‹ Femmes Poetes BretonnesChapitre 26 sur 46 · LA GLOIRE · texte numérisé non relu

LA GLOIRE

Du sommeil du passé le souvenir t'éveille, Rome ! il te rajeunit de trente siècles morts. Il dit au lendemain tes gloires de la veille, Dont le Tibre conserve un reflet sur ses bords.

Etoile solitaire à l'immortelle flamme.

L'oubli n'ose opposer son voile à ta clarté, Vénus des nations, toujours jeune pour l'âme, C'est au miroir du cœur que se peint ta beauté.

Tes débris sont des pas laissés par ta puissance, Ton deuil est ta parure aux yeux de l'univers, Le génie inspiré comprend ton grand silence ; Les ombres de tes fils repeuplent tes déserts.

Géant tombé, qui dors sous le poids de ta gloire. Le temps que ,dévora ton avide mémoire, A frappé sur ton front un sceau de majesté.

Qui pourrait comparer sa force à ta faiblesse ? Quel empire aujourd'hui pourrait à ta vieillesse Egaler sa virilité ?

Ecoute !... Rien !... J'ai cru... Sur ton muet théâtre La mort depuis longtemps a tendu le rideau,

Et récho ne redit que les accents du pâtre Qui rappelle son lent troupeau.

Le palais est sans maître et Fautel sans idole. Il ne résonne plus sous un char triomphal, Ce pavé qui jadis menait au Capitole, Et qu'une herbe jalouse a su rendre inégal*

Comme tes murs sacrés s*écroula ta fortune :

Plus d'encens, de victoire et de triomphateur, Dans ces lieux où Sylla jeta de la tribune Sa couronne de dictateur.

De ta palme civique et de ton diadème.

Toi qui t'embellissais dans ta grandeur suprême. Aigle, si près des cieux dans ton vol arrêté, Réponds, toi qui le sais, combien coûte la gloire ?

Combien s'achète un mot d'histoire ?

Combien as-tu payé ton immoijtalité ?...

Du sang de ses deux fils Brutus paya la sienne* Le Volsque recueillit l'exilé Marcius.

Le Gaulois pesait Tor... La roche tarpéienne Fut la tombe de Manlius.

Mais déjà tu souillais la toge consulaire :

Ce n'était plus le temps de ta vertu sincère, Où des Cincinnatus, fiers de la pauvreté.

S'inclinaient, orgueilleux, sur la charrue antique,

ÉLIS A MERCŒUR Io5

Pour entr'ouvrir ton sol au laurier poétique, Au chêne de la liberté.

Ce n'était plus ce temps... Sur Tafricain rivage

Déjà Tombre de Régulus S*étonne au bruit des pas du proscrit Marius Demandant un asile aux débris de Carthage.

En mendiant le trône et donnant l'univers.

Jusqu'au dernier degré César monte... il s*arréte, Tombe^ et de son manteau cache en mourant sa tête. Aux cris des assassins répond un bruit de fers. Le sort se fatiguait et ton bouillant génie

Désapprenait à triompher, Lorsque la liberté touchait à l'agonie,

Quand s'entr'ouvraient pour Tétouffer

Les serres de la tyrannie.

La rive d'Actium a son dernier regard.

Un triomphe te rend esclave, Et sur la tombe de César S'élève le trône d'Octave.

Là de Catilina le sublime rival Cicéron, du forum ce maître sans égal, Livrait les traits brûlants de sa mâle éloquence

A l'enthousiaste silence

Du soldat et du sénateur.

Bientôt dans ce lieu même, où ses lèvres de flamme

Avaient prêté naguère un asile à son âme.

Jusqu'aux pieds teints de sang d'un ingrat oppresseur Sa tête Tint bondir et sa bouche muette.

D'un cœur libre noble interprète, Semblait encor s'ouvrir pour un accent vengeur.

Germanicus, chargé de couronnes de guerre, ^ Mourut pour expier sa victoire et son nom :

La gloire le suivit... Dans les mains d'un Néron Passa le sceptre d'un Tibère.

Méprisant des héros la simple majesté,

Lorsq\ie son froid regard tombe sur leur souffrance

Dans sa tranquille obscurité, L'égoïste raison insulte à leur démence.

Aux yeux du monde aveugle inutile flambeau, La gloire de tout temps trouva l'ignominie.

Comme un sceptre caché sous un brillant manteau. L'or couvrit les tyrans, et quelque vieux lambeau

Devint la pourpre du génie.

Rome ! tes enfants outragés Déposaient, en bravant une vulgaire injure.

Cette chaîne des préjugés, Dont chacun des anneaux laisse une meurtrissure. Et, jaloux de souffrir leurs sublimes tourments. Plus grands sous le fardeau de leur noble misère.

Contre cet avenir qu'ils léguaient à leur mère Tes fils d'un jour d'orage échangeaient les moments.

Tes pleurs, versés pour eux, te rendirent plus belle. Qu'à leur pur souvenir ton regret soit fidèle ! Comme ton Panthéon, temple de tous les dieux, Le cœur a son autel pour chacune des ombres,

Dormant au sein de tes décombres,

Dans leur cercueil silencieux.

Et toi qui, réchauffant au foyer de la gloire Tes membres engourdis par le froid de tes fers, Va, dans la liberté vengeant tes maux soufferts, De son fatal exil rappeler la victoire, N'as-tu pas vu (jadis si longtemps infécond).

Plein des flots d'une sève amère,

Un rameau du cyprès d'Homère Mêler son noir feuillage au laurier de Byron ?

Homère 1... il apparut presque au matin du monde, L'univers s'enferma dans son âme profonde.

En livrant ;on esquif aux tempêtes du sort.

Du culte poétique, hélas ! prêtre et victime, Lui seul se comprenait dans sa douleur sublime, Et pour vivre attendait la mort.

Mendiant, fugitif sous les cieux d'Ionie^ Tu prodiguas Toutrage à son malheur sacré. L'infortune ici-bas est la sœur du génie :

Sa main de plomb s'étend sur un front inspiré. Mais elle pèse en vain sur sa tête indigente : Il chante, souffre, meurt, et son ombre géante Reçoit de Tavenir des siècles pour instants.

Le passé dans son gouffre abîme en vain les âges : Sur une mer de gloire, aux ondes sans rivageSy Homère est là, debout, en monarque du temps.

De sa grande raison laissant briller la flamme,

Socrate sur tes dieux lève les yeux de Tâme ;

Et lui seul ose voir la suprême clarté.

Bientôt, calme à leur bruit quand se heurtent ses chaînes,

Quand le poison bouillonne et dévore ses Ycines,

Il meurt, en méditant son immortalité.

A ce qui vient des cieux Tignorance et Tenvie

Ont-elles jamais pardonné?

Le Tasse et Camoéns n'ont-ils pas bu la vie

Comme un nectar empoisonné ?

Ce monde, qui semblait rougir de les comprendre, A pourtant eu des pleurs pour en mouiller leur cendre Mais c'est sur leur tombeau que l'on s'est prosterné.

Toi qui, vers de jeunes rivages Guidant de l'Espagnol les incertains vaisseaux, Des astres du midi sur de nouvelles plages

As vu briller les feux nouveaux, Colomb, de pas hardis tu sus empreindre l'onde :

ÉLISA MERCSUR IO9

Cette esclave, à ta voix, sous toi s'incline encor. Et la coupable Espagne, en recevant un monde, Te donne un cachot pour trésor.

Galilée arrachait son vieux sceptre à la terre ;

Son front pâle et sexagénaire S'est incliné, captif, sous un joug imposteur. L'infortuné, qu'atteint un arrêt despotique.

S'accuse en frémissant de démence et d'erreur; Et, rendant le vulgaire à sa nuit fanatique, Echappe au fer des lois, au glaive inquisiteur.

Oui ! partout où la gloire a placé son idole. Où la voix du passé redit quelque grand nom.

Soit sous les murs sacrés du divin Capitole,

Dans l'enceinte du Parthénon, Dans les temples chrétiens, au culte solitaire. Partout les fers^ l'exil, l'outrage et la misère...

Mais l'heure vient : des maux du sort Celui qu'on insultait vengé par sa mémoire.

En esclave affranchi se revêt de sa gloire

Dans la liberté de la mort!

Lettre de M. de Chateaubriand à Elisa Mercœur.

« Pariai, le i8 juillet 1827.

« Si la célébrité, Mademoiselle, est quelque

chose de désirable, on peut la promettre, sans crainte de se tromper, à Tauteur de ces vers charmants :

« Mais il est des moments où la harpe repose, c Où rinspiration sommeille au fond du cœur.

« Puissiez-vous seulement, Mademoiselle, ne regretter jamais cet oubli, contre lequel réclament également votre talent et votre jeunesse. Je vous remercie, Mademoiselle, de votre confiance et de vos éloges ; je ne mérite pas les derniers, je tâcherai de ne pas tromper la première. Mais je suis un mauvais appui ; le chêne est bien vieux, et il s'est si mal défendu des tempêtes, qu'il ne peut offrir d'abri à personne.

ce Agréez de nouveau, je vous prie. Mademoiselle^ mes remerciements et les respectueux hommages que jai l'honneur de vous offrir.

« Chateaubrunb. »

MADAME AUGUSTE PENQUER

MADAME AUGUSTE PENQUER

MADAMifi Penquer naquit en i8 17, au château de Keroulatz, en pleine Armorique. Elle y passa la plus heureuse des enfances, idolâtrée par sa mère :

« Ma mère, écrit-elle, était la fille d'un général de l'Empire; elle avait suivi son père en Italie, et cette vie de voyage avait développé en elle toutes les forces du corps et celles de Pâme.

« Ma mère, c'est la source où j'ai puisé l'amour du bien, la passion du beau, la religion de l'idéal, l'idée de l'infini. »

Son père était M. de Hersant; il a laissé à Brest les plus honorables souvenirs. Son mari était non seulement digne de l'amour de

114 LES FEMMES PoiTES BRETONNES

sa femme^ mais il possédait encore Tafifection de tous ceux qui le connaissaient.

Madame Pcnquer a eu trois enfants : sa fille aînée est mariée à un amiral ; la seconde à un ingénieur des ponts-et-chaussées.

Aucun bonheur n'a manqué à sa vie. Elle possédait plusieurs petits-enfants, cette dernière ivresse^ comme dit le poète. Aussi, tout est lumière et harmonie dans son style. Elle était d'une grande beauté : c'était bien la créature privilégiée qui demande :

Est-ce que dans i'éden la terre était plus belle ? Et rhomme a-t-il vraiment perdu son paradis ?

Le cœur de Madame Penquer semble, en effet, nager en plein ciel et l'on songe, en lisant ses vers, à cette phrase du Père Gratry :

a Je ne puis penser aux habitants des autres mondes, sans qu'aussitôt ma raison et ma foi se redressent et reprennent toute leur vigueur et leur élan. Je les vois, ces merveilleux frères, et, dans cette multitude, il en est bien probablement de plus grands, de plus beaux, de

MADAME AUGUSTE PENQUER I I 5

plus nobles et de plus avancés que nous, plus capables d'amour et de foi créatrice !

« Grâce à Dieu, déjà sur notre terre quelles nobles et splendides beautés ! quels anges visibles envoyés de Dieu pour parler à nos âmes, et pour ouvrir nos cœurs ! Que seront donc ces beautés plus grandes et plus nobles? » (Lettres sur la Religion),

Lisez dans Madame Penquer: Un beau jour ou le 1 6 septembre^ et vous verrez en effet que nul n'est plus capable d'amour et de foi.

Page 1