste du capital inproductif d’intérêt (1).
Les Congrès de l'Union coopérative. Dualité de leurs tendan • ces.— L’Union coopérative tient tous les deux ans un Congrès
(1) Ch. Gide : Almanach pour 1895, p. 41.
général, ces congrès, véritables assises solennelles de la coopération française, onl surtout une valeur de propagande. L’essai malheureux d’une Fédération d’achat en 1885 a longtemps empêché la constitution d’un magasin de gros.
Considérés au point de vue de la doctrine, ces congrès manifestent une double tendance Toute une fraction, la plus nombreuse, est nettement rattachée à l’idéal coopératif proprement dit. M. Charles Gide est son plus éminent représentant.
Tendances corporatives et participation aux bénéfices. — La seconde fraction du congrès n’est pas entièrement convaincue de l’opposition radicale d’intérêt et de but qui sépare le mouvement coopératif, du mouvement corporatif, aussi continue-t-elle à proclamer que le but véritable des coopératives est l’abolition du salariat. Ces coopérateurs font appel aux associations ouvrières de production ; ils commettent une erreur indéniable.
Ces mêmes coopérateurs préconisent la participation aux bénéfices ; celle-ci n’a de sens, que pour autant qu’elle constitue, au point de vue de l’idéal corporatif, un pis-aller dans le domaine des coopératives distributives. On ne peut sérieusement songer à rendre les ouvriers, propriétaires des moyens de production, puisqu’il leur manque à la fois les capitaux d’établissement, la discipline dans l’exécution du travail et le talent de direction, du moins a-t-on voulu faire d’eux des co-propriétaires.
La participation aux bénéfices est un acheminement vers la copropriété, le « copartnership System » des Anglais. Ce procédé de « corporatiser » l’industrie est tout à fait inefficace ; pourtant il conserve de très chauds partisans. M. Charles Robert, longtemps membre du comité central de l’Union coopérative, s’est fait le champion de ces théories en France. Notre pays est le pays classique de la participation aux bénéfices comme des associations ouvrières de production.
La statistique de 1894 en fournit la preuve ; elle montre
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clairement que la participation aux bénéfices est d’un usage plus répandu chez nous qu’en Angleterre par exemple, 127 sociétés sur les 400 recensées réservaient une part des bénéfices à leurs employés.
Les congrès de l'Union sont donc divisés en deux tendances qui sont, quoique inconsciemment chez la plupart des congressistes, absolument opposées l’une à l’autre.
Dualité des tendances de i école de Nîmes. — La même opposition se retrouve au sein de l’école de Nîmes; celle-ci, pour autant qu’elle penche du côté du principe corporatif, peut être comparée à l'école aujourd’hui disparue en Angleterre des socialistes chrétiens. On désigne sous ce nom tout un groupe d’intellectuels qui s’est constitué en Angleterre vers 1848 Ce groupe a réclamé l’application du « copartnership System » (copropriété ouvrière) et du « profit-sharing » (participation aux bénéfices) dans le domaine des coopératives distributives.
A l’opposé de ce groupe, l’Ecole de Nîmes comprend un groupe véritablement fédéraliste. M. Charles Gide représente au sein de l’école cet élément nettement fédéraliste et coopératif. Aussi, dans l’ensemble, l’école de Nîmes a-t-elle préconisé avec ardeur le mécanisme des sociétés distributives, il en est résulté un changement dans l’opinion publique ; on s’est enfin peu à peu habitué en France à considérer la coopération comme reposant essentiellement sur les sociétés distributives. Cette orientation nouvelle est toute récente chez nous.
Orientation nouvelle de l'opinion publique en France. —
« Jusqu’à ces dernières années, écrivait M. Charles Gide en 1892 (c’est-à-dire jusqu’à la propagande de l’école de Nîmes), il est indéniable que l’idéal coopératif (ou prétendu tel) en France était toujours présenté sous la forme des coopératives de production (ou associations ouvrières de production)
et la défaveur attachée aujourd’hui par la classe ouvrière à ce genre de sociétés a été étendue abusivement à la coopération tout entière (1) » et M. Charles Gide ajoute : « les coopérateurs eux-mêmes ne sont pas innocents de cette confusion d’autant plus inexplicable que les faits étaient là (dès 1892) sous les yeux de tous, qui montraient qu’il n’y avait rien à attendre des associations ouvrières de production. En fait — ajoule-t-il — les 40 associations ouvrières de Paris se tiennent actuellement en dehors du mouvement coopératif, ne participent pas aux congrès, ne font pas cause commune avec les coopérateurs; elles se contentent de se rapprocher le plus possible des pouvoirs publics qui sont leurs meilleurs clients » (1).
Le retard extraordinaire que présente la France sous le rapport coopératif s’explique au premier chef par cette constatation affligeante : la théorie coopérative n’a prévalu en France qu’à dater de 1880-90 sur l’ensemble des théories corporatives. Ce n’est qu’aux environs de 1890 que l’opinion publique française a achevé de virer de bord et s’est fixée dans le sens coopératif. Malheureusement cette époque qui vit la formation définitive de l’opinion coopérative fut témoin d’une scission profonde au sein de la coopération distributive française.
§6. — Scission au sein du mouvement coopératif français (1890).
Ses causes. — S’il est un caractère que présentent au même degré les peuples de race latine, c’est assurément leur passion commune pour la politique. France, Belgique et Italie manifestent toutes trois un fâcheux attachement aux querelles politiques. En ces trois pays, une scission complète s’est produite au sein du mouvement coopératif.
(1) Ch. Gide, Le mouvement coopératif en France dans ces 10 dernières années, Revue d' Economie politique, janvier 1893, p. 24.
FRANCE
Peu à peu un certain nombre de grandes coopératives parisiennes ou appartenant à la région du Nord, qui avaient été fondées en dehors de toute intention politique, se sont directement intéressées à l’action et à la propagande du parti socialiste ou plus exactement de l’un des partis socialistes français. En même temps, dans les mêmes régions, des coopératives nettement ouvrières et assez nombreuses ont été directement fondées dans un but politique, ces sociétés remontent à ces dernières années, à 1890 environ.
Les coopératives dites « socialistes » et la neutralité politique. — Tout un groupe de coopératives ouvrières à caractère nettement socialiste s’est ainsi constitué ; ces sociétés consacrent une partie de leurs bénéfices annuels à la propagande électorale des candidats socialistes, ou tout au moins font ouvertement cause commune avec ces candidats, chaque société devient un foyer de propagande socialiste.
A l’opposé de ces coopératives dites socialistes, les coopératives neutres ou bourgeoises prennent grand soin de se tenir en dehors de toute lutte électorale. Les coopératives socialistes, en consacrant à la propagande politique une partie, si faible soit elle, de leurs bénéfices commerciaux, diminuent d’autant leurs fonds de réserve et de développement; leur puissance d’accroissement se trouve ainsi entravée, telle est la première et très grave erreur de tactique coopérative que commettent des coopératives socialistes.
Mais une seconde objection, beaucoup plus décisive encore, mérite d’être faite. La société distributive, par le choix qu’elle fait de tel ou tel candidat politique, mécontente certainemen t toute une partie de ses membres ; elle exclut de son sein toute personne non socialiste. Supposons cependant tous ses membres acquis aux idées scfcialistes, l’opinion socialiste n’est pas une et homogène ; elle se décompose en toute une série de nuances indiscernables les unes des autres, comme la lumière passant à travers un prisme. Il faudra donc que la
société fasse son choix entre socialistes réformistes et socialistes marxistes, entre ceux-ci et les candidats syndicalistes et même purement anarchistes : cruel dilemme dont la coopérative ne sortira qu’en provoquant le mécontentement de toute une fraction de son effectif.
Il n’est pas contestable que les coopératives socialistes ont tort de se mêler à l’action politique. Autant il est naturel et fatal que les membres des sociétés distributives essentiellement ouvrières soient personnellement acquis aux idées socialistes et fassent individuellement campagne pour les candidats de cette opinion, autant il est déplorable que la société prenne elle-même parti entre les différents candidats en présence. Les coopératives ne doivent pas être les « vaches à lait » de l’un quelconque des différents partis socialistes. Il faut se féliciter de voir certaines coopératives françaises, dites socialistes, se refuser systématiquement à consacrer un centime à la propagande politique, telle est l’attitude de La Fraternelle, de Saint-Claude, dans le Jura français, cependant, personne ne peut mettre en doute les opinions profondément socialistes de tous ses membres, l’attitude de cette vaillante petite société mérite toute notre estime et notre admiration ; c’est avec un© satisfaction profonde que nous les lui exprimons.
Le même phénomène s’observe en Belgique qu’en France : la neutralité politique des coopératives nettement ouvrières — et socialistes, de par les opinions personnelles de leurs membres — ne se retrouve nulle part en Belgique : elle est, au contraire, la règle absolue des coopératives allemandes, même socialistes. Beaucoup de ces sociétés, surtout celles qui se sont constituées dans les villes essentiellement industrielles et ouvrières de la Saxe, ne comprennent que des ouvriers socialistes ; cependant, ces sociétés n’opèrent pas le moindre prélèvement sur leurs bénéfices dans un but de propagande politique et ne participent en rien aux agitations électorales.
FRANGE
Historique de Ici scission. — Telles sont les causes générales et profondes pour lesquelles deux groupes distincts de coopératives se sont constitués en France. Considérons maintenant les faits qui ont marqué le processus de cette scission ; celle-ci a une importance considérable, elle aura pour conséquence directe la constitution d’une double organisation coopérative centrale en France.
Le délégué delà coopérative « La Bellëvilloise », l’une des sociétés les plus importantes de la région parisienne, annonça brusquement au congrès de 1890 de l’Union coopérative, l’intention de «La Bellevilloise» de se retirer de l’Union. Plusieurs sociétés ouvrières delà région parisienneimilèrentcet exemple. Longtemps ces coopératives à tendances socialistes vécurent isolées les unes des autres ; pourtant le besoin de cohésion se fit bientôt sentir. Dès 1892, les coopératives parisiennes essayèrent de constituer une sorte de Fédération pompeusement intitulée Fédération nationale. Sa carrière ne fut pas longue ; l’année suivante, la Fédération nationale fut mise en faillite.
En 1895, nouvel essai. L’initiative fut prise par « l’Economie sociale » de Glichy ; celle-ci, ayant eu à soutenir un procès, dut faire appel aux sociétés sœurs qui se réunirent et décidèrent de créer une nouvelle Fédération de coopératives socialistes. Le projet n’attira tout d’abord que fort peu de coopérateurs ; l’échec de 1892 avait passablement éloigné les coopératives de toute tentative de Fédération. On se décida pourtant à agir et, tenant compte de l’aversion qu’avaient les coopératives pour ce mot de Fédération qui leur rappelait de si cruels souvenirs, on préféra adopter le litre de « Bourse coopérative des sociétés ouvrières de consommation ». Des réunions furent tenues entre les délégués des coopératives socialistes ; les statuts de la Bourse furent adoptés, le 1er déce mbre 1895; la rupture avec le Comité central était définitive.
SECTION II. — L’Union cooperative et l’Office coopératif.
Commençons noire élude de l’organisation coopérative centrale en France, par l’examen de l’Union coopérative des sociétés françaises de consommation et de l’Office coopératif.
§ 1. — L’Union coopérative.
1° Sa composition. — L’Union coopérative constituée au congrès de Paris dès 1885 se compose uniquement des sociétés distributives qui manifestent le désir d’adhérer à l’Union. L’adhésion à l’Union est tout à fait indépendante de l’opinion politique des membres de la coopérative ; aussi l’Union comprend-elle des sociétés à tendances socialistes et des sociétés à tendances nettement catholiques. Certaines sociétés socialistes adhèrent en même temps à l’Union et à la Bourse des coopératives socialistes. Cependant la majeure partie des sociétés affiliées sont neutres et se désintéressent totalement de la politique.
Depuis le Congrès de Grenoble, 1893, l’Union coopérative exige des sociétés qui demandent leur inscription qu’elles fassent la preuve de la répartition de leurs bénéfices au prorata des achats, leur caractère nettement coopératif est ainsi exigé. Les sociétés adhérentes doivent également faire parvenir au Comité central, à la fin de chaque exercice, deux exemplaires de leur bilan (1).
2 0 Administration de l'Union. — L’Union coopérative est administrée par un Comité central composé de 36 membres titulaires, élus au scrutin de liste par les sociétés coopératives adhérentes ; chaque société a le droit de présenter comme candidat au Comité central qui elle juge bon ; cependant
(1) Article 2 des statuts de l’Union.
FRANGE
aucun commerçant ou représentant de commerce ne peut être élu membre du Comité central (1).
Ce comité se réunit aussi souvent qu’il le juge à propos, au moins une fois par mois. Les membres du comité qui habitent loin de Paris peuvent déléguer leurs pouvoirs à un coopérateur habitant Paris ou ses environs (2).
Les membres du Comité central sont élus pour 3 ans (2).
3° Cotisations. — Les sociétés adhérentes payent une cotisation annuelle de 0.05 par sociétaire sans qu’en aucun cas, le chiffre de la cotisation puisse dépasser 50 francs (3). Cette cotisation est très manifestement insuffisante pour assurer au Comité central des ressources considérables. Le total des cotisations payées annuellement n’atteint pas 12.000 francs. L’Union coopérative ne dispose d’aucun capital. Pour faire partie de l’Union, il n’y a point de droit d’entrée à acquitter ni d’obligations à souscrire ; l’Union vil chaque année sur les 12.000 francs qui lui sont alloués par les sociétés adhérentes.
4° Développement de l'Union. — Le développement de l’Union a été assez lent. En 1895, après la scission entre les coopératives neutres et les coopératives dites socialistes, l’Union, qui s’était constituée en 1885 avec 36 sociétés, comptait 190 sociétés adhérentes; ce chiffre devait s’accroître très lentement. On comptait seulement 307 sociétés affiliées en 1900, 328 en 1905, 335 en juin 1907 (4).
De 1895 à 1907, le chiffre total des sociétés distributives françaises est passé de 1221 à 2166. A ces deux époques, par
(1) Article 2.
(2) Articles 7, 8 et 9.
(3) Article 12.
(4) Nous sommes redevables de ces chiffres à l’obligeance de M. Daudé-Bancel, le très dévoué secrétaire général de l’Union coopérative. Voir les statistiques de la France, nos 1 et 4 p. 204 et 206.