Ibid., p
II ne peut donc pas être question de notre Fénelon ; mais ce fait même prouve qu'il y avait dans la famille un tour d'imagination romanesque et aventureuse, et que la piété s'y joignait à la poésie.
Cependant le moment était venu de passer du rêve à l'action. Fénelon avait fini ses études théologiques. Il était prêtre; il venait de quitter Saint- Sulpice ; on lui chercha un emploi approprié à son gCKÎt passionné de propagande et de prosélytisme. Ce ne fut pas au Canada, comme son frère, ce ne fut pas en Orient, mais à Paris même que Fénelon eut à servir la cause chrétienne en déployant son zèle de missionnaire. L'archevêque de Paris le nomma supérieur d'une congrégation récente, les Nouvelles Catholiques. C'étaient les filles récemment converties du protestantisme qu'il fallait conserver et entretenir dans la foi. Rien n'était plus accommodé au goût et, si l'on peut employer en telle matière une expression si profane, au talent de Fénelon. On sait combien plus tard il se distingua comme directeur de conscience, au point même de séduire l'âme si froide et si sèche, en apparence au moins, de Mme de Maintenon. La douceur, la grâce, l'esprit, l'abondance élégante et fleurie, il avait au plus haut degré toutes ces qualités du directeur. Il les déploya sans doute avec autorité et succès dans la petite congrégation dont il était le chef; car on lui confia bientôt une tâche bien autrement ardue et délicate : celle de missionnaire en France auprès des populations de la Saintongc et du Poitou, récemment arrachées à
j^ PÉNELON.
la foi protestante, ou qu'il fallait convertir. Fénelon s'est trouvé ainsi mêlé k la grande affaire de la révocation de redit de Nantes. Gomment l'a-t-il envisao-ée? Quelle conduite a-t-il tenue? Quelle fut sa vraie direction d'idées dans cette crise capitale? C'est là un des points les plus délicats et les plus importants que nous avons à mettre en lumière.
11 a régné longtemps sur cette question un préjugé que la critique la plus récente a définitivement fait évanouir, quoique cependant tout ne fût pas illusion dans ce préjugé. On sait que le xviii« siècle a fait à Fénelon une réputation de tolérantisme et de philosophie dans le sens des idées qui régnaient alors sous l'influence de Voltaire. Ghénier a consacré à Fénelon une tragédie qui eut son heure de succès pendant la période révolutionnaire (février 1793). L'auteur prêtait à son héros ces vers philosophiques :
L'erreur n'est pas un crime aux yeux de l'Eternel; N'exigez donc pas plus que n'exige le ciel : Sous nos cinq derniers rois, la seule intolérance A fait un siècle entier les malheurs de la France.... La douceur et le temps combleront nos désirs ; Et jamais la rigueur n'a fait que des martyrs.
La Harpe, de son côté, dans son Éloge de Fénelon, couronné i)ar l'Académie française, célébrait également la tolérance de Fénelon. En revanche et sous la Restauration, l'abbé de Boulogne publiait un mémoire sur la Prétendue Tolérance de Fénelon * et le
justifiait de cette fausèe vertu que les philosophes lui avaient attribuée. De nos jours, un savant écrivain, M. Onés. Douen, s'est élevé très vivement contre ce qu'il appelle la légende de Fénelon. M. Eugène Despois, défenseur de Fénelon, s'est contenté de plaider les circonstances atténuantes. Enfin la publication intégrale des lettres de Saintonge, adressées à Seignelay, dont on ne possédait que deux ou trois dans la grande édition de 1827 S a fourni tous les documents nécessaires à l'instruction du procès. Que résulte-l-il de tout ce travail de la critique ^?
Nous avons donc les lettres de Fénelon dans lesquelles il rend compte de la mission du Poitou, adressées à M. de Seignelay, et aussi une à Bossuet^ sur le même sujet. Dans aucun passage de ces lettres, ni dans aucun de ses autres écrits, on. ne surprend l'ombre même d'une plainte contré le grand acte de la révocation. Sans doute un tel blâme eût été assez inopportun, Fénelon étant lui-même en quelque
1. M. Onésime Douen a soutenu sa thèse dans son livre sur Vlntolérance de Fénelon (2* édition). M, Despois a répondu dans un article de la Rei'ue bleue, du 9 janvier 1875, M. Douen réplique dans un article de la même revue da 28 octobre 1876. Quant aux lettres de Saintonge, elles ont été publiées très infidèlement par M. l'abbé Verlaque; M. Gazier, dans un article de la Reuue bleue, du 9 janvier 1875, a signalé Us nombreuses inexactitudes de cette publication et surtout l'omission d'une lettre entière qui, il faut l'avouer, est des plus fâcheuses pour Fénelon. Ce n'est rien moins qu'une invitation au ministre de payer un pamphlétaire hollandais, Aubcrt de Versé, pour écrire contre Jurieu.