AVANT-PROPOS
Jécrirai sans doute quelque jour tout un livre sur Ferdinand Brunetière. Ce fut, m'a-t-on dit, son vœu secret. Il avait bien voulu approuver la méthode et l'esprit de l'étude que j'ai jadis consacrée à Tainci et il souhaitait, si je lui survivais, que je pusse retracer aussi « l'histoire de sa propre pensée et de ses écrits y>. Ce vœu correspond trop bien à un désir tout intime de ma part pour que je n'essaye pas de le réaliser à mon heure.
Il va sans dire qu'un travail de ce genre ne saurait s'accomplir à trop brève échéance. Il ne saurait suffire, pour le mener à bonne fin, de relire, même de près, et de « mettre en fiches 7> une œuvre considérable et extrêmement variée. Cette œuvre, pour la bien comprendre et pour la juger avec équité, il faut, si je puis dire, l'éprouver longuement ; il faut la vivre ; il faut, par tous les moyens en notre pouvoir, déchiffrer lentementi et tâcher de percer de part en part la personnalité intellectuelle et morale qu'elle recouvre, et qu'elle exprime parfois d'une
manière fort insuffisante et incomplète. Enfin, il faut attendre que le temps ait fait son œuvre, et en nous suggérant un plus grand nombre de termes de comparaison, nous conduise au point de perspective nécessaire et nous permette de ne pas fausser les proportions véritables, de rétablir toutes choses en leur vrai rang et en leur juste place*
 ceux qui, par des communications de correspondance, des indications biographiques ou bibliographiques, voudraient m'aider dans cette tâche dont je crois savoir toutes les difficultés, j'adresse ici d'avapce l'exjpression de ma vive gratitude* Uhistoire d'une pensée si puissamment représentative, et qui a été si activement mêlée à l'histoire intellectuelle et morale de notre temps doit être, ce me semble, une œuvre un peu collective.
Et en attendant, il m'a paru qu'il ne serait pas inutile de recueillir ces pages où j'ai ramassé quelques souvenirs sur l'orateur, sur l'écrivain et sur l'homme. Quelques points dont je crois être sûr y ont été brièvement touchés. Surtout, elles sont un hommage que je tenais à rendre à cette chère et grande mémoire. Je les dédie à ceux qui ont aimé Ferdinand Brunetière, à ceux, — et ils sont nombreux parmi ses anciens élèves, ses collaborateurs et ses amis, — qui ont éprouvé sa haute bienveillance, et sa virile et délicate bonté.
Mars îpoj. Victor Giraud.
Une fière et haute pensée, une ardente et forte parole, une prodigieuse activité, une volonté indomptable viennent de s'éteindre. La mort vient de frapper, en pleine production et en pleine sève, celui qui, depuis tant d'années, était Tâme de la plus ancienne Revue française, le lutteur infatigable dont les discours, les conférences et les écrits ont si souvent remué, étonné ou subjugué les esprits de son temps.,. Je sais peu de spectacles plus émouvants et plus tragiques que celui de ce lit funèbre où nous l'avons vu pour la dernière fois... Il est là couché, courbé, vaincu, lui qui était toujours debout. De cette voix retentissante, de cette pensée toujours en mouvement, de cette curiosité insatiable, de tout cet
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efFrayant labeur et de toute cette action, il ne reste rien, — rien qu'un pauvre corps exsangue, si maigre, si frêle, si complètement vidé de toute sa substance, qu'on ne saurait croire qu'il y a un jour à peine, la vie encore existait là. L'apaisement s'est fait enfin sur ce visage tourmenté et inquiet ; la sérénité de l'au delà s'est répandue sur ces traits usés, avec un air d'étonnante jeunesse qui les transfigure. Et dans ces grêles mains froides qui se sont jointes pour une dernière prière, le crucifix symbolise éloquemment la dernière grande cause pour laquelle ce héros de la volonté a si vaillamment combattu...
Oui, un héros. Le mal qui le minait depuis si longtemps, loin d'arrêter ou de suspendre son besoin d'agir n'avait fait que l'exaspérer et que l'accroître. Quand l'heure vint où il ne put plus parler, il écrivit, avec un redoublement de verve et d'énergie. Jamais sa plume n'avait été aussi féconde, jamais sa pensée n'avait été aussi
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lucide, jamais son talent n'avait déployé autant de vigueur, de variété et d'éclat que durant ces dernières années. On saura un jour par quel miracle de volonté cet efFort était obtenu, cette victoire était remportée pied à pied sur la sournoise et sombre visiteuse. Hier encore, il travaillait, il écrivait, il projetait, il luttait pour les idées qui lui étaient chères. Il est mort littéralement sur la brèche, en vaillant écrivain qui travaille jusqu'au bout à son œuvre, çn bon soldat qu'une balle ennemie surprend les armes à la main.
Et maintenant il n'est plus. Il nous quitte au moment où nous avions le plus besoin de lui, à l'heure même où l'Eglise de France, et le pays peut-être, vont traverser une crise redoutable, et où, plus que jamais, leurs bons serviteurs ont le devoir de s'unir et de se grouper autour de ceux qui ont qualité pour parler et pour agir. Il était de ceux-là, et au tout premier rang. On voudra bien ne pas chercher, dans les courtes
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pages qui vont suivre, pauvres notes hâtivement improvisées au lendemain de cette mort à la fois trop prévue et pourtant soudaine, un jugement véritable sur l'ensemble de l'œuvre de F. Brunetière, — il y faudrait tout un volume, — mais simplement quelques impressions et souvenirs, où du moins je voudrais essayer de faire passer un peu de la douloureuse émotion que m'a causée sa perte, et aussi de la respectueuse affection que j'avais vouée à ce maître incomparable et bon.
Il était né orateur. Voilà le trait sur lequel on ne saurait trop appuyer en parlant de lui. Il l'était jusque dans la conversation familière, où, à chaque instant, d'amples et fortes périodes, qu*on aurait pu écrire, lui venaient aux lèvres pour réfuter, convaincre, ou simplement instruire son interlocuteur. Il l'était aussi dans sa prose écrite.
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Toutes les objections que l'on a longtemps adressées, — ceux du moins qui ne savaient pas très bien leur langue, — au style de F. Brunetière tombent d'elles-mêmes, dès que l'on s'aperçoit que c'est un style essentiellement parlé. Il faut le parler pour le bien goûter, parfois même pour le bien comprendre ■. Oui , sans doute , à lire des yeux une page de lui, les phrases peuvent paraître bien longues , surchargées d'incidentes et de parenthèses, et parfois enchevêtrées ou obscures (i). Lisez-la tout haut : tout se simplifie, s'éclaire,s'allège; les divers plans de la période s'étagent ; les ombres se distribuent symétriquement ; le mouvement, un mouvement impérieux, rapide, pressant, se communique à la suite des développements et les entraîne vers un même but. La transformation est complète : c'est celle même notons-le, qu'il faut faire subir à une Provinciale de Pascal ou 2iMïi Sermon de Bossuet
(i) Encore y aurait-U lieu de distinguer les diverses « époques » de son style.
Digiti
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pour les savourer pleinement. Et je ne doute point, pour ma part, que c'est dans cette affinité de nature mentale avec les grands maîtres de la prose classique qu'il faut chercher Tune des vraies raisons du culte que l'auteur des Discours de cambdt a toujours professé pour notre dix-septième siècle français.
Et c'était un mitx\é^%yxïi orateur d'idées , le plus puissant, le plus prenant, le plus complet, je crois, de la génération à laquelle il appartenait. Il avait d'abord une voix admirable, forte, grave, sans moelleux peut-être, mais vibrante comme une cloche de bronze dont elle rappelait les sonorités : il savait s'en servir et en jouer étonnamment. Et quand on entendait pour la première fois sortir de ce corps chétif ces vigoureux et passionnés accents, on était saisi, entraîné, conquis. Il joignait à ce don une abondance verbale telle que je n'en ai jamais connue, et qui, s'alliant à une surprenante précision et propriété de termes, lui
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permettait d'aborder en public et de rendre accessibles et intelligibles les sujets les plus difficiles et les plus abstraits. Avec cela, une richesse d'information, une fidélité de mémoire, une force de dialectique et un art de composition et de constrution qui faisait de chacun de ses discours quelque chose d'aussi parfait en son genre qu'une tragédie de Racine ou qu'un opéra de Wagner : on ne saurait assez admirer la puissance torchestration, — le mot a été employé récemment à propos de lui ( I ) , et il en avait goûté la justesse, — dont F. Brunetière orateur et écrivain a donné de si remarquables exemples. Et enfin, pour souligner, utiliser et mettre en œuvre tous ces dons, il y avait l'action, — une action ardente, endiablée, frémissante, qui faisait passer son être tout entier dans chacune de ses paroles. Tous les muscles du visage étaient contractés, tendus vers le même but : la démonstration
(i) Par M. Edouard Rod, dans un article de la Revue hebdomadaire sur son Balzacm
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d'une idée. La bouche martelait chacune des phrases qu*elle prononçait. Le geste, tantôt autoritaire et sans réplique, tantôt provocant, comme s'il allait défier et transpercer des ennemis imaginaires, souvent familier, toujours expressif, mimait avec une force singxilière tous les mouvements, et, pour ainsi dire, tous les moments successifs de la pensée. Il parlait littéralement avec tout son corps; et il était malaisé, sur le moment, de ne pas subir le prestigieux ascendant de cette éloquence.
Aussi, quels triomphes oratoires cet homme a connus et remportés dans sa vie !
Il a tenu sous le charme impérieux de sa parole les auditoires les plus divers et les plus difficiles. Je me rappellerai toute ma vie sa conférence à Genève sur l* Œuvre de Calvin. La foule contenue dans cette immense salle était, pour une large part, peu sympathique, hostile même, inquiète et houleuse. A huit heures sonnant, un petit homme maigre, au teint verdâtre, d'un pas
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rapide et vif, s'avance vers l'estrade. Il dépose ses notes, braque son lorgnon, et commence: c Messieurs, si j'ai non seulement accepté, mais souhaité... > Dès ces premiers mots, le charme opère ; l'auditoire est pris dans l'engrenage ; la vivante machine va son train et ne lâchera plus sa proie qu'à la fin, A plusieurs reprises, ce public si froid, d'ordinaire, même quand il approuve, est obligé d'applaudir. Certes la conférence imprimée, — un peu différente du texte parlé (i), — est très belle.
Mais « c'est le monstre lui-même > qu'il eût fallu entendre. Avec quelle vigueur vibrante, avec quel accent contagieux d'émotion il disait, détaillait, reprenait, commen-
(i) Ferdinand Brunetière, — ceci est bon à noter » — m&ne quand il ne parlait pas sur de simples notes schématiques, comme celles dont on trouvera quelques échantillons dans la dernière série de Discours de combat, même quand il avait écrit son discours à l'avance, comme ce fut le cas à Genève, Ferdinand Brunetière ne récitait jamais par cœur. Il trouvait — ou retrouvait — sur-le-champ la forme qui lui convenait ; et son procédé rappelait assez bien celui de Bpssuet improvisant librement en chaire la forme de ses ser» mcms sur un texte soigneusement préparé dans le silence du cabinet.
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tait les vers si touchants que Villon prête à sa vieille mère ! Et quelle inoubliable soirée, féconde en polémiques, en utiles discussions, en aigres représailles !
F. Brunetière aimait trop ce mode d'action et d'apostolat. Il ne savait pas refuser, quelque loin qu'on l'appelât, un c discours de combat > à prononcer. Il est allé jusqu'en Amérique, — il voulait y retourner il y a deux ans , — porter , on sait avec quel succès , la bonne parole française. A ce jeu passionnant et dangereux, il s'est usé avant l'heure. Et comme s'il devait payer les rares jouissances qu'il avait goûtées, c'est par là qu'il fut frappé d'abord. Il se résigna, car il était chrétien, et chrétien stoïque, mais ce ne fut pas sans regret, ni sans douleur, ni sans un sentiment secret de profonde humiliation. Sa voix lui était si chère, non pas pour elle-même, mais pour les éclatants services qu'elle pouvait rendre aux causes qu'il défendait ! Du moins, avant d'être forcé de renoncer à la parole
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publique, put-il, à cet égard ^ donner toute sa mesure. Ses conférences sur VEncyclopêdie (i), — ces conférences dont ni le Collège de France, ni la Sorbonne ne voulurent, — ont été son chef-d'œuvre en ce genre. Il est telle de ces leçons, sur la Formation de Vidée moderne de science ou ^MX les Idées de Montesquieu ^ par exemple, qui est, en beauté constructive, en profondeur de pensée et en richesse de suggestion , égale ou supérieure à tout ce que F. Brunetière a produit de plus fort et de plus parfait. Et c'était un spectacle vraiment douloureux et déjà presque tragique que de voir cet homme, déjà atteint dans ses forces vitales, et qui le savait bien, s'obstiner et lutter encore, et, de sa pauvre voix de plus en plus voilée, essayer d'exprimer encore et de faire pénétrer dans les âmes les vérités dont il se croyait le dépositaire. « Le
(i) Ces conférences seront publiées. F. Brunetière les avait rédigées sous forme de notes assez développées, pour qu*on les imprimât après sa mort.
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silence, avait-il dit en débutant, est la plus grande des persécutions. > Cette persécution ne lui fut pas épargnée.
Au moins sa plume lui restait, sa féconde et vaillante plume, qui avait été sa première arme de combat. Sentant la fin prochaine, il multipliait les articles et les livres sur les sujets les plus divers (i), comme s'il voulait une dernière fois faire le tour de sa pensée et répandre encore quelques-unes des idées qui lui tenaient au cœur. Il laisse
(i) Pendant ces deux dernières années d'agonie véritable, de lutte quotidienne et héroïque contre le mal, outre ses confë* renées sur les Origines de P Encyclopédie, F. Brùnetière a écrit deux volumes, un Honoré de Balzac (G. Lévy) et, en collaboration avec M. P. de LabrioUe, un Saint Vincent de Lérins (Bloud), treize articles divers, dont quelques-uns retentissants, l'importante Préface de ses toutes récentes Questions actuelles, et deux chapitres encore inédits de sa Littérature française classique» Je ne parle pas d'autres menues besognes, et du labeur énorme qu'il fournissait à la direction de la /^^vivtf (voir là-dessus V Appendice III). — Il avait préparé aussi une 8* série d* Etudes critiques qui vient de paraître à la librairie Hachette. Enfin, la librairie Perrin va publier prochainement une dernière série de Discours de comkat.
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trente volumes, et si Ton recueillait, sans parler de son énorme correspondance (i) et de ses reltqutœ, toutes les pages qu'il a dispersées un peu partout. Userait facile de tirer de là au moins cinq ou six volumes encore. Le moment n*est pas venu de mesurer et d'évaluer cette œuvre considérable, et il faut se contenter pour l'instant de rapides indications.
Or, ce qui me frappe surtout dans cette œuvre écrite, c'en est, contrairement à l'opinion courante, le caractère successif et évolutif. On s'imagine généralement F. Brunetière enfermé de très bonne heure, comme dans une forteresse inexpugnable, dans un système clos et un peu étroit, rigide, exclusif, et dont il aurait, toute sa vie durant, défendu les approches et consolidé les fondements. Le culte de Bossuet, une admiration fanatique pour le xvu*" sîè-
(i) « D'Arcachon, m'écrivait-il un jour, où je suis censé me reposer, voici la douzième lettre que j*écris d'aujourd'hui. » Et une année, pendant deux mois de vacances, il calculait qu'il avait écrit 275 lettres.
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cle, voilà, croit-on volontiers encore, les articles immuables de son credo ^ ceux auxquels il a rapporté, pendant trente ans, tous ses jugements sur les hommes et les choses du présent et du passé. Ceux qui Tont, non pas seulement approché, mais simplement lu, savent que ce prétendu portrait n'est qu'une assez vulgaire caricature. La vérité est tout autre. Il ne faudrait pas ici être dupe de Tappareil logique extérieur qui, effectivement, est toujours le même, et qui ne laisse pas d'être parfois un peu artificiel, — F, Brunetière aimait décidément trop les divisions en trois parties, — et il ne faudrait pas non plus prendre trop au pied de la lettre la courte Pré/ace, vite supprimée d'ailleurs, de la première édition des Études critiques. En réalité, cet immuable a beaucoup changé ; ce systématique a beaucoup évolué, et s'il s'est attaché d'une prise si forte à la doctrine évolutive, c'est en raison sans doute des € affinités électives ^ qu'il y sentait
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avec vsa propre nature d'esprit. Et assurément il était, ou il paraissait plutôt dogmatique, car il avait le ton volontiers affirmatif et impérieux ; mais son dogmatisme, on n'y a pas assez pris garde, était un dogfnaiisme successif: il affirmait successivement, avec une égale autorité, des opinions, sinon contradictoires, tout au moins assez souvent fort divergentes. Au fond, esprit essentiellement mobile, et même inquiet, toujours en mouvement et en quête, incapable de se reposer, de se fixer et de se figer dans une forme fixe de pensée et de style, correcteur infatigable des épreuves de ses articles et de ses livres, refaisant plus de quinze fois telle étude dont il n'était point satisfait (i) ^ et, quand il revenait aux mêmes sujets, les reprenant de fond en comble, et ne craignant nullement de se contredire, il renouvelait incessamment non seulement son
(i) La partie de son Manuel de l* histoire de la litiéra^ iure française qui est consacrée à une vue d'ensemble du xviu* siècle.
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bagage d'impressions et d'informations, mais encore ses points de vue ou de perspective, tenant scrupuleusement à jour en quelque sorte tout le champ de sa vision et de sa pensée. Il aimait à le dire, il voulait toujours tenir « toute l'étendue du clavier > sous ses doigts.
Pour y réussir, il a conservé jusqu'au dernier jour, et il a soigneusement entretenu une puissance de curiosité et une faculté de lecture vraiment prodigieuses. Je n'ai jamais vu, et je crois que Ton pourrait difficilement citer un aussi étonnant liseur. Tout lui était bon : médecine, théologie, sciences exactes, art militaire, jurisprudence, que sais-je encore? il s'intéressait à tout, il lisait tout, il retenait tout. La veille même de sa mort, il se faisait envoyer le dernier livre posthume de Gaston Paris, son Esquisse historique de la littérature française au tnoyen âge. Déjà malade, je l'ai vu, en une seule après-midi , lire , et de manière à s'en assimiler toute la substance, quatre volumes sur
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des sujets bien différents ; il y en avait un sur Pascal, un autre sur des questions maritimes. Et il ne se contentait pas de lire : il relisait, et il annotait. Il s'était composé une admira- , ble bibliothèque , — on va la vendre , hélas ! \ Déjà un Américain s'offre pour l'acquérir. • Ne se trouvera-t-il donc pas un bon Fran- • çais pour la retenir chez nous ? — Un grand nombre de volumes sont couverts de notes marginales de sa main, et j'en sais de fort curieuses ( i ) . Il avait acquis ainsi , et de très bonne heure, une universalité et une ubiquité de connaissances qui rappelait, et je crois dépassait celle de Voltaire. 11 étonnait souvent des spécialistes, — et des spécialistes très spécialisés, — par la richesse et la précision de son information. Et toute cette érudition qui, assurément, n'était pas et ne pouvait pas être toute de première main, — elle Tétait sur tous les points essentiels, sur d'autres aussi, et elle savait très bien remonter aux sources, — cette érudi-
(i) Voir V Appendice II.
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tion était classée, hiérarchisée, dominée^ r^^iw^^ pour tout dire. On sent, — et c'est ce qui en fait la haute valeur, — non seulement qu'elle nourrit, mais qu'elle déborde toutes les études si diverses auxquelles F. Brunetière s'est successivement appliqué. Combien d'autres champs il avait défrichés et ensemencés, que la mort ne lui a point permis, hélas ! de mettre en valeur et d'exploiter !
Et comme l'on se trompe aussi quand on se représente l'auteur des Discours de combat hynoptisé littéralement par Bossuet, et passant trente années de sa vie à faire au grand évêque une loyale et d'ailleurs admîrative concurrence ! Certes, il aimait et il admirait Bossuet, mais son admiration pour lui était surtout d'ordre littéraire et historique. J'étonnerai sans doute beaucoup de gens, mais je ne crois pas me tromper en déclarant que l'influence de Bossuet, sur le fond et sur l'orientation de sa pensée, a été à peu près nulle ; celle de Pascal a été, j'en
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suis presque sûr, singulièrement plus persistante et plus profonde (i). Joignons à Pascal Darwin, Schopenhauer et Auguste Comte, George Eliot et, à un tout autre point de vue, Eugène Fromentin ; ce sont là les maîtres de la pensée de F. Brunetière, ceux qui ont le plus agi sur lui et auxquels il doit le plus. Tout le reste est secondaire. Par certains côtés, cet orateur, ce dialecticien, ce critique, cet apologiste, ce poète même, — voyez son étude sur Rabelais, — appartenait bien, j'y consens, au xvn* siècle ; par d'autres, et les plus nombreux, il était entièrement et absolument de son temps, et jamais cet éloquent défenseur de la tra-
(i) Je me rencontre sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, — et nos deux études ayant été écrites en même temps, c'est bien là une « rencontre », dont tout l*lionneur, bien entendu, est pour moi, — avec M. B.-M. de Vogué, dans le très bel article qu'il a consacré à Ferdinand Brunetière (Revue des Deux Mondes du i" janvier 1907 : voir ci-dessous, p. 81 -85): « Ses préférences apparentes déclare l'éloquent écrivain, ses préférences apparentes étaient pour Bossuet ; son culte profond allait à Pascal, conseiller naturel de tous ceux que torture le dilemme du célèbre pari. » — Il avait projeté, et même déjà esquissé une série de leçons sur Pascal qui auraient eu, à n'en pas douter^ on grand retentissement.
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dition n*a prétendu sacrifier ni le présent ni l'avenir au passé.
Il y a un point essentiel de cette biographie intellectuelle et morale, — Tune des plus complexes, des plus passionnément intéressantes, des plus « représentatives > aussi du siècle qui vient de finir, on le verra bien quand on pourra l'écrire dans le dernier détail, — il y a un point de cette bio graphie qu'il faut dès maintenant essayer d'éclaircir. Je veux parler de l'évolution religieuse de Ferdinand Brunetière. Que de légendes se sont formées là-dessus ! Que de méprises les mieux intentionnés ont parfois commises ! Et combien la vérité est à la fois plus simple et plus émouvante que tous ces contes ! — « On l'a pu croire agité d'autres soins, et, en effet, il l'a été. Mais si la question religieuse n'a pas toujours été la première ou la plus évidente de ses préoccupations, elle en a été certainement la
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plus constante, et disons , si on le veut, par instants, la plus sourde, mais en revanche la plus angoissante. » C'est en parlant du XIX* siècle que F. Brunetière a prononcé ces fortes et mémorables paroles ; je ne sais pourquoi je rie puis m'empêcher de les lui appliquer à lui-même. Il y avait en lui un fond d'inquiétude et de pessimisme acre, violent, tragique même, et, comme Ta si bien dit M. Bourget dès le lendemain de sa mort, « une pensée à la Pascal > dont rien ne pouvait le distraire. Dès 1875, dans un article qu'il n'a pas recueilli en volume, il écrivait: «Ce qu'il y a de certain, c'est que la poésie, comme la philosophie, comme la religion, traversent en ce fnofnent une crise dont il serait présomptueux de vouloir prédire ce qu'il en sortira. » La question était posée publiquement, et depuis ce temps-là, sous une forme ou sous une autre, discrètement, historiquement le plus souvent, il ne devait cesser d'y revenir.
Qu'on se rappelle ses articles sur Bossuet,
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sur Voltaire, sur Bayle, sur Vinet, sur la casuistique, sur Pascal surtout. < Mais pour les Pensées^ écrivait-il en 1885, quelle qu'en soit la valeur comme apologie du christianisme, le problème qu'y agite Tâme passionnée de Pascal n*a pets cessé d'être celui qu'il faut que tout être qui pense aborde, discute et résolve une fois au moins dans sa vie. » Un peu plus tard, en 1890, il reprochait à M. Lavisse, à propos de sa Vtie générale de V histoire de l'Europe, de « n'avoir pas fait la place assez large à l'histoire religieuse » . Cette histoire, nous le savons aujourd'hui, il l'étudiait alors pour son propre compte. Mais il était encore^ sous l'influence d'Eugène Burnouf, dont V Introduction h l'histoire du bouddhisme, m'avouait-il un jour, devait retarder d'une quinzaine d'années son adhésion au christianisme. Et sous l'action combinée de Schopenhauer, de Darwin et de Comte, il croyait fermement alors, — un discours prononcé le 3 1 juillet 1894 est très sîgnifi-
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catif à cet égard| — il croyait qu'une morale strictement positiviste pouvait désormais se suffire à elle-même, et même ne remplacerait pas sans avantage les religions disparues ou périmées. Trois mois après, il partait pour l'Italie.
Simple voyage d'agrément et de curiosité, « quoi qu'on en ait pu dire » , — ainsi s'exprime une note inédite qui nous résume son entretien avec Léon XIII et qu'il faudra bien publier quelque jour, — mais voyage qui se termina par t une visite au Vatican > . L'impression produite par la vue etla parole de « ce grand vieillard » fut profonde : ce fut la « chiquenaude » initiale qui détermina l'ébranlement moral décisif, lequel avait été déjà préparé sans doute, comme il arrive toujours en pareil cas, par les mille menus faits de la vie intérieure et subconscîente.
On sait le reste : le retentissant article, et les bruyantes polémiques, les articles, les discours et les livres qui ont suivi, et ces campagnes oratoires poursuivies un
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peu partout, et, parmi les autres travaux commencés, interrompus et repris, toute cette œuvre d'apologétique catholique, laquelle devait se couronner par une vaste construction synthétique à triple étage, qui eût tenté d'être pour notre temps ce que le grand livre inachevé de Pascal voulait être pour le xv!!*" siècle. Pendent opéra interrupta^ selon le mot qu'ont gravé au frontispice des Pensées les solitaires de Port-Royal( i ) . Et , comme pour son illustre devancier, on discutera longtemps encore sur le sens et la valeur du monument projeté.
(i) Je tiens de quelqu'un de très bien informé qu'un jour F. Brunettère esquissa devant lui, en une lieure d'entretien, tout le plan de son Apologie, et qu'il fut, ce jour-là, merveilleux de verve dialectique, de vigueur persuasive et d'habileté constructive. Combien il est regrettable qu'on ne nous ait pas conservé par écrit le récit de cet entretien ou de tel autre que l'auteur des Chemins de la croyance a pu avoir sur le même sujet ! Nous aurions là un document infiniment précieux sur l'histoire de sa pensée, quelque chose d'anatogue à ce que sont aujourd'hui, pour nous, la Préface d'Etienne Périer, et le Discours de Filleau de la Chaise sur les Pensées de Pascal : on sait que ces deux morceaux nous résument et nous restituent un entretien, ou une « conférence» faite en 1657 ou i658 par Pascal sur l'œuvre qu'il méditait.
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On a souvent reproché à cet œuvre et à son auteur d'avoir méconnu le caractère essentiel de la religion qu'ils voulaient défendre, et au lieu d'une « religion > véritable, d'avoir surtout constitué une « sociologie » , ou même une « politique i . C'est oublier d'abord, ce me semble, que l'œuvre est inachevée, et que, de cette longue et sinueuse chevauchée « sur les chemins delà croyance » , nous n'avons pu connaître que « la première étape » . D'autre part, n'est-ce pas aussi se méprendre sur les vrais caractères de l'évolution religieuse de F. Brunetière et sur ce que l'on pourrait appeler la psychologie de sa conversion ? Il avait été toute sa vie anxieusement préoccupé de trouver une morale, et une morale sociale ^ je veux dire une morale qui ne fût pas seulement valable pour l'homme individuel, mais qui réglât les rapports des hommes, et de tous les hommes, entre eux. Cette morale, longtemps il avait cru que la science et la philosophie, en laïcisant les résultats des
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religions positives, lui fournissaient le moyen de la constituer. Un jour vint où cette construction lui parut bien fragile, et bien ruineux les fondements sur lesquels elle reposait. En même temps, il eut la claire intuition que la morale qu'il rêvait, le catholicisme, et le catholicisme seul, l'avait pratiquement réalisée. Ce jour-là, il dut bien sentir qu'il était ou qu'il redevenait virtuellement catholique, que le catholicisme était bien d'ores et déjà le terme préfix de l'évolution qui commençait, ou plutôt qui se poursuivait en lui. Seulement, le catholicisme intégral n'est pas seulement une morale : c'est un dogme ; c'est une vie ; il n'admet pas seulement le consentement tout extérieur de l'intelligence : il exige l'adhésion de l'âme tout entière ; il est une croyance ; il est une foi. Et c'est à la conquête progressive de cette foi intérieure qu'à partir de 1895 cette âme à la fois méthodique et ardente marcha résolument. On le vit alors entamer pour ainsi dire un siège
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en règle autour de l'idée et de la croyance chrétiennes ; on le vit les investir par une série de travaux d'approche, ruinant au fur et à mesure les objections qui se dressaient devant lui et qui l'arrêtaient encore, et peu à peu, lentement, mais sûrement, arrivant jusqu'au centre de la place. Qu'on ne s'étonne donc point qu'il ait tant insisté sur les raisons morales et sociales de croire :
c'étaient celles qui l'avaient frappé d'abord. Qu'on ne s'étonne pas non plus qu'il ait surtout développé des raisons en quelque sorte impersonnelles et encore un peu extérieures : c'était la marche propre de son esprit d'aller du dehors au dedans, et d'ailleurs il estimait que c'étaient celles qui avaient prise sur le plus grand nombre d'esprits, — mais tfen ai d/ autres^ disait-il dans une page trop peu remarquée, y^^» aï dépita intimes et de plus personnelles / » — Et qu'on ne s'étonne pas enfin qu'il ait particulièrement appuyé sur ce que les théologiens appellent les motifs externes de crédi-
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bilité : il n'a pas eu le temps de s'appesantir sur les autres. Mais si l'adhésion finale ne s'est pas faite sans lutte ni sans trouble, — particulièrement à propos des livres de l'abbé Loisy, — elle s'est faite pourtant, loyalement et profondément, et il a eu peutêtre d'autant plus de mérite à la faire et à la maintenir que, s'il a trouvé, il l'avouait parfois, dans le catholicisme, de grandes satisfactions d'esprit et « l'apaisement de son inquiétude » intellectuelle, les profondes satisfactions du cœur lui ont toujours été refusées, — et c'est à celles-là qu'il eût tenu le plus.
Car, comme on se trompe encore quand, sur la foi de son style et de son armature logique, on s'imagine un Brunetière tout bardé de fer, — et de syllogismes, — pure et dure intelligence entièrement et naturellement fermée aux raisons du cœur que la raison ne connaît pas ! J'ai ici quelques scru-
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pules à parler de l'homme après ce qui en a été dit par ses amis de la première heure, MM. Faguet, Bourget, d*Haussonville et de Vogué. Et pourtant, ces notes, dont je sais toute l'insuffisance, seraient trop incomplètes si, à mon tour, en terminant, avec une discrétion qui sera un dernier hommage à cette mémoire, — car personne n'a eu plus que lui la pudeur de sa bonté, — je ne disais pas quelques mots de « l'ami incomparable ^ ,de l'homme « du sanctuaire familial », « tendre, infiniment tendre », dont la mort a fait couler tant de larmes et provoqué de si déchirantes émotions.
C'était une idée qui lui était chère, et peut-être parce qu'il s'en faisait l'application à lui-même, « qu'un grand écrivain n'est pas toujours l'homme de son style » .
Il le rappelait encore dans un article, l'un des derniers, et des plus forts et des plus pleins qu'il ait écrits, sur Bossue t. « On ne saurait nier, écrivait-il, que Bossuet ait le style impérieux et autoritaire ; . . . et à cet
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égard la convenance est parfaite entre le style et la pensée de Bossuet. Mais s'il s'agit dé son caractère, c'est autre chose ! et ici tous les témoignages concordent à nous montrer dans cet écrivain, dont il semble que r accent ne souffre point de contradiction y le plus doux y le pltis sociable, — et par/ois le plus hésitant des hommes. » Je crois bien que, sans le vouloir, il s'est peint ici luimême. — Il avait une sensibilité très vive, et même violente, qui, d'ordinaire contenue par une puissante volonté, et d'ailleurs alliée, si je ne me trompe, à une certaine timidité, éclatait parfois en de brusques reparties, en d'amères et acres boutades.
Très nerveux, un peu irritable, d'humeur volontiers contredisante, il bousculait avec rudesse les vanités gonflées et les légèretés mondaines. Mais les timides et les modestes trouvaient en lui une simplicité, et une bonne grâce, et une cordialité d'accueil qui les surprenaient et les ravissaient tout ensemble. Extrêmement réservé avec les
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îndiflférents, quand il voyaît qu'il avait affaire à quelqu'un de sûr, il se détendait aussitôt, et il se montrait tel qu'il était au fond, simple, infiniment serviable et bon.
Le nombre de services que cet homme a rendus dans sa vie, — on le verra bien si on publieun jour, ce que j'espère, sa correspondance, — est incalculable. Son amitié, qu'il donnait assez vite, — trop vite même quelquefois, car il connut souvent l'ingratitude, et il eut à se reprendre, — son amitié avait quelque chose d'exquis et de rare. Il aimait mieux multiplier les bons offices que les protestations, mais de loin en loin, un de ces mots brefs qui en disent long sur le fond d'une âme lui échappait, et l'on sentait alors toute la profondeur et toute la chaleur de son affection. « Croyez-moi, du fond du cœur, votre bien affectueusement dévoué, > était une formule par laquelle il terminait volontiers ses lettres à ses bons amis. Mais c'est surtout quand on était dans la peine que son amitié se faisait alors
délicate et discrètement prévenante. Quel est celui de ses amis qui, au moment d'un deuil intime ou d'un grand chagrin , n'a reçu de lui de ces lettres émues, affligées, tendrement douloureuses, où la sympathie et la pitié se fondaient et s'achevaient en un sentiment de réconfort moral ? Et sa charité ne se bornait pas à de simples paroles. Six mois avant sa mort, exténué déjà, promptement essoufflé, marchant à peine, je l'ai vu gravir à plusieurs reprises, — avec quelle fatigue ! — les trois rudes étages d'une clinique pour aller y voir un ami malade. Que d'autres traits analogues on pourrait citer ! Ce pessimiste de réflexion et d'expérience était profondément bon.
Et il était généreux. Il savait rendre justice à ses adversaires les moins indulgents ; au besoin, il les défendait contre ses amis mêmes ; il n'avait à leur égard ni rancune ni haine ; il n'usait pas contre eux de toutes les armes, même légitimes, qu'il avait entre les mains. A quelqu'un par exemple qui
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l'avait attaqué publiquement, il rendait un service qui n'avait pas été demandé, et qui devait rester ignoré, — Riche et haute nature dont le public n*a connu que les moindres dons, c'est un grand homme de Lettres et, pour dire le seul mot qui convienne, c'est une conscience qui s'en va. . .
Adieu, mon maître et ami. Vous avez noblement usé, et, comme vous aimiez à le dire, vous avez bien trompé la vie. Vous laissez une œuvre, hélas! inachevée, mais combien plus imposante et plus vivante que celle de tant d'autres qui ont pu achever la leur! Vous laissez, ce qui vaut mieux encore, un haut et durable exemple, et de chaudes affections qui vous demeureront obstinément fidèles. Nous garderons pieusement le souvenir de votre énergie morale, de votre désintéressement, de votre bonté.
Travailleur fatigué après une journée si activement et, sur la fin, si douloureusement remplie, vous avez bien gagné le repos
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que vous venez de trouver au sein de cette Vérité éternelle que vous avez si passionnément cherchée, si loyalement servie, — et pour laquelle vous avez su souffrir.
Décembre ipoô.
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