XVI
Mais, à peine cette paix était-elle rétablie par l'intervention de madame de Maintenon, par la longanimité de Bossuet, par l'humilité de Fénelon et par le silence de madame Guyon, que de nouvelles causes de discussion s'élevèrent à son occasion entre les pontifes. Madame Guyon s'évada secrètement du couvent où Bossuet lui avait offert un asile sûr et affectueux àMeaux, capitale de son diocèse. Elle lui écrivait qu'elle se retirait dans la solitude, loin du monde et de ses orages; mais elle se cacha.
au contraire, dans Paris, au milieu du cénacle de plus en plus fervent de ses disciples, au nombre desquels on comptait avec inquiétude Fénelon et ses amis le duc de Bcauvillier et le duc de Chevreuse.
Au même moment l'archevêque de Paris mourut. C'était un homme de mœurs mondaines, qui avait blessé la conscience du roi. On cherchait un homme de haute vertu pour purifier le siège. L'Église nommait Bossuet, le monde Fénelon. Madame de Maintenon hésitait entre les deux, l'un plus redouté, l'autre plus aimé. Les soupçons de nouveauté éloignèrent de Fénelon, les craintes de la domination éloignèrent de Bossuet. Madame de Maintenon appela au siège de Paris M. de Noailles, pontife exemplaire et agréable à la cour. Bossuet ressentit avec majesté l'injure; il ne s'abaissa ni à solliciter ni à refuser.
« Il y a tonte apparence, écrivit-il à ses
amis de Paris, que Dieu, par sa misôricorde autant que par sa justice, me laissera dans ma place. Quand vous souhaitez qu'on m'offre et que je refuse, vous voulez contenter ma vanité. 11 vaut mieux contenter l'iiumilité! Il n'y a pas à douter, malgré tout vain discours des hommes, que, selon tous mes désirs, je ne sois enterré ici aux pieds de mes saints prédécesseurs en travaillant au salut du troupeau qui m'a été confié. »
La grandeur de celte ambition était dans sa franchise. Bossuet ressentait l'indignité de la préférence de M. deNoailles envers son génie; mais il ne s'abaissait ni au murmure, ni au regret, ni même au désir ; il sentait lui-môme sa vengeance dans sa supériorité.
Cependant, soit qu'il fût à son insu humilié d'avoir été balancé avec la jeunesse de Fénelon et avec la médiocrité de M. de Noailles, soit que l'évasion peu loyale de madame Guyon et
sa résidence suspecte à Paris lui parussent avoir été incitées par Fénelon et avoir trompé ainsi la confiance qu'il avait mise dans son disciple, le ressentiment couva dans son àme et ne tarda pas à éclater. Il sollicita du roi Tarrestation de madame Guy on. Le roi la ût découvrir dans Paris et enfermer dans une maison de fous.
« Que voulez- vous qu'on fasse, écrivit madame de Maintenon à l'archevêque de Paris, d'elle, de ses amis de ses papiers? Le roi sera encore ici tout le jour, écrivez-lui directement. »
« Je suis ravi de cette arrestation, écrivit aussi Bossuet à madame de Maintenon ; ce mystère cachait bien des maux à l'Église, »
Fénelon, alors à Cambrai, apprit avec douleur que son amie venait d'être transférée à Yincennes. Le duc de Beauvillier trembla de voir Fénelon enlevé à l'éducation du duc de Bourgogne,
« Il est évident, écrit-il, qu'il y a une cabale très-puissante et très-animée contre l'archevêque de Cambrai. Madame de Maintenon obéit à ce qu'on lui suggère ; elle est prêle à se porter aux dernières extrémités contre lui. Je le vois à la veille d'être ravi aux princes comme un homme suspect de leur inspirer des doctrines dangereuses. Si on y réussit, j'aurai mon tour ; mais, au scandale près,, je vous dirai que j'en serais consolé... Quant à M. de Féneion, je ne lui conseillerais pas, quand il le voudrait, de faire une condamnation formelle des livres de madame Guy on. Il donnerait trop de joie aux libertins de la cour, et ce serait conflrmer tout ce qui se débite au préjudice de la piété... Ne serait-ce pas donner lieu de croire qu'il est complice de tout ce qu'on impute à cette pauvre femme, et que, par politique et par crainte d'être disgracié, il se presse d'abjurer? Je me croirais en conscience obligé, dans tous les
cas, de dire ouvertement ce qui pourrait justifier M. de Fénelon, et, quand il serait disgracié, je le dirais plus hautement, parce qu'on verrait niicux alors que la justice et la vérité seules m'obligent à rendre témoignage... »
On transféra, après plusieurs interrogatoire?, madame Guyon dans une maison cloîtrée de Vaugirard, sous la surveillance du curé de Saint-Sulpice.
« Nous n'aurons pas pour cet adoucissement, écrit madame de Maintenon, l'approtation de Bossuet; mais, pour moi, je crois qu'il est de mon devoir de détourner des violences autant qu'il m'est possible. »
« On veut que je condamne la personne de madame Guyon, écrit au même moment Fénelon. Quand TÉglise portera sur ses doctrines un arrêt, je suis prêt à le signer de mon sang. Hors de- là, je ne puis ni ne dois rien faire de semblable. J'ai vu de près une vie qui m'a infiniment édifié : pourquoi veut-on que je la condamne sur d'autres faits que je n'ai point vus? Me convient-il d'aller accabler une pauvre personne que tant d'autres ont déjà foudroyée et dont j'ai été l'ami?...
» Quant à Bossuet, je serais ravi d'adhérer à son livre, s'il le souhaite, quant aux doctrines; mais je ne le puis honnêtement ni en conscience, s'il attaque une femme qui me paraît innocente, et des écrits que j'ai laissé condamner sans y attacher inutilement ma propre censure...
» Bossuet est un saint pontife, c'est un ami tendre et solide; mais il veut, par un excès de zèle pour l'Église et d'amitié pour moi, me mener au delà des bornes... Je crois madame de Maintenon sur la même pente... Elle s'afflige et s'irrite tour à tour contre moi, à chaque nouvelle impression qu'on lui donne... Tout se réduit donc de ma part à ne pas vouloir parler contre ma conscience, à ne pas consentir à insulter une femme que j'ai révérée comme une sainte sur tout ce que j'ai vu d'elle par moimême... »
« Si j'étais capable, ajoute-t-il ailleurs dans
TENELO-N
une lettre de tendres reproches à madame de Maintenon, sa persécutrice par amitié, si j'étais capable d'approuver une femme qui prêcherait un nouvel Évangile, il faudrait me déposer et me brûler, bien loin de me supporter comme vous le faites; mais je puis fort innocemment me tromper sur une personne que je cims sainte. Je n'ai jamais eu aucun goût naturel pour elle, je n'ai jamais éprouvé rien d'extraordinaire en elle qui ait pu me prévenir en sa faveur ; elle est confiante à l'excès, la preuve en est bien claire, puisqu'il (Bossuet) vous a aredit, comme des impiétés, des choses qu'elle lui avait confiées,..
» Je ne compte pour rien ni ses prétendues prophéties ni ses prétendues révélations ; je n'ai jamais entendu parler des images scandaleuses qu'on attribue à son mysticisme pour exprimer l'amour divin ; je parierais ma tête que tout -cela ne^veut rien dire de précis et que Bossuet
FÉNEL'ON iTi
est inexcusable de vous avoir donné comme une doctrine de madame Guyon ce qui n'était que songe , ou expression figurée , ou quelque chose d'équivalent...
» 'On n'a rien trouvé contre ses mœurs que des calomnies, je suis si persuadé qu'elle n'a rien enseigné de mauvais, que je répondrais encore de lui faire donner ou les explications ou les rétractations satisfaisantes... Peut-être croirez- vous que je parle ainsi pour la faire mettre en liberté? Non, je m'engage à lui faire donner ces explications sans qu'elle sorte même de prison; je ne la Verrai point; je ne lui écrirai que des lettres ouvertes, lues par vous et par ses accusateurs...
» Après tout cela, laissez-là mourir en prison. Je suis content qu'elle y meure, que nous ne la voyions jamais, que nous n'entendions jamais parler d'elle!
» Pourquoi donc vous resserrez-vous le cœur
à notre égard, madame, comme si nous étions d'une autre religion que vous?... Ne craignez pas même que je contredise Bossuet, je n'en parlerai jamais que comme de mon maître ; je consens qu'il soit vainqueur et qu'il passe pour m'avoir raraiené de toutes sortes d'égarements ; sincèrement, je ne veux avoir que déférence et docilité pour lui... »
Fénelon, ainsi placé par son imprudence et par la rigidité de ses adversaires entre le crime de condamner ce qu'il croyait innocent, Thumiliationde se condamner lui-même, et le danger de susciter sur sa propre tête les foudres de Bossuet, maître de l'Église de France, se retira triste et pressentant la ruine de sa vie dans la solitude de Cambrai. Là, pour manifester son innocence de foi et pour enlever tout prétexte aux récriminations de Bossuet, il écrivit son \i\ve diGS Maximes des saints. C'était lajusti-
fication, par les textes tirés des livres et des opinions des oracles mêmes de l'Église, de Tamour désintéressé de Dieu : doctrine transcendante des mystiques de tous les âges. Il soumit humblement, page par page, son manuscrit à la censure de monseigneur de Noailles, qui l'engagea à ne le communiquer qu'à ses théologiens, sans en parler à Bossuet. Il corrigea sur leurs notes tout ce qui fit pour eux l'objet de la plus légère observation. Il chargea le duc de Chevreuse, son ami, de faire imprimer le livre. Bossuet s'indigna au bruit de la prochaine publication d'un livre dont on lui avait dérobé le secret. « Je suis certain, écrivit-il, que cet écrit ne peut causer qu'un grand scandale... Je ne puis, en conscience, le supporter!... Dieu m'oblige à faire voir qu'on veut soutenir par là des livres téméraires qui sont le renversement de la piété... Voilà la vérité à laquelle il faudra que je sacrifie ma vie!... On ne m'é-
vite, en cette occasion, après m' avoir témoigné tant de soumission en paroles, que parce qu'on sent^que Dieu, en qui je me fie, me donnera la force pour éventer la minel... »
La colère de Bossuet fut contagieuse à l'apparition du livre. La justification de Fénelon parut un crime contre l'autorilé de l'oracle de FËglise de France, Le roi prit parti pour le chef de l'épiscopat. Un historien impartial et contemporain, d'Aguesseau, attribue l'éclat de la colère de Louis XIV à l'aversion sourde qu'il nourrissait contre la supériorité d'esprit de Fénelon.
« Soit que ce prince craignît, dit d'Aguesseau, les esprits d'un ordre supérieur, soit
qu'une certaine étrangeté et une certaine recherche dans le caractère et dans les formes de Fénelon déplussent à ce prince qui était porté par son goût au simple et à l'wni ; soit que Fénelon, par une politique profonde, voulant paraître se renfermer dans ses fondions, évitât de s'insinuer dans la familiarité du roi, il est bien certain que Louis XIV n'avait jamais paru le goûter et qu'il n'eut aucune peine à le sacrifier. »
Bossuet accrut encore cette disposition par les alarmes qu'il jeta dans la conscience du roi. Il s'accusa « comme d'une condescendance criminelle de n'avoir pas révélé plus tôt au roi le fanatisme de son disciple! )) La cour, informée des secrètes antipathies du roi , s'ameuta tout entière contre le prétendu hérésiarque.
« Un naturel si heureux, dit encore d'Aguesseau, fut perverti, comme celui du premier homme, par la voix d'une femme. Ses talents,
son ambition, sa réputation même, furent sacrifiés par lui, non à l'illusion des sens, mais à celle de Tesprit, On vit ce génie si sublime se borner à devenir le prophète et l'oracle d'une secte, fertile en images spécieuses et séduisantes, voulant être philosophe et n'étant jamais qu'orateur, caractère qu'il a conservé dans tous les ouvrages sortis de sa plume jusqu'à la fin de sa vie. »
On alla jusqu'à l'accuser d'avoir voulu flatter la dévotion du roi pour en faire l'instrument de sa fortune, en ayant la pensée de joindre la politique à la mysticité, de former, par les liens secrets d'un langage mystérieux, une puissante cabale à îa tète de laquelle il serait toujours par l'élévation et l'insinuation de son génie. Ces imputations tombaient d'elles-mêmes devant le courage qu'avait en ce moment Fénelon de mécontenter le roi et d'oifenser Bos- Buet, pour soutenir une femme persécutée et
une doctrine calomniée. Tout le monde s'éloignait de lui. La contagion de la disgrâce dans laquelle il s'était volontairement précipité faisait redouter et éviter non-seulement de le justifier, mais même de le plaindre. Il était à Versailles aussi isolé qu'à Cambrai, attendant chaque jour l'ordre de s'exiler de la cour. Ce fut dans cette angoisse de son âme qu'un incendie dévora, avec son palais épiscopal de Cambrai, les meubles, les livres, les manuscrits qu'il contenait, sa seule richesse qu'il y avait transportée. 11 reçut ce coup avec sa sérénité habituelle. « J'aime mieux, dit-il à l'abbé de Langeron qui accourut pour lui apprendre ce malheur domestique, que le feu ait pris à ma maison qu'à la chaumière d'une pauvre famille. »
Cependant Bossuet fulminait de sévères censures contre le livre deFénelon, tout en ménageant l'ancien ami. « Il nous est dur, disait-il, de parler ainsi d'un ami si accoutumé à entendre ma voix, comme j'étais moi-même si accoutumé à entendre la sienne. Dieu, sous les yeux de qui j'écris, sait avec quel gémissement j'ai porté ma triste plainte sur ce qu'un ami de tant d'années me juge indigne de traiter avec lui, moi qui n'ai jamais élevé ma voix contre
lui d'un demi-ton seulement!... Un ami de toute la vie! un cher adversaire, Dieu le sait, que je porte dans mes entrailles!,.. »
Au moment où Bossuet écrivait ces lignes, le roi envoyait l'ordre à Fénelon de quitter Versailles et de se rendre à Cambrai sans s'arrêter à Paris. 11 lui défendait d'aller à Rome solliciter un jugement du pape sur ses doctrines, redoutant sans doute la séduction que son génie et sa vertu exerceraient à Rome comme partout. Le roi en même temps écrivait à Rome pour demander au souverain pontife une condamnation de l'archevêque de Cambrai, s'engageant à la faire exécuter par toute son autorité royale.
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La séparation de Fénelon et du duc de Bourgogne, son élève, déchira ces deux cœurs. Les larmes du duc de Beauvillier et du duc de Chevreuse se mêlèrent à celles du jeune prince et de son ami. Le duc de Bourgogne se jeta en vain aux pieds du roi, son aïeul, pour arracher un contre-ordre, un sursis, un pardon : « Non, mon fds, répondit le roi; je ne suis pas maître de faire de ceci une affaire de faveur. 11 s'agit de la sûreté de la foi ; Bossuet en sait plus dans cette matière que vous et moi ! »
'Madame de Mainlenon affligée, mais d'autant plus inexorable qu'elle avait été plus complice, refusa de recevoir Fénelon.
Le duc de Beauvillier, fidèle à la vertu comme à l'amitié, parla en cœur libre au maître des grâces :
« Sire, dit-il au roi, je suis l'ouvrage de Votre Majesté. Vous m'avez élevé, vous pouvez m' abattre; dans la volonté de mon prince, je
reconnaîtrai la volonté de Dieu ; je me retirerai de la cour, Sire, avec le regret de vous avoir déplu, mais avec l'espérance d'une vie plus tranquille. »
Fénelon conjurait, au contraire, le duc de Beauvillier et ses amis de ne pas se perdre pour sa cause.
« Je suis ici accablé des opprobres dont on m'a couvert, écrit-il à ces amis, mais sacrifiez-moi I Encore un peu de temps, et le songe trompeur de cette vie va s'évanouir, et nous serons tous réunis à jamais dans le royaume de la vérité, où il n'y a plus ni erreur, ni division, ni scandale, où la paix de Dieu sera la nôtre ! En attendant, soulfrons, taisons-nous, laissonsnous fouler aux pieds, trop heureux si noire ignominie sert à sa gloire ! »>
Arrivé dans son diocèse, Fénelon se livra tout entier à la charité et à l'étude. De cette solitude sortirent des milliers de pages où respirent le génie littéraire de la plus pure antiquité et le génie moderne du christianisme, qui parlent de la Divinité avec une admirable puissance d'esprit et de langage, souvent avec le plus tendre enthousiasme. On y sent une prière, une adoration perpétuelle sous chaque parole, comme la chaleur sous la vie. On peut dire que Fénelon ne pouvait parler de Dieu sans prier.
Voici quelques-unes de ces pages prises au hasard dans cette multitude de traités et de lettres où s'épanouissait son âme. Elles le peindront mieux que tout ce que nous pouvons en dire :
« Tout porte la marque divine dans l'univers : les cieux, la terre, les plantes, les animaux, et les hommes plus que tout le reste. Tout nous montre un dessein suivi, un enchaînement de causes subalternes conduites avec ordre par une cause supérieure.
» Il n'est point question de critiquer ce grand ouvrage. Les défauts qu'on y trouve viennent de la volonté libre et déréglée de l'homme, qui les produit par son dérèglement; ou, de celle de Dieu, toujours sainte et toujours juste, qui veut punir les hommes infidèles, et tantôt exercer par les méchants les bons qu'il veut perfectionner. Souvent même ce qui paraît défaut à notre esprit borné, dans un endroit séparé de l'ouvrage, est un ornement par rap-
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port au dessein général, que nous ne sommes pas capables de regarder avec des vues assez étendues et assez simples pour connaître la; perfection du tout. N'arrive-t-il pas tous les jours qu'on blâme témérairement certains morceaux des ouvrages des hommes, faute d'avoir assez pénétré toute l'étendue de leurs desseins? C'est ce qu'on éprouve tous les jours pour les ouvrages des peintres et des architectes.
» Si des caractères d'écriture étaient d'une grandeur immense, chaque caractère regardé de près occuperait toute la vue d'un homme; il ne pourrait en apercevoir qu'un seul à la fois, et il ne pourrait lire, c'est-à-dire assembler les lettres et découvrir le sens de tous ces caractères rassemblés. Il en est de môme des grands traits que la Providence forme dans la conduite du monde entier pendant la longue suite des siècles. 11 n'y a que le tout qui soit intelligible, et le tout est trop vaste poui' être vu de près.
Chaque événement est comme un caractère particulier qui est trop grand pour la petitesse de nos organes, et qui ne signifie rien s'il est séparé des autres. Quand nous verrons en Dieu à la fin des siècles, dans son vrai point de vue, le total des événements du genre humain, depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'univers, et leurs proportions par rapport aux desseins de Dieu, nous nous écrierons : Seigneur il n'y a que vous de juste et de sage.
» Mais, après tout, les vrais défauts mêmes de cet ouvrage ne sont que des imperfections que Dieu y a laissées pour nous avertir qu'il l'avait tiré du néant. Il n'y a rien dans l'univers qui ne porte et qui ne doive porter également ces deux caractères si opposés : d'un côté, le sceau de l'ouvrier sur son ouvrage; d'un autre côté, la marque du néant d'où il est tiré et où il peut retomber à toute heure. C'est un mélange incompréhensible de bassesse et de gran-
deur, de fragilité dans la matière et dans la façon. La main de Dieu éclate partout, jusque dans un ver de terre. Le néant se fait sentir partout, jusque dans les plus vastes et les plus sublimes génies.
» Tout ce qui n'est point Dieu ne peut avoir qu'une perfection bornée; et qui n'a qu'une perfection bornée demeure toujours imparfait par l'endroit où la borne se fait sentir, et avertit que l'on y pourrait encore beaucoup ajouter. La créature serait le créateur même, s'il ne lui manquait rien; car elle aurait la plénitude de la perfection , qui est la divinité même. Dès qu'elle ne peut être infinie, il faut qu'elle soit bornée en perfection, c'est-à-dire imparfaite par quelque côté. Elle peut avoir plus ou moins d'imperfection; mais enfin il faut toujours qu'elle soit imparfaite, il faut qu'on puisse toujours marquer l'endroit précis où elle manque, et que la critique puisse dire : Voilà
ce qu'elle pourrait encore avoir, et ce qu'elle n'a pas.
» Qu'on étudie le monde tant qu'on .voudra; qu'on descende au dernier détail; qu'on fasse l'anatomie du plus vil animal; quon reg^-rde (le près le moindre ^aiu de blé semé dans la terre et la manière dont ce germe semultiplie; qu'on observe attentivement les précautions avec lesquelles un bouton de rose s'épanouit au soleil et se referme vers la nuit : on y trouvera plus de dessein, de conduite et d'industrie que dans tous les ouvrages de l'art. Ce que l'on appelle même l'art des hommes n'est qu'une faible imitation du grand art qu'on nomme les lois de la nature et que les impies n'ont pas eu honte d'appeler le hasard aA-eugle.
» Faut-il donc s'étonner si les poètes ont animé tout l'univers, s'ils ont donné de& ailes aux vents et des flèches au soleil, s'ils ont peint les fleuves qui se hùtcnt de se précipiter dans
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la mer, et les arbres qui montent vers le ciel pour vaincre les rayons du soleil par l'épaisseur de leurs ombrages? Ces figures ont passé même dans le langage vulgaire, tant il est naturel aux hommes de sentir l'art dont toute la nature est pleine ! La poésie n'a fait qu'attribuer aux créatures inanimées le dessein du Créateur, qui fait tout en elles. Du langage figuré des poètes, ces idées ont passé dans la théologie des païens, dont les théologiens furent les poètes. Ils ont supposé un art, une puissance, une sagesse qu'ils ont nommée nv/men, dans les créatures même les plus privées d'intelligence. Chez eux, les fleuves ont été des dieux, et les fontaines des naïades . Les bois, les montago es ont eu leurs divinités particulières. Les fleurs ont eu Flore, et les fruits Pomone. Plus on contemple sans prévention toute la nature, plus on y découvre partout un fonds inépuisable de sagesse, qui est comme l'àrae de l'univers.
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» Que suit-il de là? La conclusion vient d'ellemême. S'il faut tant de sagesse et de pénétration, dit Minutius Félix, même pour remarquer l'ordre et le dessein merveilleux du monde, combien, à plus forte raison, en a-t-il fallu pour le former? Si on admire tant les philosophes parce qu'ils découvrent une partie des secrets de cette sagesse qui a tout fait, il faut être bien aveugle pour ne pas l'admirer elle-même.
» Voilà le grand objet du monde entier, où Dieu, comme dans un miroir, se présente au genre humain. Mais les uns (je parle des philosophes) se sont évanouis dans leurs pensées ; tout s'est tourné pour eux en vanité. A force de raisonner subtilement, plusieurs d'entre eux ont perdu même une vérité qu'on, trouve naturellement et simplement en soi, sans avoir besoin de philosophie.
» Un voyageur entrant dans le Saïd, qui est le pays de l'ancienne Thèbes à cent portes et
qui est maintenant désert, y trouverait des colonnes, des pyramides, des obélisques, des inscriptions en caractères inconnus. Dirait-il aussitôt : Les hommes'n'ont' jamais habité ces lieux; aucune maia^d'lioninic n'a travaillé ici; c'est le hasard qui a formé ces colonnes, qui les a posées sur leurs piédestaux et qui les a couronnées de leurs chapiteaux avec des proportions si justes; c'est le hasard qui a lié si solidement les morceaux dont ces pyramides sont composées ; c'estle;hasard qui a taillé ces obélisques d'une seule pierre et qui a gravé tous ces caractères? Ne dirait-il pas, au contraire, avec toute la certitude dont l'esprit de l'homme est capable : Ces^magnifiques débris sont les restes d'une majestaeuse architecture qui florissait dans l'ancienne Egypte !
» Voilà ce que la simple raison fait dire au premier coup d'œil, et sans qu'il soit besoin de raisonner. 11 en est de môme du premier coup
d'œil jeté sur l'univers. On peut s'embrouiller soi-même par de vains raisonnements pour obscurcir ce qu'il y a de plus clair; mais le simple coup d'œil est décisif. Un ouvrage tel que le monde ne se fait jamais de lui-même: les os, les tendons, les veines, les artères, les nerfs, les muscles qui composent le corps de l'homme, ont plus d'art et de proportion que toute l'architecture des anciens Grecs et Égyptiens. L'œil du moindre animal surpasse la mécanique de tous les artisans ensemble. Si on trouvait une montre dans les sables d'Afrique, on n'oserait dire sérieusement que le hasard l'aurait formée dans ces lieux déserts ; et on n'a point honte de dire que les corps des animaux, à l'art desquels nulle montre ne peut jamais être comparée, sont des caprices du hasard !
») 0 mon Dieu! si tant d'hommes ne vous découvrant point dans ce beau spectacle que vous leur donnez de la nature entière, ce n'est
pas que vous soyez loin de chacun de nous. Chacun de nous vous touche comme avec la main ; mais les sens et les passions qu'ils excitent emportent toute l'application de l'esprit. Ainsi, Seigneur, votre lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres sont si épaisses qu'elles ne la comprennent pas. Vous vous montrez partout, et partout les hommes distraits négligent de vous apercevoir. Toute la nature parle de vous et retentit de votre saint nom; mais elle parle à des sourds, dont la surdité vient de ce qu'ils s'étourdissent toujours eux-mêmes. Vous êtes auprès d'eux et au dedans d'eux; mais ils sont fugitifs et errants d'eux-mêmes, lis vous trouveraient, ô douce lumière! 0 éternelle beauté, toujours ancienne et toujours nouvelle! ô fontaine de chastes délices! ùvio pure et bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement, s'ils vous cherchaient au dedans d'eux-mêmes ! mais les impies ne vous perdent
qu'en se perdant. Hélas! vos dons que leur montre la main d'où ils viennent les amusent jusqu'à les empêcher de la voir; ils vivent de vous, et ils vivent sans penser à vous, ou plutôt ils meurent auprès de la vie, faute de s'en nourrir, car quelle mort n'est-ce point de vous ignorer !
» J'ai reconnu qu'il y a dans la nature nécessairement un Être qui est par lui-même, et par conséquent parfait. J'ai reconnu que je ne suis pas cet Elre, parce que je suis infiniment au-dessous de l'infinie perfection. J'ai reconnu qu'il est hors de moi, et que je suis par lui. Maintenant je découvre qu'il m'a donné l'idée de lui, on me faisant concevoir une perfection infinie sur laquelle je ne puis me méprendre ; car quelque perfection bornée qui se présente à moi, je n'hésite point; sa borne fait aussitôt que je la rejette, et je lui dis dans mon cœur : Vous n'êtes point mon Dieu, vous n'êtes point
mon infiniment parfait, vous n'ôtes point pcir vous-même. Quelque perfection que vous ayez, il y a un point et une mesure au delà de laquelle vous n'avez plus rien et vous n'êtes plus rien.
» 11 n'en est pas de même de mon Dieu, qui est tout; il est, et il ne cesse point d'être ; il est, et il n'y a pour lui ni degré ni mesure; il est, et rien n'est que par lui. Tel est ce que je conçois ; or, puisque je le conçois, il est ; car il n'est pas étonnant qu'il soit, puisque rien, comme je l'ai vu, ne peut être que par lui. Mais ce qui est étonnant et incompréhensible, c'est que moi, faible, borné, défectueux, je puis le concevoir. Il faut qu'il soit non- seulement l'objet immédiat de ma pensée, mais encore la cause qui me fait penser, comme il est la cause qui me fait être, et qu'il élève ce qui est fini à penser l'infini.
» Voilà le prodige que je porte toujours au
dedans de moi. Je suis un prodige moi-mèm e N'étant rien, du moins n'étant qu'un être emprunté, borné, passager, je tiens de l'infini et de l'immuable que je conçois.; par delà je ne puis me comprendre moi-même; j'embrasse tout, et je ne suis rien ; je suis un rien qui connaît Tinfini; les paroles me manquent pour m'admirer et me mépriser tout ensemble.
0 Dieu ! ô le plus être de tous les êtres! ô être devant qui je suis comme si je n'étais pas! vous vous montrez à moi, et rien de ce qui n'est pas vous ne peut vous ressembler. Je vous vois, c'est vous-même ; et ce rayon qui part de votre face rassasie mon cœur en attendant le plein jour de la vérité.
» Je demande pourquoi Dieu nous a donné cette capacité de le connaître et de l'aimer? Il est manifeste que c'est le plus précieux de tous ses dons. Nous l'a-t-il accordé d'une manière aveugle et sans raison, par pur hasard,
sans vouloir que nous en fissions usage? Il nous a donné desyeux corporels pour voir la lumière du jour. Croirons-nous qu'il nous a donné les yeux de l'esprit, qni sont capables de connaître son' éternelle vérité, sans vouloir qu'elle soit connue de nous? J'avoue que nous ne pouvons ni connailre ni aimer infiniment l'infinie perfection. Notre plus haute connaissance demeurera toujours infiniment imparfaite, en comparaison de l'Etre infiniment parfait.
» En un mot, quoique nous connaissions Dieu^ nous ne pouvons jamais le comprendre ; mais nous le connaissons tellement, que nous disons tout ce qu'il n'est point, et que nous lui attribuons les perfections qui lui conviennent, sans aucune crainte de nous tromper. Il n'y a aucun èlre dans la nature que nous confondions avec Dieu ; et nous savons le représenter avec son caractère d'infini, qui est unique et incommunicable. Il faut que nous le connaissions
bien dislincteraent, puisque la clarté de son idée nous force à le préférer à nous-mêmes. Une idée qui va jusqu'à détrôuer le moi doit être bien puissante sur l'homme aveugle et idolâtre de lui-même. Jamais idée ne fut si combattue, jamais idée ne fut si victorieuse. Jugeons de sa force par l'aveu qu'elle arrache de nous contre nous-mêmes.
» Nous produisons le livre qui porte toutes les marques de divinité, puisque c'est lui qui nous a appris à connaître et à aimer souverainement le vrai Dieu. C'est dans ce livre que Dieu parle si bien en Dieu, quand il dit : Je suis celui qui est. Nul autre livre n'a peint Dieu d'une manière digne de lui. Les dieux d'Homère sont l'opprobre et la dérision de la Divinité. Le livre que nous avons en main, après avoir montré Dieu tel qu'il est, nous enseigne le seul culte digne de lui. Il ne s'agit point de l'apaiser par le sang des victimes ; il faut l'aimer plus
que soi ; il faut ne s'aimer plus que pour lui et de son amour; il faut se renoncer pour lui, et préférer sa volonté à la nôtre ; il faut que son amour opère en nous toutes les vertus et n'y soatfre aucun vice. C'est ce renversement total (lu coeur de l'homme, que l'homme n'aurait jamais pu imaginer; il n'aurait jamais inventé une telle religion, qui ne lui laisse pas môme sa pensée et son vouloir, et qui le fait être tout à autrui. Lors même qu'on lui propose cette religion avec la plus suprême autorité, son esprit ne peut la concevoir, sa volonté se révolte, et tout son fond est irrité. Il ne faut pas s'en étonner, puisqu'il s'agit de démontrer tout l'homme, de dégrader le moi, de briser cette idole, de former un monde nouveau, et de mettre Dieu en la place du moi, pour en faire la source et le centre de tout notre amour.
» Dieu a mis les hommes ensemble dans une société où ils doivent s'aimer et s'entre-secourir
comme les enfants d'une même famille qui ont un père commun. Chaque nation n'est qu'une branche de cette famille nombreuse qui est répandue sur la face de toute la terre. L'amour de ce père commun doit être sensible, manifeste, et inviolablement régnant dans toute cette société de ses enfants bien-aimés. Chacun d'eux ne doit jamais manquer de dire à ceux qui naissent de lui : Connaissez le Seigneur qui est votre père.
» Ces enfants de Dieu ne sont sur la terre que pour connaître sa perfection et accomplir sa volonté, que pour se communiquer les uns les autres cette science et cet amour céleste.
» Il faut donc qu'il y ait entre eux une société de culte de Dieu, c'est ce qu'on nomme religion; c'est-à-dire que tous ces hommes doivent s'instruire, s'édilier, s'aimer les uns les autres, pour aimer et servir le Père commun. Le fond de cette religion ne consiste dans aucune ce-
rémonie extérieure ; car elle consiste tout entière dans l'intelligence du vrai et dans l'amour du bien souverain.
» Mais il ne suffit pas de connaître Dieu; il faut montrer qu'on le connaît, et faire en sorte qu'aucun de nos frères n'ait le malheur de l'ignorer, de l'oublier. Ces signes sensibles (du culte) ne sont que des marques par lesquelles les hommes sont convenus de s'édifler mutuellement, et de réveiller les uns les autres le souvenir de ce culte qui est au dedans. De] plus, les hommes, faibles et légers, ont souvent besoin de ces signes sensibles pour se rappeler eux-mêmes la présence de ce Dieu invisible qu'ils doivent aimer...
» Voilà donc ce qu'on nomme religion, cérémonies sacrées, culte public du Dieu qui nous a créés. Le genre humain ne saurait reconnaître et aimer son Créateur sans montrer qu'il l'aime, sans vouloir le faire, sans exprimer ce
amour avec une munificence proportionnée à celui qu'il aime, enfin sans s'exciter à l'amour par les signes de l'amour même. »
L'affaire du livre des Maximes traînait en longueur à Rome. Fénelon y envoya l'abbé de Chanterac, un de ses plus fervents disciples, pour le défendre contre les accusations de Paris. Pendant que la cour pontificale délibérait avec la lenteur prudente qui la caractérise, une controverse irritée se continuait en France entre Bossuet et Fénelon :
« Que peut-on penser de vos intentions? disait Fénelon à Bossuet. Je suis ce cher disciple
que VOUS portez dans vos entrailles; vous allez me pleurant partout, et vous me déchirez en me pleurant. Que peut-on penser de ces larmes, qui ne servent qu'à donner plus d'autorité à vos accusations?...
» Vous me pleurez, et vous intervertissez le sens et le texte de mes paroles?...
>) Qui es^ce qui a commencé le scandale? Qui est-ce qui écrit avec un zèle amer? Vous vous indignez de ce que je ne garde pas le silence, quand vous intentez contre moi les accusations les plus atroces? »
« Oui, je le dis avec douleur, répondait Bossuet, vous avez voulu raffiner sur la sainteté. Vous n'avez trouvé digne de vous que la beauté de Dieu par elle-même. Vous vous plaignez de la force de mes expressions? Et il s'agit de dogmes nouveaux qu'on veut introduire dans l'Église!...
» Voilà pourtant ce que le monde appelle
mon langage excessif, aigre, rigoureux, emporté î II faudrait qu'on laissât passer un dogme naissant doucement, sans éveiller l'horreur? Le laisser glisser- sous l'herbe, et relâcher par cette faiblesse les saintes rigueurs du langage théologique?... Si j'ai fait autre chose que cela, qu'on me le montre; si c'est cela que j'ai fait. Dieu sera mon protecteur contre les mollesses du monde et les vaines complaisances. »
« Nous sommes, vous et moi, répliquait Fénelon, l'objet de la dérision des impies; nous faisons gémir les gens de bien. Que tous les autres hommes soient hommes, c'est ce qui ne doit pas surprendre ; mais que des ministres de Jésus-Christ, ces anges des Églises, donnent au monde profane et incrédule de tels spectacles, c'est ce qui demande des larmes de sang. Trop heureux, si, au lieu de ces guerres de doctrines, nous avions toujours fait nos ca-
téchismes dans nos diocùses pour apprendre aux pauvres villageois à connaître et à aimer notre Dieu ! »
Bossuet cependant avait envoyé, de son côté, à Rome un de ses neveux, l'abbé Bossuet, qui n'avait du génie de son oncle que la domination et l'invective pour solliciter les foudres de l'Église contre Fénelon. Ce jeune prêtre ne cessait de répandre à Rome, sur les doctrines et le caractère de Fénelon, les ombres de la calomnie.
(I Pressez-vous, écrivait-il à son oncle ; qu'attendez-vous pour enlever à Fénelon le titre de précepteur du prince? N'hésitez pas à envoyer
ici tout ce qui peut faire connaître rattachement de M. de Cambrai pour madame Guyon et pour le père Lacombe, et leur doctrine sur les mœurs; cela est de la dernière conséquence!...
» J'ai été ravi du petit livre (odieuse calomnie imprimée en Hollande) ; il y est nommé et bien nommé, cela fera ici un effet terrible contre lui. »
Ce futur janséniste poussait le zèle de secte et de famille jusqu'à appeler dans sa correspondance Fénelon : a Cette bête féroce! »
Pendant ces négociations, la calomnie, à Rome et à Paris, poursuivait Tanimosité par les mêmes moyens, la flétrissure des mœurs de madame Guyon, afin de faire rejaillir cette flétrissure, non-seulement sur la doctrine, mais sur la vertu de l'archevêque de Cambrai.
La tête du religeux Lacombe, enfermé dans les cachots du château de Lourdes, dans les
Pyrénées, s'était affaiblie et égarée par la torture de l'isolement. 11 avait uni par écrire à l'évêque de Tarbes des lettres dans lesquelles il semblait confesser des relations coupables avec madame Guyon. Aussitôt qu'on eut connaissance à Paris de ces aveux du délire, on lit transférer le religieux au château de Vincennes. Là il écrivit, sous l'insinuation ou sous la contrainte, à madame Guyon une lettre où il l'exhortait, comme sa complice, à confesser leurs égarements et à se repentir.
Le cardinal de Noailles, archevèquede Paris, lut cette lettre à madame Guyon et la somma d'avouer lesdésordresconfessés par lereligieux, Elle se souleva contre une telle horreur. Elle soupçonna que le religieux était tombé en démence et qu'on abusait contre elle et contre Fénelon de la folie d'un prisonnier. Son désaveu et son indignation lui furent imputes à crime. Transférée pour subir une plus étroite captivité
à la Bastille, elle persista dans son innocence et dans son supplice. On s'empressa néanmoins d'envoyer ces lettres infamantes à Rome, pour y ternir celui qu'on voulait perdre.
Le cardinal de Noaillcs. Bossuet, madame de iMaintenon elle-même, sur la foi de ces rêves d'un insensé, ne doutèrent plus du crime du religieux et de madame Guyon. a Ces lettres, écrivait l'abbé Bossuet à son oncle, feront plus d'impression que vingt démonstrations théologiques. Voilà les arguments dont nous avons besoin ! » La démence du religieux ne tarda pas à éclater. On le jeta dans une loge d'aliénés, où il mourut dans le délire. On fut forcé de reconnaître que Fénelon n'avait jamais vu ce religieux et n'avait entretenu aucune correspondance avec lui.
On se vengea de cette déception de Tanimosité par l'expulsion de tous les amis de Fénelon de la cour du duc de Bourgogne. Bossuel publia une relation du quiétisme, où toutes les colères et :■. toutes les insinuations contre la doctrine prenaient la gravité de son accent contre les sectaires eux-mêmes. Fénelon voulait se taire, de peur d'entraîner dans sa ruine le duc de Beauvillier, son dernier ami auprès de son élève ; les instances de son représentant à Rome
le contraignirent à repondre. Sa réponse retourna et attendrit les cœurs.
Le contraste entre la dureté de Bossuet et la patiente réserve de l'accusé éclata aux yeux de l'opinion. « Pouvez-vous comparer, s'écrie Fénelon à la fln de sa réponse, votre procédé au mien? Quand vous publiez mes lettres, c'est pour me difTamer; quand je publie lesvôlres, c'est pour montrer que vous êtes mon consécrateur. Vous violez le secret de mes lettres intimes, et c'est pour me perdre ! Je me sers des vôtres, mais après vous, et c'est, non pour vous accuser, mais pour montrer mon innocence opprimée! Les lettres que vous produisez de moi sont ce qu'il y a de plus secret dans ma vie après ma confession, qui me fait, selon vous, le Montanus d'une ïiOU\e\\QPriscilIc. Ah ! ' pourquoi mettez-vous votre gloire à me diffamer? Qui ne sera étonné qu'on abuse du génie et de l'éloquence jusqu'à comparer une défense
si innocente, si légitime, si nécessaire, à une si odieuse révélation des secrets d'un ami ? »
On vit avec douleur, dit le contemporain d'Aguesseau, que l'un des deux grands didxevsdiiYes disait faux , et il est certain qae Fénelon, du moins, sut se donner dans l'esprit du public l'avantage de la vraisemblance. »
« Qui lui conteste de l'esprit? s'écria Bossuet enlisant cette défense; il en di jusqu'à faire peur ! Son malheur est de s'être chargé d'une cause où il en faut tant! »
Il montra bientôt, dans cette crise de sa vie, que son âme était supérieure encore à son esprit.
Cependant la condamnation du livre des Maximes n'arrivait pas. Rome hésitait. Le pape Innocent XII dissimulait mal sa conviction secrète de l'innocence de Fénelon, de la pureté de ses mœurs, du charme de sa vertu. Les cardinaux chargés d'examiner son livre se partageaient en égal nombre pour et contre. Bossuet et Louis XIV intervinrent et dictèrent l'arrêt par une lettre impérative au souverain pontife.
« Je ne puis apprendre sans douleur, disait le roi au pape, que ce jugement si nécessaire
soit retardé encore par Tartifice de ceux qui ont intérêt à le suspendre. On ne peut attendre le repos que d'une décison, mais claire, nette, qui ne puisse recevoir aucune interprétation ambiguë, pour arracher la racine du mal. Je vous demande ce jugement pour votre propre gloire; j'ajouterai à tous ces grands motifs qui doivent vous déterminer la considération que je vous prie de faire à mes instances, etc. »
Pendant que cette objurgation au pape partait accompagnée d'une plus sévère réprimande à la mollesse de l'ambassadeur du roi, LouisXlV, devançant la condamnation, se faisait apporter solennellement le tableau des olTiciers de la maison du duc de Bourgogne , effaçait de sa propre main le nom de Fénelon du rang de précepteur, supprimait ses appointements et faisait fermer sa chambre à Versailles.
Proscrit de l'éducation et du palais, Fénelon ne tarda pas à apprendre que l'arrêt de l'Église
allait le frapper jusque dans son caractère pontifical.
« Seigneur, sauvez-nous^ nouspérissons\ lui écrivait de Rome son fiidèle ami, l'abbé de Chantérac. Mais nos souffrances seront heureuses si elles servent à défendre le véritable amour de Dieu. Que j'ai de joie quand je pense qu'il nous tiendra unis pendant le temps et l'éternité! Ah! combien de fois me dis-je, dans ces jours de troubles et de ténèbres: Allons,