‹ Fénelon & Mme. Guyon, documents nouveaux et inéditsChapitre 260 sur 347 · L'auteur de « la belle lettre · texte numérisé non relu

L'auteur de « la belle lettre

228 FKMXO.N ET M"' GUYON

lorsqu'il y a si peu de temps qu'on a outrepasse les lumières distinctes', incompatibles avec la loi entièrement nue? Ces lumières ne sont-elles pas une possession, contraire au dénûment total, qui opère la mort? Vous savez, mieux que moi jusqu'à quel point Dieu me donne tout à vous sans réserve ^ C4e 26 juillet 1689 \

Comme j'ai l'ait voir dans les écrits, que j'ai faits pour vous, selon l'ordre que vous m'en avez donne, que la perfection se doit acquérir selon l'état de l'âme, — celui qui est beaucoup actif, doit y travailler activement, et celui qui est simple, simplement ; aussi, celui qui est passif, y doit travailler passivement, en se laissant totalement à Dieu, qui saura bien le corriger des fautes et des propriétés qui lui déplaisent, et lui laisser les défauts qui sont les plus propres^ à le faire mourir, et par conséquent à l'affranchir de toute propriété.

La sécheresse est une imperfection, qui est hors de vous, qui vient plus de votre tempérament et de la disposition de votre corps, que de toute autre chose : c'est

1. Cf. les textes cites Lettre LYI, p. i43 et n. i ; cf. en particulier Lettres splrilnelles. t. VIII, p. 4^7, g: « Outrepnsser les lumières, n

2. Formule qui revient souvent en des termes analogues à la fin des lettres (le Fcnclon à ses dirigées ; cf., par exemple, Lettre à la comtesse de Moniberon du 27 octobre 1709, t. VIII, p. 702, d : « Dieu sait combien il me fait être tout à vous sans réserve » ; cf. plus loin Lettre CXXXVII, p. 33 1 et n. 2.

3. Cette lettre semble résumer les réflexions de Fénelon ai)rès l'entrevue du 22.

4. T. III, Lettre LXXVII, p. Sag-oS;) ; diverses additions à intercaler, t. V, Lettre XCI, p. 454-5.

5. Sur cet accord du pronom attribut, cf. Lettre II, [). 17 et n. 2.

M- (irVON A 1"I:NEI.uN 2-2'.i

pourquoi elle ne peul être causée, ni par la propriclé, ni par la résislance, n'y avant point là de volonté. Ces défauts (de sécheresse) auirmenlent souvent (loin de diminuer), lorsque la mort s'empare du fond, car celle mort impitoyable éteint et détruit dans le l'ont! loul ce qui s'oppose à l'entière destruclion du sujot auquel elle s'attache.

C'est avec raison, (pie vous n'êtes pas en peine de la sécheresse intérieure, puisqu'elle lait tous les elTets que vous marc|uez, cl que, par-dessus cela, elle conserve dans le plus fort de son aridité un germe de fraîcheur et de fécondité, souvent plus grand que celui qui se trouve dans les personnes sensibles. Comme nous voyons une terre, brûlée au dehors par les rayons du soleil, conserver dans son sein une fraîcheur toujours égale, parce qu'elle y porte quantité de sources, qui, en l'arrosant continuellement par dedans, et d'une manière cachée aux yeux des hommes, lui donnent la fécondité, quoiqu'elle paraisse au dehors toute desséchée, il en est de même de la foi. Les grâces sensibles sont comme de la pluie, qui, arrosant la superficie dune terre, lui l'ait produire quelque verdure, mais ne lui laisse pas la fécondité tic la première.

Votre âme est comme cette prenïière terre, qui parait au dehors toute desséchée, et au dedans est pleine des eaux pures et vives de la grâce, et d'un germe d'inmiortalité. Ce germe vivant et vivifiant est l'union de votre volonté à celle de Dieu, et l'abandon total de tout vousmême entre ses mains.

Ce germe est vivant, puisque c'est la plus forte preuve qu'une âme est vivante dans la plus étrange mort : la conformité au vouloir divin est une marque, que cctlf âme est bien ordonnée dans la disposition divine; cequi est une preuve infaillible t|u'elle est dans la grâce de Dieu. Car qu'est-ce tpic d'être dans la grâce de Dieu, sinon d'être dans la soumission à la volonté, et dans la

■i[]0 FKNELON ET M (ITYON

place où il \ous veut, au lieu que le péché morlel, qui nous prive de sa grâce, uous relire de cet ordre et disposition divine, et de cette soumission à la xolonté de Dieu, nous mettant dans la révolte?

Ce germe est aussi Aivifiant, puis([u'il conserve l'immorlalitc, c[ui est un je ne sais quoi de l'oncier, qui donne la vie à tout ce cjue l'on fait; car l'âme languissante et mourante n'agit et n'opère que par l'amour de la volonté divine, quoique cachée, c(ui lait que son oraison est vivante, bien cju'elle paraisse stérile et inféconde.

La faiblesse que vous vous procureriez, vous serait nuisible; non seulement parce qu'elle serait de votre choix (ce qui est opposé à \otre étal), mais de plus, parce ([u'étant un fruit de votre volonté, et non de la volonté cle Dieu, elle dessécherait peu à peu le germe, dont nous venons de parler.

Votre docilité est charmante, et une forte prcu\e de l'opération de Dieu en vous. Je crois cpie c'est assez la conduite, que Dieu veut que vous teniez dans votre état éteint et languissant, de ne vous procurer les choses que selon la pensée ou le mouvement que Dieu vous en donne, comme aussi de les recevoir, quand il vous les envoie. Je crois que c'est pour ne vous point tirer de cet état, et seulement pour vous fournir l'aliment qu'il veut que vous ayez, qu'il me donne tant pour vous. Comme de moi-même je n'ai nulle acti\ité poiu- le prochain, s'il ne me réveillait pas incessamment pour vous, je vous oublierais comme tout le reste. C'est lui, ainsi que je l'ai éprouvé depuis quelque années, qui me donne un réveil pour les personnes qu'il veut que j'aide ' ; et ce réveil est accompagné d'une tendresse foncière,. qui est comme le véhicule, qui pousse et fait agir une chose inanimée.

J'ai éprouvé que l'on ne me donne rien pour les âmes

I. Sur ces « réveils )) de Mme Giiyon [lour Fénclon, cf. fragmcnl d'autobiographie, p. 7 et n. 3.

M-' GUVOX A FK.NKLON 231

cmprossées el dcslroiiscs : au coaUaiie, je ne Icui" réponds que lareiuent. Mais pour les enfants coniine nous, l'on veut (juc je leur doinic du pain frais; cl plus sonl-ils niorlsà loule sorle d'envie el d'empressement, plus a-t-on -de mouvement à leur égard. Ce mouvement, qui paraît Aie, el l'est en effet, n'est pas un mouvement vivant par Ja nature, mais un mouvement que Dieu, devenu le princi()cde l'âme, opère. 11 csl plus puissant, plus fort, <.'l plus eflicace que ceux de la nature. 11 vient du fond, où réside celle vie divine, el non des sens, qui n'ont nulle part à ces choses. Cette tendresse, si l'on peut se servir do ce mot, fait que l'âme embrasse de tout ellemême ce qui lui est donné, je veux dire, la personne <|ui lui est conliée ; et on la presse de lui donner les besoins, comme une mère se sent pressée par la tendresse, <le donnera son (Us la nourriture dont il a besoin.

Je ne crois pas que vous deviez vous gêner (surtoni a\ec les personnes, qui vous doivent connaître), poiu' approuver ou n'approuver pas; mais je ne crois pas non plus, que, par une pratique vertueuse, nous deviez vous /•Iciiidre en mille choses, ce qui n'est pas de votre grâce ; car, si votre état intérieur pouvait compatir avec aucune pratique (ce qui n'est pas), ce serait avec celle de vous réveiller, plutôt ijue de vous éteindre. Mais, comme l'on ne veut point de votre travail, laissez-vous tel cpie vous •êtes, ne lisez pas ce que vous ne goûtez point: il ne le faut pas faire. Je vousdonnerai pourtant un jour Job', car il V a bien des choses qui vous conviennent ; cl, étant mystique de lui-même, l'allégorie lui est inutile*. La docilité <(ue vousavez à croire ce que l'on vousdit, enferme toute pralicpic. vous dispose pour tout, et elle empêche les résistances, qui arrêiont l'elTel de la grâce.

1. Elle lo lui donnera en effet plus lard ; cf. Lettre CXX, p. 3o5.

2. Sur le peu de goût de Fénclon pour les commentaires .illégoriqucs .le la Bible, cf. Lettre XXXII, p. 79 et n. h.

'232 FKNELON ET M" (JUYON

Il osl vrai que (prali([uant, de vous éteindre) vou^ mourriez peu à peu de langueur ; mais cela n'est point une laison, pour ne devoir pas être et anime et vivifié, si vous avez besoin de l'être. A mesure que votre sécheresse paraît plus au dehors, le principe vivant, qui seconserve même dans la mort, s'enfonce au dedans; mais, sans ce principe vivant, une personne qui serait (d'ailleurs) desséchée et languissante, serait dans la froideur naturelle au pécheur : ce qui fait, que (pour éviter cet inconvénient), tant qu'il reste de l'activité naturelle dans une âme, dont le tempérament est froid et languissant, on la porte au réveil, afm de nourrir au dedans de soi ce principe vivillant, et de le l'orlilicr assez, pour f[u'il subsiste vivant nuilgré rcxlrôme langueur, où le dehors est réduit.

Mais, comme l'on ne veut de vous d'autre action que celle de recevoir ce que l'on vous donne, et de vous laisser détruire, selon toute l'étendue des desseins de Dieu, on ne veut aussi de vous que l'acquiescement et la docilité que Dieu vous donne, pour ne rien ajouter ni ôter à ce que Dieu fait en vous. Vos sentiments sont beaucoup détruits : c'est ce cjui fait que vous ne sauriez être trop passif.

Je crois ([iic vous ne devez point vous gêner pour l'oraison. Il ne la faut pas faire trop longue de suite : cela vous nuirait à l'intérieur et à la santé, mais par reprise, comme un enfant, qui n'est pas capable d'une longue et forte application, qui fait, comme en badinant et en jouant, ce que l'on veut de lui. Tous les elTels cjue vous ressentez, et qui sont causés par le réveil des ré[)ugnances, viennent à mesure que l'intérieur se dessèche. Cela augmentera, loin de diminuer ; et c'est par toutesces choses, qui paraissent défectueuses au dehors, qu'elles se détruiront elles-mêmes, mais après en avoir été bien exercé, et cela très longtemps. Car les sentiments se réveillent, selon le tempérament d'un chacun : dans les

M- OUYON A FKNELON 2.-}:^

iiii~. jiliis l(\s (Icsirs que les irpugnanccs, et dans les an lies, [)lus les répugnances que les désirs. Ces déCauls extérieurs vous apetisseront beaucoup, et vous ùtcroiil quanlilé d'appuis secrets.

Ce (pil est le plus dillicile en cet état, c'est de conserver ce que l'on doit aux autres, pour ne les pas trop peiner. Je crois que vous suppléez au délaut de votre nature! par votre honnêteté, et quelque chose qui raccommode dans leur civur les jilaics, (|ue vous pourriez y avoir faites.

La conlusiou, que l'on ressent, est la plus l'orle preuve de l'auiour-propre. J"aiéprou\é autrefois, que le souvc vir d'une chose que j'avais faite me couvrait, étant seule, d'une rougeur ; mais la mort détruit tout cela. Il est Irè^ vrai que la violence, que l'on se fait pour se vaincre, esl inlinimeul plus facile, que celle de se supporter dans des défauts extérieurs, qui, paraissant aux yeux de tous, causent beaucoup d'humiliation, et où cependant il faut bien se donner de garde d'y mettre la main par nousmêmes, puisqu'ils sont comme un préservatif, qui empêche la corruption de l'orgueil. On ne saurait croire combien ces défauts sont utiles. Quoique cela soit de la sorte, les vouloir entretenir, ou ne les vouloir pas clianger dans le moment, lorsque l'on en a la mic, serait mal fait et .se méprendre. Je sais que vous ne le faites pas. Je vois que Dieu vous donne tous les principes de la pure vertu, et vous met dans la vérité simple, qui croil d'autant plus chez vous, ipic les lumières et les goùls s'évanouissent.

Pour ce qui regarde la personne dont vous avez eu la lettre ', il a été assez de temps dans un état de foi dépourvu de lumière, et exercé d'une étrange sorle : car il y a peu d'âmes, que Dieu ail exercées aussi fortement quicelle-là. Mais, comme sa première voie avait été de lu-

r. Cf. I.etiro j)r(!cé(lpntc, [). i?- et n. 3.

-in FKNELON KT M'" (.UYON

m'uMC, Dieu en ses derniers temps a permis qu'il ail été exercé |)ar de lausses lueurs, et tantùl par des lumières \érllablcs, afni que la fausseté des unes et la vérité des autres le tinssent comme en l'air, et lui fissent perdre un ^oùl caché dans ce qui est certain, et aussi l'appui dans la vérité de la foi, qui lui avait été découverte. Comme cela a été accompagné d'exercices étranges au dehors et au dedans, et d'une démission' entière, qui l'a exercé longtemps par l'indinérence à croire et ne croire pas, et par la privation des lumières (ce qui lui paraît un très !)on étal, et plus sur), il a ensuite été exercé par le retour de ces lumières et par leur imporliuiilé ; et cela même a aidé à la mort. Mais, comme à présent cela lui serait nuisible, lorsqu'il forme des espèces -, on les lui ùte, pour le mettre de nouveau dans l'état du rien et du néant, où toutes alternatives et vicissitudes se perdent pour toujours dans l'immobilité divine'.

,T'al beaucoup goûté votre lettre '-^ : elle m'a reveillé un certain goût secret, que j'ai ordinairement pour >otre àmc, lorsque je [)cnse à vous, que je n'ai de même pour nul autre, et qui m'est un témoignage qu'elle est comme Dieu la veut. Vous ai-je dit qu'il y a huit jours t[ue vous me fûtes donné en songe, sous la figure d'un bassin de glace ? Tout autour c'était une glace pure et dure comme du cristal, et le milieu était une eau pure cl profonde, mais elle était retenue par ces glaces, qui l'empêchaient de s'épancher au dehors. Quelques personnes admiraient le présent qui m'avait été fait. Quelques-uns rcstlmaient mille écus, et d'autres douze mille

Page 1