‹ Femmes Poetes BretonnesChapitre 8 sur 46 · L»ABBAYE ABANDONNÉE · texte numérisé non relu

L»ABBAYE ABANDONNÉE

Salut, rivage solitaire.

Vous que Neptune et Flore ensemble ont décoré ! Toi qui rends à mes vœux ton aspect tutélaire,

Salut, asile consacré.

De touchants souvenirs muet dépositaire !

Je vais retrouver tes abris

Témoins de ma joyeuse enfance,

Séjour désert où Tespérance

Doit m'offrir son premier souris.

Que vois-je ? cent débris funestes Signalent en ces lieux un profane attentat,

Et privé de ton noble éclat Tu règnes tristement sur les vallons agrestes ! Ton faîte dépouillé n'offre plus à mes yeux La flèche qui des bois dominait le feuillage,

Touchait au vague azur des cieux.

Ou se perdait dans le nuage,

Auprès du signe rédempteur Qui de pensers profonds saisissait l'âme émue. Je cherche en vain ce phare, ami du voyageur^

Et qui de loin frappait sa vue, Tandis qu'errant au gré d'une inquiète ardeur, Il parcourait des flots l'orgueilleuse étendue.

Au rocher, longtemps incertain.

Souvent sa flamme lumineuse,

A travers la nuit orageuse.

Apparaissait comme un astre serein, Et lorsqu'en ses fureurs la tempête obstinée Ouvrait sur l'océan mille goufires divers.

Au seuil du temple saint, la vierge prosternée Offrait ses vœux fervents au Souverain des mers.

Ainsi montait aux cieux le cri de la détresse, Entre la mâle audace et les tendres vertus,

Entre la force et la faiblesse.

Ces rapports touchants ne sont plus ! Seule, osons pénétrer dans cette route ombreuse, Où l'amitié garda tant de cœurs empressés, Où Tamour, égarant sa tristesse rêveuse.

Laissa ses doux chiffres tracés.

Par les mêmes sentiers que l'arbuste sauvage Déshonore aujourd'hui de ses jets épineux, J'arrive à ce portique où le ciseau pieux

Des arts sut agrandir l'ouvrage.

Séjour antique et révéré, , Dont l'œil ne perçoit point les innocents mystères,

L'impie à sa rage livré

A détruit tes remparts austères ;

Il a foulé ton sol sacré ; D'avides possesseurs par une indigne atteinte Hâtèrent à Tenvi les outrages du temps :

Un lustre a sur ces monuments

Des siècles apposé l'empreinte.

Mais quel attrait nouveau, quel sentiment vainqueur Fait couler en mon sein mille douceurs secrètes ? Pouvoir des souvenirs, ô prestige enchanteur ! J'ai respiré l'air pur qui règne en ces retraites. Et de mes premiers ans j'ai ressaisi la fleur !

3o LES FEMMES POETES BRCTO!(3CES

Alors que m'adressant un regard long et tendre. Les auteurs de ma vie eotrèrent au tombeau.

Alors qu*en hommage a leur cendre Un cyprès s'éleva non loin de mon berceaa.

Voici les lieux où l'amitié craintive Courut me déposer au matin de mes ans.

Ainsi que la plante hâtive Que Ton veut dérober au souffle des autans.

Dans ces lieux chéris^ la nature, A mes jeunes regards déployant sa splendeur.

M'offrit des cieux, des eaux, une verdure, Bri liant plus qu'aujourd'hui de pompe et de fraîcheur. Ici, de l'innocence épuisant tous les charmes, J'errais sans trouble, ignorant si mes jours Seraient de biens divers embellis dans leur cours

Ou seraient parsemés d'alarmes.

Mais le germe secret des plaisirs, des douleurs, Mais un instinct du cœur, un présage peut-être. Me faisait rechercher l'abri le plus champêtre. Et mes yeux s'étonnaient de répandre des pleurs. Souvent aussi, souvent, de mes vives compagnes

J'excitais les folâtres jeux ;

Nos accents confus et joyeux

Se prolongeaient dans les campagnes.

Echo ! rends-moi ces sons exhalés sans retour. Que dis-je? tout est mort dans cette enceinte immense,

Et récho se tait à son tour.

MADAME DESROCHES 3l

Où la paix avait son séjour

Ne règne plus que le silence.

Semblable à l'étranger qui, dans un saint respect, Foule de Pompeii les antiques vestiges, Et croit qu'en tous ces lieux qui gardent leur aspect^ La vie a seulement suspendu ses prodiges,

Jouet d'une flatteuse erreur, Je vois autour de moi tout s'animer encore ; Là, je poursuis un fantôme imposteur; Ici, j'attends que la cloche sonore Appelle de nouveau les filles du Seigneur. Cependant de Phébus l'agile avant-courrière N'éveille plus leur diligent essaim.

Et de ces anges de la terre

La nuit, parcourant sa carrière.

N'entend plus le concert divin.

Sous des astres divers un destin inflexible

Entraîne leurs pas éperdus, Et mon œil, attiré par ce temple paisible, Considère aux parvis leurs voiles appendus.

Ah! fuyons de ce temple où l'orgue aux sons magiques Ne redit plus les hymnes de Sion,

De ces cloîtres mélancoliques Où glisse la lumière, où mugit Orion.

Sur de plus doux objets laissons errer ma vue.

Entrons dans ces bocages verts, Dont l'avide cognée et l'efifort des hivers

Epargent la cime touffue.

A l'heure où le soleil, enflammant l'horizon, S'enfuit rayonnant d'or et couronné d'opale.

C'est là qu'en ses loisirs la beauté virginale Se plaisait à fouler les sentiers de gazon.

Au bord de l'Aché'ron, telles qu'on peint les ombres, De leurs jours écoulés gardant les souvenirs, Des vestales, errant sous les feuillages sombres.

L'environnaient de pénitents soupirs.

Du zéphyr cependant l'haleine fraîche et pure Lui portait en tribut les parfums d'alentour, Et mille oiseaux, peuplant les dômes de verdure. Animaient ces beaux lie ux par leurs doux chants d'amour. Sans doute... et qui défend d'une loi trop cruelle ? Où les pâles soucis n'ont-ils point pénétré ? Sans doute plus d'un cœur, à sa peine fidèle. De ce calme touchant fut en vain entouré. Je t'en veux attester, noble et tendre Lucie, O toi dont la jeunesse enlevée aux plaisirs D'un voile de douleur se montrait obscurcie.

Toi dont un vœu précoce enchaîna les désirs : D'un soin consolateur tu fuyais la tendresse ;

La pompe de ces jours chéris Où le cloître égayé se pare d'allégresse Ne pouvait de ton front écarter la tristesse. Ne pouvait dans tes yeux faire éclore un souris. Mais, épargnant ta peine à la foule indiscrète,

Sur tes ennuis profonds ta bouche était muette. Un soir, il m'en souvient, loin des jeux et du bruit. Je contemplais ces lieux dont le trépas dispose^

Où, du sein de la sombre nuit,

L'amour que le regret poursuit Ne vient pas rappeler la vierge qui repose.

Phébé régnait aux cieux ; un vent frais et léger Caressait les tombeaux et la fleur inodore Dont ce funèbre asile au hasard se décore.

Dans un vague inconnu, je me sentais plonger. Tout à coup, ô Lucie, en proie à tes alarmes, Tu parus ! vers le ciel tes yeux étaient fixés. Ton cœur n'étouffait plus des soupirs amassés, Un douloureux éclat embellissait tes charmes. Je vole à tes côtés et mon trouble innocent Suspend le trouble affreux que ton âme ressent.

Ton bras s'arrondit et m'enlace :

« Aimable enfant, dis-tu, qui t'amène en ces lieux ?

« Un noir destin, un arrêt odieux «Parmi ces monuments n'ont point marqué ta place.» Tu dis, et des bosquets tu cherchas l'épaisseur. Deux jours avaient à peine accompli leur durée,

Un bruit lugubre, une sombre clameur M'apprirent de ton sort la fin prématurée ; Aux rayons des flambeaux j'entrevis ton cercueil : Nuls chants ne l'honoraient... Bravant l'antique usage, Sur ton corps étendu le symbole du deuil

Cachait les lys de ton visage.

O toi qui dans la tombe enfermas tes secrets. Dis-moi quel trait amer s'enfonça dans ton âme,

Vouée à d'impuissants regrets !

D'un objet séducteur partageais-tu la flamme, Ou livrée aux ennuis d'une sombre langueur, Se peignant la douceur d'un transport légitime. Ne pouvais-tu survivre à l'espoir du bonheur ? N'importe, dors en paix, trop touchante victime.

Eh quoi ! tes mânes désolés Auraient-ils accueilli mon passager hommage ? Ce doux bruit qui s'élève â travers le feuillage

Répondrait-il à mes esprits troublés ?

Fuyons, j'ai cru goûter de la naïve enfance Le charme qu'à regret on voit s'évanouir.

Mais ce charme des maux est l'heureuse ignorance,

Deux fois on n'en saurait jouir.

Fuyons, hélas ! ces lieux, cbers à la rêverie,

Et qu'avec transport j*ai revus...

La beauté qui déjà se pare avec orgueil, N'y viendra point chercher, en abaissant son œil,

Les souvenirs et le silence.

Bientôt même, bientôt cet asile pieux Enfermera les bronzes de la guerre.

On verra le buveur, le front orné de lierre, Empourprer de nectar ces marbres fastueux.

Moi, dans le sein d'un monde où mes folles journées

Des plaisirs imposteurs empruntent le secours, De mes plus riantes années

Vainement j'essaîrai de remonter le cours.

Ainsi le flot parcourant son rivage, Avec effort cède au flot qui le suit, Et vers l'abîme où se perd son image Roule son onde et murmure et s'enfuit.

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