Service de sûreté
Bien que chacun de ces départements ait sa comptabilité propre et que certaines mesures de contrôle soient prises, les employés aux finances ont encore une marge suffisante pour que, trop souvent même, ils détournent les fonds en faveur de leur propre caisse.
Il est vrai que comme punition on séquestre alors toute leur fortune. Mais le pire est la taxation même; faute d'un système d'imposition, les gens sont laissés à la merci et à la cupidité des piéposés au département des finances et leurs plaintes sont rarement prises en considération.
Déjà le Mahdi avait vivement désiré battre lui-même monnaie. Dans les premiers temps de la conquête du
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pays, le butin regorgeait d'argent et de quelque peu d1or. Ahmed woled Soliman, alors Amin Bet el Mal (chef des finances) commença à battre monnaie, des guinées d'or, par exemple, dont le cours était le même que celui de la livre égyptienne (environ fr. 25,92). Mais, ne comprenant rien à l'alliage, ces pièces d'or étaient de différentes valeurs, les unes étant presque en or pur, les autres contenant beaucoup trop d'argent. C'est pourquoi, l'or devenant rare du reste, on se borna à frapper des écus d'argent, pesant 7 darahim (pluriel de dirhem) dont 6 étaient d'argent pur. (Le dirhem égale 3.08 gr.)
Après la mort du Mahdi et la destitution d'Ahmed woled Soliman, Ibrahim woled Adlan fut promu chef des finances et, sous le règne du calife, frappa les premiers écus pesant 8 darahim. Leur titre, tout d'abord, était de 6 darahim; on le réduisit et on eut des écus de 5 darahim en argent, et d'autres de trois darahim en cuivre. Les marchands ayant refusé d'accepter cette petite monnaie, leurs marchandises furent séquestrées et leurs magasins fermés; on les menaça, s'ils persistaient dans leur façon d'agir, de confisquer définitivement leur fortune. Ils furent ainsi contraints de céder; on ne leur rendit leurs marchandises toutefois que lorsqu'ils se furent engagés, par écrit, auprès d'Ibrahim Adlan, à mettre en cours la nouvelle monnaie. Il arriva alors inévitablement que tous les articles de commerce furent renchéris, les marchands établissant leurs prix d'après la valeur effective de l'argent des nouveaux écus.
Nur el Gerefaoui, successeur d' Adlan, frappa des écus de 7 darahim ; ceux de la première frappe conte-
naient 4 1/o darahim d'argent, ceux de la seconde seulement 3 Ya : d'où, comme auparavant, les mêmes causes produisirent les mêmes effets.
Jusqu'à présent les chefs des finances battaient monnaie sous leur direction personnelle ; le nouveau chef Nur el Gerefaoui eut l'idée de donner en bail le droit régalien de battre monnaie. Les deux fermiers, Soliman woled Abdallah et Abd el Megid ed Dongolaoui payèrent 6000 écus mensuellement à Nur el Gerefaoui. Le contrat passé devant le cadi avait pour clause stricte que le titre de l'écu devait être de 3 V2 darahim d'argent pur, naturellement, elle ne fut jamais observée.
En effet, les écus n'eurent bientôt plus que 2 V2 darahim d'argent et, lorsque Gerefaoui eut porté à 16000 écus l'affermage, se réservant en plus le droit de battre monnaie, la pièce tomba encore et les écus qu'on battait maintenant et qui étaient côtés à 6 darahim ne contenaient plus qu'un dirhem à peine d'argent.
Abd el Megid donna aux écus la forme des anciens écus-medjidieh ; ceux de Soliman Abdallah se distinguaient par des lances entre-croisées et enjolivées de nombreux dessins.
Par cette réduction progressive de la réelle valeur des monnaies, les marchandises venant d'Egypte subirent une forte hausse.
Les toiles bleues qui servent à la confection des vêtements de femmes, vendues autrefois à 3/* d'écn la pièce, coûtent aujourd'hui 6 écus; 12 aunes de toile ordinaire se payaient 1 écu; maintenant 1 aune x/a se paie le même prix ; une demi-livre de sucre coûte 1 écu, etc.
La comparaison des monnaies explique ces prix, d'autant plus que toutes les marchandises égyptiennes doivent être payées en anciennes monnaies.
Les produits indigènes sont relativement bon marché. Voici une mercuriale des prix, à Omm Derman, au commencement de 1895, calculée d'après les nouvelles monnaies :
1 chameau de somme 60 — 80 écus
1 » de course 200 — 400 »
1 cheval abyssin 60 — 120 »
1 cheval, de race indigène . . . 200—600 »
1 bœuf gras ou une vache . . . 100 — 160 »
1 veau 30— 50 »
1 vache à lait 100—120 »
1 mouton 5 — 20 »
1 brebis 6 — 15 »
1 ardeb de doura 6 — 8 »
1 » de froment 30—40 »
Si Ton réduit ces prix en ancienne monnaie, on trouve que les produits du pays sont actuellement de beaucoup meilleur marché qu'au temps du Gouvernement égyptien. Cela se comprend: les habitants qui vivent du produit de leurs champs et de l'élevage du bétail, sont forcés de vendre pour vivre et pour payer leurs impôts; le manque d'argent étant général, les prix baissent et baissent toujours; ajoutez à cela le manque de débouchés et la pauvreté toujours croissante. Telles sont les causes de la modicité des prix.
Le calife et son règne (Suite).
Justice. — Enseignement religieux. — Agriculture. — Chasse. — Commerce. — Marché d'esclaves. — Industrie. — Corruption des mœurs. — Le calife est pris en aversion. — Description d'Omm Derman. — Bâtiments principaux. — La prison et ses terreurs.
La juridiction est entre les mains des cadis ; il est vrai que leur compétence est peu de chose et ne dépasse pas certaines affaires privées, petites questions de fortunes et désaccords de familles; pour toute autre question de droit public ou pour des circonstances graves, ils doivent en référer d'abord au calife.
Mais comment ce dernier veut passer pour le protecteur de la loi, la première tâche des juges consiste à juger d'après sa volonté, mais sous la forme d'un jugement prononcé par eux.
Les écrits de la religion musulmane, la Sheria Mohammedijjah, les ordonnances et les circulaires du Mahdi, le régénérateur, ont force de loi. Quiconque doute de la mission divine du Mahdi est considéré comme infidèle et puni de mort ou de bannissement à vie, avec confiscation des biens. Le calife a souvent recours à cet article de loi, lorsqu'il cherche à se débarrasser de quelqu'un qu'il déteste ou qu'il trouve dangereux. C'est
l'intrigant et le despote Yacoub qui est son conseiller et son confident dans les décisions qu'il prend pour ces divers cas.
La première cour de justice du calife se compose des deux cadis supérieurs, Heissein woled ez Sahra, de la tribu des Djaliin du Ghezireh et Soliman woled el Hedjas, de la tribu des Djihemab, province de Berber; puis, de Husein woled Djisou, de la tribu des Arabes Hamer, Ahmed woled Hamdan, de la tribu des Arakin quoique natif du Darfour, Othman woled Ahmed, de la tribu des Batahin, Àbd el Kadir woled Omm Mariom, autrefois cadi de Kalakle à proximité de Khartoum, de la tribu des Fidehab et Mohammed woled el Moufti, préposé seulement aux différends dans lesquels sont impliqués des moulazeimie, d'où son titre de cadi el moulazeimie. Outre ceux que je viens de nommer, fonctionnent encore quelques cadis des tribus arabes occidentales qui n'ont droit qu'au vote et se rallient toujours à l'opinion de leurs collègues supérieurs.
Heissein woled ez Sahra qui remplace depuis peu le cadi el Islam précédent (cadi de la croyance musulmane) Ahmed woled Ali, emprisonné sur l'ordre du calife, a fait ses études philosophiques à l'université musulmane du Caire (djami el Azhar). Il passe pour être l'homme le plus instruit du Soudan.
Au début du soulèvement, il avait, de bonne foi, rédigé une publication favorable au Mahdi; il s'était même joint à lui. Mais, il ne tarda pas à comprendre combien le nouveau Prophète était peu sincère, et, dans son for intérieur, il devint son adversaire.
Appelé à cette position de juge par le calife, il obéit à contre-cœur ; plaçant la justice au-dessus de la crainte,
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il refusa quelquefois d'obéir à la volonté et aux désirs de son maître et de juger d'après le bon plaisir de celui-ci.
Aussi ne tarda-t-il pas à tomber en disgrâce. Par égard à son excellente réputation, on le laissa tout d'abord, pour la forme seulement, à son poste. On ne l'appelle même plus au conseil que dans des cas rares ; si la crainte pour sa vie ne l'engage pas à se désister de ses fonctions, il fera probablement partie de cette classe d'hommes dont le calife a coutume, tôt ou tard, de se débarrasser, pour toujours !
C'est ordinairement à Soliman woled el Hedjas, Husein woled Djisou, Ahmed woled Hamdan et à Abd el Kadir woled Omm Mariom que le calife communique ses désirs, leur laissant le soin de préparer leurs autres collègues, et de conserver l'apparence de leur propre initiative dans tout jugement.
Aussi, lors des assemblées plénières des cadis devant le calife, tout marche à son gré et il n'a jamais d'opposition à craindre des juges instruits de ses tendances et de ses désirs.
Si un jugement doit être prononcé hors d'une telle séance, dans des cas rares parfois, les juges nommés ci -dessus tranchent la question et leurs collègues se contentent d'apposer leurs signatures.
Les honoraires des cadis sont des plus modiques ; les supérieurs reçoivent mensuellement 40 écus-derviches, les autres 30 et même 20.
On comprend aisément que la corruptibilité gagne les uns et les autres, bien entendu seulement dans les occasions qui n'intéressent pas le calife d'une façon directe.
Selon les ordonnances du Mahdi, le témoin est considéré comme inviolable et l'inculpé ne peut réfuter ses assertions; d'autre part, le juge étant libre, par sa propre initiative, de refuser ou d'accepter les témoins, non seulement la procédure est arbitraire, mais elle lui offre encore des occasions multiples de grossir son traitement.
Mohammed woled el Moufti, le cadi des moulazeimie tranche les difficultés qui surgissent entre ces derniers. Il rend justice dans les causes d'argent et de famille . Il doit toujours respecter les droits des moulazeimie, dans tout état de cause; surtout dans les procès qu'un de ceux-ci pourrait avoir avec quelqu'un ne faisant pas partie de sa corporation. Il se conforme d'une manière tellement stricte à ses instructions qu'il est fort rare de voir un particulier lésé se présenter devant le tribunal avec un moulazem.
Deux cadis ont la surveillance des intérêts du Bet el Mal el Oumoumi ; dans les cas graves, ils doivent en référer à la cour supérieure; ils ratifient les marchés d'esclaves et prélèvent, à cet effet, une modique taxe.
Quelques cadis sont aussi attachés à la Zaptieh es Souk et au Moushra (dock aux blés) ; ils ont compétence pour régler de légers différends.
La religion est le seul but de l'état. Des circulaires, répandues jusque dans le "Wadaï et le Bornou, dans le pays des Fellata, à la Mecque et à Médine, aux habitants de l'Arabie, proclament que le successeur du Mahdi ne songe qu'à exiger de ses sujets l'accomplissement des devoirs religieux et, si cela est nécessaire, même à les y contraindre par la force ; loin de lui, l'idée
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d'aspirer au pouvoir temporel. C'est pourquoi, tant que sa santé le lui permet, il s'acquitte chaque jour des cinq prières ordonnées.
En réalité, le calife n'est rien moins que religieux. Pendant mon long- séjour, et constamment en relation avec lui, je ne me souviens pas de l'avoir vu une seule fois, chez lui, réciter une prière. Suivant ce qu'il a en vue, il ne se gêne guère pour transgresser même les plus vieilles coutumes religieuses.
Il n'oublie point alors d'en prévenir les cadis qui, naturellement, s'empressent de déclarer que ses actes sont en accord soit avec les écrits musulmans, soit avec les prescriptions spéciales du Mahdi. Dans d'autres cas, il prétend tout simplement que le Prophète, lui étant apparu, lui a ordonné d'agir ainsi et non autrement.
Parfois il monte en chaire, dans la djami, et s'adresse à ses partisans. Mais comme il n'a fait aucune étude théologique, qu'il ne connait même pas les principaux préceptes de la religion, ses prédications ne s'écartent pas d'un certain cercle d'idées et encore doit-il se répéter continuellement. Il salue la foule des croyants qui se presse autour de la chaire, en prononçant ces mots : « Salam aleikoum, ja ashab el Mahdi ! » (Que la paix soit avec vous! 0, amis du Mahdi!) la populace répond : « Aleik es salam ja Califet el Mahdi » (Que la paix soit avec toi! 0 calife du Mahdi.) Et il continue: « Que Dieu vous bénisse, que Dieu vous protège, que Dieu conduise les disciples du Mahdi à la victoire. »
Chaque phrase est interrompue par les cris « A min » (amen).
Puis vient la prédication proprement dite.
« Oh ! regardez, vous les amis du Mahdi, le monde est mauvais et personne n'y demeure bien longtemps ; sinon le Prophète, ses partisans, le Mahdi seraient avec nous ! Nous passerons aussi ; cherchez donc le chemin qui conduit au ciel ! Fuyez les joies de ce monde-ci ! Récitez vos cinq prières, lisez le rateb du Mahdi et soyez prêts à combattre les infidèles ; suivez mes commandements (cette phrase est sans cesse répétée) et les joies divines vous écherront en partage. Mais le rebelle est à jamais perdu : les martyres éternels et le feu de l'enfer les attendent. Je suis le berger et vous êtes mon troupeau; or, de même que vous veillez à ce que vos bœufs ne mangent point de mauvaises herbes, de même, je dois veiller à ce que vous ne vous écartiez point du bon chemin. Pensez à la toute puissance de Dieu ! Considérez la vache ; elle est de chair et de sang, de peau et d'os et pourtant elle nous donne un lait si doux, si blanc ! Reconnaissez-vous en cela la puissance divine ? (autrefois baggari, c'est-à-dire berger, il se plaît à de semblables comparaisons). Soyez fidèles au Mahdi et à la promesse que vous m'avez faite ; suivez mes commandements, c'est là votre seul salut ici-bas et au ciel I
« De même que les pierres d'une construction se soutiennent réciproquement, ainsi soutenez -vous les uns les autres! Pardonnez-vous mutuellement et aimez-vous comme les fils d'une seule et même mère. »
« Nous nous pardonnons les uns et les autres, » crie alors à plusieurs reprises toute la foule.
« Que Dieu vous bénisse ! Qu'il vous conduise à la victoire, qu'il vous protège! Allez et répétez "la ilaha
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ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah ! " Ce cri éclairera votre cœur et fortifiera votre foi ! »
Et l'assemblée se disperse en répétant « arain » et « la ilaha ill Allah ».
Toutes ses prédications se ressemblent; c'est très rare qu'il se permette une légère variation.
L'accomplissement des devoirs religieux consiste d'abord dans la récitation des cinq prières, dans la lecture du Coran, qu'il est toutefois sévèrement défendu d'interpréter, ainsi que la lecture du rateb et les circulaires du Mahdi. Quiconque, sans des raisons majeures, fait ses prières chez lui est coupable de désobéissance, et, selon le calife, la prière n'a aucune valeur et n'est point reçue par Dieu.
La manifestation pratique religieuse consiste dans l'exécution des ordres du calife; par cela seulement l'entrée des croyants dans le ciel est rendue possible. Il a interdit les pèlerinages à la Mecque, car il estime que pour le pèlerin le tombeau du Mahdi, le représentant du Prophète, doit suffire. La plupart des Soudanais sentent fort bien que les ordonnances du calife vont à rencontre de la vraie croyance ; ils sont néanmoins contraints de les respecter, de crainte de perdre, sinon la vie, tout au moins leurs biens.
Et, c'est à cause de cela que règne actuellement une hypocrisie générale dont même les meilleurs éléments sont atteints.
L'instruction est naturellement très inférieure.
Le calife a érigé une école religieuse (mesghid), on en trouve, avec son autorisation spéciale, aussi dans des maisons privées ; les garçons, et dans quelques cas aussi les filles, y apprennent la lecture du Coran et du rateb et les principes de l'écriture.
Quelques parents envoyent plus tard leurs enfants au Bet el Mal ou leur donnent pour précepteurs d'anciens employés du Gouvernement pour compléter leur instruction notamment dans récriture et dans les affaires. L'étude de la théologie et de la philosophie, en honneur autrefois dans le Soudan, quoique à un très bas degré, est naturellement interdite.
On s'occupe d'agriculture, au sud de Berber, seulement pendant la saison des pluies ; celles-ci commencent dans la partie septentrionale au commencement de juillet, dans la partie méridionale à la fin de mai ou dans les premiers jours de juin; elles durent jusqu'à fin octobre.
Une grande partie des terrains est totalement ea friche, soit à cause de la population peu nombreuse, soit à cause des troubles continuels. On cultive surtout les différentes sortes de doura; ordinairement la pluie à elle seule suffit pour faire monter la graine.
Parfois, elle fait défaut et la population, n'ayant pas de provisions, a alors cruellement à souffrir du manque de blé. Les pauvres sont obligés d'acheter des céréales chez les riches qui, dans les bonnes années, amassent de grandes quantités de blé, ou sont contraints d'aller chercher avec leurs bateaux de quoi se nourrir, jusque dans le sud, à Karkog sur le Nil Bleu et à Kaua, sur le Nil Blanc.
Le long du Nil, de Wadi Halfa jusqu'à Faschoda et du Nil Bleu jusqu'à Famaka, les rives sont irriguées au moyen des nabr (perches à puiser l'eau) que les esclaves font mouvoir ou aussi au moyen des sakkiehs (roues à puiser) mues par des bœufs. La récolte est bien supérieure et comporte différentes sortes de blé,
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du froment, du maïs, des légumes tels que les haricots, les pois, les lentilles, les courges, etc. Les habitants cultivent aussi les melons d'eau, les melons sucrés, les radis, les concombres, les légumes verts qui trouvent toujours, au marché, des acheteurs, à des prix modérés. Les pluies terminées, c'est-à-dire au commencement de l'hiver, le sol est préparé pour la culture du coton, qui croit même dans les contrées riveraines arrosées par les sakkiehs.
Les îles submergées par la crue du Nil fournissent les plus riches moissons et constituent bien les coins de terre les plus fertiles. Dans les jardins de Khartoum, on trouve quelques fruits; les citrons et les oranges y croissent, mais n'ont aucun goût et se gâtent facilement; des grenades acides, des raisins, des figues et quelques cannes à sucre. Les palmiers-dattiers sont légion ici; mais les fruits frais suffisent à peine à la population d'Omm Derman. La culture des dattiers s'étend dans le Dongola jusqu'à Dar Mahas, Dar Sheikhieh et dans les pays des Roubatat, appartenant à Berber. Ces contrées envoient sur les marchés d'Omm Derman les fruits secs en quantités considérables. La gomme arabique provient des forêts du sud du Kordofan; c'était autrefois un excellent revenu pour cette province. Je dis autrefois: car, tandis que sous la domination égyptienne la récolte de la gomme atteignait de 800000 à un million de cantars par année (1 cantar = 44 kg. V2), aujourd'hui elle est descendue à 30000 cantars à peine.
Cela se comprend: les tribus des Djimme et des Djauama recueillaient la gomme ; or, les premiers furent forcés de quitter le pays, par l'émigration en masse;
les autres ont diminué de 5/6> grâce aux prestations et aux oppressions perpétuelles. Et, si l'on continuait à exploiter la gomme, on le devait à l'Amin Bet el Mal el Oumoumi, ancien chef de bureau à Kassala, qui rendit attentif le calife au revenu que ce commerce est susceptible de rapporter. On laissa donc les gens de nouveau recueillir en paix ce produit.
On cultivait autrefois, dans le Soudan, beaucoup le tabac. La nouvelle religion en ayant sévèrement interdit l'usage, on n'en trouve plus trace, si ce n'est dans les montagnes de Tekele et de Nuba qui sont soumises au calife, mais de nom seulement; en secret, on l'apporte à Omm Derman.
Du reste, tout le commerce, si prospère, si florissant dans le Soudan est aujourd'hui totalement nul. Ces routes si fréquentées par les caravanes sont désertes; elles étaient nombreuses pourtant: celle qui du Darfour conduisait directement à Siout, par le Derb el Arbaïn (chemin de 40 jours) ; du Kordofan à Wadi Halfa, à travers la steppe de Bajouda et par Dongola; de Khartoum à Assouan, via Abou Hammed ou via El Hemer ; de Khartoum à Souakim, par Berber; de Kassala à Souakim; de Gallabat, Ghedaref, Kassala à
Massaouah Les seules routes que les commerçants
doivent utiliser encore aujourd'hui sont celles d'El Hemer, et d' Assouan par Berber; et celle de Berber à Souakim.
Peu après la conquête du Soudan, les marchands avaient l'habitude d'aller en Egypte, porteurs d'or et d'argent, qu'ils avaient acquis comme butin dans les guerres ou dans les razzias; ils les échangeaient contre des marchandises. Mais, le numéraire ne tarda pas à
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devenir rare. Il restait en Egypte, en effet, sans espoir de rentrer au pays, vu l'exportation si faible ; d'autre part, les monnaies nouvelles étaient mal frappées et n'avaient pas cours chez les marchands ambulants.
Le calife défendit alors sévèrement de transporter en Egypte de l'or et de l'argent. Ceux qui s'y rendaient, ne pouvaient emporter, en argent monnayé ancien, que le strict nécessaire pour le voyage, indiqué en chiffres sur les permis, par le Bet el Mal. On dut songer à relever l'exportation des produits indigènes qui, autrefois, avaient amené une certaine aisance dans tout le Soudan. On emmagasina de nouveau la gomme, les plumes d'autruche, les fruits du tamarinier, les feuilles de séné, etc. Le Bet el Mal fit vendre aux enchères de l'ivoire à ceux qui se rendaient en Egypte avec les produits indigènes, pour les échanger contre des marchandises demandées au Soudan.
La population des provinces occidentales, le Kordofan et le Darfour, avait presque totalement disparu par suite des guerres continuelles, des émigrations, de la famine, etc.; de telle sorte qu'on trouvait peu de personnes pouvant s'occuper de la récolte de ces produits naturels. On ne put ainsi satisfaire aux besoins du marché, les transactions avec l'Egypte étant trop faibles et les marchandises achetées pour le Soudan en nombre minime et en tout cas, bien au-dessous de la demande.
La gomme est monopole de l'état; ceux qui la recueillent ou les marchands intermédiaires doivent la livrer au Bet el Mal contre un prix, autrefois fixe, aujourd'hui très peu stable. Le prix d'achat varie entre 20 à 30 écus (omla gedida) le quintal ; le prix de vente
aux marchands entre 30 à 40. La marchandise livrée, le vendeur reçoit la permission de se rendre en Egypte, moyennant paiement d'un écu par quintal; arrivé à Berber, on examine s'il n'amène avec lui que la quantité achetée au Bet el Mal; on lui remet alors un nouveau certificat l'autorisant à aller à Souakim ou à Assouan, via El Hemer; pour cette pièce il a de nouveau à payer après s'être acquitté du droit, un écu par quintai et par dessus le marché un écu Marie-Thérèse, c'est-à-dire environ 5 écus omla gedida, ce qui, en tout représente le sixième du prix d'achat.
Les chasseurs de plumes d'autruche, autrefois un article important d'exportation, ne sont pas mieux partagés ; les Arabes, en effet, possèdent très peu de fusils et encore leurs armes sont-elles très mauvaises ; il leur est fort difficile de se procurer des munitions et le calife a interdit d'utiliser les chevaux pour cette chasse.
Jadis, ils la pratiquaient en grand, cherchant à prendre ces agiles animaux dans des filets ou dans des fossés. Ces essais n'étaient guère couronnés de succès. On voulut néanmoins recommencer en prenant les petits, en les engraissant pour les déplumer ensuite. (Les plumes pouvaient être prises tous les 8 ou 9 mois). Qu'arriva-t-il ? La religion considérant ce procédé comme coupable, le calife s'empressa de saisir cette occasion pour montrer ouvertement qu'il était avant tout un vrai croyant et interdit très sévèrement de déplumer les autruches. Les éleveurs trouvant inutile de nourrir plus longtemps ces animaux, les tuèrent et pendant plusieurs jours, on ne mangea à Omm Derman que de la viande d'autruche.
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Sans doute, dans les steppes, dans les endroits cachés, il y eut des gens qui en élevèrent encore dans d'immenses cages, ne craignant pas, par amour du gain, de s'exposer aux plus durs châtiments; ce ne fut que l'exception, trop peu sensible pour avoir une influence quelconque sur le commerce en général.
L'ivoire vient des provinces équatoriales. Cent cinquante à deux cents quintaux entrent annuellement à Omm Derman. Le rendement est-il susceptible d'augmentation ou cessera-t-il complètement, cela dépend de l'avancement des postes de l'Etat du Congo ou du développement de ses rapports commerciaux avec les tribus à proximité du Redjaf.
L'ivoire provenant du Darfour méridional est très rare. Ce commerce pourrait prendre une nouvelle extension, si les Mahdistes occupaient et utilisaient de fait la province du Bahr el Ghazal.
L'importation des marchandises égyptiennes est également restreinte aux deux voies utilisées pour l'exportation. Les petites transactions sur les routes de Kassala- Souakim et de Kassala-Massaouah ont cessé depuis que les Italiens occupent ces deux positions.
Les principales importations sont les toiles blanches et bleues, la mousseline, la percale de couleur et des étoffes de laine de toutes nuances. Ces dernières servent à garnir les gioubbes; les toiles et les mousselines sont utilisées par les femmes qui s'en enveloppent complètement ou les portent, en bandes étroites, comme pagnes à la place des robes de nos femmes européennes. On importe également des soieries européennes, de qualité assez douteuse, les marchands ayant pour principe de vendre
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avant tout beaucoup et à bon marché. Il faut remarquer que les meilleures qualités mais qui ne plaisent pas à la vue trouvent au Soudan de rares acheteurs.
La toilette des dames soudanaises est loin d'être négligée; aussi utilisent-elles des parfums, huiles, bois de senteurs, clous de girofle, diiférentes graines de fruits? etc . . . les articles de parfumerie sont également importés. Le sucre, le riz, les marmelades, les fruits secs et confits sont très recherchés par les personnes qui sont dans une bonne situation de fortune.
L'importation de tous les articles en métal fut sévèrement interdite par le Gouvernement égyptien ; dans les derniers temps, il était très difficile de se procurer des ciseaux, des rasoirs, etc.
Les ustensiles de cuisine, en cuivre, atteignirent des prix inouïs, parce qu'ils étaient achetés par l'administration du Warchet el Harbia et servaient à la fabrication des balles. Peu à peu les habitants utilisèrent, pour préparer leur nourriture, des vases d'argile.
Toutes les marchandises de provenance égyptienne doivent payer à Berber, en espèces ou en nature un dixième de leur valeur; à Omm Derman, le Bet el Mal qui les estampille prélève à son tour encore un dixième (oushr).
En outre, les marchands qui arrivent de Souakim ont encore à s'acquitter d'une pareille taxe aux postes placés à Kokreb, par Osman Digna ; en sorte que, après les cadeaux presque obligatoires aux fonctionnaires, etc.; ils ont payé à leur arrivée à Omm Derman, un tiers de la valeur des marchandises, rien qu'en frais de douane et avant qu'ils aient pu vendre quoi que ce soit. Qu'y-
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a-t-il alors d'étonnant si les prix sont élevés et si les commerçants, en somme, gagnent très peu.
Nombre de Soudanais aisés font du commerce une sorte de sport : le gain est moins leur but que la facilité de pouvoir jouir de la liberté pendant quelques mois. C'est, en somme, le seul moyen qu'ont les habitants retenus avec femmes et enfants au sol natal, et soumis au calife, dont le gouvernement tyrannique les pousse souvent au désespoir, c'est le seul moyen, dis-je, qu'ils ont d'échapper pour quelque temps à leur tyran.
Le commerce des esclaves, autorisé par la religion et par le calife, est plus prospère; il est pourtant limite aux pays soumis au Gouvernement mahdiste, le trafic avec les provinces égyptiennes ou l'Arabie n'étant pas du tout autorisé. En l'interdisant, le calife tient à ne point affaiblir ses provinces au profit de ses ennemis.
11 est évident qu'il ne peut empêcher la vente de quelques esclaves isolés, mais il est au moins impossible aux traiteurs de conduire en masse leurs victimes au marché.
Autrefois les esclaves étaient envoyés en grand nombre à Omm Derman où on les vendait publiquement pour le compte du calife ou du Bet el Mal el Oumoumi. Abou Anga les tirait d' Abyssinie, Zeki Tamel de Faschoda, Othman woled Adam du Darfour et des montagnes de Nuba situées au sud du Kordofan.
Les mêmes cruautés se renouvelaient soit en les prenant, soit en les transportant.
Abou Anga, par exemple, forçait ceux qu'il capturait en Abyssinie, la plupart venant de la tribu chrétienne des Amhara, de parcourir le long chemin jusqu'à Omm Derman, pendant lequel ils avaient à souffrir de la faim
et des coups de fouet ; notez que ces esclaves étaient des femmes et des enfants, les hommes ayant été passés au fil de l'épée ! On chassait ces malheureux, à peines vêtus, arrachés à leurs familles, comme on chasse devant soi les troupeaux. Combien mouraient en route! et le reste, des centaines encore, parvenait au but du voyage, mais dans quel état! Des uns le calife faisait présent à ses partisans; les autres étaient vendus pat^ le Bet el Mai.
Après la défaite des Shillouk, Zeki Tamel parqua, le terme n'est point trop fort, des milliers de femmes et d'enfants dans des barques et les envoya à Omm Derman. Le calife prit les jeunes gens, les fit élever et incorporer dans le corps des moulazeimie; les femmes et les jeunes filles furent vendues. Comme les envois se succédaient, les ventes durèrent des journées entières; pauvres malheureux gisant devant le Bet el Mal, malades, affamés, couverts de haillons, beaucoup même complètement nus! On leur distribuait, en quantité insuffisante, du blé cru. La ville étant pleine de ces Shillouk, qui donc aurait voulu acheter ceux qui étaient malades? à quoi bon risquer même quelques écus? Ils ne tardèrent pas à succomber ; des corps couvraient le rivage du fleuve ; on les jeta simplement dans le Nil pour s'épargner la peine de les enterrer. Les esclaves envoyés du Darfour eurent surtout à souffrir. La route était sans fin, pénible ; l'eau rare et seulement dans des puits très éloignés les uns des autres, le pays mal cultivé, presque inhabité, la nourriture insuffisante.
Sans pitié, on les força à marcher nuit et jour pour atteindre le Kordofan. Et la colonne ne comportait presque que des femmes et des jeunes filles ! Lorsque
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une d'entre elles tombait épuisée, on employait les moyens les plus affreux pour la forcer à continuer la route. S'ils ne suffisaient pas, on coupait les oreilles de la pauvre créature, les gardiens du convoi s'en emparaient et fournissaient en les montrant la preuve qu'elle était morte et qu'ils ne l'avaient pas vendue en sous-main.
Un jour, l'histoire m'a été racontée plus tard par des témoins, une femme fut ainsi trouvée, privée de ses oreilles ; ils eurent pitié d'elle et la réconfortèrent. Elle se remit et fut en état de suivre ses sauveurs et de se traîner jusqu'à Fascher, tandis que ses oreilles servaient de faire part mortuaire à Omm Derman.
Aujourd'hui, de tels envois d'esclaves ont cessé, les pays d'où ils venaient étant dépeuplés ou se défendant avec succès contre leurs oppresseurs.
Des expéditions viennent pourtant encore du Redjaf ; mais là également le voyage et les mauvais traitements déciment les masses de ces sacrifiés.
Les esclaves pris à Gallabat, au Kordofan et au Darfour sont, vu leur petit nombre, vendus directement par les émirs, avec la permission du calife, aux Gellaba nomades. Ceux-ci reçoivent un certificat d'achat, avec mention du prix payé et la permission de revendre. A Omm Derman, la vente est publique et à celui qui met les plus fortes enchères est adjugé l'esclave, mais seulement l'esclave du sexe féminin, le commerce des esclaves mâles appartenant exclusivement au calife.
Quiconque veut vendre un esclave mâle doit le livrer au Bet el Mal et reçoit en retour une sorte d'acte de vente ou titre de garantie dont le montant est fixé arbitrairement par le Bet el Mal.
Ces esclaves sont, selon leurs capacités et leur stature, incorporés dans les moulazeimie ou employés par le maître du pays à la culture de ses champs. Les femmes et les jeunes filles peuvent être vendues en tout temps et partout, moyennant une pièce signée par deux témoins ou un cadi, certifiant que l'esclave est bien réellement propriété du vendeur. Cette disposition a pour but d'empêcher que les esclaves échappés de chez leurs maîtres et pris par d'autres personnes, ne soient pas vendus par celles-ci, ce qui autrefois donnait lieu fréquemment à des contestations souvent compliquées. Le vol des esclaves n'est pas aussi rare à Omm Derman. On les attire dans les maisons, on les enlève de force des champs; mis dans les fers, ils sont tenus cachés jusqu'à ce que des receleurs trouvent le temps et l'occasion favorable pour les conduire dans des contrées éloignées, où ils sont vendus à des prix dérisoires. Comme d'après les lois musulmanes, les dépositions d'un esclave ne doivent pas être acceptées devant le tribunal et comme chacun a le sentiment de sa position, ceux qui sont ravis de cette façon, s'ils ne sont pas séparés de leurs parents ou de leurs enfants et s'ils sont traités convenablement, se contentent de leur sort et le supportent sans autre récrimination.
Au sud du Bet el Mal, sur une place libre d'Omm Derman, s'élève un bâtiment construit en briques d'argile ; on l'appelle le Souk er Regig, c'est-à-dire le marché aux esclaves. Sous le prétexte d'échanger ou d'acheter des esclaves, le calife m'accorda quelquefois la permission extraordinaire de fréquenter le marché. J'eus ainsi l'occasion de faire maintes observations. Les marchands s'y
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donnent rendez-vous et offrent leur marchandise. Autour de la maison, des femmes, des jeunes filles, en nombre considérable, se promènent ou sont assises. Le choix est grand ; on y trouve de vieilles esclaves, l'air fatigué, à demi-nues, sortes de bêtes de somme, comme on y rencontre également de jeunes et ravissantes sourias (concubines) bien vêtues.
Ce commerce est si naturel que les acheteurs ne se gênent nullement pour palper ces créatures, tout comme on tâte le bétail sur le marché. On leur ouvre la bouche pour examiner si les dents sont en bon état, on leur enlève les habits qui couvrent la partie supérieure du corps, on examine à fond le dos, la poitrine et les bras, on les fait marcher pour observer les pieds, le corps dans tous ses mouvements. On leur pose des questions afin de se rendre compte jusqu'à quel point elles possèdent l'arabe, ce qui, surtout pour les sourias, établit une sensible différence de prix. Et tranquilles, parfaitement calmes, les esclaves se laissent faire; c'est la règle, c'est donc naturel, c'est leur sort, elles sont persuadées que cela doit être ainsi et non autrement. On lit bien sur la figure de quelques-unes d'entre elles qu'elles se rendent compte de leur triste position et ont vu de meilleurs jours autrefois ; oui, on peut lire dans ces tristes regards qu'elles se sentent arrivées au dernier degré de la misère humaine et qu'elles comprennent qu'on les traite comme des bêtes.
Mais, le sujet est suffisamment examiné; on commence à en débattre le prix ; l'acheteur met en cause tous les défauts possibles, le vendeur ne cesse de faire valoir les qualités physiques et intellectuelles de la créature en question ; on fait une offre, on demande le prix et le
marché est conclu. On paie, on reçoit certificat de vente et d'achat ; l'esclave a changé de maître. Le vendeur est tenu d'indiquer les maladies secrètes, le mauvais caractère, le penchant au vol, voire même le ronflement des sourias. Le paiement a lieu en monnaie ayant cours dans le pays, l'omla gedida.
Voici quelques prix:
Esclave âgée 50-80 écus.
Esclave jeune ou d'âge moyen 80-120 »
Petites filles de 8-11 ans, selon leur beauté. 110-160 »
Sourias, selon leur beauté et leur race. . 180-700 »
Ce tarif, quoique normal, est naturellement sujet à de grandes variations.
On ne peut guère parler de l'industrie du Soudan. Le peu qui existait autrefois, a disparu. Jadis, on fabriquait de charmants filigranes en or, en argent, qui prenaient le chemin de l'Egypte.
Ces travaux ont dû être suspendus non seulement à cause du manque de ces métaux précieux, mais encore par suite de la défense du Mahdi, de porter des ornements. On fabrique encore de grandes lances, de petits javelots de différentes formes avec ou sans crochet, des couteaux qu'on porte au bras, des étriers et des mors pour les chevaux et les ânes, les instruments aratoires nécessaires, etc.. ; tous ces objets sont en fer. On fait, avec le bois, des selles de chevaux, d'ânes, de chameaux* des angarebs ; des boîtes ordinaires dans lesquelles on enferme surtout les habits que l'on veut conserver ; des portes, des châssis, des volets; le tout de la façon la
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plus primitive. Depuis la confiscation de tous les bateaux, la construction des vapeurs a totalement cessé; depuis un an, il est vrai, on a recommencé, avec la permission du calife; mais comme le Bet el Mal veut tirer profit annuellement des nouvelles embarcations, rares sont ceux qui sacrifient leur temps et leur argent dans de telles entreprises où il y a si peu, parfois même rien, à gagner.
L'industrie du cuir se limite à la fabrication de souliers, rouges et jaunes, de sandales, de selles. On trouve à acheter, par contre, en abondance, des amulettes en cuir, des gaines de couteau, d'épée, des fouets en peau de crocodile, etc.
L'industrie du coton est très importante au Soudan. Chaque jeune fille et chaque femme file pour son usage personnel ou pour la vente et les tisserands, — il y en a dans tous les villages — font ensuite la toile. Dans le Ghezireh, on ne confectionne en général que des toiles ordinaires, nommées thob damour el gheng qu'on vend, en pièces de 10 aunes de long, en grande quantité sur le marché ; les gens de condition modeste s'en servent pour leurs vêtements. C'est la province de Berber qui livre les plus fins tissus dont on fait les turbans, les hisams qu'on roule sur la tête, de grandes couvertures ou des rideaux dans lesquels on tisse fréquemment des bandes de soie ou de coton multicolore. Le Dongola exporte aussi d'excellentes étoffes de coton ; il est surtout renommé pour la confection de voiles solides. Quant aux tissus du Kordofan et du Darfour, ils se distinguent plutôt par la qualité que par la beauté du travail. Le tressage constitue l'occupation principale des
femmes. Elles tressent, en effet, avec les feuilles des palmiers, des nattes de toutes les grandeurs et de toutes les formes, soit pour leur usage particulier, soit pour la vente. D'autres plus fines sont confectionnées avec des feuilles étroites bariolées ou avec de la paille d'orge et de minces petites bandes de cuir. Ce même matériel est utilisé pour faire des dessous de plats, des couvercles pour les terrines en bois, qui, en raison du travail compliqué et de la diversité des couleurs étaient expédiés souvent comme objets de curiosité en Egypte. Particulièrement habiles dans ces sortes de travaux, les femmes du Darfour entrelaçaient aussi de petites perles en verre de toutes couleurs qui représentaient, arrangées symétriquement, les plus ravissants dessins. Presque tous ces objets sont travaillés à la maison.
Par suite de la régénération de la foi et du mépris des anciens et nombreux préceptes religieux ainsi que des usages, le moral déjà très relâché au Soudan, s'est abaissé encore. Par crainte du calife et sentant qu'on est entouré de dénonciateurs, grâce aussi à cette tendance généralement répandue de sauvegarder avant tout ses propres intérêts, les habitants sont devenus des fourbes accomplis ; c'est dans ce manque de sincérité qu'il faut chercher la cause principale de l'immoralité.
Sous l'impression du mécontentement général et de l'insécurité personnelle, beaucoup cherchent à jouir de la vie aussi vite que possible et aussi bien que leurs moyens le leur permettent.
La sociabilité faisant totalement défaut, on cherche à se dédommager par le libertinage, la débauche; favorisé qu'on est par la facilité de se marier et de divorcer. On épouse une veuve moyennant un cadeau de mariage
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consistant en quelques vêtements, souliers ou sandales, des parfums et cinq écus ; une jeune fille, moyennant dix écus. Celui qui outrepasse cette somme, est puni par la confiscation de sa fortune. Les pères, les tuteurs sont forcés de marier leurs filles et leurs pupilles à ceux qui les demandent en mariage; il faut une cause très grave pour qu'ils soient repoussés. Dans ce cas, on doit songer aussitôt à un autre mariage. Les frais étant restreints, la religion accordant à l'homme quatre femmes libres et légitimes et un divorce sans raisons valables, la plupart considèrent la cérémonie du mariage seulement comme moyen de changement perpétuel.
Beaucoup de femmes professent les mêmes opinions, et sont heureuses de ces procédés qui leur offrent non seulement un changement, mais encore l'appât d'un gain en argent et en vêtements qui joue fréquemment aussi le plus grand rôle. Si l'homme demande le divorce, le cadeau de mariage reste toujours à la femme ; si c'est celle-ci qui le demande, elle garde tout ce que son mari lui a donné, à moins qu'il ne le réclame formellement. Il arrive qu'un homme, dans l'espace de dix ans s'est marié 40 à 50 fois et qu'une femme, malgré les trois mois qui doivent s'écouler avant qu'elle ne convole de nouveau, a eu successivement 15 à 20 maris.
L'institution des sourias, consacrée par la religion, est de beaucoup plus scandaleuse. Ces concubines ne restent guère longtemps dans la maison de leurs maîtres, à moins qu'elles ne leur donnent des enfants. Elles ne peuvent alors être mise? en vente, sinon, les voilà bientôt revendues, autant que possible avec bénéfice, passant de main en main, dépravées, bien soignées dans leur
jeunesse à cause de leur beauté peut-être, mais se préparant une triste vieillesse.
Beaucoup de marchands pratiquent cette industrie honteuse qui consiste à garder de jeunes esclaves auxquelles, moyennant une légère redevance mensuelle, ils accordent une liberté relative, leur permettant de chercher logement et entretien à leur choix. Il va de soi que ce n'est point par la vertu qu'elles ramassent cette dîme mensuelle.
La plus grande dépravation règne chez les esclaves du calife, surtout chez les moulazeimie dont les menées dépassent toute description. Le calife, qui a parfaitement connaissance du scandale, ne songe pas à y mettre ordre pensant gagner ses esclaves par sa tolérance, et mériter leur gratitude et leur affection.
Il s'ensuit que l'état sanitaire, aussi bien des hommes libres que des esclaves, laisse beaucoup à désirer; que les maladies résultant de cette façon de vivre et de comprendre le mariage sont nombreuses et sans remèdes, si ce n'est en quelque mesure, le climat chaud et sec. A Omm Derman notamment, régnent les vices les plus grossiers.
Dans les commencements de son règne, le calife punissait les coupables en les exilant à Redjaf. Il ne tarda pas à cesser, persuadé qu'il est plus facile de gouverner tyranniquement un peuple dépravé qu'un peuple qui place la moralité au-dessus de tout. C'est pourquoi il hait les Djaliin du bord du Nil, de Hager el Assal jusqu'à Berber, parce que c'est la seule tribu du Soudan actuel qui apprécie une vie de famille régulière et la considère comme la première condition de l'existence.
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Il y a toutefois lieu d'excepter de cette corruption générale les anciennes femmes du Mahdi ; il est vrai qu'elles sont contraintes de vivre selon les règles prescrites.
Depuis sa mort, elles sont enfermées par le calife en l'honneur du maître décédé, dans des maisons sises près de la Koubbat, maisons entourées d'une très haute muraille. Des eunuques les surveillent très étroitement. Outre ces femmes et les concubines, beaucoup de jeunes filles, des filles des anciens fonctionnaires du Mahdi qui les élevait pour les faire entrer plus tard dans son harem, sont cloîtrées dans ces bâtiments, comme dans un cachot, sous verrous, et ne peuvent nullement communiquer avec des hommes ; que dis-je, les malheureuses n'ont que très rarement et avec la permission toute spéciale du calife, des rapports avec d'autres femmes- Mal nourries, mal vêtues, ces pauvres prisonnières n'aspirent qu'à être délivrées d'une réclusion fort dure.
Les deux principaux facteurs de la révolution furent la croyance en la mission divine du Mahdi, et qui dégénéra en fanatisme ; la cupidité qui fit croire à l'abolition de tous les impôts et que l'on s'enrichirait pendant ces époques de troubles.
Espoirs bientôt déçus! Le Mahdi ne fut pas assez longtemps au pouvoir pour constater qu'aujourd'hui l'aversion contre son régime est générale. Le calife Abdullahi le constate à chaque pas, il fait néanmoins tout pour l'accentuer.
L'égalité, la fraternité, tant prêchées ; ces mots avec lesquels on leurrait les masses, ne furent que de belles promesses. Comme auparavant il y eut et il y a des riches et des pauvres, des puissants et des faibles,
des maîtres et des esclaves. Le calife lui-même ne chercha qu'à fortifier sa puissance personnelle, ne reculant devant aucun moyen pour arriver à son but.
Comme étranger, il ne jouit d'abord d'aucune sympathie auprès des tribus du Nil. Par les prérogatives accordées à ses parents, à sa tribu, les Taasha, il suscita le mécontentement de ses propres compatriotes des tribus occidentales.
Les humiliations qu'il fit subir systématiquement à tous les parents du Mahdi eurent pour résultat la révolte des Ashraf; ce fut seulement grâce à leur indécision que le calife put les réprimer sans subir de grosses pertes. Mais on réprouva sa conduite après leur soumission : au lieu de tenir sa promesse et de leur accorder leur grâce, il prétexta que le Prophète lui avait ordonné de les punir. Il les fit mettre aux fers, puis assommer à coups de rotin; parmi les morts se trouvaient les plus proches parents du Mahdi. Et pourtant, la sécurité de l'état n'était point en jeu, puisqu'ils avaient été réduits à l'impuissance. Ce procédé a été considéré comme un acte d'impiété à regard du mort et fut pris en mauvaise part.
Soucieux de sa vie, de sa puissance, ne chassa-t-il pas de leurs maisons, tous ceux qui habitaient entre la Koubbat et le Bet el Mal, c'est-à-dire dans son voisinage, sans leur donner le plus petit dédommagement et, pour installer à leur place ses moulazeimie!
Il força tous les habitants d'Omm Derman, sans distinction aucune, à élever les murs de la ville; lui seul, ses gardes et ceux de sa tribu demeurent à l'intérieur. Même parmi ses moulazeimie rés-ne le mé-
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contentement d'avoir à travailler à la construction de ses maisons et de celles de son fils, d'être traités si sévèrement et d'être payés si irrégulièrement. Us forment une caste à part et toute relation avec les habitants de la ville leur est interdite. Le calife défend même aux milliers de jeunes Arabes ou jeunes gens d'autres tribus qu'il a incorporés dans ses gardes du corps, tout rapport avec leurs parents; ils ne peuvent sortir de l'enceinte des murs et les leurs ne peuvent y pénétrer. De telles défenses sont enfreintes parfois; il en profite pour punir et vexer ses gardes, ce qui augmente l'aversion qu'ils éprouvent à son égard. La révolte des Ashraf l'a rendu plus défiant encore ; il craint qu'on attente à sa vie; jour et nuit, il s'entoure de gardiens, de domestiques qu'il choisit lui-même; personne, et ses parents ne sont pas exceptés, ne peut, comme c'était la coutume autrefois, paraître devant lui avec des armes. Quiconque est appelé en audience doit déposer l'épée et le couteau, que chacun porte ordinairement au Soudan; parfois même, on fouille les gens à fond.
Son ancienne popularité a beaucoup souffert d'une telle méfiance, et l'on raille, tout bas il est vrai, une telle peur.
Les Taasha, ses compatriotes, connus depuis longtemps par leur cupidité, leur brutalité et leur grossièreté, entreprennent des excursions dans le pays pour y enlever des esclaves et des animaux et soumettre les habitants à toutes sortes de contributions. Lorsque leur façon d'agir, que le calife n'ignorait pas, devint réellement trop scandaleuse, les gens ne pouvant cultiver tranquillement leurs terres et le blé étant sur le point de renchérir, il défendit
aux habitants de la ville, et particulièrement aux Taasha, de quitter Omm Derman sans sa permission. Ceux-ci ne se gênèrent nullement pour enfreindre ses ordres ; il est vrai que l'état du pays s'est quand même un peu amélioré. Ainsi dans la ville, les Taasha jouent aux maîtres ; ils se vantent d'être les seigneurs de la contrée et de leur parenté avec le calife. C'est à eux que les meilleurs pâturages sont assignés ; leurs chevaux sont nourris aux frais de la population, tandis que les autres tribus arabes doivent se contenter des places qu'elles trouvent et entretenir leurs chevaux à leurs frais. De semblables mesures font haïr le calife même par une grande partie de ses compatriotes de l'ouest.
Il sait, il est vrai, à quoi s'en tenir là-dessus, mais il ignore à quel haut degré d'aversion générale ses sujets sont portés à son égard.
Il cherche à gagner les émirs, les personnes influentes par des présents qu'il leur fait en secret, même de nuit ; il croit acheter ainsi leurs sympathies ; ils acceptent ordinairement ses dons, mais n'en pensent pas moins.
Pour attirer à lui les gens instruits, il permet aux savants de se réunir dans la djami, après les prières de midi et du soir; Heissein woled ez Sahra a ordre de faire des conférences sur le droit de succession musulman (ilm el mîrath). Les assemblées des ulémas (savants) étant toujours strictement défendues, au commencement du régime mahdiste, on considère cette permission actuelle comme un signe de progrès. Le calife, tout d'abord, assista aux conférences; ayant remarqué que quelques-uns des savants, malgré sa présence, restaient assis simplement en croisant
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les jambes et non en les repliant, sans doute pour se reposer quelque peu, il ne manqua pas l'occasion de déclarer ouvertement à l'assemblée que tous, savants et ignorants, avaient à lui rendre le respect et les honneurs qui lui étaient dûs.
Quelques jours après cette admonestation publique, Heissein woled ez Salira, eut la malencontreuse idée de placer la science au-dessus de tout et de déclarer que les rois et les princes devaient s'incliner devant elle ; le calife à qui la lecture et l'écriture sont inconnues, furieux quitta l'assemblée et les conférences furent suspendues : le progrès était étouffé à jamais.
Heissein woled ez Salira s'attira encore plus la disgrâce de son maître par le fait de se refuser à adopter la manière de voir du calife, dans une question concernant des esclaves. Le calife requérait du cadi un arrêté à teneur d'après lequel tous les esclaves des deux sexes échappés de chez leurs maîtres et qui s'étaient rendus aux moulazeimie, sans être trouvés ni réclamés par leurs maîtres, durant un laps de vingt jours, devraient être considérés comme propriété des moulazeimie.
Or, comme il n'était permis à personne de se rendre dans les habitations de ces derniers, situées du reste dans l'enceinte des murs, la faculté pour les maîtres d'aller y découvrir leurs esclaves était simplement illusoire. On décida que les esclaves marrons seraient exposés pendant un certain temps sur une place publique et qu'alors, s'ils n'étaient point réclamés par leurs possesseurs, ils reviendraient au Bet el Mal.
Mais cette décision allait précisément à rencontre des vues du calife qui, en secret, avait enjoint à ses
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moulazeimie de garder pour lui tous les esclaves des tribus du Nil (Djaliin, Danagla, etc.) et de ne rendre à leurs maîtres que ceux appartenant aux Taasha ou aux autres tribus arabes de l'occident.
Aussi les amis de Heissein woled ez Salira redoutèrent-ils pour lui les suites de sa fermeté. Cependant le calife attendait une meilleure occasion pour le châtier.
Depuis la mort du Mahdi, soit depuis plus de dix ans, le calife Abdullahi n'avait pas quitté Omm Derman, sa capitale. Là, il s'était créé une certaine force, avait concentré du matériel de guerre, forcé tous ceux qui ne lui plaisaient pas à y venir habiter, afin que, dans cette cité sanctifiée par le Mahdi, ils eussent à faire sous ses yeux et chaque jour les cinq prières obligatoires et à prêter l'oreille à ses préceptes.
Omm Derman était primitivement le nom d'un petit village situé sur la rive occidentale du Nil et en face de Khartoum ; il était habité par la tribu des Djimoïa. Après la prise de Khartoum, le Mahdi résolut d'en faire provisoirement sa résidence. On abattit les buissons de mimosas et les halliers qui bordaient le fleuve; on créa la place pour la djami et, tout près de celle-ci, on fixa les emplacements des maisons du Mahdi et de ses trois califes. Abdullahi reçut le terrain situé au midi de la djami, tandis que celui qui s'étendait au nord fut partagé entre les califes Ali woled Helou et Mohammed Chérif.
Le Mahdi prétendit toujours ne considérer Omm Derman que comme un séjour passager ; car il avait reçu mission du Prophète de conquérir l'Egypte, l'Arabie, en particulier la Mecque et Médine, et de terminer ses j ours en Syrie. Or, on sait qu'il mourut subitement ;
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du même coup furent anéantis ses plans et les espérances de ses adhérents.
Son successeur, le calife Abdullahi, considérait Omm Derman comme la capitale de l'empire mahdiste et sa résidence définitive.
La ville a maintenant une étendue d'environ onze kilomètres dans la direction du sud au nord ; l'extrémité méridionale se trouve en quelque sorte vis-à-vis de la partie sud-ouest de l'ancienne ville de Khartoum.
Pendant la période de fondation de la cité, chacun s'efforçait d'habiter dans le voisinage du fleuve pour s'épargner le transport de l'eau et pour être à portée du trafic avec l'Egypte ou les autres provinces. Il en résulte que l'extension en largeur d'Omm Derman est minime et ne mesure guère, de l'est à l'ouest, que 5 kilomètres ll% en moyenne.
A l'origine, la ville consistait uniquement en huttes de paille ; on commença par entourer la djami d'un mur de terre glaise en forme de rectangle, dont la longueur mesure environ 460 mètres sur 350 de largeur. Ces murailles furent plus tard reconstruites en briques cuites, que l'on badigeonna à la chaux. Le calife ne tarda pas à son tour, à se faire construire des maisons faites de briques cuites ou non cuites, ses frères suivirent son exemple, puis ses parents, les émirs et enfin tous les gens riches.
En l'honneur du Mahdi et pour lui conserver à travers des âges son renom de saint homme, on lui éleva une Koubbat ou mausolée. Le tombeau proprement dit est une construction quadrangulaire, mesurant environ 12 mètres de côté et 10 mètres Va de hauteur. A l'est et à l'ouest se trouvent six grandes fenêtres en
ogives, aux grilles de laiton; au nord et au sud, quatre fenêtres semblables et deux portes. Cette crypte, construite en blocs de grès taillés qui proviennent du palais du gouverneur de Khartoum après l'incendie, est couronnée d'une galerie, dont les cintres reposent sur de petites colonnes arrondies. A l'intérieur de cette galerie s'élève, sur une hauteur d'environ deux mètres, la partie supérieure de l'édifice, de forme octogone et pourvue, sur chaque face, d'une fenêtre grillée dessinant un ovale. Cette partie, constituant le haut de l'édifice, est terminée par une coupole ovoïde de douze mètres de hauteur. Les quatre angles du bas de la construction sont, en outre, flanqués de petits clochetons reposant sur quatre colonnes rondes.
La partie supérieure de la construction est faite en briques cuites.
L'ensemble de l'édifice émergeant du milieu de maisons basses et insignifiantes produit un effet grandiose, auquel les éraflures nombreuses dont souffre l'enduit de chaux portent seulement quelque préjudice. De trois sphères creuses juxtaposées sort une grande lance de cuivre jaune qui, s'élevant sur le sommet de la coupole, est visible déjà à une grande distance. La lance a suggéré aux mécontents la remarque suivante que le Mahdi, n'ayant pu accomplir ses desseins serait aussi disposé à entrer en guerre avec le ciel.
Le mausolée est entouré d'une barrière de bois brut, destinée à tenir les pèlerins éloignés de l'édifice.
A une distance d'environ vingt pas, on a creusé dans la terre des réservoirs aux parois murées, utilisés par les cohortes des croyants pour leurs ablutions.
Le Tombeau du Mah
DL
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L'intérieur de la coupole est peint en blanc. Au milieu est suspendu à une longue chaîne en fer le lustre en verre qui ornait jadis le palais du gouverneur général. Aux parois sont fixés des candélabres dorés, butin enlevé aux maisons riches. A sa gauche le visiteur a le tombeau du Mahdi, édifié par l'habile menuisier Hamouda, échappé de l'arsenal de Khartoum, lors du massacre. Surmonté de nombreuses tourelles et de motifs variés, richement peints, ce tombeau pourrait passer pour le modèle d'une petite maison de campagne d'origine exotique; il est, sur l'ordre du calife, toujours recouvert d'un drap noir.
Des tentures, des rideaux de couleur sombre ne laissent pénétrer que discrètement la lumière à l'intérieur et l'impression de gravité et de grandeur même qui se dégage de l'ensemble n'est troublée que par l'effet produit par le contraste des couleurs.
L'intérieur du mausolée qui reste frais, même par les plus fortes chaleurs, ne peut être visité que moyennant la permission spéciale du calife. Lui-même s'y rend maintes fois pour se livrer à ses pensées et songer aux jours passés.
Ses visites au tombeau sont devenues plus rares depuis l'exécution des parents du Mahdi, ce qui a fait supposer qu'il redoutait de se trouver aux côtés de son ancien maître, le chef de la famille de ceux dont il avait fait répandre le sang.
Le mausolée est entièrement entouré d'un mur en pierres dont les portes pratiquées au midi et à l'ouest sont ouvertes tous les vendredis, depuis un an, pour laisser entrer les pèlerins. Comme tout sujet du calife est en quelque sorte tenu de visiter, ce jour-là, le mo-
nument afin de prier pour le défunt et demander sa protection, il arrive que chaque vendredi plusieurs milliers d'individus passent par là, se tiennent debout, les mains levées, tout autour du monument, pour implorer en apparence l'appui du Tout-Puissant par l'intermédiaire du saint dont les os reposent ici, tandis qu'en réalité ils ne murmurent souvent que des imprécations et des blasphèmes contre le mort et ses successeurs plus détestés encore, puisque par leurs mensonges et leur mauvaise foi ils sont les auteurs de la misère présente.
Les maisons dans lesquelles les femmes du Mahdi sont gardées prisonnières sont coutiguSs au mur d'enceinte de la Koubbat. Au sud de ces constructions se trouve la résidence du calife. Un terrain extrêmement vaste est entouré d'une haute muraille en briques, à l'intérieur de laquelle se trouve un grand nombre d'édifices, séparés par de nombreuses cours communiquant entre elles. Immédiatement adossée à la djami se trouve la demeure du calife qui est réservée à son usage tout à fait personnel. A l'est, les habitations de ses femmes; les écuries, les magasins, les quartiers des eunuques, des domestiques, etc. ; forment du côté de l'est et du sud la clôture de cette enceinte. Par la porte orientale du milieu de la djami, — une porte réelle tandis que les autres ne sont que des ouvertures ne pouvant être fermées à clef, — on arrive dans les locaux de réception du calife.
Après avoir passé devant un petit bâtiment, on entre dans une cour de moyenne étendue dans laquelle sont disposées deux sortes de chambres couvertes et complètement ouvertes sur un des côtés; elles servent
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aux audiences. De cette cour, une porte conduit dans les bâtiments privés du calife, que seuls les garçons, préposés à son service personnel, peuvent franchir.
Ces maisons en terre glaise se composent d'une salle assez grande avec deux locaux latéraux et sont munies de vérandas sur nn ou deux côtés en sorte qu'elles ressemblent à de petites maisons de campagne. Un seul de ces édifices possède un étage supérieur avec deux chambres assez grandes; muni de fenêtres des quatre côtés, il offre une belle vue sur la ville entière.
Les locaux destinés aux audiences sont installés avec la plus grande simplicité imaginable et ne contiennent absolument qu'un siège pour le calife, devant lequel, parfois, est étendue une natte de palmier. Ses appartements privés ont au contraire un confort tout à fait inusité pour le Soudan.
Des lits en fer, richement dorés et munis de moustiquaires, restes du butin fait à Khartoum, des tapis épais, des coussins recouverts de soie, des tentures et des rideaux de lourdes étoffes de couleurs variées, ornent les chambres bien blanchies. Des nattes de palmier et de petits sophas dans les vérandas, complètent l'ameublement, lequel peut être considéré comme somptueux.
La maison de son fils située à l'est de la Koubbat est encore mieux construite, mais meublée de la même manière. Son fils se permet même le luxe d'un lustre en cristal resté intact à la chute de Khartoum et d'un parc. Il occupe des centaines d'esclaves qui doivent amener à la sueur de leur front la terre fertile des bords du fleuve à la maison de leur jeune maître, maudissant son amour du luxe pour lequel ils dépensent leurs forces tandis
qu'eux-mêmes, habitant des huttes misérables, manquent des choses les plus nécessaires. Chaque jour des améliorations sont entreprises, de nouvelles constructions commencées, des transformations, des aménagements Le père et le fils cherchent à s'offrir une vie aussi agréable que possible. Yacoub suit fidèlement leur exemple: il aime à construire comme eux et l'emplacement qui borne ses deux maisons situées au sud de la djami, est un véritable chantier. Les bâtiments du calife Ali woled Helou, situés au nord de la Koubbat, sont d'une étendue moindre et meublés plus simplement que ceux que nous venons de mentionner.
Le calife Abdullahi possède, outre sa propre résidence, d'autres maisons aux extrémités nord et sud de la ville, mais de constructions plus simples. Il les utilise comme pied-à-terre lors des envois de troupes dans les provinces ou pour l'inspection des troupes nouvellement ai rivées. Il y séjourne dans ces occasions plusieurs jours. On a construit également des maisons pour le calife juste au bord du fleuve, à l'est du fort établi autrefois par le Gouvernement, mais détruit depuis et dont les fossés ont été comblés. Il ne les utilise ordinairement que pour y faire mettre en état les navires partant du côté de Redjaf, pour donner ses instructions et sa bénédiction aux partants. Au sud de la maison de Yacoub, et séparé de celle-ci par une place, se trouve l'arsenal (Bet el Amana), construction entourée d'un mur en pierre, où sont conservés des fusils, des canons, une partie des munitions, ai î^i que cinq voitures ayant appartenu aux anciens gouverneurs généraux et à la mission catholique. Un corps de garde, établi dans des guérites, interdit
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l'entrée à toute personne autre que les fonctionnaires de la maison. Du côté nord du Bet el Amana sont réunis les drapeaux de tous les émirs qui se trouvent à Omm Derman. A côté, on voit une construction en demi-cercle, munie de marches et haute d'environ 7 mètres, dans laquelle se trouvent les tambours de guerre du calife. À l'est, sont rangés les ateliers où on fabrique les capsules, les cartouches et où l'on répare les armes.
Du côté nord de la ville et juste au bord du fleuve, se trouve le Bet el Mal el Oumoumi, rangée d'édifices destinés à la conservation des marchandises venant de Berber, de la gomme envoyée du Kordofan et de tout ce qui appartient au calife. Tous ces édifices sont entourés de murs dont les portes sont bien gardées. De grandes cours servent à entasser le blé et comme endroit de vente pour les esclaves et les animaux. Au sud, le marché public aux esclaves et dans le voisinage immédiat de celui-ci le Bet el Mal des moulazeimie
Omm Derman est située sur un terrain plat, un peu ondulé par place. Le sol est généralement dur, mélangé de pierres rougeâtres et recouvert çà et là d'une légère couche de sable; ce n'est que dans le voisinage du fleuve que se trouve une couche d'humus. De larges rues que le calife fit établir pour sa commodité et pour la construction desquelles toutes les maisons et les huttes qui se trouvaient sur le passage furent impitoyablement rasées, conduisent des quatre points cardinaux vers la djami. Une rue large mène au Bet el Mal, le long du mur d'enceinte inachevé; une autre au marché, dans ia direction nord-ouest. Sur celle-ci s'élèvent, serrés les uns contre les autres, les magasins
construits en briques. C'est le séjour des artisans classés et divisés selon leur profession. Ainsi des places distinctes sont assignées aux marchands d'étoffe, de comestibles, aux aubergistes, etc. La zaptieh es souk (police du marché) veille au maintien de Tordre dans les affaires du marché.
Les potences dressées sur différentes places indiquent d'une manière caractéristique le système qui régne dans le pays. La population de la ville a été partagée par quartiers suivant les tribus d'origine; les tribus do l'ouest habitent la partie du sud, tandis que celles de la vallée du Nil sont confinées dans la partie nord de la ville. La ville entière est divisée par la police du marché en quartiers exactement délimités. Les habitants de chaque quartier ont à veiller eux-mêmes par des rondes nocturnes, à la sécurité et au maintien de l'ordre dans leur quartier. Dans les rues et chemins étroits qui traversent ces parties de la ville règne une malpropreté indescriptible. Les saletés et les ordures couvrent partout le sol. Des cadavres de chameaux, de chevaux, d'ânes, de chèvres, etc., empestent l'air; ce n'est que dans les grandes fêtes que le calife donne l'ordre de nettoyer la cité. Mais ce nettoyage se borne ordinairement à réunir les ordures et les restes des cadavres d'animaux en putréfaction, répandus partout, en un monceau qu'on laisse ensuite bien tranquille. Au commencement de la saison des pluies ces monceaux répandent une infection pestilentielle qui ne contribue pas peu à rendre plus mauvaises encore les conditions sanitaires déjà suffisamment désavantageuses.
Dans les premières années, les cadavres étaient encore enterrés à l'intérieur de la ville ; depuis les der-
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niers temps le? enterrements ont lieu au dehors, au nord du champ de manœuvres. La fièvre et la dysenterie sont les maladies les plus fréquentes; durant les mois de novembre et de mars, de sérieuses épidémies de typhus ont lieu régulièrement et font de nombreuses victimes. Maintenant les conditions se sont améliorées, car on vient d'établir beaucoup de fontaines, parmi lesquelles celles au nord de la djami livrent une eau potable excellente tandis que celles qui se trouvent dans les parties sud de la ville donnent une eau plus ou moins salée. La profondeur des puits, dans les différentes parties de la ville, varie entre 10 et 16 mètres, mais il n'est pas rare qu'elle atteigne jusqu'à 30 mètres. Le premier essai pour creuser des puits fut fait par le Sejjir, émir de la prison générale.
Bien qu'il n'eût jamais à craindre le manque d'eau, à cause du voisinage du fleuve, il put faire cet essai avec les forces importantes que la prison mettait à sa disposition gratuitement, essai qui fut couronné de succès et engagea à continuer dans cette voie.
Sejjir! Mot mauvais et redouté! Souvent on entend l'expression « on l'a conduit chez le Sejjir! » La terreur se répand alors chez tous les amis de la malheureuse victime et la pitié chez tous les hommes sensibles.
La prison se trouve à l'extrémité sud-est du mur d'enceinte dans le voisinage immédiat du fleuve ; par une porte qui est gardée jour et nuit par des esclaves armés, on pénètre dans l'intérieur d'une vaste cour, dans laquelle se trouvent plusieurs huttes de pierre et d'argile, grandes et petites, isolées les unes des autres. Dans celles-ci sont couchés, pendant le jour, les mal-
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keureux qui ont encouru la colère du calife, ou qui ont été condamnés par les cadis; ils doivent expier en cet endroit leur conduite, les pieds enchainés dans des anneaux de fer, liés l'un à l'autre par une courte chaîne massive. Au cou, une longue et lourde chaîne qu'ils peuvent à peine traîner : figures amaigries et sales avec la triste expression d'êtres voués à un sort misérable. Habituellement un silence profond régne parmi ces malheureux, interrompu seulement par le bruit des fers, les cris rauques des gardiens ou la plainte douloureuse d'un homme qu'on fouette. Ceux qui ont été spécialement désignés par le calife pour une punition plus sévère, sont enfermés, couverts de lourdes chaînes, dans des petits cachots privés complètement d'air et de lumière. On les garde dans la plus sévère solitude ; ils sont privés de toute communication avec les humains et reçoivent à peine la nourriture la plus indispensable à la vie. Mais la grande masse reste couchée tout le jour dehors et cherche à l'ombre des deux grands bâtiments de pierre à se protéger des rayons brûlants du soleil, en se glissant mutuellement de temps à autre à voix basse un mot de plainte. Ils se montrent extrêmement soumis à leur sort; ils dissimulent comme tout le monde le fait au Soudan et ils déclarent au Sejjir, qui leur fait souvent la leçon, qu'ils savent et comprennent très bien, qu'ils ne souffrent que fci juste punition de leur crime ; mais dans leur for intérieur ils appellent la vengeance du ciel sur leur tyran et prient pour être délivrés des mains de leurs bourreaux. Les gardiens s'approprient les vivres que les parents apportent aux prisonniers, puis ils partagent le
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reste à leur gré, parmi les victimes à moitié mortes de faim, de sorte qu'il arrive très souvent que celui auquel étaient destinés les plus gros morceaux n'a rien du tout. Le soir, ils sont réintégrés dans les bâtiments dépourvus de fenêtres et ne possédant pas la moindre ventilation. La résistance, la prière, les plaintes ne servent à rien. Ils sont entassés de force, aussi nombreux que la place en peut contenir. Etroitement parqués, il est impossible à la plupart d'avoir assez de place pour pouvoir seulement s'asseoir. Rendus presque fous par la chaleur et le manque d'air, incapables de réagir contre les souffrances qu'ils endurent, les plus forts serrent, frappent et foulent aux pieds leurs compagnons avec une fureur insensée pour se procurer l'espace le plus restreint. Enfin le jour paraît, les portes fermées avec des chaînes de fer sont ouvertes et les malheureux baignés de sueur sortent en titubant, ressemblant plus à des cadavres qu'à des hommes vivants. Ils se remettent peu à peu ; mais le soir venu, leur terrible martyre recommence.
Et cependant, ils aiment la vie. Ils ne perdent jamais complètement l'espoir ; ils implorent Dieu à toute heure de leur accorder la liberté. Bien que les prisons soient toujours combles et que les prisonniers aient à endurer les plus affreuses souffrances, je n'ai jamais entendu parler d'un suicide.
Charles Neufeld passa depuis le milieu de 1887 plusieurs années dans cette prison, exposé aux plus grandes privations et gravement malade. Il fut et est encore soutenu par les Européens qui se trouvent à Omm Derman autant que leurs moyens le leur permettent, par
l'intermédiaire de sa servante, qui était venue avec lui de Wadi Halfa. Les pieds chargés de doubles anneaux en fer et une lourde chaîne autour du cou, il fut livré comme les autres à la discrétion de ses gardiens. Comme il refusait une fois de rentrer le soir avec les autres dans l'intérieur du bâtiment, qui est appelé avec raison, la dernière station de l'enfer, il fut même fouetté.
Il supporta tranquillement les coups douloureux sans proférer un cri jusqu'à ce que l'esclave s'arrêta de luimême et lui demanda pourquoi il ne se plaignait point et n'implorait pas sa pitié.
« Ceci est l'affaire des autres et non pas la mienne, » répondit Neufeld tranquillement, et il acquit par cette manière d'être le respect de ses gardiens. Après environ trois années de captivité, ses fers furent allégés et avec seulement une chaîne aux pieds, il fut envoyé à Khartoum où il fabrique du salpêtre sous la surveillance d'un certain Woled Hamed Allah. Il se trouva relativement mieux. Comme son travail avait de la valeur pour le calife, il reçut plus tard de lui une subvention mensuelle en argent, mais si maigre qu'elle suffit à peine à ses besoins les plus stricts. Tout au moins il put de nouveau respirer l'air frais et fut délivré de l'infect cachot. Les locaux utilisés pour la fabrication du salpêtre se trouvent dans le bâtiment des missions catholiques à Khartoum qui, pour ce motif, a été sauvé jusqu'à présent de la destruction générale. Là, le pauvre Neufeld traîne le soir ses membres fatigués à travers le jardin de la mission pour se reposer au pied d'un palmier, après le dur labeur de la journée.
Alors ses pensées doivent se porter vers son père encore vivant, vers son frère et vers sa sœur, et il doit
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maudire le jour où il a quitté Wadi Halfa d'une manière irréfléchie bravant sans nécessité le sort qui Ta puni trop sévèrement.
Puisse le pauvre prisonnier recouvrer bientôt la liberté et être réuni aux siens qui ne doivent pas perdre l'espoir! Il ne manque pas d'amis, qui savent ce qu'il en est et qui s'efforceront de l'aider à fuir; mais la réussite dépend de Dieu seul !
Une autre victime encore plus malheureuse fut le sheikh Khalil. Que n'eût-il pas à souffrir, jusqu'à ce que la mort le délivrât de ses souffrances! Il avait été envoyé par des fonctionnaires du Gouvernement égyptien avec une lettre pour le calife, dans laquelle ils lui faisaient connaître les Mahdistes faits prisonniers à la bataille de Toski. Ils assuraient en même temps au calife qu'ils seraient bien traités et délivrés, l'engageant à rendre au sheikh Khalil les ordres et le sabre du général Gordon qui se trouvaient peut-être aux mains des Mahdistes. Le calife renvoya avec la lettre à laquelle il ne répondit pas, un Arabe Ababda, nommé Boushra, qui était venu en même temps que le sheikh Khalil, mais il retint ce dernier qui était Egyptien de naissance. Quelques jours plus tard il le fit mettre aux fers, sous prétexte qu'il cherchait à espionner,
Khalil fut bientôt si affaibli par les mauvais traitements corporels, les cruautés de toute espèce et la privation totale de nourriture qu'on lui imposait parfois, qu'il ne fut plus en état de se lever du sol sur lequel il était couché. Bientôt l'eau lui fut supprimée pendant des jours entiers jusqu'à ce qu'enfin la mort eût pitié du martyr et mit fin à ses souffrances.
Melich, marchand juif de Tunis, qui était venu de Senhit à Kassala avec la permission de Haggi Mohammed Abou Gerger, fut envoyé, sur l'ordre du calife, qui avait été instruit de son arrivée, enchaîné sans autre forme de procès, à Omm Derman où il se trouve encore aujourd'hui prisonnier. Maigre comme un squelette et presque réduit au désespoir par sa longue détention imméritée, il prolonge sa misérable existence, grâce à l'appui bienfaisant de ses anciens coreligionnaires établis à Omm Derman et qui ont embrassé la croyance musulmane.
Deux Arabes de la tribu des Ababda furent faits prisonniers à Metemmeh sous la prévention d'espionnage. Le bruit se répandit à Omm Derman que des lettres adressées à des Européens vivant là avaient été trouvées chez eux. La petite colonie européenne passa des jours de terreur et d'angoisse jusqu'à l'arrivée des deux prisonniers. On découvrit alors seulement que les lettres étaient adressées à un copte, vivant au Soudan et avaient été écrites par ses parents au Caire. Les deux Arabes furent jetés en prison où ils eurent à subir les mauvais traitements de leurs gardiens et moururent de faim.
Asaker Abou Kalam, ancien grand sheikh des Djimme qui, comme nous l'avons vu, (page 179) avait exercé une si noble hospitalité envers le calife et son père, lors de leur voyage dans les pays du Nil et avait fait des funérailles solennelles à celui-ci, après son décès, avec les sacrifices d'usage, fut mis aux fers. On avait rapporté au calife que le grand sheikh, lorsque sa tribu avait été contrainte de force par Younis à émigrer, avait murmuré contre l'état de choses actuel et avait regretté d'avoir combattu
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l'ancien Gouvernement. Pendant des mois, il fut maintenu en captivité ; il dut souffrir les plus grandes privations pour être envoyé ensuite en exil à Redjaf, les pieds et les mains liés par de lourdes chaînes. Mais sa femme, une beauté soudanaise bien connue fut, sur Tordre du calife, séparée de son époux et après son départ, incorporée dans le harem du maître du pays.
Zeki Tamel, le premier et le meilleur officier du calife, fut, sur Tordre de celui-ci, amené au Sejjir et enfermé dans une maisonnette en pierre dont la porte fut murée. Par une fente laissée ouverte, on lui tendait, à intervalle de plusieurs jours, un peu d'eau; mais il fut complètement privé de nourriture. Pendant 23 jours il souffrit les plus indicibles tortures ; si horriblement que la faim le torturât, si affreusement que la soif le fit souffrir, on n'entendit jamais un cri de douleur ou un mot de prière par la petite fente de ce tombeau de pierre. Trop fier pour s'humilier devant ses bourreaux, il tint ses lèvres fermées jusqu'à ce que le 24me jour de son martyre, la mort apparut comme une libératrice. Le Sejjir et ses compagnons, ce jour-là, l'épiaient par l'ouverture de la prison, devenue maintenant en réalité un tombeau; basés sur leur longue expérience, ils attendaient pour ce jour-là sa mort, et après s'être délecté de son agonie, le Sejjir se hâta de porter la bonne nouvelle à son maître le calife. Le cadavre fut emmené de nuit à l'extrémité occidentale de la ville et enterré entre des huttes en ruine, le dos tourné contre la Mecque. (Tous les mahométans croyants sont enterrés avec le visage tourné vers la Mecque). L'implacable calife voulait encore, après sa mort, lui ravir son repos.
Slatin Pacha. 48
754 CHAP1TEE XVII.
Même le plus fidèle partisan et serviteur du calife, le cadi Ahmed woled Ali, n'échappa point à son sort. Lui aussi fut jeté au cachot et dépouillé de sa fortune qu'il avait acquise d'une manière irrégulière, tandis que ses femmes, dont il avait retenu un grand nombre par force dans sa miison, furent réparties entre ses ennemis. Œil pour œil, dent pour dent 1 Dans cette même maison où son ancien adversaire Zeki Tamel rendit l'âme, lui-même fut enfermé et connut les mêmes tourments. Quelques jours après, le calife intima Tordre à deux de ses cadis de l'interroger sur l'endroit et le lieu où il avait caché son argent, car on en avait trouvé fort peu chez lui.
« Allez dire au calife, répondit-il, que j'ai terminé mes comptes avec ce monde, que je ne possède pas un liard et que j'ignore l'endroit où l'on trouverait de l'or et de l'argent. » Les cadis lui promirent la grâce du calife s'il avouait ; sa réponse fut invariablement la même. Ils durent retourner auprès de leur maître sans autre résultat.
Ceci se passait quelques jours avant ma fuite. Au moment d'écrire ces lignes, j'appris que lui aussi avait purgé sa condamnation.
On remplirait des volumes en décrivant toutes les monstruosités, qui se sont passées dans les cachots d'Omm Derman et les atrocités commises par le Sejjir et ses
aides.
Mais passons Un jour viendra où la justice
fera son œuvre !
Plans de fuite.
Intérêt que prend le calife à ma détention. — Prisonniers européens à Omm Derman. — Artin l'horloger. — Efforts de ma famille pour entrer en relation avec moi. — Insuccès de Babiker Abou Sebiba.
— Le baron Heidler et le major Wingate. — Nouvelles tentatives.
— Ocheikh Karar. — Plan d'Abd er Rahman. — Espérances et craintes. —Mes efforts pour gagner du temps.— Je quitte ma maison.
Deux raisons poussaient le calife à me garder constamment auprès de sa personne et à me surveiller d'une façon sévère. J'étais le seul survivant des hauts fonctionnaires du Gouvernement précédent et qui, par un long séjour dans le Soudan et de nombreux voyages, en avait acquis la parfaite connaissance et en possédait la langue à fond. Dans sa conception naïve de notre situation politique, il s'imaginait, il était même persuadé, que, si je parvenais à m'échapper, j'engagerais le Gouvernement égyptien ou une puissance européenne quelconque à marcher sur le Soudan ; que je jouerais le rôle funeste pour lui, de médiateur entre les principaux chefs des tribus que je connaissais, qui étaient revenus depuis longtemps de leur enthousiasme, et auxquels, (il le savait fort bien luimême), il tardait de rentrer dans les régiments d'autrefois.
D'un autre côté, son amour-propre était flatté d'avoir comme esclave l'homme qui avait autrefois gouverné toute la grande province du Darfour y compris son propre pays et sa tribu. Il ne cachait pas non plus ce sentiment et souvent il disait à ses gens: « Voyez celui qui auparavant était notre maître et qui nous jugeait arbitrairement, il est maintenant mon esclave, obligé d'obéir à toute heure à mes ordres. Lui, qui autrefois recherchait les plaisirs du monde et ses jouissances, il marche aujourd'hui pieds nus, sa gioubbe est sale et déchirée. Oui, Dieu est miséricordieux, il est le Juste. »
Il faisait moins attention aux autres prisonniers chrétiens ; comme ceux-ci vivaient principalement de leur commerce, il leur fut assigné une place près du marché où ils avaient bâti leurs propres huttes qui formaient un quartier à part rarement visité par les autres races. Le Père Ohrwalder gagnait péniblement sa vie en tissant, le Père Rossignoli et Beppo, ancien desservant de l'église des missions, avaient ouvert des gargotes, sur le marché. Les sœurs (missionnaires) vécurent avec eux jusqu'à ce qu'elles réussissent à s'échapper. Il y avait aussi Giuseppe Cuzzi, un Italien, ancien employé de la maison A. Marquer à Berbcr. Cette petite colonie était composée en majeure partie de Grecs, de Syriens chrétiens, de quelques coptes, environ 45 hommes avec leurs femmes, pour la plupart chrétiennes nées dans le pays ou des Egyptiennes ; il s'y trouvait aussi quelques juifs. Les Grecs, les juifs et les Syriens ont chacun leur émir qu'ils choisissent; ceux-ci, à leur tour, sont sous les ordres d'un émir reconnu par 1 eux et agréé par le calife. L'émir actuel est un Grec, nommé Nicolas, son nom arabe est Abdullahi.
Tous les membres de cette colonie sont appelés par le peuple : muselmaniun ; (descendants des infidèles, surnom des renégats) il leur est formellement défendu de quitter Omm Derman et ils sont tenus de se porter garants les uns des autres. Après la fuite du Père Ohrwalder, une surveillance plus sévère fut exercée sur tous ces malheureux ; en conséquence, lorsque le Père Rossignoli s'échappa, Beppo son voisin et sa caution fut jeté en prison où il est encore aujourd'hui. Une place est assignée aux muselmaniun au nord-est de la djami ; ils doivent y paraître chaque jour à la prière ; mais, n'étant pas sous un contrôle spécial, ils s'y montrent à tour de rôle, pour que, en cas d'enquête, la colonie soit toujours représentée. Leurs huttes adjacentes les unes aux autres leur permettent de communiquer facilement entre eux, ce qui apporte quelque adoucissement à leur triste sort; ils peuvent ainsi se confier leurs peines et rencontrer une mutuelle sympathie. Leurs enfants sont placés, d'après l'ordre du calife, chez différents foukaha qui leur enseignent à lire le Coran.
Mon installation auprès des moulazeimie permettait au calife de me surveiller étroitement ; la maison qu'il m'avait assignée était proche de la sienne. J'avais à dire avec lui, aux heures fixées, les cinq prières par jour, et à me tenir entre-temps à sa porte. Mon chef, Abd el Kerim woled Mohammed de la tribu des Takarir, zélé partisan du calife, était, malgré tout, bon pour moi et m'avertissait à temps de certains dangers dont j'étais menacé. Sous ses ordres étaient aussi placés Haggi Zobeïr de la tribu des Djaliin; l'homme de confiance du calife; il avait à remettre les messages verbaux de ce dernier à son frère
Yacoub ; en outre, Hasan Seref, nommé Omkadok, de la tribu des Bertis, sans service spécial; Bilal woled Husein, un Danagla espionnant ses compatriotes; Mohammed Salin de la tribu des Djaliin, porteur de la peau dont se sert le calife pour ses prières; Tertiri woled Abd el Kadir, autrefois cadi, maintenant sans emploi fixe; Mousa woled Madibbo, un Risegat, fils du grand sheikh Madibbo exécuté au Kordofan et que le calife cherche à s'attacher ; Regheb woled el Mek Aoudallah qui remet les rapports nécessaires aux garçons destinés au service de l'intérieur; ceux-ci les remettent directement au calife, leur maître; Bechir woled Abdallah, Ahmed, Bichari woled Abbas, tous de la tribu des Taasha; par eux, le calife s'enquiert des événements survenus parmi les tribus arabes de l'ouest et de leur état d'esprit ; enfin Choudr woled et Toukeri, ex-maître de Gebel Haraz, qui autrefois pillait les voyageurs dans le Kordofan. Soumis plus tard aux troupes envoyées contre lui, il se trouve maintenant en surveillance.
Il m'était sévèrement défendu d'avoir d'autres rapports qu'avec ces moulazeimie ; tous ceux que je viens de citer, à l'exception de Choudr, avaient reçu Tordre de leur maître de me surveiller. Je ne pouvais pas aller en ville ni même faire des visites.
Le calife avait une prédilection pour les montres ; j'étais chargé de les remonter. Je profitais de ce privilège pour visiter l'horloger arménien, Artin, qui demeurait sur la place du marché; prenant le prétexte d'avoir à réparer quelques-unes de ces montres, j'organisais des rencontres avec les amis auxquels je désirais parler ; ils s'y trouvaient à l'heure, faisaient quelques petites emplettes ou donnaient
leurs montres à réparer et Artin, lui-même, attribuait au hasard ces entrevues.
La plupart du temps j'étais assis à la porte du calife, lisant le Coran. Il m'avait défendu d'apprendre à écrire, trouvant inutile pour moi de m'efforcer de cultiver cet art qu'il ignorait lui-même. Dans toutes ses sorties je devais l'accompagner et me tenir à ses côtés afin qu'il pût me surveiller.
Durant les premières années, je le suivais à pied; plus tard il me donna un cheval et, quand l'occasion l'exigeait, je devais lui servir d'aide de camp. Ne recevant aucun salaire, ma nourriture était des plus simples : un peu d'asida, différentes sauces préparées avec de la viande séchée à F air, des légumes ou des fruits, rarement un peu de viande fraîche achetée au marché d'Omm Derman. Le calife comprenait bien que ma situation n'était pas satisfaisante pour moi et que j'aspirais à redevenir libre; en dépit de tous mes efforts pour le cacher, je ne pouvais pas vaincre sa méfiance. Par des présents d'esclaves, et en m'offrant sa nièce en mariage, il avait espéré me retenir auprès de lui ; n'ayant pas d'enfants, il en concluait que je désirais n'avoir aucun lien afin de pouvoir profiter de la première occasion pour recouvrer ma liberté.
Depuis les combats autour de Khartoum, mes parents, ma mère, mes frères et sœurs, à Vienne, avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour se procurer de mes nouvelles, et pour mon bien avaient reconnu la nécessité d'agir avec la plus grande prudence. Le chevalier de Gsiller, notre consul général austro-hongrois au Caire, n'avait épargné aucune peine pour avoir des renseignements sur ma position. Il fut secondé dans ses recherches par les
760 CHAPITEE XVIII.
officiers attachés à l'armée égyptienne et par d'autres employés. A son instigation, mes parents purent m'envoyer la lettre dont j'ai déjà parlé qui fut remise par le commandant de Souakim à Osman Digna et, par Haggi Mohammed Abou Gerger, qui se trouvait justement chez ce dernier, au calife qui me la fit donner. C'était en 1888. Dans un accès de générosité il me permit de répondre, il invita même par écrit mes deux frères à venir à Omm Derman, afin qu'ils pussent se rendre compte de visu de mon bien-être et de mon bonheur ! Mais lorsque, sur mon conseil, ils répondirent par un refus à son invitation, en prenant pour prétexte l'obligation de leur service militaire, il me défendit alors sous peine de mort de correspondre encore avec eux.
Les rapports supportables que j'avais eus avec le calife ne furent que passagers. Le nouveau consulgénéral austro-hongrois, de Rosty, qui avait succédé au chevalier de Gsiller écrivit au calife pour lui demander la permission d'envoyer un prêtre du Caire aux membres <ie la mission, qui, disait-il, étaient des sujets autrichiens. Il m'écrivit en même temps, me demandant des informations sur le véritable état de choses à Omm Derman.
Cette correspondance n'était pas du tout du goût du calife; il ne répondit pas à M. de Rosty et m'accusa de fausseté parce que j'avais indiqué les membres de la mission à l'exception du Père Ohrwalder comme Italiens. J'avais délibérément fait cela dans la crainte qu'Abdullahi, dans un de ses actes de rage contre moi, et qu'un essai de fuite de ma part pourrait occasionner, ne se vengeât sur ceux qu'il croyait être mes compatriotes et que je désirais sauver. Pour la même raison, je
prétendis aussi n'être nullement en relation avec les Européens qui m'étaient étrangers. Le calife savait fort bien que j'étais Autrichien (Nemsaoui) ; plusieurs des membres de la mission étant déclarés sujets autrichiens par M. de Rosty, j'avais en conséquence des compatriotes, et par ce désaveu je l'avais trompé. Il ne voulait pas et ne pouvait pas comprendre que les membres de différentes nationalités pouvaient appartenir à la mission catholique sous la protection de l'Autriche; longtemps encore il me reprocha mon mensonge, et me fit comprendre qu'il me gardait rancune.
Ma famille avait placé une forte somme d'argent chez le consul-général austro-hongrois au Caire et par l'entremise de nos représentants diplomatiques et du chef d'état-major de « l'Intelligence Department », le major F. R. Wingate, je reçus de temps en temps quelques secours par des mains sûres, mais non désintéressées. Je recevais à peine la moitié, souvent même le tiers seulement de la somme qui m'était destinée, et je devais cependant reconnaître avoir reçu la somme entière. N'importe, je me trouvais heureux de la tournure présente des choses ; j'avais aussi maintenant quelquefois l'occasion de faire parvenir à intervalles très éloignés, il est vrai, de mes nouvelles à ma famille qui m'avait fait parvenir en contrebande une encre chimique, rendue visible à l'action d'une grande chaleur. J'écrivais sur de petits morceaux de papier, sur des bandes de toile, quelques lignes à la hâte lorsque je n'étais pas surveillé; je les envoyais au Caire par des messagers secrets, saisissant les occasions favorables, et de là, on les expédiait en Europe. Je devais agir avec une grande
circonspection dans mes dépenses, afin d'éviter d'éveiller des soupçons; je continuais donc à vivre aussi simplement qu'auparavant, les moyens qui étaient maintenant à ma disposition me servant surtout à acquérir des amis. Le calife m'ayant interdit toute correspondance avec les miens, on était convaincu au Caire que je ne pourrais jamais recouvrer ma liberté avec son consentement. Aussi tous les efforts tendaient-ils à combiner un plan de fuite. J'avais tout d'abord pris un grand intérêt à la formation et au développement de ce grand mouvement mahdiste, ayant l'occasion de le voir de près ; cependant cet intérêt même s'affaiblit peu à peu à la suite des privations et des grandes humiliations dont j'eus à souffrir, sans parler des moments critiques qui menaçaient de mettre fin promptement d'une façon désagréable à ma captivité.
Cependant le moment d'exécuter mes plans de fuite n'était pas encore venu. Pendant des années je n'avais confié mon secret à âme qui vive ; enfin je parlai à Ibrahim woled Adlan, mon ami intime, de mes intentions. Il promit de m'aider. Mais peu après, il encourut la disgrâce du calife qui le fit exécuter; en lui je perdais un ami sincère, fidèle, un protecteur dévoué. Plus tard, j'intéressai à mes plans deux hommes d'une grande influence et qui vivent encore sur la discrétion desquels je pouvais compter; mais quoique par sympathie pour moi, plus encore peut-être aussi par la haine qu'ils nourrissaient contre le calife, ils m'eussent aidé dans mon entreprise et salué avec plaisir ma liberté, nos négociations n'aboutirent pourtant à rien. L'argent nécessaire aux préparatifs de ma fuite n'aurait pas manqué, mais ils craignaient que leurs
noms ne fussent divulgués, et que tenus de vivre au Soudan, attachés qu'ils étaient par les liens de la famille, 1© calife n'exerçât sa vengeance sur eux.
Pendant ce temps, ma famille n'était pas restée inactive; aucun sacrifice ne lui paraissait trop grand pour moi. Habitant Vienne, ignorant le réel état des choses au Soudan, les miens continuèrent à mettre des sommes d'argent considérables à la disposition de l'ambassade austro-hongroise du Caire. Ils prièrent le représentant de celle-ci, qui reçut également des instructions du ministère impérial et royal des affaires étrangères, de faire tout le nécessaire pour adoucir ma situation et pour préparer ma fuite. Son Excellence, le baron Heidler von Egeregg, ambassadeur et ministre plénipotentiaire qui avait étépendant des années consul-général au Caire, s'intéressa personnellement à ma cause avec une chaleur extraordinaire et ne s'épargna aucune peine pour rendre mon évasion possible. Comme on ne pouvait se procurer les services de personnes sûres que par l'entremise du Gouvernement, le baron se mit en rapport avec le colonel Schseffer bey, puis avec le major F. R. Wingate bey et c'est grâce à leurs efforts incessants joints à ceux du baron Heidler que je dois ma liberté. Sans leur intervention il n'eût pas été possible de se procurer des Arabes sûrs pour m'apporter à l'occasion des sommes d'argent, et pour cacher au calife et à ses partisans les différents essais infructueux tentés pour m'échapper.
Au commencement de février 1892, Babiker woled Abou Sebiba, chef des postes de Dongola sous le Gouvernement égyptien arriva à Omm Derman. C'était un Arabe Ababda; amené devant le calife, il prétendit qu'il
s'était enfui d'Assouan pour demander pardon au calife et la permission de s'établir à Berber. Ayant des lettres d'introduction signées par l'émir de cette ville, Zeki woled Othman, il reçut son pardon et la permission demandée.
Au moment de franchir le seuil de la porte, il me poussa, comme par hasard et me dit à voix basse. « C'est pour toi que je suis venu ici, arrange un rendez-vous avec moi. » « Demain après la prière du soir, dans la mosquée. » Telle fut ma réponse, et il disparut.
Je n'avais, il est vrai, jamais perdu l'espoir de recouvrer la liberté et de revoir les miens; j'avais cependant appris à me dominer et à ne pas donner place à un optimisme exagéré ; je connaissais aussi suffisamment les Arabes et les Soudanais pour ne pas ajouter foi à leur parole, car ils manquent plus souvent à leur promesse, qu'ils ne la tiennent. Mais quoique le jour suivant se passât comme d'habitude, j'étais cependant, — c'est fort compréhensible — curieux de connaître ce que cet homme avait à me dire. Après la prière du soir, quand tout te monde eût quitté la mosquée, Babiker vint à la porte où il m'avait rencontré la veille. Je le suivis prudemment à une grande distance; nous entrâmes ensemble dans une partie du bâtiment recouverte de chaume. Là il me remit promptement une petite boîte en fer-blanc qui sentait le café grillé.
« Elle a un double fond, me dit-il, ouvre-la, lis le papier; demain à la même heure je serai ici. » Je cachai la petite boîte sous ma gioubbe et retournai à mon poste. Le calife me fit appeler pour souper avec lui. Je dois avouer mon angoisse de me trouver assis devant lui, ses
yeux de lynx fixés sur moi. La boîte était assez grosse pour être remarquée quoique cachée sous ma blouse. Heureusement, le calife était fatigué, moins attentif que d'habitude et parlant de choses indifférentes, sans oublier toutefois de m'avertir d'être toujours loyal envers lui, sinon il me punirait sans miséricorde. Je l'assurai de ma fidélité et de mon affection ; puis après avoir pris un peu de viande et de doura, je feignis d'être malade et j'obtins la permission de me retirer. Je me hâtai de rentrer chez moi et, à la lumière de ma petite lampe à huile, j'ouvris la boîte à l'aide de mon couteau.
Elle contenait un bout de papier avec ces mots écrits en français « Babiker woled Abou Sebiba est un homme de confiance. » Signé colonel Schaeffer. Au dos du papier il y avait quelques lignes du consulat général austro-hongrois confirmant ce qui était écrit au-dessus. Pour ne pas me compromettre, si ce papier tombait entre les mains de l'ennemi, ni mon nom, ni l'intention de l'homme n'étaient indiqués. Il me fallait donc prendre patience jusqu'au lendemain soir.
Je rencontrai Babiker à la même heure, au lieu du rendez-vous. Il m'expliqua, en peu de mots, qu'il était venu pour fuir avec moi. Maintenant qu'il m'avait vu, il retournerait à Berber pour compléter ses préparatifs. L'émir Zeki woled Othman devait venir au mois de juin pour les manœuvres à Omm Derman. Il ferait route avec lui et notre évasion s'effectuerait à cette époque. Je l'assurai que j'étais prêt en tout temps à me confier à lui, et après l'avoir supplié de tenir sa promesse nous nous séparâmes.
Le temps s'écoula bien lentement.
Il revint enfin au mois de juillet, comme il était convenu, et dans une entrevue secrète il me dit que pour détourner les soupçons il s'était marié à Berber. Il avait amené avec lui quatre chameaux, mais, il n'avait pas encore avisé au moyen de traverser la rivière ; si je me décidais à courir sur le champ les risques d'une évasion, il me conduirait à travers les steppes de Bajouda, par Kab, à l'ouest de Dongola, pour atteindre Wadi Halfa, voyage à peine possible dans les mois d'été pour nos chameaux. Je compris qu'il avait envie de passer quelques mois au Soudan, probablement par amour pour sa jeune femme; nous tombâmes d'accord de remettre ma fuite au mois de décembre, époque des plus longues nuits, avantage non à dédaigner; sur sa demande, j'écrivis quelques lignes au Caire pour qu'on lui envoyât 100 écus afin de compléter l'équipement du voyage. Des mois se passèrent, sans aucune nouvelle de lui, je pus seulement savoir, par des informations prises en secret, qu'il était encore à Berber.
Le mois de décembre s'écoula.
L'année 1893 était commencée; mon attente était vaine. Les mois succédèrent aux mois ; personne ne vint.
Enfin, en juin je revis mon homme ; il me raconta que le messager que j'avais envoyé au Caire pour demander les cent livres avait été retenu en route et était arrivé à destination au moment où j'aurais dû depuis longtemps avoir exécuté mes projets de fuite ; en conséquence l'argent lui avait été refusé. Il me dit aussi qu'il avait ammé deux chameaux; si j'étais prêt actuellement, il s'efforcerait de s'en procurer un troisième.
Ainsi de même que Tannée précédente, il revenait avec sa proposition, en plein été, c'est-à-dire à l'époque la moins propice à notre entreprise. J'en conclus que Babiker s'était bien renseigné sur les détails de ma situation ; ne pouvant compter que sur une avance de quelques heures pendant les courtes nuits de juillet, avance non suffisante, pour assurer le succès, il désirait me voir renoncer à toute tentative de fuite afin de pouvoir mettre sur mon dos l'insuccès de l'entreprise.
Lorsque je lui proposai de remettre la chose au commencement de l'hiver, il y consentit pour la forme. Ses visites répétées à Omm Derman avaient attiré sur lui l'attention du calife qui lui fit ordonner par le cadi, de s'acquitter chaque jour de ses cinq prières dans la mosquée, et de ne pas quitter la ville sans en avoir reçu la permission. Dans la crainte d'être devenu l'objet d'une surveillance continuelle, d'être soupçonné et de voir nos projets découverts, il s'enfuit en Egypte. Heureusement pour lui, on ne connut son départ que trois jours après qu'il eut quitté la ville. Il dut son salut à cette avance. Arrivé au Caire, il informa ceux qui l'avaient envoyé, qu'il était venu plusieurs fois à Omm Derman, mais que j'avais toujours persisté à ne pas tenter ma fuite avec lui. Le baron Heidler et le major Wingate reconnurent bientôt la fausseté de ses assertions ; j'eus, en effet, F occasion de leur faire part en quelques mots, par un agent sûr, de la conduite de Babiker.
Ces messieurs passèrent alors un contrat avec un marchand nommé Mousa woled Abd er Rahman, domicilié à Omm Derman qui s'arrêtait au Caire pour ses affaires. Ils lui promirent formellement une prime de 1000 livres
sterling s'il assurait ma délivrance; et, en môme temps, tous les moyens nécessaires furent mis à sa disposition.
J'en reçus la nouvelle encore dans l'hiver 1893; mais ce ne fut qu'en juillet 1894 qu'Ahmed, un parent de Mousa m'informa que des Arabes avaient été gagnés à ma cause et qu'ils arriveraient incessamment pour tenter de fuir avec moi. Il m'annonça aussi qu'un relais avait été organisé dans le désert et que des chameaux seraient prêts. J'osais donc espérer réussir en dépit de la grande chaleur. Le premier juillet, Ahmed m'avertit que les chameaux étaient là et que je devais en conséquence me tenir prêt à partir la nuit suivante. Le soir, je dis à mes domestiques qu'un de mes amis était tombé dangereusement malade et que je passerais la nuit auprès de lui avec la permission du calife. Ils ne devaient donc pas s'inquiéter si je ne rentrais pas.
La nuit vint ; le calife s'était retiré et je pus quitter la mosquée avec Ahmed. Pieds nus, n'ayant qu'une épée, nous nous hâtâmes le long de la rue conduisant sur le champ de manœuvres pour prendre de là, la direction du nord-est. Il faisait sombre ; la saison des pluies avait commencé le jour même, les chemins étaient mauvais. Nous traversâmes au pas de course le cimetière; j'enfonçai une jambe dans une vieille tombe délabrée par la pluie et me blessai le pied aux os d'un squelette. Les morts aussi bien que les vivants semblaient vouloir mettre obstacle à ma fuite! Cependant je ne perdis pas espoir.
Aussi bien que possible, nous continuâmes notre route. Nous traversâmes le chor Shombat et atteignîmes la place où les chameaux devaient nous attendre. En proie à un énervement compréhensible, nous cherchions dans l'obscu-
rite de tous côtés, mon guide appela, à voix basse, par leurs noms les Arabes qui devaient se trouver là. Tout fut inutile! Pas un signe de vie! En dépit de la fraîcheur de la nuit, nous étions baignés de sueur et hors d'haleine ; nous renonçâmes à nos recherches désespérées. Etait-il arrivé malheur à nos hommes? Les chameaux s'étaientils enfuis ? Avaient-ils éveillé des soupçons ? Avaient-ils été arrêtés en route par quelques Derviches? Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'ils n'étaient pas là et que la situation commençait à devenir critique pour nous ! Nous devions renoncer à toute autre pensée, rentrer en ville, dans nos demeures et avant la pointe du jour.
Triste, presque désespéré, je repris le chemin du retour. Je me séparai d'Ahmed au bout de la rue des manœuvres, en le priant de me donner le soir encore des nouvelles de ce qui était arrivé, lui répétant que j'étais prêt à une nouvelle tentative.
J'arrivai avant l'aube, épuisé, dans ma maison. Quelques heures auparavant seulement, je l'avais quittée dans l'espoir de n'y plus jamais rentrer. On comprendra les sentiments, les idées qui m'agitaient à cette heure ; je ne saurais les décrire. A peine fus-je rentré que le calife me fit demander par Abd el Kerim la raison de mon absence aux prières du matin; je fis répondre que j'avais été malade, ma mauvaise mine était un sûr garant de mon assertion.
Le soir j'attendis des nouvelles d'Ahmed. Peut-être aurions nous le bonheur de réussir aujourd'hui ou demain ! J'attendis vainement! Ce ne fut qu'après deux jours d'angoisses et d'attente qu'il arriva me conter que les Arabes, après avoir réfléchi à leur action, avaient conclu
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que le risque d'être capturés était trop grand ; sur quoi, ils étaient retournés chez eux !
Nouvel insuccès ! une espérance de plus envolée ! Je me considérais néanmoins comme heureux d'avoir pu rentrer chez moi, après mon excursion nocturne, sans avoir été découvert.
J'informai encore mes amis de ce qui s'était passé. Ils n'épargnèrent pas leurs efforts, et eurent l'appui du Père Ohrwalder. Celui-ci avait été à Vienne chez mes parents avec lesquels il était depuis lors en constants rapports. Par eux et avec le secours du professeur Dr. Ottokar Chiari, à Vienne aussi, il m'avait procuré une bouteille de pilules d'éther, qui me fut remise par l'entremise de marchands. Elles devaient me servir de réconfortant en chemin. Je les enfouis dans ma cour.
Je laissai passer quelque temps après mon dernier coup manqué, puis j'envoyai moi-même un homme sûr, Abd er Rahman woled Haroun porteur de quelques lignes pour le baron Heidler. Je priai ce dernier de mettre à la disposition du messager les moyens nécessaires pour tenter une nouvelle entreprise. De nouveau le baron Heidler et le major Wingate, avec l'aide de Milhelm Shoukour bey et de Naoum effendi Shoukeir, passèrent un contrat avec mon homme. On lui assura, en cas de réussite, une récompense de 1000 livres sterling en or et on lui remit 200 livres par lui demandées pour les préparatifs. Le major Wingate ayant ensuite été envoyé à Souakira en qualité de gouverneur temporaire, craignant un nouveau coup manqué, — fit un contrat semblable avec l'Arabe Hadendoa, Osheikh Karar, qui devait tenter ma délivrance par Tokar ou Kassala si l'autre essai échouait.
Je reçus un jour, d'un marchand venu de Souakim, une petite bande de papier sur lequel ces mots étaient écrits à l'encre chimique :
« Nous vous envoyons Osheikh Karar, il vous remettra des aiguilles; vous le reconnaîtrez à cela; l'homme est fidèle et courageux, fiez-vous à lui. Nos salutations, Wingate et Ohrwalder. »
Peu de temps après, je reçus d'un parent d'Abd er Rahman woled Haroun la nouvelle que celui-ci avait quitté le Caire, qu'il était arrivé à Berber et faisait des préparatifs pour ma fuite, mais afin d'éviter tout soupçon, il ne se rendrait pas lui-même à Omm Derman ; il resterait à Berber ; je me déclarai être parfaitement d'accord.
Nous étions au premier janvier 1895. Je jetai un coup d'œil rétrospectif sur les nombreuses années passées dans la constante proximité de ce tyrannique calife, années de misères et d'humiliations ! Celle-ci devait-elle aussi s'écouler comme toutes les autres sans m'apporter la liberté si ardemment désirée ? Non, cela ne pouvait pas être 1 J'étais plein d'espoir et une voix intérieure me disait que les efforts infatigables de mes amis seraient enfin couronnés de succès et que le temps devait venir, où je reverrais les miens, ma patrie, mes amis!
Un soir, vers le milieu de janvier, après le coucher du soleil, un homme que je n'avais jamais vu, passa dans la rue et me fit signe de le suivre. Je fis quelques pas à ses côtés. Il me dit à voix basse: « Je suis l'homme aux aiguilles, il faut que je te parle. » Joyeusement surpris, je le conduisis dans une petite niche obscure, formée par le mur de ma maison, le priant de me développer promptement ses plans. Il me tendit première-
ment trois aiguilles et un bout de papier, comme preuve de son ambassade. Mais à ma profonde stupéfaction, il m'expliqua que pour le moment la fuite était impossible. « Je suis venu ici, dit-il, dans l'intention de te conduire à Kassala. Maintenant que des postes militaires ont été établis à El Fascher, à Ousoubri et à Gos Redjeb sur TAtbara, postes qui sont en communication constante les uns avec les autres, la fuite dans cette direction est tout à fait impossible de même que le passage par une ligne aussi fortement occupée. »
Il prétendit en outre que son chameau avait succombé, qu'il avait fait des pertes d'argent par suite de mauvaises affaires et que, en conséquence, il ne possédait pas les moyens de préparer une évasion. Il me pria de lui donner une lettre pour le major Wingate afin que ce dernier lui fournit une plus forte somme, et, me promit de revenir dans deux mois; sérieusement alors nous nous mettrions à l'œuvre. Je vis clairement ce que je pouvais attendre de cet homme. Il voulait même déjà repartir dans deux jours ; je lui ordonnai de m'attendre le soir suivant à la mosquée, puis je retournai, peu satisfait de cette rencontre, reprendre mon poste à la porte du calife. Le papier qui m'avait été remis contenait en quelques mots une recommandation de l'homme par le Père Ohrwalder. Je répondis en lui dépeignant la conduite de son envoyé. Je remis le soir suivant à Osheikh Karar qui m'attendait dans la mosquée, comme il était convenu, la lettre qu'il s'empressa de cacher sur lui, comptant que par elle, il recevrait de nouveau de l'argent. Amèrement désappointé, j'allais rentrer chez moi lorsque je vis devant moi Mohammed, le cousin de mon ami Abd
er Rahman woled Haroun. Comme par hasard, il marchait près de moi et me dit à voix basse: « Nous sommes prêts, les chameaux sont achetés, les guides engagés. Ton évasion est fixée au mois prochain, au dernier quartier de la lune, » puis il me quitta.
J'avais, cette fois-ci, la conviction de n'être pas désillusionné. Vers la fin de janvier, un nommé Houssein woled Mohammed arriva à Omm Derman, engagé aussi par le baron Heidler et le major Wingate et gagné à ma cause. Il me fit savoir qu'il était prêt à m'aider à fuir; il me pria de faire connaître mes intentions à mes amis au Caire. Un de ses frères qui allait partir pour l'Egypte se chargerait de faire parvenir ma lettre : « Ayant donné ma parole à Abd er Rahman, je prétextai à Houssein Mohammed une maladie qui m'empêchait d'oser chercher à prendre la fuite. Je lui promis cependant de lui fixer le temps de l'entreprise à la fin de février; en même temps je lui remis une lettre dans laquelle je faisais part à mes amis de l'espoir que je nourrissais de recouvrer prochainement ma liberté avec le secours d'Abd er Rahman, et si toutefois je devais subir une nouvelle désillusion, ce dont je priais Dieu de me préserver, je rechercherais le secours de Houssein.
Je craignais maintenant que, tant de monde étant dans le secret, le calife ne pût suspecter quelque chose. S'il était mis sur la voie de ce qui se passait, de mes efforts sérieux pour le quitter, j'étais certainement perdu.
Le dimanche, 17 février, Mohammed me fit savoir que les chameaux arriveraient le jour suivant ; ils avaient besoin de deux jours de repos ; la fuite était donc décidée pour le mercredi 20. Il m'avertirait encore du reste le
mardi soir. De mon côté je devais faire mon possible pour avoir une grande avance. Ces deux jours se passèrent lentement, trop lentement.
Enfin la nuit du mardi arriva. Je trouvai Mohammed m'attendant à la porte de la mosquée.
« Tout est prêt, » chuchota-t-il ; puis nous nous séparâmes après avoir convenu du rendez-vous pour le mercredi soir, lorsque le calife se serait retiré dans ses appartements.
Je dois avouer que je passai une grande partie de la nuit dans un état d'excitation fiévreuse. Si cet essai allait manquer comme les autres? Si un événement imprévu allait déjouer nos efforts?
Ces pensées me tinrent longtemps éveillé et inquiet. Je dormis cependant quelque peu Pendant le jour, je me plaignis aux moulazeimie en faction devant la porte du calife d'être fortement indisposé et je priai Abd el Kerim woled Mohammed d'excuser mon absence aux prières le matin. Je comptais, lui dis-je, me préparer une forte boisson de séné de la Mecque et de tamarin et désirais rester tranquille chez moi le jour suivant. Abd el Kerim y consentit et me promit de m'excuser auprès du calife s'il s'enquérait de moi. Je savais bien que le calife ne me voyant pas aux premières prières, et apprenant mon indisposition, enverrait chez moi pour me donner une preuve de sa sympathie et surtout pour se convaincre que j'étais vraiment là. Il n'y avait aucun autre moyen d'expliquer mon absence qu'en prétextant un malaise.
Au coucher du soleil, je rassemblai mes serviteurs, et après les avoir priés de garder la plus grande discrétion, je leur fis part que le frère de l'homme qui
m'avait apporté sept ans auparavant, une lettre, de l'argent, des montres, etc. , de la part de mes parents, était arrivé secrètement avec un nouvel envoi malgré la défense du calife ; je devais le rencontrer cette nuit pour m'arranger avec lui sans délai afin qu'il pût s'en retourner immédiatement. Mes pauvres domestiques ajoutèrent foi à mes paroles, et ne se réjouissaient pas peu à la pensée que leur position et la mienne allaient s'améliorer par la réception d'une forte somme d'argent. Je recommandai à mon serviteur Ahmed de venir m'attendre le jour suivant au lever du soleil avec ma mule, à l'extrémité nord de la cité, et de ne pas s'impatienter si je tardais à paraître, les affaires étant si importantes que je pouvais, probablement, être retenu ; il ne devait en aucun cas quitter le lieu du rendez-vous, car je comptais lui remettre l'argent que j'aurais reçu pour le porter chez moi. Je fis comprendre aux autres la nécessité de garder un profond silence, car je courais grand risque d'être découvert. Si l'un des mouîazeimie me demandait, il fallait lui répondre qu'ayant été très mal pendant la nuit, je m'étais rendu avec Ahmed auprès d'un homme qui pouvait guérir les maladies, mais qu'ils ignoraient où il demeurait. Je fis entendre à mes domestiques que j'allais recevoir une somme considérable le lendemain, et en attendant je donnai à chacun quelques écus. De cette manière j'espérais gagner une avance de quelques heures.
Ahmed devant m'attendre avec ma monture, les domestiques qui restaient à la maison croiraient, si nous tardions à rentrer, que j'avais été retenu par les affaires; Abd el Kerim ayant promis de faire part de mon indisposition au calife, si celui-ci s'enquérait de moi, on pou-
vait bien supposer qu'il serait accordé pleine confiance au récit de mes domestiques, savoir: que j'étais allé à la recherche d'un guérisseur, étant inquiet de l'état de ma santé 1 En tout cas, et c'était là l'essentiel, il se passerait quelques heures avant qu'on ait trouvé Ahmed, et l'histoire de l'arrivée du messager supposé les intriguerait jusqu'au moment où enfin il serait reconnu que le tout n'était qu'une comédie et que j'avais pris la clef des champs! Avant de me rendre à la prière du soir, je retournai chez moi pour bien faire comprendre à mes gens, qu'ils devaient être extrêmement prudents et exécuter exactement tous mes ordres. Puis je quittai la maison, implorant du ciel la réussite pour cette fois-ci dans mes desseins.
Ma fuite.
Mes guides Zeki Bilal et Hained ibn Houssein. — Un incident. — Les chameaux refusent d'avancer. — Caché dans les montagnes du Ghilf. — Arrivée de nouveaux chameaux. — Descente vers le Nil. — Nous traversons le fleuve. — Difficultés avec les nouveaux guides. — Hamed Garhosh. — Hors de danger. — Enfin à Assouan! — Arrivée au Caire.
C'était le 20 février 1895. Le soleil était couché depuis trois heures environ. Le calife s'était retiré dans ses appartements. Une heure se passa sans que je fasse dérangé ; mon maître devait dormir.
Je me levai; je pris la farroua et la ferda sur mes épaules et m'acheminai, en traversant le lieu de prières, par les rues conduisant au nord d'Omm Derman. J'entendis soudain toussoter légèrement : c'était un signal de Mohammed. Je restai immobile. Il amena un âne bâté ; je l'enfourchai et, en route !
La nuit était sombre. Le vent du nord obligeait les gens à se renfermer dans leurs huttes et dans leurs maisons. Nous ne rencontrâmes personne jusqu'à la sortie de la ville ; là, un homme parut avec un chameau.
« C'est un de tes guides, me dit Mohammed; il se nomme Zeki Bilal, il te conduira rapidement dans la steppe
où se trouvent cachés des coursiers sellés. Pars vite ! Bon voyage ! Que Dieu te protège ! »
Zeki Bilal sauta en selle, je m'assis à califourchon. Après une heure de trot, nous rejoignîmes les chameaux cachés derrière de petits arbres. Le second guide nous attendait. Tout étant prêt, je montai l'animal qui m'était désigné.
Je me rappelai alors avoir remis à Mohammed les pilules d'éther.
« Zeki, lui dis-je, Mohammed t'a-t-il donné le médicament ? »
« Non ; quel médicament ? »
« Ce sont des pilules d'éther ; elles chassent le sommeil et fortifient l'homme qui voyage. »
Il se prit à rire.
« Dormir ? répliqua-t-il, sois tranquille, les soucis et l'angoisse ne laissent pas dormir et Dieu, dans sa bonté, nous rendra vaillants. »
Il avait raison.
Nous nous dirigeâmes vers le nord. Les touffes de hautes herbes dures et les bouquets de mimosas, ainsi que les épaisses ténèbres empêchaient les chameaux d'avancer rapidement.
Au lever du soleil, nous entrâmes dans une vallée large d'une lieue environ, nommée Wadi Bichara; pendant la saison des pluies, les Djaliin qui habitent les bords du Nil y cultivent le doura. Je pus enfin examiner mes guides : Zeki Bilal était encore jeune ; Hamed ibn Houssein était dans la force de l'âge.
« De quelle tribu êtes-vous ? leur demandai-je. »
« Nous sommes des Kababish, des monts du Ghilf, maître, et Dieu veuille que tu sois content de nous! »
« Quelle avance avons-nous sur nos ennemis? Quand pourra-t-on s'apercevoir de ton absence ? » me demanda le plus âgé.
« On me cherchera après la prière du matin, répondis-je, jusqu'à ce qu'on soit persuadé de ma fuite et jusqu'à ce qu'on ait trouvé des gens et des chameaux pour les lancer à ma poursuite, il s'écoulera quelque temps; nous pouvons compter sur une avance de douze à quatorze heures. »
« Ce n'est pas beaucoup, reprit Hamed, mais si les animaux sont bons, nous parcourrons quand même une forte distance. »
« Ne connais-tu pas ces bêtes depuis longtemps ? Ne sont-elles pas éprouvées ? »
« Non ; ce sont deux mâles de la race des Anatï et une femelle Bicharia, que tes amis ont achetés pour que tu puisses te sauver ; espérons que tout ira pour le mieux ! »
Nous prîmes une allure plus rapide. La steppe était unie, ça et là parsemée d'arbres et entrecoupée de petites collines pierreuses. Jusqu'à midi, aucun incident. Tout à coup, l'un des guides s'écria : « Halte ! Faites rapidement agenouiller les chameaux î Yite, vite ! »
Nous obéîmes.
« Qu'y a-t-il ? demandai-je. »
« Je vois, au loin, des chameaux et des chevaux — , je crains qu'on ne nous ait aperçus. »
J'armai mon remington pour être prêt à toute éventualité !
« Si l'on nous a vus, dis-je, il vaut mieux que nous continuions tranquillement notre route. Nos bêtes ainsi couchées sur le sable brûlant éveilleront la défiance et la curiosité. Dans quelle direction marchent ces gens? »
« Tu as raison, répondit Hamed ibn Houssein ; ils se dirigent vers le nord-ouest. »
Nous nous remîmes en marche, en inclinant vers le nord-est.
Nous espérions n'avoir point été aperçus quand, à notre grand dépit, nous vîmes arriver vers nous et au galop un des personnages dont la troupe, qui allait à pied, était éloignée de nous d'environ deux mille pas.
J'appelai Hamed.
« Tandis que je continuerai à avancer lentement avec Zeki, lui dis-je, arrête cet homme, trouve un expédient quelconque, mais, en tout cas, empêche qu'il ne me voie de près. Tu as sur toi de l'argent. »
« Bien, va, mais lentement. »
J'avançai tranquillement avec Zeki et abaissai la ferda sur mon visage, afin qu'on ne reconnut pas la couleur blanche de ma peau.
« Hamed salue l'homme, et fait agenouiller le chameau, me dit Zeki qui se retournait. Allons au petit pas.»
Vingt minutes après, l'inconnu sauta en selle et Hamed nous rejoignit.
« Remerciez Dieu qui nous a sauvés! s'écria-t-il; cet homme, une de mes connaissances, est Mouhal le sheikh des Haouara ; il se rend à Dongola avec des chameaux pour porter des dattes à Omm Derman. Il m'a demandé où j'allais en compagnie de l'Egyptien blanc ; il a des yeux de faucon ! »
« Et que lui as-tu répondu ? »
« Je l'ai prié, en sa qualité d'ami, de garder notre secret ; j'ai ajouté à ma prière vingt écus Marie-Thérèse. Nous autres Arabes, tous nous aimons l'argent. Il m'a juré de se taire si, par hasard, il rencontrait nos persécuteurs. Ses gens sont trop éloignés pour distinguer un blanc d'un noir. Allons, avançons ; nous avons perdu du temps? » . Le soleil était sur son déclin quand nous franchîmes la colline de Hobeguie. Une heure après, nous accordions quelque repos à nos bêtes épuisées, campant dans la steppe à une journée de marche à l'ouest du Nil.
Il y avait vingt-et-une heures que nous ne nous étions pas arrêtés ; de tout le jour, nous n'avions pris aucune nourriture; nous avions bu de l'eau une fois seulement. Aussi, malgré la fatigue, fîmes-nous honneur aux dattes et au pain qui constituaient notre souper.
« Donnons à manger aux chameaux et hâtons-nous de partir ; tu n'es pas fatigué ? ajouta le guide. »
« Non, répondis-je ; nous avons coutume de dire en Europe: le temps, c'est de l'argent. Mais ici, le temps, c'est la vie. Faites vite ! »
Les chameaux, à notre grand effroi, ne touchèrent pas à la nourriture. Hamed s'empressa de faire du feu ; puis il prit une branche allumée, y jeta de la résine d'arbre et, tournant autour des bêtes, murmura des paroles incompréhensibles.
« Que fais-tu donc ? » lui demandai-je, étonné :
« Je crains que les foukera (religieux mahométans) du calife n'aient ensorcelé nos chameaux ; suivant notre habitude, j'emploie le remède usité ! »
« Je crains bien plus qu'ils ne soient de mauvaise race ou malades ; laissons-les se reposer encore ; peut-être se remettront-ils? »
Une demi-heure s'écoula. Les animaux ne voulurent pas manger; il était impossible de rester là plus longtemps ; nous les sellâmes et repartîmes. Les bêtes fatiguées refusèrent d'aller au trot, elles marchèrent seulement au pas accéléré.
Le soleil se leva lorsque nous n'étions encore que sur la hauteur nord-ouest de Metemmeh.
Les forces de nos coursiers diminuant de plus en plus nous rendaient très soucieux.
Ils n'allaient qu'au pas et il était clair qu'ils n'atteindraient pas, à un jour de marche, l'endroit situé au nord de Berber, où se trouvait à la lisière du désert, un relais pour changer nos bêtes et où nous attendaient d'autres montures.
L'après-midi, nous laissâmes nos chameaux absolument épuisés, se reposer à l'ombre d'un arbre. Nous résolûmes de nous rendre dans les monts du Ghilf situés à une forte journée au nord-ouest. Là, dans ces montagnes inhabitées, je me cacherais jusqu'à ce que mes guides eussent réussi à se procurer d'autres montures.
A la nuit, nous quittâmes cet endroit ; les chameaux étant suffisamment reposés, prirent une allure assez rapide pour nous permettre d'atteindre le lendemain matin le pied des monts. Cette contrée est absolument inhabitée. Nous mîmes pied à terre et, chassant devant nous les chameaux, nous entrions, après trois heures d'une marche pénible et difficile dans une vallée entourée de rochers escarpés.
Mes guides, étant tous deux de la tribu des Kababish, la montagne du Ghilf est leur pays natal et ils en connaissaient tous les chemins et tous les sentiers. Nous cachâmes entre de gros blocs les mahlusas (selles de chameaux).
« Nous sommes arrivés dans notre patrie, elle protège ses fils ; ne crains rien ! me dit Hamed Houssein. Aussi longtemps que nous serons en vie, tu n'as rien à redouter. Reste ici caché; à quelque distance tu trouveras une fente de rocher d'où jaillit de l'eau. C'est là que j'abreuverai les chameaux. Zeki nous en rapportera du reste une ghirba (outre) pleine; je cacherai aussi les animaux dans un autre endroit afin que le vol des vautours tournant aux environs ne trahisse pas notre séjour. Attends-moi ici, nous verrons ce qu'il nous reste à faire. »
Les guides s'éloignèrent; j'étais seul et quelque peu inquiet. J'avais espéré atteindre directement la frontière égyptienne et échapper par la rapidité à mes persécuteurs ; pourquoi ces empêchements imprévus ?
Deux heures plus tard Zeki revenait apportant l'outre pleine d'eau.
« Goûte l'eau de ma patrie, s'écria-t-il ; vois donc comme elle est fraîche et pure ! Aie confiance ! Si Dieu le veut, il mènera à bonne fin notre entreprise. »
Je bus abondamment ; elle était vraiment excellente.
« Je suis plein de confiance, lui dis-je, pourtant ce retard me met de mauvaise humeur. »
« Malêche koullou seheï bi iradet illahi (cela ne fait rien, c'est Dieu qui dispose). Ce retard a peut-être aussi son bon côté; attendons Houssein. »
Il était plus de midi quand ce dernier arriva. Nous prîmes notre frugal repas composé de dattes et de pain et pendant lequel il fut entendu que Zeki se rendrait auprès de mes amis, gagnés à ma fuite, et dont les demeures se trouvaient à deux petites journées de voyage, afin d'en ramener de bons animaux.
« Je monterai la chamelle, dit Zeki, elle est vigoureuse et point encore rendue; je voyagerai toute la nuit et toute la journée de demain dimanche. Assurément, si Dieu le permet, je serai lundi chez nos amis. Comptez au plus deux jours pour se procurer les animaux ; jeudi ou vendredi, à moins qu'un malheur ne m'arrive, je serai ici avec les chameaux. »
« Reculons plutôt la date, lui dis-je, nous t'attendrons jusqu'à samedi; si tu arrives avant, tant mieux! mais songe bien que notre sort est entre tes mains ; sois prudent, surtout en ramenant les bêtes afin de n'éveiller aucun soupçon. »
« Comptez sur ma bonne volonté et sur notre chance 1 que Dieu vous ait en sa sainte garde ; à bientôt ! au revoir ! »
Il me tendit la main.
Il prit quelques dattes qu'il serra dans son mouchoir et plaça la selle sur son épaule. Hamed lui décrivit la place exacte où se trouvait la chamelle. Zeki nous recommanda d'être prudents et, quelques minutes plus tard il avait disparu.
Nous fîmes place nette pour préparer notre coucher.
« J'ai une proposition à te faire, me dit Hamed après quelques instants. Mon parent Ibrahim Mousa est sheikh de ce district, sa demeure est sise au pied de la
montagne à quatre lieues d'ici. Personne ne nous a vus, j'ai tout lieu de le croire; pourtant j'estime qu'il est préférable de l'avertir de notre arrivée, afin qu'il soit prêt à toute éventualité. Sans te nommer, je lui peindrai notre situation, il est mon cousin, donc il est forcé de nous donner asile; dans le cas où notre retraite serait découverte, ce qui est presque impossible à supposer, il nous avertirait à temps. Si tu es de cet avis, je pars cette nuit afin de le trouver sans être vu de personne; demain, de bonne heure je serai de nouveau auprès de toi.»
« Ton plan est bon; prends de l'argent, mais ne lui dis pas mon nom. »
Le soleil se couchait quand Hamed me quitta, me laissant ainsi seul avec mes pensées. Elles se reportaient vers mes domestiques, vers mes compagnons; tant d'années passées ensemble m'avaient habitué à eux malgré la différence des races et malgré leur caractère plutôt mauvais; mais elles s'envolaient, surtout vers les miens, mes frères et sœurs, mes amis, mes compatriotes. Pourvu, mon Dieu, que mon entreprise réussit! Epuisé, je finis par m'endormir sur ma couche dure; mais, avant l'aube, j'étais éveillé. Mon guide ne tarda pas à arriver.
« Tout va bien, s'écria-t-il, le sheikh, mon cousin, te salue quoique tu lui sois inconnu; il souhaite que Dieu te protège. Aie de la patience ; actuellement, il n'y a rien d'autre à faire. »
Il se laissa choir entre deux blocs de rochers ; on le distinguait à peine à cause de la couleur brune de sa peau ; j'étais assis un peu plus bas, à l'ombre d'un arbre rabougri qui essayait de pousser entre les pierres et tandis
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que Haraed interrogeait l'horizon, nous nous entretînmes de la situation présente et passée du pays.
Soudain, un peu après midi j'entendis le pas d'un homme ; il devait marcher derrière nous ; m'étant retourné, je vis, non sans crainte, à quelque cent cinquante pas, un individu qui grimpait la montagne; ses reins étaient ceints d'une ferda qu'il essayait en cet instant, de ramener sur sa tête. Venant de derrière, il avait dû nous apercevoir.
« C'est un indigène, me dit ïïamed; je crois bon d'aller lui parler, qu'en penses-tu ? »
« Certainement et fais vite; si tu le juges nécessaire, donne-lui quelque argent. »
A pas rapides, mon camarade s'élança à la rencontre de l'homme qui, ayant atteint le dos de la montagne, venait de disparaître à mes regards. Peu après, je les vis tous deux s'approcher de moi.
« Nous avons de la chance, s'écria ïïamed; c'est un de mes nombreux cousins : nos mères sont cousines germaines. »
L'homme s'approcha et me tendit la main.
« Que la paix divine soit avec toi, tu es ici en sûreté! me dit-il. »
Nous nous assîmes. Je lui donnai quelques dattes.
« Goûte, lui dis-je, à nos provisions de route ; comment t'appelles-tu ? »
« Ali woled Fheid, me répondit-il. A la vérité, j'avais de mauvaises intentions à votre égard. Changeant de pâturage, j'arrivai, il y a quelques jours, au pied de cette montagne que tu vois, située là-bas, au midi. En me rendant à la fente du rocher pour constater si l'eau
y est abondante, quoiqu'il y ait des puits dans la plaine, je remarquai les traces de vos chameaux; je les suivis. De loin, j'aperçus la couleur blanche de tes pieds qui sortaient de ta cachette; j'en conclus qu'un étranger se trouvait en cet endroit et j'allais m'en retourner pour revenir de nuit avec quelques camarades et te faciliter ton voyage en t'allégeant de tes effets, ajouta-t-il en riant.
Je remercie Dieu d'avoir rencontré mon cousin, les ténèbres m'auraient peut-être empêché de le reconnaître.»
« Ali Avoled Fheid, reprit mon guide qui l'avait écouté en silence, permets que je te conte une petite histoire :
Il y a quelques années — j'étais encore bien jeune
— au temps de la domination turque, — mon père était slieikh de ces montagnes alors très habitées. Une nuit, un homme qui fuyait vint lui demander asile ; les soldats du Gouvernement le poursuivaient avec fureur, on l'accusait d'être un bandit et d'avoir tué des marchands. Ses femmes tombèrent entre les mains de ses persécuteurs. Longtemps après, mon père qui l'avait tenu caché, se rendit à Berber, le siège du Gouvernement. Par des dons en argent, il arriva à faire gracier l'individu, car il n'y avait, en somme aucune preuve contre lui. Il répondit pour lui en se portant caution et fit libérer ses femmes. »
« Cet homme, interrompit Ali, se nommait Fheid, c'était mon père. Je n'étais point encore né à cette époque, mais ma défunte mère, — que Dieu ait son âme
— m'a conté cette histoire. 0 frère, ce que ton père a fait pour le mien, le fils le fera pour le fils ; je vous suis dévoué; suivez-moi, je vous montrerai, à proximité, une meilleure cachette. »
Nous le suivîmes; deux mille pas plus loin dans la direction du sud nous atteignîmes une sorte de caverne formée par des rochers ; deux personnes y pouvaient tenir aisément.
« Apportez-ici, ce soir, votre bagage. Quoiqu'il n'y ait rien à craindre, ces monts étant inhabités, vous pourrez, cette nuit, choisir une autre couche à proximité. On' ne peut pas savoir ; quelqu'un vous observe peutêtre, sans que vous le sachiez, pour revenir plus tard, ainsi que j'en avais l'intention moi-même.
Mais j'ai beaucoup tardé et ma route est longue ; je vous quitte; demain après le coucher du soleil, je reviendrai et m'annoncerai en sifflant doucement. Portezvous bien, — au revoir. »
Suivant le conseil d'Ali, nous cherchâmes un autre endroit pour passer la nuit ; le lendemain, nous reprîmes possession de notre grotte. Tout le jour, Hamed monta la garde. La faim seulement le décida à revenir vers moi. On acheva le pain, il ne nous restait plus que des
dattes.
Vers le soir, nous entendîmes un léger sifflement : c'était Ali. Fidèle à sa promesse, il venait au rendezvous, nous apportant dans une petite ghirba (peau tannée de jeunes gazelles que les Arabes utilisent fréquemment pour transporter du lait) un peu de lait et, dans sa ferda, du pain (galette de doura).
« J'ai fait croire à ma femme que j'avais à recevoir des marchands, nous dit-il après nous avoir salués; elle est si bavarde qu'il m'était impossible de lui dire la vérité. »
« C'est une particularité dont beaucoup de maris se plaignent aussi dans mon pays, observai-je en riant ;
(bien disposé, du reste, à la vue de l'excellent repas que nous allions faire). »
« J'ai pris des renseignements aux puits, continua Ali, soyez sans inquiétude. Mangez et buvez tranquilloment ; je crois à votre entière réussite. »
Nous fîmes honneur aux mets ; puis, je le priai de se retirer afin que son absence n'inquiétât pas sa famille et n'éveillât pas de soupçons. J'ordonnai, à voix basse, à Hamed de lui remettre quelques écus comme gage de notre amitié.
« Ne reviens pas, lui dis-je, en prenant congé de lui; tes allées et venues paraîtraient suspectes à tes gens, ou pourraient laisser des traces qui trahiraient notre séjour.
Porte-toi bien; je te remercie de ton amitié et de ta fidélité. »
Hamed Houssein fit quelques pas avec son cousin.
« Ali voulait refuser ton argent, me dit-il à son retour; j'ai dû l'obliger à le prendre, ce n'est que dans la crainte de t'offenser, qu'il l'a accepté. »
Nous prîmes nos quartiers de nuit, et sans incident aucun, nous goûtâmes le repos jusqu'au matin. Je me retirai alors dans ma grotte, tandis qu'Hamed reprenait son poste de factionnaire.
Lentement les heures s'écoulèrent ; que de pensées m'assiégèrent et combien ma patience fut-elle soumise à une dure épreuve I Et pourtant, il n'y avait rien à faire.
Notre provision d'eau diminuant, Hamed Houssein prit la ghirba pour se rendre à la source, voulant voir les deux chameaux.
« Mon absence durera quatre heures environ. Reste tranquillement dans ta grotte. Si, le cas échéant,
quelqu'un venait, — que Dieu nous en garde 1 — ce serait en tout cas un indigène, un Kababish, car jamais un étranger n'est parvenu jusqu'ici; retiens-le et dis lui que Hamed woled sheikh Houssein ne saurait tarder à paraître. Mais évite toute querelle et surtout garde-toi de répandre le sang. »
« Je suivrai ton conseil; j'espère toutefois que tu me retrouveras seul. »
Et, en effet, en moins de temps que je ne croyais, mon guide était de retour et sa ghirba était remplie d'eau.
« Les chameaux, me dit-il joyeusement, sont où je les ai cachés ; ils se sont un peu remontés, autant que
j'ai pu en juger donne-moi quelques dattes, je meurs
de faim. ... je vais regagner mon poste d'observation. »
Le reste du jour s'écoula plus lentement encore, mais sans incident. A la nuit tombante, nous regagnâmes notre couche et, après avoir babillé à voix basse, nous demandâmes à la Providence de ne point soumettre notre patience à une trop dure épreuve.
Jeudi, vers midi, soudain Hamed quitta précipitamment son poste et je le vis s'avancer à pas très rapides.
« Qu'est-ce ? lui dis-je. »
« Je vois un homme qui se dirige, au pas de course, vers notre ancienne cachette. Ce doit être un messager. Reste ici jusqu'à mon retour. »
J'attendis les minutes me paraissaient des
siècles ; prudemment j'observai, fouillant du regard le terrain ; à une grande distance, je vis deux hommes qui s'approchaient de la grotte; je reconnus Hamed et avec lui Zeki Bilal.
Je sortis, il m'aperçut et accourut à moi.
« Je te salue, maître ; accepte un heureux message, me dit-il, en me serrant la main. Je viens d'arriver avec deux chameaux que j'ai cachés de l'autre côté ; je vais les chercher. »
Et, sans ajouter autre chose, il redescendit en courant.
Une heure après, il amenait les deux bêtes.
« Comme tu as fait rapidement, lui criai- je tout joyeux, voyons, raconte »
« Je vous ai quittés, commença-t-il, samedi soir et ai voyagé jour et nuit; ma chamelle avançait à souhait de telle sorte que lundi matin j'étais auprès de nos amis ; aussitôt ils firent chercher les chameaux que tu vois ici; mardi, on me les remit et, à l'instant même, je repartis. J'ai marché lentement afin de ne point les fatiguer. Aussi nous pouvons nous mettre en route sur le champ,
«Àh! j'oubliais de te dire que tes amis se sont rendus avec moi à la station convenue à la lisière du désert afin que tout soit prêt; je leur ai donné rendez-vous pour vendredi ou samedi, au plus tard, après le coucher du soleil. »
« As-tu apporté du pain ? Nous n'avons que des dattes pour toute nourriture. »
« Grand Dieu ! dans ma précipitation, j'ai oublié d'en prendre. »
« N'importe ! repris-je, même sans dattes nous terminerons la route. »
« Zeki, dit alors Hamed, selle l'autre chameau ; va avec notre ami et notre frère jusqu'à la source et abreuve les bêtes! Tu m'attendras ensuite jusqu'à ce que je vienne avec mon chameau qui doit s'être suffi-
samment reposé. Quant à toi, ajouta-t-il en se tournant vers moi, reste caché dans le voisinage ; on ne peut pas savoir, il y a beaucoup de gens qui ont soif dans le monde. »
Nous suivîmes son conseil.
Deux heures avant le coucher du soleil, mes compagnons revinrent avec les trois chameaux et les outres remplies. Nous nous mîmes en route.
A la tombée de la nuit, après avoir suivi la direction de l'est-nord-est, nous entrions dans la plaine.
Sans nous arrêter, nous avançâmes toute la nuit ; le matin, d'après le calcul d'Hamed, nous devions avoir fait la moitié du chemin.
« Cette journée sera la plus périlleuse de notre voyage, me dit-il; nous approchons du fleuve et aurons à traverser les pâturages des riverains; que Dieu nous permette d'atteindre notre relais sans être aperçus! »
Le paysage est uniforme ; des steppes parsemés d'une herbe rare; çà et là, quelques touffes de mimosas; un sol sablonneux; par place des pierres.
Nous ne mîmes pas même pied à terre pour manger. Le soleil était au zénith. Au loin, nous aperçûmes un troupeau de moutons et leur berger; nous modifiâmes quelque peu notre direction, tandis que Zeki allait aux informations qui furent nulles. Nous pûmes constater, à maintes reprises, des traces de chameaux, d'ânes, de moutons mais, en somme, rien de suspect.
Le terrain était absolument plat.
« Vois-tu, me demanda Hamed, cette bande large, grisâtre qui partage la contrée du nord au sud-ouest. C'est la grande route des caravanes conduisant de Berber
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à Wadi Gamer et à Dar Sheikhieh. Si nous la franchissons sans être vus, nous n'aurons plus rien à craindre, car entre cette voie et le fleuve le terrain est caillouteux, sans végétation, sans un sentier et, par conséquent inhabité. Mais, écoutez mes conseils! Laissez aller vos chameaux lentement, à une distance de 500 pas l'un de l'autre ; arrivés à la route, nous la suivrons pendant quelques minutes du côté de Berber, puis nous la quitterons pour nous diriger vers Test. Voyez -vous cette colline pierreuse à environ cinq ou six kilomètres? C'est là que nous nous réunirons. De cette manière seulement, nous pourrons détourner, le cas échéant, ceux qui voudraient nous poursuivre. »
Nous ne rencontrâmes personne, quoique la route soit très fréquentée et peu après, nous gravissions la colline.
« Avançons maintenant et ne ménagez pas les chameaux afin qu'ils nous rendent un dernier service, ajoutat-il en riant, tout va bien jusqu'ici. »
Depuis mon départ d'Omm Derman je ne l'avais pas vu rire une seule fois ; je savais que, de ce côté du fleuve, nous n'avions plus rien à craindre. Alors, en avant! Impitoyablement, nous excitions et frappions nos bêtes; on atteignit enfin la Kerraba, après avoir laissé à main droite quelques monts.
La Kerraba est un plateau sablonneux, couvert de pierres noires de la grosseur du poing ou de la tête, serrées étroitement les unes contre les autres et les unes sur les autres ; parfois, l'on rencontre quelques gros blocs isolés. Les animaux épuisés, pouvaient à peine avancer sur ce cailloutis, un véritable casse-cou.
Vers le soir, nous aperçûmes dans le lointain, mais très loin encore, le Nil qui serpentait à travers le pays ; l'obscurité nous prit au moment où nous descendions le plateau ; nous ne tardâmes pas à arriver dans une vallée entourée de collines pierreuses.
On fit halte et les selles furent enlevées. Le fleuve n'était éloigné que d'environ deux heures.
« Notre mission touche à sa fin, dirent à la fois Hamed et Zeki, qui s'assirent et prirent quelques dattes. Demeure ici avec les chameaux; nous irons à l'endroit où doivent se trouver tes amis avec lesquels tu poursuivras ta route. »
Seul, plein d'espérance en l'avenir, mon esprit, mes pensées se reportaient vers les miens, je les voyais, je revoyais ma patrie
Il pouvait être minuit, personne encore. Que signifiait donc ce retard ? si l'on n'arrivait pas, je ne pouvais traverser le fleuve cette nuit même
Deux heures avant la pointe du jour, j'entendis enfin des pas : c'était Hamed.
« Quelles nouvelles m'apportes-tu ? lui demandai-je, tout anxieux. »
« Aucune,» me répondit-il ; il s'assit, rendu de fatigue.
« Impossible de trouver tes amis à l'endroit convenu, reprit-il ; je suis revenu, car tu ne peux rester ici, étant trop exposé au danger d'être vu, dans cette contrée habitée. Zeki est là-bas, qui cherche tes gens. Prends la ghirba sur ton dos, ainsi que les dattes, je ne saurais porter quoi que ce soit, tant je suis épuisé. Viens! Gravissons la Kerraba, tu t'y cacheras entre les pierres. »
Une heure après, nous atteignîmes le plateau.
« Demeure ici, me dit Hamed, forme un cercle avec les pierres ; c'est ainsi que font les chameliers pour se protéger contre le froid, pendant la morte saison ; puis, cache-toi à l'intérieur. Mais, tu sais cela ; tu es un Arabe comme nous ! Ce soir, je viendrai te chercher. Pour l'instant, je retourne auprès des chameaux ; étant connu, je n'ai rien à craindre.
«Si Ton m'interroge, je dirai que je viens de Dar Sheikhieh et que je cherche des gens établis dans la contrée. Heureusement, j'ai ici aussi des parents. »
Il partit, me laissant seul, abandonné.
J'eus bien vite fait de construire un cercle en pierres de la hauteur d'un demi-mètre, dont le centre était assez spacieux pour m'y cacher avec la ghirba et mon fusil.
Dès que les premières lueurs du jour parurent, je rentrai dans ma cachette. Le sol était tendre, sablonneux.
Je garnis de sable mon rempart, de telle sorte qu'on ne pouvait m'apercevoir et, fatigué, je m'y étendis.
A quoi songer si ce n'est aux miens, aux années de captivité, à la colère du calife en apprenant ma fuite, aux incidents, aux difficultés qui pouvaient encore surgir et qui m' apparaissaient même comme infranchissables ....
Et pourtant, je n'ai jamais désespéré ; en pouvait-il être autrement ? Dans quelque situation difficile que je me sois trouvé, je n'ai jamais perdu courage ni confiance en ma bonne étoile ! Et la peur trouve aujourd'hui place en mon cœur ! Peut-être, est-ce parce que je suis enseveli comme dans un tombeau? Mourir aujourd'hui ou demain, n'est-ce point là le sort de tous les hommes ?
Mais mourir seul, délaissé, en pays étranger ! 0 Dieu, toi qui trônes au-dessus des nuages, aie pitié de moi, aie pitié d'un pauvre malheureux, laisse-moi revoir ceux qui me sont chers, mes amis et ma patrie !
Le calme revint en moi ! Eh quoi ! c'était un léger retard, mais mon affaire marchait à souhait ! Cette nuit, je traverserai le Nil, demain je franchirai le désert, deux ou trois jours me sépareront de tout danger et, léger comme l'oiseau, je me hâterai d'aller vers ceux que je désire tant revoir.
Je me pris à rire, rempli des plus douces espérances.
Les rayons du soleil, un soleil brûlant, tombaient perpendiculairement sur ma tête ; je tâchais de me protéger de mon mieux en utilisant ma ferda, lorsque j'entendis un léger sifflement. C'était Hamed qui, l'air joyeux, arrivait à moi.
« Nous avons rencontré tes amis, me dit-il. »
Quelle joie en entendant ces paroles !
« Tu n'as rien à craindre ici, continua Hamed. Zeki trouva tes gens avant l'aube et ils convinrent aussitôt de ce qu'il y avait à faire.
« Ils sont prêts ; ce soir, ils viendront te chercher. Mais, soyez prudents : ta fuite est connue dans le pays.
Viens avec moi maintenant non, reste plutôt ici,
c'est mieux; tu attendras l'obscurité. Je te quitte; viendras-tu seul ou dois-je revenir te chercher ? »
« Il est inutile que tu te fatigues davantage ; je connais l'endroit et vous y trouverai ce soir. »
Le soleil allait disparaître quand, la ghirba et le fusil sur l'épaule, je quittai ma cachette dans laquelle j'avais passé quelques heures tourmentées que je n'ou-
blierai pas et avec la perspective d'avoir à surmonter encore quelques difficultés.
Arrivé auprès de mes amis, je trouvai deux hommes que je ne connaissais pas. Ils me saluèrent : « Nous sommes, dirent-ils, envoyés par ton ami Ahmed ibn Abdallah, de la tribu des Djihemab; nous te conduirons vers le fleuve ; Ahmed lui-même le traversera avec toi.
Sur la rive opposée, des chameaux sont prêts; ils te mèneront à travers le désert. Prends congé de tes guides, leur mission est remplie ! »
Je serrai bien cordialement la main de mes deux vieux amis et les remerciai en termes émus de leur sacrifice.
« Portez-vous bien, au revoir dans des temps meilleurs et surtout plus calmes l »
Nous sellâmes deux chameaux, le troisième fut laissé à mes anciens guides. Un des nouveaux guides prit place à califourchon derrière moi et nous partîmes.
« Comment t'appelles-tu? » lui demandai-je.
« On me nomme Mohammed, maître, et mon camarade Ishaak. »
« Est-ce vous qui m'accompagnerez dans le désert? »
« Non; d'autres auront cette tâche. Mais laisse aller ton chameau à pas lents et quoiqu'il fasse sombre, enveloppe ton visage, c'est plus prudent. Il y a trois jours que de Berber, l'ordre est venu de surveiller étroitement toutes les routes; tu n'as cependant rien à craindre dans
notre pays. »
Après deux heures de marche dans la direction de
l'est-nord-est, nous fûmes à proximité du Nil. Nous
entendions grincer la roue qui sert aux irrigations, les
cris et les éclats de rire des esclaves travaillant avec leurs femmes.
Aussitôt arrivés, Mohammed sauta à terre.
« Faites agenouiller les chameaux lentement, tranquillement afin que leur cri n'attire pas l'attention. »
Sans bruit, les animaux obéirent.
« Demeure ici, jusqu'à ce que nous revenions avec Ahmed ibn Abdallah ! »
Déjà, mes nouveaux guides avaient disparu dans l'obscurité profonde.
Une heure s'était à peine écoulée quand je vis venir quatre hommes. Le plus grand d'entre eux s'approcha de moi et m'embrassa, me pressant sur sa poitrine: « Dieu soit loué ! dit-il, je te souhaite la bienvenue dans le pays de mes pères ; je suis ton frère Ahmed ibn Abdallah de la tribu des Djihemab 1 Crois-moi, tu es sauvé !
«Mohammed, Ishaak, ordonna- t-il, ôtez les selles sans bruit !
« Vous avancerez avec vos chameaux le long du fleuve; à une distance assez grande, vous gonflerez les outres (elles servent en cas de besoin de flotteurs), vous les attacherez au cou des chameaux et traverserez le fleuve en différents endroits. Demain, attendez mes ordres près des pierres qu'on nomme " les rochers du taureau combattant ! "
« Quant à toi, ajouta-t-il, suis-moi ! »
L'individu resté en arrière et lui-même se chargèrent des selles; quelques minutes après, nous atteignîmes la rive du Nil Saint; dans une caverne, nous trouvâmes un canot, à peine assez grand pour nous contenir. Il nous fallut plus d'une heure pour traverser le fleuve. Nous sautâmes
sur le rivage ; l'homme qui nous accompagnait dirigea le petit bateau vers un des rapides du Nil, puis le fit couler à pic. Il regagna à la nage la rive. Le canot avait déjà disparu et avec lui les derniers vestiges de notre traversée.
Après une demi-heure de marche, Ahmed Abdallah me pria de l'attendre quelques instants ; à son retour il m'apporta du lait et du pain.
« Mange et bois, me dit-il; sois certain de la réussite de ton entreprise; oui, j'ose le jurer par Dieu et par son Prophète, tu es sauvé. Mon plan comportait que tu partisses encore cette nuit même, mais il est trop tard; il est préférable que tu attendes jusqu'à demain soir. C'est demain aussi que tes chameaux doivent être abreuvés. Nous sommes cependant ici trop à proximité d'habitations, c'est pourquoi le fils de mon frère, Ibrahim Ali, te conduira à un endroit un peu éloigné d'ici et assez difficile à atteindre. Là, tu m'attendras ! Je vais te procurer un coursier, à moins que tu ne te sentes assez fort pour aller à pied? »
«Je supporterai la marche, répliquai-je; où est Ali?» « Ici ! il te servira du reste de guide dans le désert. » La nuit était des plus sombres. Ibrahim Ali, une ghirba vide à la main, prit d'abord la route suivie par les caravanes qui se rendent à Abou Hammed en longeant le fleuve ; puis, après avoir fait environ six kilomètres, il alla remplir à moitié son outre et nous nous dirigeâmes dans l'intérieur du pays. La marche était rendue difficile et lente par les grosses pierres dont la colline était couverte ; j'étais exténué, chancelant comme un homme ivre. Enfin, nous fîmes halte auprès d'un ravin.
« Nous sommes à la place désignée par mon oncle, me dit Ibrahim qui, jusqu'ici, n'avait soufflé mot. Sois tranquille et sans crainte ! Ce soir, j'amènerai les chameaux et nous partirons. Yoici du pain et de l'eau. Je vais achever mes préparatifs ; porte-toi bien. »
J'étais ainsi de nouveau seul ; de nouveau exposé pendant le jour au soleil brûlant. Il est vrai que je me sentais plus léger, plus disposé à tout supporter, j'allais atteindre enfin mon but !
Les étoiles brillaient déjà au firmament quand j'entendis très distinctement le bruit des sabots d'animaux qui marchaient rapidement sur le sol pierreux.
Je me levai et distinguai Ahmed Abdallah; il était accompagné de deux hommes montés sur des ânes. 11 vint à moi et me pressa sur sa poitrine.
« Dieu soit loué pour ta délivrance l » me dit-il.
Il me présenta les deux personnages venus avec lui.
« Ce sont mes frères ; ils t'apportent tous leurs vœux. »
Je leur tendis la main ; puis, me tournant vers Ahmed :
« Je ne te comprends guère 1 Tu manifestes ta joie »
« Certainement, interrompit-il, car, sans que tu le saches, tu viens d'échapper à un grand danger. Ecoute : Il y a trois jours, l'émir de Berber, Zeki ibn Othman, reçut la nouvelle que les soldats égyptiens se trouvant à Mourad, ayant reçu des renforts considérables, avaient l'intention d'attaquer Abou Hammed, station mahdiste. Zeki ibn Othman envoya des secours à Abou Hammed et, cet après-midi même, 60 chevaux et 300 hommes à pied
sont passés devant nos demeures. Ta connais cette horde sauvage qui se nomme les Ansars. Nous venions de tuer un mouton et préparions tes provisions de voyage lorsque, soudain nous fûmes surpris par eux. Ce qui était destiné pour toi fut avalé en un instant ; après quoi, ils se dispersèrent à la recherche du butin. Pense, combien notre inquiétude était grande à ton égard ; car, enfin, l'un de ces bandits pouvait parvenir jusqu'à l'endroit où tu étais caché. Ils se sont retirés; que la malédiction de Dieu les accompagne! Remercie le Seigneur qui te protège! »
Ma reconnaissance fut grande, en effet, envers Celui qui m'avait sauvé de tant de dangers.
Ainsi que je l'appris plus tard, le commandant en chef de l'armée égyptienne, le général Kitchener Pacha, était arrivé à Wadi Halfa pour diriger les manœuvres annuelles. Le lieutenant-colonel Machell bey, s'étant, à cet effet, rendu de cette ville à Korosko, en passant par Mourad, avec le douzième bataillon soudanais et 200 chameliers, le bruit se répandit qu'on fortifiait Mourad et qu'Abou Hammed allait être attaquée.
« Les chameaux n'arriveront que plus tard, continua Ahmed, je les ai expédiés dans l'intérieur du pays, en apprenant l'arrivée des derviches, de crainte qu'ils ne fussent utilisés par ceux-ci pour le transport des munitions.
«Si tu veux attendre à demain, nous irons te chercher de nouvelles provisions. »
« Non, mon désir est de partir en tout cas aujourd'hui; le manque de provisions ne saurait m'en empêcher; pourvu que les chameaux ne tardent pas trop. »
Ils n'arrivèrent qu'après minuit.
Ahmed Abdallah me présenta mes deux guides :
Slatin Pacha. 51
« Ibrahim Ali, mon neveu que tu connais déjà et Yacoub Hasan, également un de mes proches parents. Ils te conduiront auprès du sheikh Hamed Fadaï, le chef suprême des Arabes Amrab, soumis au Gouvernement égyptien. Par son entremise, tu arriveras en sécurité à Assouan. »
Les outres étant remplies, nous prîmes congé d'Ahmed.
« Je te prie, excuse le manque de provisions ; mais ce n'est point ma faute, reprit Ahmed. Vous avez de la farine et des dattes, assurément ce n'est pas une nourriture bien fortifiante, mais elle suffira quand même pour apaiser la faim. »
Pendant trois heures et demie nous suivîmes la direction de l'est-nord-est et, à l'aube, nous atteignîmes la lisière orientale de Wadi el Homar (la vallée de l'âne). Elle a reçu ce nom à cause des ânes sauvages qu'on y rencontre fréquemment; la végétation y est très rare. Plus loin, la contrée prend le vrai caractère du désert : du sable, à de grandes distances quelques élévations sans le plus petit arbrisseau, sans le moindre brin d'herbe.
Deux jours s'écoulèrent ainsi, presque sans repos; nous arrivâmes le mercredi matin au pied des monts de Nurauei, autrefois habités par les Arabes Bicharia. La vallée s'étend entre de hautes montagnes tombant à pic dans la direction du nord-est et est bordée de mimosas verts. Sur un des côtés latéraux de celle-ci se trouve le puits qui porte le même nom que les montagnes.
Ibrahim Ali mit pied à terre ; s'étant porté vers un point élevé, il nous fît part que le puits était entiè-
rement libre ; nous nous y rendîmes et, à la hâte, les bêtes furent abreuvées et nos outres remplies.
Le puits a un périmètre d'environ 25 mètres sur six de profondeur; vers le milieu, il est taillé en forme d'entonnoir. Sur cette surface inclinée, des pierres faisant saillie servent de marches ; on les utilise pour parvenir jusqu'à l'eau qui se trouve dans le cercle intérieur.
Les puits sont toujours un lieu de rendez-vous et sont fréquemment occupés; aussi nous n'y séjournâmes point. Après avoir franchi les monts de Nurauei, nous entrâmes dans la plaine; après cette dernière course de trois heures, un repos était bien mérité.
Quelle différence entre mes guides ! Les premiers étaient courageux, décidés, prêts à sacrifier leur vie pour moi ou avec moi; ceux qui me servaient actuellement étaient tout le contraire, accomplissant de mauvaise humeur la tâche que leur avait imposée Ahmed Abdallah, se plaignant sans cesse de l'entreprise périlleuse, dont le bénéfice sans doute allait à d'autres, voulant dormir et manger. Grâce à leur négligence, ils avaient perdu en route mes sandales et mon briquet. Dans la suite, ce fut surtout mes sandales dont je regrettais amèrement la perte.
Le lendemain jeudi, nous atteignîmes, vers onze heures, le puits de Douem; bien que les tribus qui s'y arrêtent soient hostiles aux Mahdistes, je jugeai prudent de me tenir caché.
Ibrahim Ali et Yacoub Hasan avaient reçu l'ordre de me conduire chez le sheikh Hamed Fadaï ; ce n'était pourtant point leur intention.
En effet, l'après-midi, ils vinrent me représenter quels dangers planaient sur eux s'ils restaient éloignés
des leurs durant plusieurs jours. De la part du calife et de ses sujets, sérieuse enquête serait faite pour savoir qui m'avait aidé à fuir ; en outre leur tribu étant connue pour ses sentiments amicaux envers le Gouvernement égyptien, non seulement eux seuls avaient à craindre, mais aussi mon ami Abdallah. Bref, ils me prièrent d'accepter leur proposition, en me laissant présenter à une de leurs connaissances qui demeurait à proximité et qui me conduirait plus loin.
Je compris qu'ils me nuiraient plus qu'ils ne me rendraient service et leur ordonnai de terminer l'affaire au plus tôt. Avant le coucher du soleil, ils me présentèrent mon nouveau guide, Hamed Garhosh, un Arabe Amrab qui paraissait avoir plus de cinquante ans.
Celui me salua et, sans autre préambule me dit : « Chacun cherche son avantage. Tes guides que je connais fort bien désirent que je te conduise à Assouan ; j'y suis disposé; mais, quel sera mon bénéfice? »
« Le jour de mon arrivée, lui répondis-je, tu recevras 120 écus Marie-Thérèse et en outre un cadeau dont Timportance variera selon la façon dont tu auras rempli ta mission. »
« Accepté, reprit-il en me tendant la main. Dieu et son Prophète peuvent témoigner que j'ai confiance en toi. Je connais votre race, un blanc ne ment jamais ! A travers des montagnes qui n'ont jamais été foulées par le pas de l'homme, n'ayant que les oiseaux comme témoins de notre course, je te conduirai vers les tiens. Sois prêt ; à la tombée de la nuit, nous partirons. »
Je gardai le plus vigoureux des trois chameaux et pris deux outres pleines d'eau ainsi que la plus grande partie des dattes et quelques galettes de doura.
A peine le soleil fut-il couché que Hamed Garhosh parut. Son fils s'étant rendu dans le district de Roubatat, avec le seul chameau qu'il possédait, pour chercher du blé, Garhosh était ainsi obligé d'aller à pied. Le chemin étant surtout montueux et le chameau ne pouvant trotter, je m'inquiétai assez peu de ce fait, pourvu que mon guide eût bonne volonté et bon jarret. En peu de mots, je pris congé d'Ibrahim et de Yacoub; enchantés mutuellement de nous séparer les uns des autres.
Il fallut deux jours de marche à travers des monts dénudés et des collines pierreuses séparées par quelques petits espaces sablonneux pour atteindre, le dimanche matin, un vieux puits, nommé Shof Aïn. Quoique persuadé qu'il n'était pas fréquenté, je préférai attendre mon guide à environ une lieue de là.
Notre nourriture se composait de dattes et de pain, si j'ose l'appeler ainsi, que nous avions cuit nous-mêmes ; car, quoique Garhosh se vantât d'être passé maître dans son art, nos boulangers auraient hésité à reconnaître pour du pain cette pâte brune, dure et sans goût.
Pour le préparer, mon guide entassa quelques pierres de la grosseur d'un œuf de pigeon et plaça sur ce foyer primitif du bois sec. Ensuite, il pétrit de la farine de doura avec de l'eau dans un plat des plus primitifs également. Au moyen d'une pierre à feu et avec de l'amadou, il alluma son tas de bois. Celui-ci, une fois consumé fut retiré et sur les pierres devenues brûlantes, Hamed répandit sa bouillie qu'il couvrit avec la braise. Quelques
minutes après, il me présentait ce qu'il venait de fabriquer, un produit dur comme une planche qu'il débarrassa de la cendre et des pierres au moyen d'un petit bâton .... N'importe, nous le mangeâmes de bon appétit, presque avec plaisir, ce qui confirme une fois de plus que la faim est le meilleur cuisinier.
Nous jugeâmes notre repos suffisant et, quelques heures après avoir quitté le puits, nous abordâmes la première montagne de l'Etbai.
Cette chaîne de montagnes située entre la Mer Rouge et le Nil est habitée dans sa partie méridionale par les Arabes Bicharia et les Arabes Amrab ; au nord, par la tribu des Ababda. Entre ces monts élevés, noirs, parfois coupés à pic, sans végétation, courent de larges vallées où croissent en abondance des arbres et dans lesquelles ces tribus font paître leurs troupeaux de chameaux.
Les chemins sont presque impraticables; néanmoins, sans repos, nous avançâmes, tant j'avais hâte de terminer au plus tôt ce voyage et de revoir ma famille.
Nous n'avions plus rien à craindre, nous trouvant sur le territoire égyptien et hors de la puissance des Mahdistes ; mon guide pourtant désirait que nous passions inaperçus. Il craignait d'être reconnu par des gens en rapports commerciaux avec le Soudan. Il demeurait, en effet, à la frontière des Mahdistes ; et ses affaires l'appelant fréquemment à Berber, ses fonctions présentes de guide pouvaient avoir des suites fâcheuses pour lui.
On pouvait lui appliquer ces mots : « l'esprit est prompt, mais la chair est faible. »
A son âge, il souffrait de la nourriture, de notra marche forcée et du froid parfois très sensible ; je lui
donnai ma gioubbe, ne gardant, sur mon corps nu, que la ferda et Thisam.
Pour l'aider encore, je lui cédai pendant les quatre derniers jours mon chameau et, comme mes guides avaient perdu mes sandales, je le suivis, pieds nus sur le sol pierreux. Physiquement, je l'avoue, ce fut le moment le plus dur de ma fuite.
Oui, même notre unique chameau voulut nous laisser en panne. S'étant blessé au pied de devant et s'étant, en outre, heurté violemment à une pierre pointue, le pauvre animal pouvait à peine marcher. Je me vis forcé de sacrifier ma ceinture de laine; j'en fis une sorte de chausson que je mis au chameau; chaque jour il fallait renouveler le bandage. Ce procédé est utilisé par les tribus du nord du Darfour qui emploient non de la laine mais du cuir ; j'étais heureux, en cet instant, de connaître ce fait.
Enfin ! le samedi 16 mars, comme nous descendions des hauteurs, j'aperçus, au lever du soleil, le Nil et, làbas, sur ses bords Assouan !
Comment décrire les sentiments de joie qui s'emparèrent alors de moi !
Mes souffrances avaient pris fin ! J'étais sauvé de ces mains fanatiques, barbares; mes yeux voyaient pour la première fois, et depuis de si longues années, une ville habitée par des hommes civilisés, dans un royaume administré par son possesseur légalement et justement !
Les officiers anglais et égyptiens au service de S. A. le Khédive apprirent au dernier moment mon arrivée inattendue; ils me reçurent avec joie dans le bâtiment du commandant où l'on s'ingénia à me faire oublier toutes mes peines.
Le major général Hunter Pacha, commandant le corps de la frontière, justement arrivé de Wadi Halfa, ses officiers supérieurs: Jackson bey, Sidney bey, Machell bey, le major Watson et d'autres dont j'oublie momentanément les noms me fournirent de la façon la plus
gracieuse, des habillements, du linge, etc Avant
même de m'habiller, je dus consentir à me laisser esquisser par mon ami Watson, ce à quoi, du reste, je consentis avec plaisir. Je priai Boutros bey Cerhis, aujourd'hui vice-consul anglais à Assouan, de remettre à mon guide, Hamed Garhosh, les 120 écus Marie-Thérèse ; je lui donnai quelque argent, des habits et des armes et le major général Hunter Pacha, en signe de joie, lui fit présent de dix livres. Devenu ainsi si rapidement un homme aisé, il prit congé de moi tout ému.
Des télégrammes de félicitations ne tardèrent pas à me parvenir ; le premier fut celui du colonel Lewis, tant en son nom personnel qu'au nom de la garnison de Wadi Halfa ; puis, celui du très honoré chef de notre agence diplomatique, le baron Heidler von Egeregg dont le dévouement fut sans borne à mon égard ; puis, du major Wingate bey, cet ami si désintéressé. Le baron Victor Herring et son fils, en voyage ici, furent les premiers compatriotes qui me saluèrent.
Par un hasard des plus heureux, le paquebot des messageries levait l'ancre l'après-midi même. Je l'utilisai
naturellement. Quand je montais à bord, l'hymne national autrichien retentit, faisant couler mes larmes, tandis que tous les officiers qui m'accompagnaient ainsi que de nombreux touristes de toutes les nations poussaient des cris de joie.
J'étais ému, saisi, honteux ! Quoique m'étant efforcé de conserver dans tous les cas mon honneur, ce que chaque officier aurait fait du reste, je n'avais rien accompli qui pût mériter tant d'honneurs, ma captivité ayant été plus riche en souffrances qu'en services.
Machell bey, le commandant du l2ème bataillon soudanais, dont les manœuvres de Wadi Halfa à Mourad avaient été cause que les Mahdistes avaient dévoré mes provisions et que j'eus tant à souffrir de la faim dans le désert m'accompagna. Je pris ma revanche ! Il dut satisfaire à tous mes désirs touchant le boire et le manger, peine dont il s'acquitta du reste avec une amitié remarquable et une ponctualité militaire.
Nous arrivâmes à Louxor le dimanche soir ; je fus de nouveau reçu admirablement par tous les voyageurs européens. C'est là que je reçus, par l'entremise du baron Heidler, le premier salut télégraphique de mes chers frères et sœurs, de Vienne.
Famille — Patrie ! Comme ces mots sonnaient harmonieusement à mes oreilles !
A cinq heures, le lundi après-midi, nous atteignîmes Ghirgheh, la station terminus du sud des chemins de fer égyptiens ; l'express nous transporta au Caire où nous arrivâmes le mardi 19 mars, à 6 heures 10 minutes du matin.
Malgré cette heure matinale, le baron Heidler von Egeregg et ses fonctionnaires, le consul, docteur Cari
Ritter von Goracuchi avec son personnel avaient tenu à venir me saluer sur le quai de la gare. Plus loin se trouvait aussi mon cher ami Wingate bey, que je ne saurais assez remercier, ni en paroles, ni en actions, de tout ce qu'il fit pour moi ; puis, le Père Rossignol i, le correspondant du "Tirnes" et d'autres. Un photographe, à l'affût, prit aussitôt un instantané !
On me conduisit au palais de l'agence diplomatique austro-hongroise; les appartements qui m'y étaient réservés étaient décorés aux emblèmes et aux couleurs de ma chère patrie, ornés des plus belles fleurs. A l'entrée étaient écrits ces mots : Bienvenue sur le sol natal.
Pendant des mois, je goûtai là l'hospitalité la plus large, la plus cordiale du baron Heidler qui avait tant fait pour ma délivrance. Ses soins infatigables à mon égard qui dépassaient de beaucoup les limites de sa mission me tinrent lieu de patrie et de famille.
Le jour de mon arrivée, je reçus encore de nombreux télégrammes m'apportant les salutations et les félicitations de ma famille, de mes amis, de mes camarades d'études, de mes compagnons d'armes et autres.
Au Caire même, je trouvai S. A. R. le Duc de Wurtemberg et le général de cavalerie, le prince Louis Esterhazy qui, autrefois, commandait la campagne de Bosnie à laquelle j'avais pris part comme jeune lieutenant de réserve ; après s'être intéressés à mon sort, ils eurent la bonté de m'exprimer de la façon la plus cordiale la joie qu'ils éprouvaient de me voir libre.
S. A. le Khédive me reçut avec une grâce touchante; me promut au grade de colonel et me décerna le titre de Pacha.
Quelques jours après mon arrivée, j'étais sur le balcon du palais du consulat et admirais les fleurs aux corolles veloutées et leurs feuilles chatoyant au soleil comme de riches étoffes, premier sourire de la végétation à la nature qui renaissait soudain, ces mots revinrent à ma mémoire: Falz-Fein, Ascania-Nova, gouvernement de Tauride, Russie méridionale. Je ne fis qu'un saut dans ma chambre et avisai l'ancien possesseur de la grue comment elle avait été vue et tuée à la fin de 1892. Que de réminiscences, que de vieux souvenirs en traçant ces lignes et combien j'étais heureux de pouvoir satisfaire le vœu de M. Falz-Fein. Les remerciements qui ne tardèrent pas à me parvenir me prouvèrent, du reste, que mon intérêt pour ce petit épisode était justifié.
Le Père Joseph Ohrwalder, missionnaire à Souakim lors de mon arrivée, vint au Caire pour me saluer. Il me fournit ainsi l'occasion de le remercier, lui, mon compagnon de souffrances pendant tant d'années, au moins par des paroles, pour son désintéressement, pour l'activité qu'il déploya touchant ma fuite.
Je fus, à la vérité, tellement assailli de toutes parts par des personnes qui s'intéressaient à moi ou qui m'interrogeaient par pure forme ou par curiosité, on me rendit tant d'honneurs dans les cercles et dans les sociétés que, franchement, je trouvai à peine le temps de respirer. Le contraste entre ma vie passée et ma vie actuelle était si grand que parfois il me semblait avoir fait un long rêve.
Enfin, je retrouvai le repos et surtout l'indépendance que j'avais presque totalement perdue, me préparant ainsi à un travail sérieux.
812 CHAPITEE XIX.
Je ne puis toutefois songer à mes années de captivité sans remercier du plus profond de mon cœur le Tout- Puissant de sa protection constante, de sa grâce immense et le bénir de m'avoir permis de revoir libre les miens et ma patrie.
Conclusion.
Afrique, aujourd'hui et autrefois.- Le Soudan passé et présent. - Début, progrès et déclin du Mahdisme. - Sa durée. - Position actuelle du calife. - Empiétement européen. - Les Blancs dans le Bahr el Ghazal. - Importante position stratégique de la province.— Le temps et la marée n'attendent personne. — Je retrouve mon épée longtemps perdue. — Un dernier mot.
Après avoir été près de 17 ans en Afrique, y compris 11 années de captivité pendant lesquelles toute communication avec le monde civilisé me fut coupée, j'eus enfin le bonheur de rentrer en Europe.
Que de changements en Afrique durant ce laps de
temps !
Des régions où Livingstone, Speke, Grant, Baker, Stanley, Cameron, Brazza, Junker, Schweinfurth,Wissmann Holub, Lenz et des centaines d'autres explorateurs ont risqué leurs vies sont maintenant accessibles à la civilisation. Des postes militaires et des stations offrant la sécurité et facilitant le commerce qui devient de jour en jouiplus actif, ont été établis dans ces régions où l'explorateur a rencontré autrefois les plus grands dangers. A l'est, l'Italie, l'Angleterre, l'Allemagne; à l'ouest, le Congo, la France et l'Angleterre, augmentent chaque jour leur
influence, et sont sur le point de se donner la main au centre de l'Afrique. Des tribus sauvages, qui par leur manière de vivre, se rapprochaient plus de la brute que de rhomme, commencent à connaître de nouveaux besoins et à comprendre qu'il existe des êtres qui leur sont intellectuellement supérieurs et qui par les ressources de la civilisation moderne, sont devenus invincibles même dans les pays étrangers. La partie nord des états musulmans encore indépendants, le Wadaï, le Bornou, et le royaume des Fellata seront sans doute obligés de conclure, tôt ou tard, une alliance avec quelques-unes des puissances qui s'avancent, afin de conserver leur régime héréditaire.
Au centre de l'Afrique, entre les pays mentionnés ci-dessus et les puissances avancées de l'est, du sud et de l'ouest, se trouve l'ancien Soudan égyptien, qui est maintenant sous la domination du calife Abdullahi, le chef despotique des Mahdistes. Aucun Européen ne peut s'aventurer à traverser les limites de ce pays fermé à toute civilisation. La mort ou la captivité perpétuelle, tel serait son sort. Ce pays s'étend au sud, le long du Nil jusqu'à Redjaf, à l'est et à l'ouest de Kassala jusque près de Wadaï. Ce n'est que dans une courte période de dix années que le pays a été si misérablement assujetti. Pendant plus de soixante-dix ans, depuis l'époque de Mohammed Ali, il resta sous le Gouvernement de l'Egypte et était ouvert à la civilisation. Dans les villes principales se trouvaient des marchands égyptiens et européens. A Khartoum même, les puissances étrangères avaient leurs représentants. Les voyageurs de toutes les nationalités pouvaient non seulement traverser sans empêchement le
pays, mais ils rencontraient encore secours et protection. Des communications télégraphiques et postales régulières facilitaient les rapports avec les pays les plus éloignés. Les mosquées, les églises chrétiennes, les écoles fondées par les missions dirigeaient l'éducation morale et religieuse de la jeunesse. Le pays était habité par différentes tribus qui, bien que disposées à être en lutte les unes contre les autres, retenues qu'elles étaient par la force et la sévérité du Gouvernement, n'osaient pourtant pas rompre la paix. Il régnait sans doute un certain mécontentement dans le pays et, dans les chapitres précédents, j'ai montré comment la cupidité et le mauvais fonctionnement des employés officiels avaient poussé les habitants à la révolte. J'ai cherché à démontrer comment Mohammed Ahmed a su tirer avantage de l'esprit du peuple, sachant bien que seul un facteur religieux pouvait réunir les différentes tribus ennemies ; il se donna, en conséquence, comme le Mahdi envoyé par Dieu pour délivrer le pays du joug étranger et pour régénérer la religion, attisant ainsi l'élément du fanatisme qui jette une si lugubre lueur sur ces sombres événements dont l'histoire des douze dernières années du Soudan est remplie. Sans ce fanatisme, la révolution n'aurait jamais pu avoir un tel succès ; avec ce fanatisme et par lui un enthousiasme guerrier a été soulevé, tel qu'il faut remonter au moyen-âge et même plus loin en arrière pour en trouver un pareil.
J'ai cherché à dépeindre point par point les causes dominantes qui conduisirent à cette triste situation actuelle ; ces causes, il est vrai, se sont bien affaiblies dans leurs effets depuis le temps où le Mahdi et son successeur
étaient à l'apogée de leur puissance; mais néanmoins la situation doit être étudiée avec prudence et il est nécessaire d'avoir une connaissance parfaite des circonstances et de leur développement historique pour comprendre exactement les conditions dans lesquelles cette vaste étendue de pays tombée maintenant dans un état indescriptible de décadence morale, politique et économique pourra être rendue à la civilisation.
Dans le Soudan, nous avons sous les yeux le triste exemple d'une civilisation nouvelle encore, mais capable de développement, anéantie soudainement par des tribus sauvages, ignorantes, presque barbares, qui ont élevé sur les restes dispersés de cette civilisation une forme de gouvernement basée jusqu'à un certain point sur les principes qu'elles ont trouvés existant, mais dont elles ont foulé aux pieds la justice et la moralité et, elles ont arboré une domination remplie de la plus noire injustice, de la plus profonde immoralité, de la plus impitoyable barbarie. Il est presque impossible de rencontrer dans les temps modernes un pays où a régné pendant environ un demi-siècle un certain degré de civilisation et qui en si peu de temps soit retombé dans un état se rapprochant autant de la barbarie.
Considérons un instant en quoi consiste cette nouvelle puissance qui s'est élevée si soudainement et qui enraye complètement tous les efforts civilisateurs du monde européen qui ont eu lieu dans presque toutes les autres parties du Continent africain.
J'ai cherché à dépeindre comment au commencement de l'élévation au pouvoir du Mahdi, tout le pays ne formait qu'un cœur et qu'une âme avec lui, comment
après sa mort, le fanatisme réel s'affaiblit peu à peu pour faire place à un pouvoir temporaire caché sous le manteau de la religion. Le calife et les tribus arabes de l'ouest, en usurpant la place des Egyptiens qu'ils avaient anéantis, gouvernent les populations malheureuses avec un sceptre de fer, une telle oppression et une telle tyrannie qu'elles souhaitent ardemment le retour d'un gouvernement qui leur donnerait le repos et la paix. Il n'est pas nécessaire de répéter ici les horreurs et les cruautés qui ont été exercées par le calife et ses partisans pour maintenir leur pouvoir ascendant, il suffit pour le but que je me propose, de rappeler qu'au moins les 3/4 de la population totale ont succombé à la guerre, à la famine, aux maladies et aux exécutions, tandis que la majorité des survivants n'est pas mieux traitée que des esclaves. Le terrible fléau de l'Orient, la traite des esclaves avec toutes ses horreurs, se propage de nouveau dans le pays ; parmi ses victimes, il se trouve un grand nombre de chrétiens abyssins, de Coptes et d'Egyptiens.
L'empire du calife avait presque la même étendue que celle de l'ancien Soudan égyptien; seulement dans ces derniers temps, la sphère de son pouvoir s'est restreinte. Mais que la condition de ces districts a changé! Des contrées prospères, ayant une population nombreuse ont été réduites en vastes déserts. Les grandes plaines sur lesquelles les Arabes de l'occident erraient, sont abandonnées et parcourues par des animaux sauvages; les anciennes demeures des habitants du Nil sont maintenant occupées par ces tribus nomades qui en ont chassé les propriétaires légitimes ou les ont réduits à l'esclavage afin qu'ils travaillent la terre pour leurs nouveaux maîtres.
Slatin Pacha. co
Privés de tous moyens de défense personnelle, poussés à un état de désespoir par l'oppression de la tyrannie, sans espérance d'être jamais délivrés de leurs oppresseurs, leur force de résistance est brisée ; le reste, relativement minime, des habitants du fleuve n'est guère au-dessus des esclaves. Que peuvent-ils faire eux-mêmes ? Comment peuvent-ils échapper à leurs tyrans?
C'est une folie de croire que le pays peut se relever par ses propres forces, par une révolution intérieure. Le secours doit venir du dehors et les populations locales doivent bien se persuader que, une fois le premier pas fait pour rétablir l'autorité du Gouvernement, il n'y aura pas à revenir en arrière. Elles doivent être convaincues que le pouvoir du calife sera définitivement anéanti et qu'une nouvelle ère de civilisation surgira pour ne plus disparaître. Alors et seulement elles remettront de tout cœur leur sort entre les mains des puissances qui s'avancent et prêteront leur concours pour détruire complètement l'édifice chancelant. Il ne faut cependant pas croire, que ce pouvoir, quoique dépeint par moi, comme déclinant, s'éteindra de lui-même dans une période de temps relativement courte.
Le lecteur attentif verra clairement par les derniers chapitres que les moyens employés par le calife pour assurer sa position contre tous ses ennemis intérieurs étaient et sont encore couronnés de succès ; si son autorité n'est menacée par aucune influence venant du dehors, je ne vois pas de raison pour qu'il ne conserve point son ascendant aussi longtemps qu'il vivra.
Après sa mort, il peut se produire un bouleversement intérieur qui selon les circonstances, renversera la dynastie
qu'il s'efforce de fonder. Mais reste à savoir si ce pays malheureux se rapprocherait, par ce fait, de l'influence civilisatrice.
Considérée en conséquence sous ce point de vue, la délivrance du Soudan n'est à espérer qu'avec l'aide du dehors. Ceux qui s'intéressent à la position actuelle de ce pays ne doivent pas oublier que les conditions n'y sont plus les mêmes qu'au temps d'Ismaïl Pacha, alors que l'influence civilisatrice n'était représentée que par le Gouvernement égyptien et que les diverses contrées situées au-delà de la sphère égyptienne étaient des états barbares presque inconnus des Européens et des Arabes, ce qui est presque le contraire aujourd'hui.
Le Soudan, relativement civilisé autrefois, est maintenant occupé par un pouvoir barbare hostile à l'influence européenne et ottomane. Il coupe le chemin de l'Afrique Centrale et exclut de la culture des pays qui, auparavant, étaient accessibles à l'influence commerciale et civilisatrice, tandis que les diverses contrées qui bordent le Soudan, sont ouvertes peu à peu à la culture, les rapports avec le monde extérieur sont facilités, le commerce écarte les obstacles de son chemin et prospère. La sécurité augmente sous le protectorat des puissances européennes et les indigènes en viennent à comprendre que ce serait une folie pour eux de combattre contre les moyens tout puissants de la civilisation.
Passant de la généralité aux détails, voici comment la situation actuelle se présente à peu près:
A l'est, l'influence égyptienne reprend lentement, fort lentement, son terrain perdu, dans le voisinage de Souakim et de Tokar ; au sud-est les Italiens ont conquis
Kassala et forcé les Mahdistes à élever une importante ligne de défense sur la rive occidentale du fleuve Atbara ; plus au sud, les Abyssins ne montrent pour le moment aucune intention de changer les relations qui existent entre eux et les Derviches, et dans le pays montagneux de Fazogl et du Nil Bleu, les habitants se sont affranchis avec succès du tribut envers le calife. Plus loin, dans le sud, aux sources du Nil, l'influence de l'Angleterre se fait sentir dans les régions où Speke, Grant, Baker et d'autres ont conquis une renommée immortelle par leurs explorations et le,urs efforts couronnés de succès contre l'esclavage et la traite des esclaves; ces contrées, dans un temps peu éloigné, seront reliées à la côte par un chemin de fer qui offrira aussi au commerce des provinces du sud de l'Equateur et aux régions adjacentes les moyens nécessaires de communication. A côté de ces possessions anglaises, vient l'Etat libre du Congo; dans les dernières années, il a su gagner par son influence d'immenses étendues de pays, non seulement dans le voisinage de Mboma et d'Oubanghi, mais aussi dans maints districts de la province du Bahr el Ghazal, dans l'Equateur jusqu'à proximité de Redjaf (vallée du Nil) tandis que dans les districts du Haut Oubanghi, les pionniers français aspirent à réaliser leurs rêves coloniaux.
Encore plus loin, au nord-ouest, l'autorité du calife est menacée par des tribus qui lui sont hostiles et qui tôt ou tard se soumettront à l'influence pénétrant de l'ouest et du nord de l'Afrique. A l'extrême nord se trouve la puissance égyptienne qu'Abdullahi commence peu à peu à craindre comme étant probablement la première à intervenir dans son empire chancelant. En un mot, la
position offensive et défensive du Soudan est la suivante: toute puissante dans son domaine intérieur, mais menacée extérieurement de tous côtés. Il est presque hors de doute que devant la marche continuelle en avant des forces civilisatrices, l'empire du calife ne tombe en morceaux.
Qu'arrivera-t-il alors? L'Egypte s'emparera-t-elle de nouveau du pays dont elle a été un jour la maîtresse légitime? Si oui, les puissances qui se sont avancées dans ces dernières années pour civiliser l'Afrique consentiront-elles sans conditions à la restitution de cet ancien droit ? Seront-elles assez généreuses, une fois établies sur les bords du Nil pour ne pas couper le fleuve qui donne la vie à l'Egypte, en y plaçant des canaux et en y établissant des appareils hydrauliques? Renoncerontelles volontairement aux avantages qu'elles ont acquis par de grands sacrifices afin de ne pas empiéter sur les droits légitimes de l'Egypte ? Toutes ces questions rentrent dans le domaine politique qui n'est pas de mon ressort.
Je suis seulement en mesure d'exprimer mon point de vue sur l'importance et la valeur du Soudan pour l'Egypte, et à ce sujet j'ai eu sans doute l'occasion de me former une opinion solide et positive. Les raisons qui ont porté Mohammed Ali, il y a trois quarts de siècle, à prendre possession du Soudan existent toujours encore. Comme le Nil est la source vitale de l'Egypte, tous les efforts doivent être faits pour préserver la vallée du Nil d'invasions. Ainsi, chaque pas en avant, hors de l'influence égyptienne, vers le Nil, est regardée naturellement avec le plus grand dépit par ceux qui sont sensibles au
danger qu'amènerait sur les bords de ce fleuve important la fondation de colonies d'origines étrangères dont l'intérêt personnel prédominerait au détriment des progrès et de la prospérité de l'Egypte et lui porterait par ce fait un préjudice incalculable.
J ai eu l'occasion, dans ce livre, de dire combien grande était l'importance de la province du Bahr el Ghazal pour l'Egypte; il n'est peut-être pas hors de propos ici de résumer encore une fois la position particulière que cette province occupe par rapport au reste du Soudan.
Elle embrasse un territoire excessivement fertile, d'une énorme étendue, arrosé par un labyrinthe de fleuves, couvert de forêts dans lesquelles les éléphants abondent. Le sol est extraordinairement bon et productif; il y a principalement une grande quantité de cotonniers et d'arbres à caoutchouc. D'immenses troupeaux trouvent une nourriture abondante dans les vallées où croît une herbe succulente.
La population peut bien s'élever à 5 ou 6 millions d'âmes, de nature guerrière, capables de faire de bons soldats.
De plus, les constantes hostilités entre les nombreuses tribus empêchent toute coopération et toute unité, c'est pourquoi il serait facile à une puissance étrangère, même avec des moyens modestes, de pénétrer dans cette province morcelée par la politique, et de s'y maintenir.
Le port du Bahr el Ghazal était Mechra er Rek, ^ue les bateaux à vapeur de Khartoum touchaient régulièrement, s'ils n'étaient pas retenus, ce qui arrivait fré-
quemraent, par la végétation flottante obstruant parfois le cours du Nil supérieur.
Juste au sud de Fashoda le fleuve émerge de ce qui peut avoir été le lit d'un ancien lac. Dans ce grand marais coule un grand nombre de ruisseaux qui serpentent et par la masse de plantes qu'ils charrient, sont complètement fermés et forment une véritable barrière au travers de laquelle le voyageur doit fréquemment faire son chemin au moyen de Tépée et de la hache. L'expédition de Sir Samuel Baker (1870-74) a été retenue de ce fait pendant une année.
La position géographique et stratégique de cette province en la comparant au reste du Soudan rend la possession du district du Bahr el Ghazal d'une absolue nécessité. Un pouvoir étranger, indifférent aux intérêts égyptiens, ayant à ses ordres les vastes ressources de cette grande contrée, qui sont estimées à une beaucoup plus grande valeur, aussi bien en hommes qu'en matériel, que celles d'aucune autre partie de la vallée du Nil, se placerait dans une position prédominante telle, qu'il mettrait en danger une occupation quelconque par l'Egypte de ses provinces perdues. Une tentative faite pour conquérir le Nil au dessus de Mechra er Rek ou du Bahr el Ghazal, ou Bahr el Arab, rencontrerait sans doute une résistance de la part des Mahdistes; mais si une telle tentative réussissait, elle aboutirait probablement à leur destruction. Si, par conséquent, le calife apprenait un jour que le pouvoir des Blancs est plus grand au Bahr el Ghazal que ses informations présentes ne le lui font supposer, il engagerait une campagne contre eux et serait forcé d'envoyer du renfort d'Omm Derman.
Or, ce serait dangereux pour lui, car une partie considérable de ses troupes se trouverait engagée par la nécessité de garder de grandes forces sur les points menacés de l'Atbara vis-à-vis de Kassala et dans les provinces de Dongola.
Telle était la situation de ces districts du sud et de l'ouest lorsque je quittai le Soudan. Depuis mon arrivée dans les pays civilisés, j'ai souvent lu dans les journaux des rapports étranges et contradictoires sur la situation dans ces régions éloignées; bien que je me range tout à fait à l'avis de l'opinion que la marche progressive et constante des puissances européennes finira bien par avoir pour conséquence la chute de l'empire mahdiste, par ma position exceptionnelle, unique, pendant des années, au centre de la domination derviche, je me sens le droit de donner un mot d'avertissement au pays dont je me suis efforcé de soutenir les intérêts pendant si longtemps et dont je ne vois en effet la prospérité et le bien-être futurs que dans la conquête à nouveau du Soudan égyptien. Je voudrais attirer l'attention sur le vol rapide du temps et bien faire comprendre que le temps et la marée n'attendent personne et pendant que l'on regarde avec des yeux pleins d'envie les provinces perdues, il existe toujours la possibilité qu'elles viennent à tomber dans les mains d'autres avec lesquels il sera plus difficile encore d'en venir à bout qu'avec le calife. Le Soudan f dans d'autres mains que dans celles des Egyptiens, mettrait en jeu son existence tandis qu'une sage administration des provinces du Nil reconquises par l'Egypte ne profiterait pas moins à la mère patrie qu'au Soudan luimême. Par ces quelques mots d'avis sincères adresses au
pays au service duquel je suis rentré avec joie après 11 ans de captivité, je suis arrivé à la fin de mon récit. Que le lecteur me permette de terminer en narrant un léger incident que, si j'étais superstitieux, je considérerais comme un présage heureux pour la reprise de ce qui était perdu.
En 1883, au mois de décembre je fus, par la force des circonstances, obligé de rendre au Mahdi i'épée que j'avais reçue en entrant comme officier dans Tannée autrichienne, cette épée que j'avais portée en Bosnie, puis plus tard au Soudan, et qui portait mon nom gravé en lettres arabes. Elle me fut remise au mois d'août 1895 par Mr. John Cook aîné, chef de la raison sociale Thomas Cook et fils, dans son bureau à Ludgate Circus, lorsque j'arrivai à Londres et assistai au congrès géographique.
Mr. John Cook avait acheté cette épée en 1890, à l'occasion d'un voyage sur le Nil entrepris par un habitant de Louxor ; l'inscription arabe avait attiré l'attention de mon ami le major Wingate bey qui la déchiffra et y reconnut mon nom. Je suppose que le Mahdi fit présent de mon épée à l'un de ses hommes qui, en 1889 prit part à l'invasion de l'Egypte, par Negoumi ; quand ce redoutable émir fut défait par le général Sir Francis Grenfell, sur le champ de bataille de Toski, il est probable que le porteur de mon épée fut aussi tué, et que celle-ci fut ramassée sur le champ de bataille par un habitant des environs, duquel Mr. Cook l'avait acquise.
Avoir perdu dans les déserts du Darfour l'épée à laquelle je tenais beaucoup, la retrouver au cœur de Londres me semble être presque plus qu'un simple hasard.
Pendant ces 16 dernières années, j'ai mené une vie pleine d'étranges vicissitudes ; j'ai cherché à décrire aussi simplement que possible ce que j'ai vu, la façon dont j'ai vécu, incidents extraordinaires parfois.
J'espère que mon récit trouvera quelque intérêt auprès de ceux qui témoignent de la sympathie au sort du Soudan égyptien et à ses captifs; mon plus sincère désir est que mon expérience soit de quelque utilité quand, si Dieu le veut, le temps pour agir sera venu.