‹ Fénelon & Mme GuyonChapitre 277 sur 294 · Cf. Lettre XXI, p. 64 et n. a · texte numérisé non relu

Cf. Lettre XXI, p. 64 et n. a

4- Fénelon, Instructions, XXIII, t. VI, p. 124, d: « Tandis qu'elle (l'àme) n'hésite point à tout perdre et à s'oublier, elle possède tout... c'est une image de l'état des bienheureux, qui seront à jamais ravis en Dieu, sans avoir pendant toute l'éternité un instant pour penser à euxmêmes. »

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tion. Cette vue sans vue ' est amour et jouissance, et tout cela est une même chose dans l'unité même.

Lorsque l'homme est encore en lui-même, il rapporte tout à soi et attire tout en soi-même ; toutes les créatures sont pour lui-même en manière spirituelle, ou en vue de perfection ou de salut ; mais, par le transport qui est fait de celte âme en Dieu, par une extase d'autant plus éminenle qu'elle est plus continuelle, puisqu'elle commence dès cette vie ce qui doit durer éternellement, où l'âme ne sortira plus de Dieu pour retourner à elle-même, alors elle transporte avec elle toutes les créatures en Dieu ; de sorte que Dieu est son seul objet et sa seule vie : elle voit tout en Dieu, et tout Dieu ; rien hors de Dieu, ni distinct de Dieu. Cet Être infini fait disparaître tout le reste, dont l'âme cependant n'est point appauvrie, mais elle possède tout, sans rien avoir ni posséder 2, elle voit tout au-dessous d'elle, et elle ne voit rien que Dieu, dont elle ne peut se distinguer pour se voir elle-même.

C'est alors que par un noble orgueil, elle ne trouve rien qui soit digne d'elle, et qui ne soit au-dessous d'elle, quoiqu'elle ne prenne ni part, ni intérêt à cela. Il n'y a point de purgatoire pour une telle âme ; et celle qui écrit ceci, a eu souvent certitude qu'il n'y en avait point pour elle, quoiqu'elle ne prenne ni part, ni intérêt à cela. Une âme, qui a été assez purifiée, pour être reçue dans son principe original, est assez purifiée pour le ciel, puisque c'est Dieu seul qui exige la pureté, et non le ciel.

0, si je pouvais exprimer cette vérité, et ce que c'est qu'une âme dans la pure vérité exempte des méprises ordinaires ! Cette âme juge de tout sainement, et con-

i. Cf. Lettre CXXIV, p. 3og et n. 2.

a. Cf. le texte des Instructions cité à la note 4 de la page précédente.

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naît d'abord la vérité en toutes choses. Elle connaît l'abus des sciences ; et l'homme le plus savant, éclairé de la vérité, découvre dans la science la vérité qui y est cachée, et que les autres savants ignorent : car la science a la vérité, mais une vérité cachée aux savants mêmes, qui ne sont point éclairés de la lumière divine : ils voient sans voir ; mais, lorsque la vérité éternelle se manifeste à eux, ô alors ils sont agréablement surpris de voir qu'ils découvrent une profonde science qu'ils avaient ignorée.

C'est ce que vous connaîtrez un jour. Il n'est pas encore temps pour vous d'écrire ; il faut être rempli de l'infusion divine auparavant : ce sera alors que vous écrirez Certainement, et comme possédant ce que vous ne voyez à présent que de loin. Croyez-moi en ce point : cessez tout, et vous aurez tout. Présentement, il faut goûter, et se taire ; il faut se laisser vider de tout, pour être capable de la plénitude divine, et pour voir, comme dit David, la lumière dans la lumière même ! . Tout ce qui n'est point cela est peu de chose, et est plus une lueur qu'une lumière. Pour ce que vous désirez de savoir 2 de Y Evangile éternel, cet Évangile n'est autre que la volonté de Dieu. Nous en parlerons plus au long un jour, s'il plaît à Dieu.

Étant à la messe, il m'a été donné à connaître (je m'explique de cette sorte, quoique je ne puisse pas appeler proprement cela connaissance, puisque ce n'est pas une lumière qui s'élève dans l'esprit, mais une science

i. Texte déjà cité, Lettre CXX1V, p. 3g i.

2. Sur cette construction, cf. Lettre CXX1I1, p. 3o8 et n. i,

3. Discours chrétiens et spirituels, t. II, Disc. XLIV, p. a 45-8.

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intime et cachée dans le plu» profond de moi-même, qui parait très ancienne, quoique la manifestation en soit nouvelle), je connus, dis-je, la pureté de Dieu être si •nlinie. et celle qu'il exige de l'âme, pour y opérer avec plaisir être telle, qu'il ne veut pas la moindre action de aine (tant sa passiveté doit être absolue), pas, dis-je la moindre action, pour imperceptible qu'elle puisse être, |>as même des plus délicates correspondances, qui semblent s avancer quelquefois par une reconnaissance tacite.

|I.e» séraphins, modèle, de ces âmes ,, assives, uniquement aimantes.]

Peut-on douter de la grâce d'une personne, qui communique l'onction de la grâce, le goût de Dieu, et le recueillement ; qui donne à chacun, sans se méprendre, selon son besoin, et qui pacifie lésâmes troublées, quand elles approchent d'elle? Pourrait-elle conserver dans un même cœur l'abandon le plus fort et le plus pur que I on puisse s'imaginer, et être en péché? abandon général, tant pour le corps que pour l'âme, pour le temps et pour 1 éternité; abandon tel, qu'il exclut même les premiers mouvements naturels de frayeur, et donne une intrépidité dans le sort du péril même; qui fait que lorsque tout parait le plus perdu, c'est alors que, par un amour souverain, on entre dans la plus pure joie, le <œur en étant d'autant plus comblé, que l'on se voit davantage le jouet de la Providence par l'excès du péril 3 Cela peut-il compatir avec le péché? Le péché peut-il être dans une personne, qui ne se possède plus, qui, après s'être haïe, se trouve enfin si éloignée et si étran-

i. Lettres, t. II, Lettre CXC, p. 579-58il.

gère à elle-même, qu'elle n'y pense point ; de sorte que, si celui qu'elle aime la mettait dans l'enfer, elle ne pourrait cesser de l'aimer et d'être satisfaite de lui dans le sort des plus horribles tourments, sans qu'elle puisse voir, ni penser à être autrement qu'on la met ?

Il est constant que l'amour le plus pur est celui qui dégage l'âme de tout intérêt, pour entrer dans les seuls intérêts de l'aimé ; et, plus ce qu'il fait perdre est considérable, plus l'amour est pur. C'est ce qui a. fait dire, que le comble de l'amour était de donner sa vie pour celui que l'on aime. C'est où peut aller l'amour humain; l'amour divin peut aller jusqu'à donner son âme et son éternité pour son Dieu ; et celui qui n'est pas prêt de perdre1 l'un et l'autre sans se regarder, se plaindre ou appréhender, est bien éloigné de la pureté de l'amour. L'amour pur est d'une nature qu'il ne peut jamais être connu que de celui qui l'éprouve. C'est un prêtre, qui n'est jamais sans sacrifice, et qui n'est jamais satisfait qu'il n'ait tout ôté : je dis tout, sans exception, quelque nécessaire et absolument nécessaire qu'il paraisse. O pur amour, nul ne peut donner aucune connaissance de toi, que toi-même et celui que tu as consommé en toi ; et tu es tel par ta nature, que l'on ne te comprend qu'autant que l'on te possède, je veux dire, tes effets 2 !

[Le pur amour incompréhensible pour ceux qui ne l'ont pas éprouvé. Sa consommation en Dieu par la destruction totale.]

Quand je parle du pur amour, je ne parle pas de l'amour fervent, qui ne travaille qu'à embellir celui qui le

i, La grammaire, sinon l'usage du xvne siècle, réclamait à et non de avec prêt dans le sens de disposé à ; cf. Bouhours, Remarques nouvelles sur la langue française. Paris, 1693, 2 vol. in-12, t. H, p. 35 sqq.

2 . Toutes ces idées ont été reprises bien des fois par Fénclon ; cf. en particulier Instructions, XVIII, t. VI, p. 106-108 : «Vous êtes tout amour, et par conséquent tout jalousie, etc. »

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possède, et qui semble n'être appliqué qu'à lui : cet amour-là je l'appelle imparfait, quoique ce soit celui que les hommes ignorants regardent comme le comble de la sainteté. Je ne regarde comme pur amour que l'amour impitoyable, destructeur, qui loin d'embellir et d'orner son sujet, lui arrache tout sans miséricorde, afin que, rien ne restant dans ce mè<ne sujet, rien ne l'empêche de passer dans la fin. Hors de là il ne peut point subsister. Tout son soin est d'enlaidir, d'arracher, de détruire, de perdre : il ne vit que de destruction * ; il est comme cette bête que vit Daniel *, qui mange, broie et dévore tout. O que le pur amour est peu connu !

Laissez-vous donc tout arracher. Si vous gardez quelque chose, vous n'aurez pas ce pur amour. Vous ne le pouvez acheter que par la perte de tout le reste. Que pouvez- vous donner en échange de cet amour, que la destruction totale ? Quand vous donneriez toute chose, tout cela doit être comité pour rien2. L'amour ne peut vous rendre heureux*, qu'en vous faisant parfaitement misérable ; et, si vous plaignez votre misère, si vous envisagez votre perte, si vous la Tegardez le moins du monde, vous êtes infiniment loin de la pureté de l'amour. Celui qui ne possède rien, ne craint point de rien perdre, ne désire rien, ne peut regretter ce qu'il a perdu ; il ne peut même y penser; rien ne l'occupe ; l'amour le consume en lui : il n'a d'yeux que pour l'amDur, et non pour soi, étant pour soi comme s'il n'était point du tout.

i. Fénelon, Instructions, XXII, t. VI, p. ia3, d: « II est insatiable de mort, do perte, de renoncement. Il faut que tout soit détruit, que tout périsse. »

2. Dan., VII, 7 ; cf. le Commentaire qu'en fait Mme Guyon dans sa Bible, édit. cit., t. XI, p. 33;.

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