‹ FélicitéChapitre 3 sur 24 · LES CLOCHES ET LES LARMES · texte numérisé non relu

LES CLOCHES ET LES LARMES

Sur la terre où sonne l'heure.

Tout pleure, ah ! mon Dieu, tout pleure.

L'orgue sous le sombre arceau, Le pauvre offrant sa neuvaine, Le prisonnier dans sa chaîne Et l'enfant dans son berceau ;

Sur la terre où sonne l'heure,

Tout pleure, ah ! mon Dieu, tout pleure.

La cloche pleure le jour Qui va mourir sur l'église, Et cette pleureuse assise, Qu'a-t-elle à pleurer?... L'amour.

Sur la terre où sonne l'heure.

Tout pleure, ah I mon Dieu, tout pleure.

Priant les anges cachés D'assoupir ses nuits funestes.

Voyez aux sphères célestes Ses longs regards attachés.

Sur la terre où sonne l'heure,

Tout pleure, ah ! mon Dieu, tout pleure.

Et le ciel a répondu :

« Terre, ô terre, attendez l'heure j"ai dit à tout ce qui pleure Que tout lui sera rendu. »

Sonnez, cloches ruisselantes !

Ruisselez, larmes brûlantes !

Cloches qui pleurez le jour :

Beaux yeux qui pleurez l'amour!

Sur ce sujet de Madame Desbordes- Yalmore, j'ai lu les articles et le volume de Sainte-Beuve, un article de M. Montégut (remarquable par un juste tableau de l'isolement de cette mémoire), la préface de M. Lacaussade, l'appendice de M. Hippolyte Valmore. Tous travaux intéressants à des valeurs inégalas, nourris de faits un peu répétés, de documents similaires, d'appréciations simultanées , néanmoins éloquents . utiles et nobles. Le volume de Sainte-Beuve est non seulement un bel acte, mais une bonne action. On y sent du cœur et de l'amour. Après qu'on fut tenté de trouver fastidieuse l'énumération de tant de noms vains et obscurs, l'idée qui la suggère au Maitre critique apparaît touchante : oc J'avais songé, dit-il, par une compensation bien due à réunir d'autre part autour d'elle, quelques-uns des noms dont elle eût le plus à se louer, bon nombre des êtres bienfaisants et secourables qu'elle avait rencontrés sur sa route et qui

lui avaient été une consolation, une douceur et un réconfort au milieu de ses maux. »

Je pense de même que, pour en faciliter l'étude et relever Téclat, il serait désirable de rassembler en un seul ouvrage tous les articles et études jusqu'à ce jour consacrés à cette poétique figure.

L'émouvante correspondance révélée par le livre de Sainte-Beuve, pourrait aussi en être extraite pour s'unifier, se compléter.

Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de Banville et de M. Verlaine ouvrent des appréciations plus subtiles. Et le sentiment du second, dans son expression incisive et pénétrante me paraît encore, pour le moment, le plus satisfaisant et le mieux venu.

La résultante de lecture de tous ces beaux essais demeure l'étonnement, non de la méconnaissance, mais de l'ignorance publique du détail d'une gloire ainsi révolue, puis résolue ; enregistrée et muette : une renommée sans buccin.

Gloire^ Lamartine couronnait déjà du mot Marceline attendrie et confuse. Et pourtant Baudelaire a beau se révolter et nous crier justement : « oubliée par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant rien, ne peuvent se souvenir de rien. >•> M. Verlaine lui

répond avec non moins de justesse : « obscurité apparente, mais absolue. » Et c'est un si indéniable fait, au sortir de notre étonnement, qui nous sauve du scrupule : comment oser tenter d'accroître une illustration si faite et si parfaite ? — C'est parce qu'elle est ainsi, décrétée et accréditée par ces grands qui la goûtèrent... et moururent, mais forclose à qui aime mieux croire qu'aller voir, surtout au prix d'un peu d'étude; et pourtant toute pleine de ce qui parle à tous par l'humanité poignante, brûlante et pleurante, qu'il faut s'efforcer de rompre et ce silence et cette digue, de livrer à ce gave bienfaisant de charité dans la mort comme durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et rafraîchir, bien des âmes dévorées à ensoleiller et consoler.

Toute œuvre, .si grand et légitime qu'ait pu en être l'éclat du vivant de l'auteur, n'existe vraiment qu'à dater du jour où le silence mortuaire l'ayant ensevelie comme d'une lave refroidie, une curiosité éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments qui survivent aux éruptions et aux cataclysmes. Et la vraie vie des ustensiles d'Herculanum n'est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité et la sinécure de leur silhouette sans usage nous versent à voir et à boire tant de rétrospective rêverie. Œuvrons donc de notre mieux

s 8 AUTELS PRIVILÉGIÉS

pour coopérer au livre que requérait Sainte-Beuve quand il écrit : « Je ne fais qu'indiquer ici un développement qui sera mieux placé ailleurs, et dans le livre que je sollicite. » Car c'est encore le propre de la contagieuse ardeur née de cette œuvre, que chaque nouvel adepte brûle d'en voir propager le rayomiement, et convoque dans le présent et dans l'avenir quiconque peut contribuer à l'étendre.

Mais ce livre tel que le sollicitait l'illustre critique, n'est sans doute point faisable. Quel portiait écrit ou peint fût-il réalisé jamais qu'au fur des momentanéités de l'individu successivement saisies et fixées. Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage des études et des articles tout à l'heure évoqués, lorsqu'il y en aura eu encore beaucoup d'autres, toujours et tous beaux au moins, de leur inclination et de leur visée.

Ce qui me surprend un peu, pai-ticulièrement dans Baudelaire et chez M. Verlaine, c'est l'exagération de ce reproche : le manque de forme, le vice de forme, le contenant du revêtement inégal au contenu du rêve. Je cite les textes de ces deux rhéteurs : « Tout ce qui lui manque de ce qui peut s'acquérir par le travail... négligence... cahot... trouble... parti pris de paresse. »

léqiiisitoiie du premier. « Une langue suffisante et de l'effort assez pour ne se montrer qu'intéressamment » ajoute le second déjà moins injuste, et plus loin reconnaissant à cette muse la priorité de rythmes inusités. Certes, j'entends comme ces maîtres l'entendent, et me fais fort de renchérir oii il sied; mais là, je m'insurge. La conclusion de M. Verlaine est exacte, mais peut-être pas assez ponctuelle, ce Sublime artiste, sans trop le savoir, » c'est possible ; mais aussi, et, je veux bien encore, sans le savoir, merveilleux virtuose. Guère de malignité, presque de l'ouerie poétique qui n'ait été inventée ou appliquée par cette innocente. L'allitération, ce ressort du vers, son élasticité et Sii vertèbre, en même temps que sa pulsation et sa lespiration, la circulalion de sa vie dej^uis sa tête jusqu'à sa rime, l'allitération revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine pointe des styles, dont aucun des élus ne l'a négligée sous peine de priver sa poésie du plus idéal de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes, l'allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne pouvait tirer de plus ingénue justificiition que de sa génération spontanée en cette prosodie réputée originelle.

DûenchaÎHfr leurs nuits, désenchanter leurs jours.

6o AUTELS PRIVILÉGIÉS

Quand celui qui me fuit ne songeait qu'à me suhre. Ces: l'iimour qui fermente au fond d"un ccsur ferme'. Madeleine t'nsiillc'e et comme elle indiilcrente. Après avoir souri, se penche pour mourir. Point de lait, point de ///... il fallait donc mourir »

I On no sait ce qu'il faut le plus admirer de la mauvaise foi ou de la mauvaise mémoire de certains critiques glosant sur ces matières. Je cite pour la curiosité de ce fait, tel passage lu récemment sur le sujet d'un volume de poésies : « Ces mots s'appellent l'un l'autre en dépit de tout contenu intellectuel rien que par la similitude des sjllabes, et par une sorte (ie mystérieuse aimantation... Le réséda réside, V œillet est un ceil et le pjpillon est paje... Grâce à ses ressources qu'on peut justement appeler étonnantes... » En conclusion, l'auteur de le texte parait donc ignorer que Virgile écrivait entr'autres ;

Aiiiores experietur amaros

Catulle (ad januami :

ïantum operire. ao\es aut aperire domuni

sans omettre dans Victor Hugo :

Comme un enfant qui soufle en un flocon d'écume Cbaque Lonime enfle uue bulle oit se reflète un ciel

et f-nnibien d'autres.

FÉLICITÉ 6i

Oui. il semble que ces versatiles registres vont des vers tout âme par les vei-s tout nus jusqu'aux mieux ornés.

Qu'est-ce en effet que ceci :

De longs jours sins manteaux, de longs soirs sans lumières,

Oii les croirait i poussés par un ange qui vole Qui de leurs blonds chci-eux leur souffU une auréole.

Non seulement je ne reconnais pas là de date impliquant et infligeant vis-à-vis d'une génération intermédiaire, avant définitive consécration, le discrédit du passé de mode ; mais j'y démêle de ces caractères à^ éternellement déroutant qui ne permettent jamais de ne plus être de l'avenir.

Exemple :

E: montrent l'autre vie au fond du souvenir.

K'est-ce pas bien le contraire de ce qu'on allait dire, qui eût été banal, et qui se transforme. Tout comme en cet autre :

Voilà le souvenir au pénétrant silence.

que langage eût été moins beau !

J'étendrai jusque-là mon avocasserie de signaler,

I Des enfau^s.

hors de toute inculpation de pastiche et de plagiat de part ni d'autre, mais du seul fait d'une de ces fréquentes réverbérations de pensées, sans enquêtes de dates, et rien que pour faire ressortir toute l'étendue de ces vocalises, des parités d'inspiration de notre poétesse à de ses grands contemporains comme à de leurs brillants neveux. Que dis-je ? Combien, de coupe et de couleur répercute en ma mémoire classique l'illustre strophe :

Source délicieuse en matière féconde,

cette invocation :

Sombre dou'eur, dégoût du monde,

Fruit amer de l'adversité Où l'ârae anéantie en sa chute profonde

Rêve à peine à l'éternité,

Soulève t»iroirf qui m'opprime, vcnv h(rv<si Dieu l'ordonne, un moment, laisse-moi respirer. Ah I si le désespoir, à ses yeux, est un crime, Laisse-moi donc la force d'espérer.

Madame Yalmore e.st vraiment le seul poète dont on puisse parfois i7iventer les pensées sans les connaître et répéter les formules sans les avoir ouïes, parce que sa vision — disons sa voyance allait cueillir les formes dans le lieu même des idées éternelles,

Ces fruits protégés de mystère.

que incme les plus inspirés d'entre les poètes appesantissent en les revêtant fût-ce des plus nobles ihétoriques terrestres.

De là vient que la poésie de cette muse, maintes fois exprime l'ineffable où, selon un de ses vers les plus divins :

Où l'adieu d'ua jeune ange épancha quelque miel.

Certains de ses moi-ceaux ne rencontrent que dans Hugo leur équivalent de souffle et d'allure. Soit le Soleil lointain qui, par places, m'apporte comme un fraternel écho de A Villeq^uier :

O vie, ô fleur d'orage, ô menace, ô mystère,

O songe aveugle et beau !

Réponds ! ne sais-tu rien, en passant sur la terre

Qiie ta route au tombeau.

Vos pieds sont las, pliez. Dieu vous mettra des ailes Et vous pourrez voler t

me rej)orte aussi vers la Claire du même maître, que me rappelle ailleurs lointainement

I Quand rcrrons-noust, déjà libres, hommes em-or. Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre, El nos pieds faits de nuit éclore en ailes d'or.

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