T. V, Lettre XCIV, p
pression, et moi de la tyrannie, — je trouve d'une manière à surprendre, et qui ne peut être comprise que de l'expérience, qu'il n'y a chez moi nulle puissance de vie. C'est une machine que l'on veut faire tenir en l'air sans appui. Enfin je demeure impuissante de passer outre, sans que nulle raison, que l'on puisse m'alléguer, entre, ni que j'en puisse faire usage. Je verrais tous les malheurs possibles prêts à tomber sur ma tête, que je ne pourrais me donner une autre disposition. Je ne la puis faire paraître à personne, elle passerait pour une faiblesse, dont je devrais rougis. Cependant je ne trouve en moi nulle puissance de vouloir ni d'exécuter, et je me trouve comme un fantôme. J'aurais quelque consolation, si vous compreniez mon état : du moins, je le crois. Si je veux me donner le moindre mouvement, outre qu'il est sans la moindre correspondance du dedans, c'est que j'en souffre d'abord.
Cependant l'on veut que je fasse cette affaire sans M. H. Outre qu'il s'y trouvera peut-être des oppositions, c'est bien me charger devant tout le monde de ce qui serait défectueux en cette affaire. Outre cela, ne sachant pas les affaires, je ne les ferais peut-être pas sûrement. Cependant ce ne sont pas ces raisons qui m'arrêtent. Elles céderaient au dépit de me voir si maltraitée, si j'avais quelque pouvoir sur moi-même ; mais mon impuissance est entière. Si je n'étais pas aussi convaincue que je la suis * du domaine de mon Dieu sur sa petite créature, l'expérience que j'en fais m'en serait une preuve bien forte. Vous ne sauriez vous imaginer les morts qu'il faut passer, pour en venir à cet état. Je vous assure que la mort, qui nous arrache tout, n'est rien, au prix de la souplesse à tous les mouvements que Dieu donne 2. C'est beaucoup d'être rendue toute passive,
i. Sur cet accord, cf. Lettre II, p. 17 et n. 2.
a. Fénelon,. Instuetions, XXII, t. VI, p. 121, cl: « On trouve dans
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mais c'est toute autre chose d'être rendue agissante, sans agir propre, et surtout, lorsque Dieu exige de l'âme cent choses différentes, où elle ne voit pas d'autre raison que celle du vouloir divin et de son domaine absolu sur sa créature, auquel elle cède volontiers. C'est une expérience que peu d'àmes lont, parce qu'il y en a peu d'assez courageuses pour mourir au point qu'il faut1. Une telle âme est un prodige, car elle a un courage et une fermeté incompréhensible, pour exécuter, quoi qu'il en coûte, ce que Dieu veut d'elle, et une impuissance pour ce que Dieu ne veut pas, une faiblesse d'enfant pour ce que Dieu n'aime pas.
Pour vous. Monsieur, qui m'êtes plus que je ne puis exprimer, puisque vous êtes dans le plus profond de mon cœur, vous éprou>eroz toujours dans le besoin un secours plus aperçu *. Dieu ne vous abandonne pas d'un moment. 11 vous aime singulièrement, selon le témoignage qu'il en a gravé dans mon cœur. Mais l'on n'aperçoit pas toujours cet ami secourable à cause des ténèbres qui l'environnent, parce qu'il a choisi les ténèbres pour cachette. Mais, si l'on avait besoin d'appui ou de secours, il est prêt ; si l'on bronche, l'on sent sa main, qui sou-
la souplesse que Dieu demande pour une infinité de petites choses, plus de renoncement et plus de morts à soi, qu'il n'y en aurait dans de grands sacrifices. » Fénelon, lui aussi, prêchera la souplesse à ses dirigés, presque dans les mêmes termes ; cf. Lettre à la duchesse douai* rière de Morlemarl du 27 juillet 171 1, t. VII, p. 348, d : « Rien nest meilleur que de demeurer sans mouvement propre, pour se délaisser avec une entière souplesse au mouvement imprimé par la seule main de Dieu »; cf. encore Lettre au duc de Chaulnes du $ juin 17» 4, t. VII, p. 386, g : « Il faut se laisser rompre en tous sens et perdre toute consistance propre dans la main de Dieu, pour la laisser faire. »
1. là., Manuel de Piété, sermon pour le jour de saint Thomas, t. VI, p. 54, d : « Hélas ! où est lame courageuse, qui veut hien n'être rien, et qui laisse tout tomber, tout perdre, etc. P »
2. Allusion à la fin de la lettre précédente, à laquelle celle-ci répond.
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tient et empêche de tomber ; et c'est alors qu'il se fait apercevoir ; comme un aveugle, qui est accompagné, sans qu'il y pense, d'un ami fidèle, il sent qu'il le soutient beaucoup, lorsqu'il y pense le moins. Dieu est toujours présent à notre âme, il se cache souvent par amour, afin de nous faire courir plus fdrt et nûment à notre terme. Mais cet ami secourable est toujours si présentât se manifeste sitôt que l'agitation ou l'affliction nous surprennent. C'est véritablement l'ami fidèle1. Il n'y a que lui, qui puisse véritablement porter ce nom et ceux qu'il rend participants de sa fidélité Je ne vous dis pas que je partage vos maux et vos biens, car je crois que vous n'en doutez pas. Ce i3 août 1689.
J'ai eu toute la joie, dont je suis capable, de la justice que Sa Majesté vous a rendue 3, mais je n'en ai été nullement surprise. J'étais si certaine que cette charge vous était réservée, que je n'en pouvais douter 4. La dernière fois que j'eus mouvement d'aller à votre messe, il me sembla que je ne pourrais le faire dans la suite que difficilement. Je pensais que c'était peut-être à cause de
1. Fénelon, Lettre au vidame d'Amiens du i5 novembre 17 10, t. VU, p. 33a, g-d: <c La vie n'a d'adoucissement que dans l'amitié, et l'amitié se tourne en peine inconsolable. Cherchons l'ami qui ne meurt point, et en qui nous retrouverons tous les autres. »