‹ Fénelon directeur de conscience: directeur de conscienceChapitre 101 sur 254 · I. Boissier, Cicéron et ses amis · texte numérisé non relu

I. Boissier, Cicéron et ses amis

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savait éclairer les consciences. La direction du pieux archevêque oflre un autre aspect et non le moins attrayant. C'est une autorité insinuante et irrésistible, d'une tendresse parfois passionnée, l^s sentiments, qui unissaient Fénelon et les personnes qu'il dirigeait, n'étaient pas seulement, d'une part, la respectueuse et confiante docilité d'un pénitent et, de l'autre, le zèle dévoué d'un directeur, c'était une profonde affection, une affection aussi tendre que pure.

Les grands pasteurs d'âmes, dont s'honore l'Église catholique, n'ont, à leur suite, entraîné tant de cœurs vers Dieu que par leur puissante faculté d'aimer. Les austères obligations du sacerdoce ne détruisent pas cette faculté chez le prêtre ; elles ne font que la transformer, en la dégageant des sentiments moins purs qui troublent le commun des hommes; par cela même, elles la fortifient en la rendant plus durable, comme l'amputation des plantes parasites ajoute à la vigueur du tronc. « Ce qui ruine l'amour, dit Lacordaire, c'est l'égoïsme, ce n'est pas Tamour de Dieu, et il n'y eut jamais d'ardeurs plus durables, plus pures, plus tendres que celles auxquelles les saints livraient leur cœur à la fois dépouillé et rempli, dépouillé d'eux-mêmes et rempli de l'amour de Dieu. » En lisant cette phrase, la pensée se porte d'elle-même sur Fénelon.

Des pharisiens, car il en existe encore, pourront se récrier, le christianisme reste la religion de l'amour. Dieu est amour. L'homme, créé à son image, se reconnaît, par la pensée et l'amour, le roi de l'univers : étonné et ravi, il aperçoit dans son être

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les semences d'immortalité. Tout périt autour de lui; il meurt aussi, mais pour renaître dans la mort à de plus hautes espérances. Devant ces merveilles il tombe à genoux et le cri de son cœur est celui de l'amour. Et des mains sacrilèges voudraient dessécher cette source bienfaisante des plus beaux sentiments de l'humanité ! Mais le Christ aima Marthe et Marie ; saint Jean se coucha, au dernier soir, sur le cœur du Maître; les premiers chrétiens ne formaient qu'une seule âme; Jérôme chérissait Paula.

Aimons : ne permettons pas qu'on nous arrache la moitié de notre âme ; pour nous fortifier, on nous rendrait chanœlants, incertains et orgueilleux.

Fénelon fut grand par le cœur, et l'amitié fat le plus grand charme de sa vie. Si l'on réunissait' toutes les pensées ou plutôt tous les sentiments que, dans l'effusion de son cœur, le pieux directeur a répandus dans ses Lettres, on aurait peut-être l'idée de tout ce qu'on a pu dire, penser et sentir de plus délicat sur l'amitié.

Toute amitié véritable touche à la vertu par le dévouement et par le don de soi-même. Car les vertus, dit merveilleusement un vieux théologien, ne sont pas des concentrations de l'âme se reployant sur soi, mais des expansions de l'âme s' élançant hors de soi.

Les seules amitiés parfaites sont celles qui ont la vertu pour but et le perfectionnement réciproque

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pour effet; c'est d'elles surtout qu'il faut entendre le beau mot d'Aristote : « Il n'y a d'amitié possible qu'entre gens de bien. » Le plus parfait désintéressement se concilie avec la recherche légitime, et même obligatoire, de notre bien personnel. Au-dessus de l'exquise douceur d^être deux et de ne faire qu'un, au-dessus de la joie généreuse des sacrifices qu'on se fait l'un à l'autre, il y a dans l'amitié un bien plus grand encore : c'est le privilège qu'elle a de soutenir ceux qu'elle unit et de rendre plus énergique en eux la volonté de bien faire, à la condition, toutefois, qu'ils sauront entendre et accepter les devoirs multiples compris sous les deux mots d'exemple et de conseil. Quiconque, en effet, ne se sent pas excité par la présence d'un ami à faire tout le bien qu'il peut, méconnaît l'influence contagieuse que l'amitié même communique à chacune de ses démarches; dans cette société fraternelle, toute faute de l'un devient la tentation de l'autre, tout acte de vertu, accompli par le premier, est, pour le second, une exhortation silencieuse à faire de même. Quiconque peut rester longtemps témoin des sacrifices que son ami fait au devoir, sans éprouver quelque désir de l'imiter et quelque honte de rester en arrière, manque non seulement d'énergie, mais de sens moral, et n'est pas digne de l'amitié. Quiconque ne vit pas à livre ouvert avec son ami, ne lui donne pas le droit de tout dire, ne lui en fait pas un devoir, reçoit comme des injures les conseils et les avertissements qui sont, en réalité^ des bienfaits, se prive par un puéril orgueil des meilleurs fruits de l'amitié.

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Fénelon convenait avec candeur de s^s défauts, lorsque ses amis les lui reprochaient. On lit dans une de ses lettres adressée, croit-on^ à la duchesse d*. Mortemart : Il est vrai, Madame, ^ que Tamoirpropre me décide souvent; j'agis même beaucoup par prudence naturelle, et par un arrangement humain. Mon naturel est précisément opposé au vôtre. Vous n'avez point l'esprit complaisant et flatteur, comme je l'ai, quand rien ne me fatigue ni ne m'impatiente dans le commerce. Alors vous êtes bien plus sèche que moi; vous trouvez que je vais alor: jusqu'à gâter les gens, et cela est vrai ^ » Il écrivait

I. Œ. C, VIII, p. 589. Nous devons corriger un passage de cette lettre évidemment fautif. Fénelan fait ici, avec l'humilité I des saints, toujours prompts à s'accus4?r euK-raêmes, son examen de conscience, il ne parle que de ses défauts vrais ou prétend^ii ; «... Au reste, je ne puis expliquer mon foud. Il m'échappe, il me paraît changer à toute heure. Je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment après* Le défaut subsistant et facile à dire, c'est que je tiens à moi et que l' amour-propre me décide souvent... » Voilà bien, a-t-on dit à ce propos, l'aveu d'une rare inconsistance d'idées et d*une extrême mobilité d 'opinions : et l'on n'a pas manqué d'en tirer 1:1; tte conséquenc: qu'une discussion avec Fénelon n'avait aucune chance d'aboutir, puisque d'un moment à l'autre il pouvait nier ce qu'il vcnal d'affirmer. Mais si l'on veut relire avec la moindre attention I3 lettre d'où est extrait ce passage, n'est-il pas clair que Fénelor n'a pu se juger ainsi lui-même, qu'il n'a pas pu recoanaître tn lui une pareille versatilité d'opinions et de croyances ? Ce ne sont pas ses conviaions qui changent à tout instant, c'est luimême ou, comme il le dit, c'est son propre fond. Tantôt, il y trouve certains défauts ou certaines vertus qu'aussitôt après il n'y reconnaît plus. En un sens, Fénelon se dit, comme Montaigne^ a ondoyant et divers », et pour que notre texte ait un sens raisonnable, il faut de toute nécessité lire : « Au reste, je ne puis expliquer mon fond. Il m'échappe, il me paraît changer à toute

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â un autre de ses amis : « Je vous demande plus que jamais de ne m'épargner point sur mes défauts. Quand vous en croirez voir quelques-uns que je n'aurai peut-être pas, ce ne sera point un grand malheur. Si vos avis me blessent, cette sensibilité me montrera que vous avez trouvé le vif. Ainsi vous m'aurez toujours fait un grand bien, en m*exerçant à être repris. Je dois être plus rabaissé qu*un autre, à proportion de ce que je suis plus élevé par mon caraaère et que Dieu demande de moi une plus grande mort à tout. J'ai besoin de cette simplicité, et j*espère qu'elle augmentera notre union, loin de l'altérer. »

C'est par cette espèce d'enchantement que Fénelon apportait dans le commerce de l'amitié, qu'il sut mériter et obtenir des amis qui lui restèrent fidèles. D était impossible de le connaître sans l'aimer avec une espèce de passion, et on ne pouvait plus se détacher de lui, lorsqu'on avait commencé à l'aimer. « On ne pouvait le quitter, dit Saint-Simon, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C'est ce talent si rare qu'il avait au dernier degré, qui lui tint ses amis si étroitement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissait pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui. »

Le directeur profitait de cette influence pour mener à la vertu ceux qui avaient mis leur confiance en lui. Qui ne connaît la puissance de l'amour?

heure. Je nV» saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux ua moment après... »

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Les foules, qui suivaient François d'Assise dacs les vallées de TOmbrie, répondaient à un appel du oœur. Les enfants les plus rebelles et les plus prodigues demeurent désarmés devant l'amour d'une mère. Vincent de Paul faisait pleurer un débauché en pleurant avec lui. Rien ne résiste à ramour. Ne chercher pas ailleurs le secret du charme de Fénelon et Tefficacité de sa direction : il aimait; il aimait les amer pour elles-mêmes et de tout son coeur.

Fénelon n'est point flatteur; on ne le voit jamais sacrifier la vérité pour augmenter son crédit; on serait même tenté de lui reprocher un excès de franchise. La vérité, il la dit tout entière; ce n'est pas un « fanatique sans entrailles », c'est l'homme de Dieu, l'envoyé du Christ, pour annoncer aux hommes qu^' le royaume du ciel souffre violence.

Les âmes, qui s'adressent à lui, ne sont pas accueillies avec les mots aimables et les mille complimenis qui ornent la correspondance de François de Sales, mais avec une politesse charmante, une grâce exquise, une condescendance sans égal.

Il dit la vérité à tous, à l'archevêque de Rouen, Colbert S à l'électeur de Cologne *, aux grandes dames de la Cour; il faut beaucoup de bonne volonté pour trouver de la flatterie dans le portrait de M"'® de Maintenon, adressé à elle-même ^ Plaise au

I. Œ. C, VIII, p. 442. — 2. Ibid,, p. 439,441. — 3. Ibià., p. 483.

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Ciel que les âmes chrétiennes se laissent toujours avertir avec cette robuste franchise et qu'elles se laissent pousser à l'acceptation des souffrances^ car « la croix quotidienne est le principal pain quotidien * », au sacrifice, en un mot, sous toutes les formes : « Je serai volontiers votre instrument de mort *. » C'est en ces termes que Fénelon accepte la direction d'une âme.

Mais écoutez ces tendres paroles ; si la parole de rÉvangile est dure : durus est hic sermo, l'ami vous aide à l'accepter, son cœur adoucit ces sévères conseils : « Je vous aime tendrement, dit-il au duc de Chaulnes; je vous honore du fond du cœur, je vous suis dévoué à toute épreuve et sans réserve pour le reste de ma vie ^.. Priez, lisez, instruisez-vous; voyez les hommes, soyez vu d'eux ; remplissez votre voation ; la mienne est de vous tourmenter. O que je vous aime et que je vous veux façonné dans la main de Dieu selon ses desseins. Jugez de mon cœur par mes expressions ; ne craignez point de les prendre à la lettre *. »

n ne faut pourtant pas se fier à cette douceur enivrante ; quand le directeur est sûr de la volonté de ses correspondants, quand leur dévotion est vraie et solide, il est ferme, il est sévère et, sous l'apparence de douceur, on sent une main vigoureuse. Mais il sait ménager les plus fines susceptibilités. On peut faire un reproche pour une mauvaise action, sans

ï. Œ. C, VII, p. 298. — 2. Ibid., Vm, p. 558. — 3. Ibid., VU, p. 284. — 4. Ihid.y p. 384.

froisser le coupable, être sévère dans la réprimande et marquer son estime pour le caractère; c'est un procédé que n'aime pas Fénelon. Ce serait encore flatter Tamour-propre ; et puis ce ne sont pas les actions qu'il doit blâmer d'ordinaire, ce sont les dispositions du cœur. Le sévère directeur s'attaque à ces façons d'agir, à notre misère, à notre faiblesse; il montre à des personnes enthousiastes qui se croient près de la perfection, que l'amour-propre est maître de leur cœur.

Il ne s'attriste pas sur les infirmités de la nature humaine; il les connaît, il les sait inséparables de notre vie quotidienne. Fénelon est une âme harmonisée; il enseigne à supporter allègrement nos imperfections, il ne s'étonne pas des misères de la vie.

11 parle sans mépris, ni hauteur. Sa phrase vive et légère donne une délicatesse à sa pensée qui la fait accepter. On ne voit pas, en effet, que ses réprimandes, si finement faites, aient été mal prises. Jamais il ne prend un air de commandement; il dit et redit la même chose et attend sans perdre patience.

Impérieux, si l'on veut, comme les commandements de Dieu, Fénelon ne froisse pas; il témoigne d'un tact et d'une légèreté de main que saint François de Sales même n'a pas égalés.

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