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CHAPITRE III

L'année 1689 est capitale dans la carrière de Fénelon. Il avait trente-huit ans. Il quitte l'humble fonction d'aumônier de couvent pour entrer à la cour comme précepteur de prince. C'était le moment où la cour commençait à se ranger, à l'instar de Louis XIV. Ce prince, assagi par l'âge, avait renoncé aux folles amours pour des liens plus réguliers. Il avait substitué une amie à une maîtresse, Mme de Maintenon à Mme de Montespan; et la mort de la reine était venue à temps pour offrir à la nouvelle favorite l'occasion d'une union légitime. Le nouveau précepteur Fénelon devint bientôt des intimes de Mme de Maintenon ; et l'on put croire un moment qu'il avait trouvé là la voie de la fortune et du pouvoir.

A ce moment délicat de la carrière de Fénelon, il est à propos de rappeler le jugement compliqué

et insidieux que Saint-Simon a porté sur lui. Il le connaissait d'assez près, étant de son monde; et n'était la malignité connue de sa nature hargneuse, on serait tenté de croire que nul n'était plus en mesure de nous faire pénétrer dans le vrai caractère et la pensée intérieure de notre héros.

« Fénelon, nous dit Saint-Simon, était un homme de qualité qui n'avait rien et qui, se sentant beaucoup d'esprit et de cette sorte d'esprit insinuant et enchanteur, avec beaucoup de talent, de grâces et de savoir, avait aussi beaucoup d'ambition. Il avait longtemps frappé à toutes les portes sans se les pouvoir faire ouvrir. Piqué contre les jésuites et rebuté de ne pas pouvoir prendre avec eux, il se tourna aux jansénistes pour se dépiquer et parvint à être des repas particuliers;... je ne sais s'il leur parut trop fin; mais peu à peu la liaison avec eux se refroidit, et à force de tourner autour de Saint- Sulpice, il ])arvint à y en former une dont il espéra mieux. » (Mémoires, éd. Ghéruel, I, p. 284.)

On ne peut guère contrôler les assertions de Saint-Simon au sujet des rapports de Fénelon avec les jésuites et les jansénistes dans les premiers temps de sa carrière; on s'étonnera seulement qu'un esprit de cette valeur et de cette séduction ait pu être repoussé de part et d'autre par des associations si puissantes et qui devaient chercher à se recruter à tout prix; or l'occasion d'une pareille recrue ne s'offrait pas tous les jours. ^lais, outre le peu de vraisemblance de ce double échec, il nous est facile

de rectifier les assertions de Saint-Simon sur les rapports de Fénelon avec les sulpiciens. Il n'est pas exact de dire qu' « à force de tourner autour de Saint-Sulpice, il a fini par former une liaison ». On sait en effet que les choses ne se sont pas passées ainsi. C'est à l'issue même de ses humanités qu'il a été placé par son oncle au séminaire Saint-Sulpice pour y faire ses études en théologie. Il n'avait donc pas eu le temps d'intriguer autour des jésuites et des jansénistes. Élevé à Saint-Sulpice, il y contracta de la manière la plus naturelle du monde une liaison étroite avec ses maîtres. L'abbé Tronson, son directeur, était un des maîtres de la congrégation. La liaison de Fénelon avec Saint-Sulpice était donc celle d'un disciple avec l'école dont il est sorti, comme encore aujourd'hui celle du normalien avec l'École normale, du polytechnicien avec l'École polytechnique. Il a bien pu se faire sans doute que Fénelon, qui avait avant tout le désir de plaire, et dont « l'esprit coquet cherchait à être goûté, même de l'ouvrier et du laquais », il a pu, dis-je, arriver que Fénelon, dans la neutralité de sa jeunesse, ait entretenu des relations avec les jésuites et les jansénistes; mais sa liaison avec Saint-Sulpice est antérieure, et ne vient point de ce qu'il aurait été rebuté ailleurs. Voyons maintenant ce qu'était Saint- Sulpice suivant Saint-Simon : « Cette société commençait à percer. L'ignorance, la petitesse des pratiques, le défaut de protection, le manque de sujets de quelque distinction lui inspire une obéissance

aveugle pour Rome. Ils parurent un milieu très utile aux prélats. » Si nous rabattons quelque chose du ton chagrin que Saint-Simon met dans tout ce qu'il écrit, il reste que Saint-Sulpice était une congrégation modeste, pratique, soumise, craignant la cour, n'ayant pas de pouvoir puisqu'elle n'avait pas de protection, et qu'en s'attachant à elle, Fénelon avait dû consulter beaucoup plus des habitudes d'affection reconnaissante que des finesses de doctrine et des calculs d'ambition.

Nous ne dirons pas qu'il ne faut rien retenir du portrait de Saint-Simon et de ses commentaires. Ils nous servent au moins à ceci, c'est de ne pas accepter tout entier le Fénelon de la légende, de ne pas le considérer exclusivement comme un saint et comme un ange, ainsi qu'on est porté à le faire. Il y a eu quelque chose d'humain dans cette âme angélique; nous oserions presque dire que nous ne l'en aimons que mieux; nous avons plus de sympathie • pour les saints qui ont péché que pour les autres. Il a été ambitieux : « Tout homn>e l'est sans doute », dit le Mahomet de Voltaire. Il n'a pas évité la finesse et peut-être l'intrigue. Dans sa grande lutte contre Bossuet, il montra autant de souplesse que de ténacité. Enfin il était homme. Nous jiensons cej)endant qu'il n'était pas capable de sacrifier sa conscience à sa fortune. Nous en avons la preuve dans l'attachement inébranlable, quoique assez peu raisonnable, qu'il a porté à Mme Guyon. Ce fut là recueil où vint échouer sa fortune; il avait assez

d'esprit pour le sentir. 11 devait, il pouvait abandonner cette malheureuse femme; personne ne lui en ferait un reproche. On peut même trouver que cette fidélité opiniâtre à une personne qui nous paraît aujourd'hui à moitié folle dépare quelque peu le noble personnage qu'elle a séduit; mais précisément pour cela même, nous voyons Fénelon si au-dessus des calculs de la politique, qu'il n'a pas même sacrifié au simple bon sens et au sentiment de sa dignité ce qu'il a cru un devoir, c'est-à-dire la défense de l'innocence persécutée. Mais c'est trop anticiper sur l'avenir. Revenons à notre point de départ, l'arrivée de Fénelon à la cour.

Le fils de Monseigneur, c'est-à-dire du Dauphin, le jeune duc de Bourgogne, était parvenu à l'âge où l'on devait songer à son éducation. Quelque sévère que l'on puisse être pour Louis XIV en général, on ne peut lui reprocher d'avoir négligé l'éducation de ses enfants et de ses petits-enfants. Au Dauphin il avait donné pour gouverneur et pour précepteur Montausier et Bossuet; inspiré par le même esprit, il choisit pour le duc de Bourgogne Beauvillier et Fénelon. Mais l'éducation du Dauphin avait été assez stérile; le terrain était ingrat. Monseigneur était une nature inerte et sans réaction. Il ne devait jamais rien donner. Le duc de Bourgogne, au contraire, était violent et sensible, et tout prêt à recevoir l'action d'un esprit supérieur. Fénelon a fait allusion à ces deux sortes de caractères dans un i)assage cité [)lus haut.

Saint-Simon en nous peignant le caractère du duc de Bourgogne nous fait sentir quels obstacles Fénelon a eu à vaincre dans cette éducation :

a Le duc de Bourgogne naquit terrible et dans sa première jeunesse fit trembler. Dur, colère jusqu'aux derniers emportements, incapable de souffrir les moindres résistances sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps, c'est ce dont j'ai été souvent témoin, opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les plaisirs, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement. L'esprit, la pénétration brillaient en lui de toutes parts; ses reparties étonnaient; ses réponses tendaient toujours au juste et au profond ; il se jouait des connaissances les plus abstraites. » (T. VIII, p. 175.)

Tel était l'enfant dont il fallait faire un homme. Les soins du duc de Beauvillier et de Fénelon y ont réussi à un point qui peut paraître prodigieux.

« Le prodige, j)oursuit Saint-Simon, c'est qu'en très peu de temps, la dévotion et la grâce en firent un autre homme et changèrent tant et de si redoutables défauts en vertus parfaitement contraires. De cet abîme on vit sortir un prince affable, doux, humain, généreux, patient, modeste, humble et austère pour lui. Il ne j)ense plus qu'à allier ses devoirs de fils et de sujet à ceux auxquels il se voyait destiné. »

On nous a rai)porlé le récit d'une de ces scènes où se manifestent le caractère emporté du jeune j)rince et en même temps l'art noble et insinuant dont se

servait Fénelon pour faire plier cette nature rebelle. C'était surtout à la sensibilité, à la générosité du jeune prince qu'il s'adressait. Un jour Fénelon lui avait adressé des reproches sévères. Le jeune homme se révolta, et s'armant de sa dignité et de sa naissance, il répondit à son précepteur : « Non, monsieur, je sais qui je suis et qui vous êtes ». Fénelon ne lui répondit pas, ne lui adressa plus la parole et parut profondément triste. Le lendemain au matin, Fénelon se présente chez le duc de Bourgogne, et répondant à la hautaine offense de la veille, il lui dit : « Je ne crains pas de vous dire que je suis plus que vous. 11 n'est pas question ici de la naissance. Vous ne sauriez douter que je ne sois au-dessus de vous par les lumières et les connaissances; vous ne savez que ce que je vous ai appris, et cela n'est rien comparé à ce qu'il me resterait à vous apprendre. Quant à l'autorité, vous n'en avez aucune sur moi; et moi, au contraire, je l'ai pleine et entière sur vous. Vous croyez peut-être que je m'estime fort heureux d'être pourvu de l'emploi que j'exerce auprès de vous. Désabusez-vous, monseigneur; je ne m'en suis chargé que pour obéir au roi ; et afin que vous n'en doutiez pas, je vais vous conduire chez Sa Majesté pour la supplier de vous en nommer un autre dont je souhaite que les soins soient plus heureux que les miens. » Le duc de Bourgogne fut atterré par celte déclaration. Il pleura et supplia. Fénelon mit un jour à se laisser fléchir et parut ne céder qu'aux instances de Mme de Maintenon.

Cette méthode fière et douce eut un succès extraordinaire; peut-être même, dit-on, trop de succès. Fénelon, en se laissant aller au plaisir de dompter une si violente nature, ne vit pas qu'il en brisait les ressorts. Le duc de Bourgogne ne fut pas plus tard le héros qui semblait s'annoncer en lui. Fénelon, dans la suite, lorsqu'il était archevêque de Cambrai, eut à le censurer encore, mais à un point de vue tout différent ^ Il lui reproche la faiblesse de caractère et une trop grande tendance à se laisser conduire par les autres. Il lui reproche en outre une dévotion trop méticuleuse. On est frappé aussi du ton haut et impérieux avec lequel il lui parle. Il semble ne voir encore en lui qu'un enfant et un élève, au moment où il est général d'armée. Ce n'était pas le moyen de lui donner du ressort. On se demande si Fénelon, devenu premier ministre, eût été un auxiliaire commode au souverain. Il nous semble que Louis XIV, même jeune homme, ne se serait jamais laissé parler ainsi. Mais la responsabilité développe les hommes, et l'on ne peut savoir au juste ce qu'eût été le duc de Bourgogne s'il eût jamais dû avoir le poids et l'honneur de la royauté.

Voilà pour l'éducation. Quant à l'instruction, Fénelon ne s'en occupait point directement. C'était l'abbé Fleury ([ui en était chargé sous sa direction. Voici d'ailleurs deux plans d'études trouvés dans

1. Voir Lettres au duc de Bourgogne, 24 sopteiubro et 15 octobre 1708. {Correspondance, t. I, p. 237 et 252.)

4't FENELON.

les papiers de l'abbé Fleury et écrits en entier de la main de Fénelon :

1695. « Je crois qu'il faut, le reste de cette année, laisser le duc de Bourgogne continuer ses thèmes et versions, comme il les fait actuellement.

« Les thèmes sont tirés des Métamorphoses d'Ovide, le sujet est fort varié; il lui apprend beaucoup de mots et de tours latins; il le divertit; et comme les thèmes sont ce qu'il y a de plus épineux, il faut y mettre le plus d'amusement qu'il est possible.

« Les versions sont alternativement d'une comédie de Térence et d'un livre des odes d'Horace; il s'y plaît beaucoup ; rien ne peut être meilleur ni pour le latin ni pour former le goût. »

Gomme livres de lecture, on était bien embarrassé. Fénelon conseille V Histoire monastique de M. Bulteau. On devait lui faire lire aussi \eDe Re vustica de Gaton et de Golumelle, les Géorgiques^ VHistoire de Cordemoy, « et quelque chose des auteurs de notre histoire.... Ges auteurs sont assez ridicules pour le divertir. » Singulier encouragement à les lire ; enfin il recommandait VHistoire d'Angleterre de l'abbé Fleury.

L'année suivante, les lectures sont d'un ordre plus élevé. Fénelon recommande l'Ecriture et, en particulier les livres Sapientiaux , un choix de lettres des Pères, saint Jérôme, saint Augustin, saint Gyprien et saint Ambroise : « Les Confessions de saint Augustin ont un grand charme en ce qu'elles sont pleines de peintures variées et de sentiments ten-

dres ». On voit ici le goût de Fénelon pour le romanesque : car les Confessions sont un vrai roman, et non moins troublantes qu'un roman.

Ce qui est à remarquer dans ce plan d'études, c'est le peu de livres modernes et français que l'on avait alors à sa disposition dans l'éducation des jeunes gens. Fénelon, avec raison, recommandait la lecture de l'histoire; mais il n'y avait pas de bons historiens. Rien de plus court et de plus incomplet que ce programme de lectures.

A défaut de bons livres, Fénelon, comme Bossuet, en composa lui-même, et c'est par là que cette éducation a eu des conséquences en littérature ; mais, tandis que les œuvres de Bossuet composées ainsi, y Histoire universelle^ la Connaissance de Dieu et de soi-même^ sont de grands livres, adressés aux hommes et dépassant la sphère de leur objet primitif, ceux de Fénelon sont restés des livres faits pour l'éducation. Les uns s'adressent à l'enfant : ce sont les Fables; les autres, à l'adolescence et à la jeunesse : ce sont les Dialogues des morts. Cependant, quoique composés au point de vue de l'éducation, ils ont conservé en eux-mêmes une valeur durable par les qualités fines de composition et de style qui les distinguent.

Les Fables de Fénelon ont le désavantage d'être en prose, et non en vers, et par là elles sont moins faciles à retenir dans la luéinoire que les fables en vers, par exemple celles de La Fontaine et même celles de Florian ; et il y a toujours plus de charme

dans les vers que dans la prose. Elles sont encore très inférieures à celles de La Fontaine pour les qualités rares qui mettent le fabuliste au premier rang de nos grands poètes. On n'y trouvera ni ce grand talent descriptif, ni cette philosophie profonde, ni cette peinture des caractères et des passions, ni cette naïveté et originalité de style qui font de La Fontaine un écrivain unique dans notre langue. Et cependant les Fables de Fénelon sont encore au nombre des meilleures qui aient été écrites. Elles ont une couleur aimable et riante; elles sont faites pour l'enfance, elles ont de l'esprit et du sentiment; la langue en est charmante, pleine de grâce et de douceur.

Il faut remarquer que l'on a réuni sous le nom de fables toutes sortes de compositions d'un caractère tout différent. On y trouvera par exemple : 1° de véritables contes de fées : Histoire d'une vieille reine et d'une jeune paysanne; Histoire de la reine Gisèle et de la fée Corréante; Histoire de Florise; Histoire de Rosimond et de Braminte; — 2° des épisodes poétiques et romanesques, analogues à ceux du Télémaque, par exemple : Aventures de Mélésichton; Aventures d'Aristonoûs ; — 3*" de petites nouvelles, telles que la charmante Histoire d'Ahjbée; — 4» des allégories, par exemple le Voyage dans Vile des P laisirs. Les fables proprement dites ne sont guère qu'au nombre de vingt. Voici quelques-unes des plus agréables :

Dans l Abeille et la Mouche, Fénelon met en oppo-

sition la violence et l'orgueil , représentés par l'abeille, la pauvreté et la simplicité par la mouche. Les paroles de la pauvre mouche sont touchantes : a Nous vivons comme nous pouvons, répondit la mouche : la pauvreté n'est pas un vice ; mais la colère en est un grand. Vous faites du miel qui est doux, mais votre cœur est toujours amer; vous êtes sages dans vos lois, mais emportées dans votre conduite. Votre colère, qui pique vos ennemis, vous donne la mort, et votre folle cruauté vous fait plus de mal qu'à personne. »

Dans la fable les Deux Renards^ Fénelon oppose l'avare prudence de la vieillesse à la folle intempérance de la jeunesse. « L'un, qui était jeune et ardent, voulait tout dévorer; l'autre, qui était vieux et avare, voulait garder quelque j)rovision pour l'avenir Le jeune mange tant qu'il se crève... ; le vieux,

qui se croit plus sage, veut le 1- ndemain retourner à sa proie et est assommé })ar le maître. »

Le Jeune Bacchus et le Faune sont à l'adresse directe du duc de Bourgogne. Un vieux faune se moque du jeune Bacchus : a Comment, dit celui-ci d'un ton fier et impatient, comment oses-tu te moquer du fds de Jupiter? » — Le Faune répondit sans s'émouvoir : « Hé! comment le fils de Jupiter oset-il faire des fautes ? »

La fable le Rossignol et la Fauvette est plutôt une idylle, une gracieuse poésie lyrique qu'une véritable fable. Ce sont les deux oiseaux chanteurs qui célèbrent les louanges du jeune prince, et qui le

jugent sinon tel qu'il est, du moins tel qu'il devrait être. Pbilomèle dit : « Que ce jeune héros croisse en vertu, comme une fleur que le printemps fait éclore! qu'il aime les doux jeux de l'esprit! que les grâces soient sur ses lèvres ! que la sagesse de Minerve règne dans son cœur ! » La fauvette répondit : « Qu'il égale Orphée par les charmes de sa voix, et Hercule par ses hauts faits ! qu'il porte dans son cœur l'audace d'Achille, sans en avoir la férocité ! qu'il soit bon, qu'il soit sage, bienfaisant, tendre pour les hommes, et aimé d'eux. » Puis les deux oiseaux inspirés reprennent ensemble : « Il aime nos douces chansons : qu'elles entrent dans son cœur comme la rosée tombe sur nos gazons brûlés parle soleil! Que les dieux le modèrent, et le rendent toujours fortuné !... que l'âge d'or revienne par lui! » Ces douces paroles étaient-elles de la flatterie? Non; car on sait que Fénelon ne gâtait pas son élève; mais elles présentaient à celui-ci une image embellie de lui-même, afin de lui inspirer le désir et lui prêter la force d'atteindre à la réalité de cette image.

Les Dialogues des morts appartiennent à cette forme littéraire ingénieuse et agréable que nous ont léguée les anciens, et dans laquelle Lucien était passé maître. Celui-ci s'en était servi, en quelque sorte, comme d'un succédané de la satire. Fénelon s'en sert comme d'un moyen d'éducation. A chaque pas on y trouve des allusions au duc de Bourgogne. Dans le dialogue de Mercure et Cliaron, le pre-

mier s'exprime ainsi en parlant du jeune prince ; a Je pense qu'il aimera la paix et saura faire la guerre. On \oit en lui le commencement d'un grand prince, comme on remarque dans un bouton de rose naissant ce qui promet une belle fleur Il est impétueux, mais il n'est pas méchant; il est curieux, doux, plein de goût pour les belles choses.... S'il peut surmonter sa promptitude et sa paresse, il sera merveilleux. — Quoi! prompt et paresseux, cela se contredit ! — Non ; il est prompt à se fâcher, et paresseux à faire ses devoirs, mais chaque jour il se corrige. »

— Dans le dialogue entre Chiron et Achille, il est également question du caractère bouillant du jeune prince : « La jeunesse est une étrange maladie ; elle serait charmante si on pouvait la rendre modérée. Toi, qui connais tant de remèdes, n'en as-tu point quelqu'un pour guérir cette fougue, ce bouillon du sang, plus dangereux qu'une fièvre ardente ? a

— Dans le dialogue à' Achille et Homère, il montre les moyens de faire naître dans le cœur d'un jeune prince l'amour des belles-lettres et de la gloire, et il nous apprend ce qu'un héros doit à un grand poète.

Ce que les Dialogues ont surtout pour objet, ce n'est pas seulement la morale en général, comme dans les Fables; c'est la morale unie à la politique. Le dialogue de Romulas et Rémus est une sorte de réfutation de Machiavel. Il nous enseigne que la grandeur obtenue par le crime ne saurait donner ni plaisir ni bonheur durable; celui de Roniulus et Tatius enseigne que le véritable héroïsme est incom-

patible avec la violence et la fraude; et celui de Romulus et Ni/ma que la gloire d'un roi pacifique est préférable à celle d'un conquérant. Ce sont là, dirat-on, des lieux communs : oui, si ces dialogues s'adressaient à nous qui avons cent fois entendu ces grandes et banales moralités : mais ce ne sont plus des lieux communs lorsqu'on réfléchit qu'il s'agit d'élever un prince qui sera roi de France et qui succédera à Louis XIV. Préférer la paix à la guerre, la douceur à la violence, et la bonne foi à la fraude, c'est toute une politique; c'est indiquer et faire pressentir un changement de système dans le gouvernement. Il y a donc là autre chose que de la rhétorique.

Mêmes observations sur le dialogue suivant , Pisistrate et Soloii : Que la tyrannie est plus funeste au souverain qu'au peuple. Dans Socrate et Alci" biade, nous trouvons un sentiment d'humanité et de libéralité qui n'est pas du siècle, et qui fait pressentir Montesquieu : « La servitude des ilotes ne vous paraît-elle pas contraire à l'humanité?... Est-il permis à une partie des hommes de traiter l'autre comme des bêtes de charge?... Le peuple subjugué est toujours peuple.... Chacun doit infiniment plus au genre humain, qui est la grande patrie, qu'à la petite patrie dans laquelle il est né. » — Et toujours les mêmes objurgations contre la guerre : « La guerre est un mal qui déshonore le genre humain.... Toutes les guerres sont civiles: c'est toujours l'homme contre l'homme. » Enfin, Fénelon recommande le

règne de la loi : « Celui qui gouverne doit être le plus obéissant à la loi ». — Point de monarchie absolue : « Les Perses se sont mis dans un tel esclavage sous ceux qui devraient faire régner les lois, que ceux-ci régnent eux-mêmes et qu'il n'y a plus d'autre loi réelle que leur volonté absolue » . Un autre dialogue, celui de Dion et Gélon^ est consacré à cette maxime, renouvelée des anciens : « Ce n'est pas l'homme qui doit régner : ce sont les lois ». — « Il ne faut pas que l'homme règne; il faut qu'il se contente de faire régner les lois ; s'il prend la royauté pour lui, il la gâte et se perd lui-même. » Dans le dialogue entre César et Caton, il est prouvé que « le pouvoir absolu, loin d'assurer le repos et l'autorité des princes, les rend malheureux et entraîne leur ruine ». Nous retrouverons toutes ces maximes dans le Télémaque ou dans la politique de Fénelon. Ce qui ressort de toute cette éducation, c'est l'aversion et la condamnation du pouvoir absolu : et c'était à la cour de Louis XIV, en sa présence et à son petit-fiIs, que cette ])olitique s'adressait. Rien ne prouve mieux la lil)erté et l'indépendance qui étaient laissées à Fénelon dans ses fonctions délicates; ce ne fut point là l'écueil de sa fortune : il le trouva ailleurs, et nous avons maintenant à raconter la grande crise de sa vie *.

1. Comme développement de ce chapitre, nous renvoyons à l'intéressant ouvrage de M. Uizos, Fcnelon eclucaieur[Vixv\s^ 1889).

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